La Hyène Enragée

Part 4

Chapter 43,864 wordsPublic domain

Des ruines, sous une lumière triste qui a l'air de vouloir s'éteindre avant l'heure. De vastes ruines, et si délicates! Un déploiement de ces fines colonnades élancées et de ces ogives mystérieusement charmantes qui, dès le premier coup d'oeil, évoquent pour l'esprit le moyen âge, l'art gothique et sa belle floraison bientôt évanouie. Mais les vestiges de cet art-là, on avait l'habitude de ne les voir qu'isolés, sous forme de quelque vieille église ou de quelque vieux cloître surgissant parmi des choses de nos jours. Tandis qu'il y a ici un _ensemble_: d'abord une cathédrale, que prolongent des dépendances compliquées, et puis des espèces de palais, dont les longues façades à clochetons alignent en séries leurs fenêtres ogivales. C'est un groupe, à peu près unique au monde, c'est un véritable _quartier_, tout en colonnettes, en arceaux, en archaïques dentelles de pierre.

Le ciel est bas, sombre, angoissant comme dans les rêves. Cependant la vraie nuit n'a pas commencé de tomber; mais ce sont les épais nuages des hivers du Nord qui jettent sur la terre cette sorte d'obscurité jaunâtre.

Autour des hautes ruines, les places sont remplies de soldats qui stationnent, ou qui circulent lentement, en petites compagnies silencieuses, l'air un peu grave comme au souvenir ou dans l'attente de quelque chose que chacun sait, mais dont on ne parle pas. Il y a bien aussi des femmes, pauvrement habillées, au visage inquiet, et des petits enfants; mais cette humble population civile est noyée dans la masse des rudes uniformes, presque tous défraîchis et terreux, qui visiblement reviennent des longues batailles. Les tenues jaune-kaki des Anglais et les tenues belges presque noires se mêlent aux capotes «bleu-horizon» de nos soldats de France, qui sont en majorité; tout cela se fond en des nuances presque neutres, et deux ou trois burnous rouges de chefs arabes viennent trancher, imprévus et déconcertants, sur cette foule couleur de soirée brumeuse et d'hiver.

Des ruines, oui, mais, à mieux regarder, d'inexplicables ruines, car les éboulements semblent d'hier, les lézardes, les déchirures sont trop blanches parmi les grisailles des façades ou des tours; et çà et là, par les fenêtres aux vitraux brisés, on aperçoit, sur les parois intérieures, des ors qui brillent... En effet, ce n'est pas le temps qui fut le destructeur; il avait épargné ces merveilles, et, jusqu'à nos jours, les hommes non plus, même au milieu des pires bouleversements et des plus sanglantes conquêtes, n'avaient encore jamais tenté de les anéantir. Pour oser, il a fallu ces sauvages, qui sont encore là tout proches, tapis dans leurs trous de terre boueuse, parachevant chaque jour leur oeuvre imbécile, et multipliant leurs jets de ferraille, pour se venger sur ces choses sacrées, chaque fois qu'un accès de rage les reprend à la suite d'un échec nouveau.

Près de la cathédrale mutilée, ce palais aux cent fenêtres, qui tient encore à peu près debout, est la fameuse Halle aux drapiers, construite à l'époque du grand faste des Flandres, et dont l'imagerie a vulgarisé tous les aspects depuis que l'acharnement des barbares l'a rendue plus célèbre encore. Une nuit de novembre, on s'en souvient, elle a flambé avec une sinistre magnificence, en compagnie de l'église et des précieux entours, éclairant toutes les plaines en rouge; les Allemands avaient amené en son honneur ce qu'ils possédaient de mieux comme matériel incendiaire; leurs bombes à la benzine ont fait rage contre elle, et alors tout ce qu'elle contenait, tout ce qui s'y était perpétué depuis des siècles, ses salles d'apparat, ses boiseries, ses peintures, ses livres, ont brûlé comme paille. Maintenant qu'elle a perdu sa haute toiture, elle a pris quelque chose d'un peu vénitien qui étonne, avec ses longues façades percées de files ininterrompues d'ogives à fleurons; dans son désarroi sans recours, elle est singulière et charmante. Les tourelles symétriques, sveltes comme des minarets, posées aux angles des murailles, ont échappé jusqu'ici à la stupidité des bombes et se dressent, encore plus hardies, depuis que les charpentes des toitures pointues ne les suivent plus dans l'air. Mais le beffroi central, celui qui depuis le moyen âge surveillait les plaines, odieusement décapité aujourd'hui, crevé, fendu de haut en bas, résiste à peine; encore quelques obus, et il s'abattra d'une seule masse; à l'un de ses flancs, très haut, reste accroché le monumental cadran d'une horloge détruite, dont l'aiguille dorée s'obstine à marquer quatre heures vingt-cinq,--sans doute l'heure tragique où ce géant des beffrois de Flandre reçut le coup de mort.

Autour de la grand'place d'Ypres, où ces splendeurs du passé nous avaient été si longtemps conservées intactes, plusieurs maisons, pour la plupart d'ancienne architecture flamande, ont été de même éventrées, sans utilité, comme sans excuse, et montrent à présent leurs entrailles par de grands trous béants. Mais cela, les barbares, ne l'ont pas fait exprès; non, tout simplement elles étaient trop rapprochées, ces maisons-là, trop voisines des points visés par eux: la cathédrale et le vieux palais. On sait que partout ici comme à Louvain, à Arras, à Soissons, à Reims, c'est sur les monuments qu'ils tirent avec le plus de joie, c'est toujours et toujours sur ce qui est beauté, art ou souvenirs. Donc, en dehors de sa place historique, la ville d'Ypres n'a pas énormément souffert... Ah! si pourtant! J'oubliais l'hôpital, là-bas, qui également a servi de cible; d'ailleurs on connaît aussi les préférences allemandes pour bombarder les asiles de blessés ou de malades, ambulances, postes de secours et voitures à croix rouge...

Avoir commis ces destructions, avoir transformé en un champ de décombres cette tranquille Belgique, qui était surtout un incomparable musée, c'est un crime ignoble et bas, chacun en tombe d'accord; mais c'est en outre un chef-d'oeuvre de la plus balourde sottise,--de cette sottise que Schopenhauer lui-même ne peut se tenir de célébrer, pendant l'accès de franchise de ses derniers moments. Car enfin cela revient à signer et parapher sa propre ignominie, pour l'édification des neutres et des générations à venir. Les torturés, les pendus, les femmes et les enfants fusillés ou mutilés achèveront bientôt de pourrir dans leurs pauvres fosses anonymes, et alors le monde ne s'en souviendra plus. Mais ces ruines par terre, ces innombrables ruines de musées ou d'églises, quelles pièces à conviction accablantes, et qui vont durer!

Après avoir fait tout cela, le nier est peut-être plus bête encore, le nier contre l'évidence même, avec un aplomb qui nous stupéfie, nous autres Français, ou bien essayer d'inventer des prétextes, dont la niaiserie enfantine nous fait hausser les épaules!--«Peuple né pour le mensonge»,--avait dit l'écrivain latin; oui, et peuple qui ne dépouillera jamais ses tares originelles; peuple qui a bien osé aussi, contre les plus irréfutables pièces écrites, nier la préméditation de ses crimes et la traîtrise de son attaque. Que d'absurde naïveté dans l'imposture, et quels sont les pauvres d'esprit qu'il s'imaginait tromper!...

Sur les ruines désolées d'Ypres, la lumière baisse toujours, mais avec une telle lenteur aujourd'hui! C'est qu'on y voyait à peine plus clair à midi, par cette terne journée de mars; il y a seulement à cette heure un peu plus d'imprécision et de tristesse sur les lointains, et c'est ce qui donne à entendre que la nuit va venir.

Ils regardent instinctivement ces ruines, les milliers de soldats qui font alentour leur mélancolique promenade du soir; mais en général ils s'en tiennent à distance, les laissant à leur isolement superbe. Cependant voici trois d'entre eux, des Français (des nouveaux venus probablement) qui s'approchent avec hésitation, puis s'avancent jusque sous les arceaux de la cathédrale pantelante, l'air recueilli comme pour une visite à des tombes. Après qu'ils ont d'abord contemplé sans paroles, l'un d'eux soudain profère--on devine à l'adresse de qui!--cette injure qui est sans doute ce qu'il connaît de plus insultant dans la langue de France, mot imprévu pour moi, qui commence par me faire sourire et qui, la minute suivante, m'apparaît au contraire comme une trouvaille: «Oh! les voyous!»--Il y manque ici l'intonation, que je suis impuissant à rendre, mais en vérité ce compliment, ainsi prononcé, me semble quelque chose de nouveau, pour ajouter à tant d'autres épithètes pour Allemands, toujours au-dessous de la note et d'ailleurs trop ressassées. Et il répète encore, le petit soldat indigné, en frappant du pied avec colère: «Oh! les voyous!... Les voyous de voyous!»

La nuit est enfin près de tomber, la vraie nuit qui fera cesser ici toute apparence de vie. La foule des soldats peu à peu se retire, par des rues déjà sombres que bien entendu l'on n'éclairera pas; au loin, des sonneries de clairon les appellent à la soupe, dans des maisons ou dans des baraquements où ils se coucheront sans sécurité, certains d'être réveillés d'un moment à l'autre par les obus ou par les «marmites» au fracas d'orage. Pauvres braves enfants de France, roulés dans leurs manteaux bleuâtres, impossible de prévoir à quelle heure la mort leur sera lancée, de loin, à l'aveuglette, à travers l'obscurité brumeuse;--car la plus aimable fantaisie préside à ce bombardement: tantôt c'est une pluie de feu qui n'en finit plus, tantôt ce n'est qu'un obus isolé qui vient tuer comme par hasard. Et, en attendant la suite du grand drame, les ruines s'enveloppent de silence. Çà et là une petite lumière craintive s'allume, dans quelque maison encore habitée où les vitres ont du papier collé pour maintenir les éclats des prochaines brisures, où les soupiraux des caves de refuge sont protégés par des sacs en terre: le croirait-on, des gens têtus, ou bien des gens trop pauvres, ou trop vieux, sont restés à Ypres, et d'autres même commencent à y revenir, avec une sorte de fataliste résignation.

La cathédrale, le grand beffroi ne dessinent plus sur le ciel que leurs silhouettes, qui ont l'air d'avoir été figées dans des gestes à bras cassé. A mesure que la nuit vous enferme davantage sous l'épaisseur de ses nuages, on se rappelle mieux les ambiances funèbres au milieu desquelles Ypres est maintenant perdue, les profondes plaines dépeuplées et bientôt toutes noires, les chemins défoncés par où l'on ne saurait fuir, les champs noyés ou feutrés de neige, les réseaux de tranchées où nos soldats, hélas! ont froid et souffrent,--et si près, à une portée de canon à peine, ces autres trous, plus féroces et plus sordides, où veillent les indéracinables sauvages, toujours prêts à bondir en masses compactes, avec des cris de Peau-Rouge, ou à ramper sournoisement pour verser du liquide enflammé sur les nôtres...

Mais, comme ils s'allongent, les crépuscules, depuis quelques jours! Sans regarder l'heure, on devine qu'il est tard, et, d'y voir encore, cela apporte malgré tout un vague présage d'avril; on a le sentiment que le cauchemar de l'hiver touche à sa fin, que le soleil reparaîtra, le soleil de la délivrance, que des souffles plus doux vont, comme si de rien n'était, ramener des fleurs, des chants d'oiseaux, sur tant de désolations, sur tant de milliers de jeunes tombes. Et, autre indice de printemps, sur la place maintenant déserte, trois ou quatre petites filles se précipitent comme des folles, des toutes petites qui peuvent bien avoir six ans au plus; évadées en courant d'une cave à dormir, elles se prennent par la main pour essayer de danser une ronde, comme un soir de mai, sur une vieille chanson de Flandre. Mais une autre, une grandette d'une dizaine d'années, vient les faire taire d'autorité, les grondant comme d'une inconvenance, et les chasse vers les souterrains au fond desquels, après avoir dit une prière, d'humbles mamans vont les coucher.

Indicible tristesse de cette ronde enfantine, qui s'était ébauchée là, solitaire, à la tombée d'une froide nuit de mars, sur une place que domine le fantôme d'un beffroi, dans une ville martyre, au milieu de lugubres campagnes inondées, remplies de noir, d'embûches et de deuil...

* * * * *

Depuis que ceci a été écrit, le bombardement n'ayant pas cessé, Ypres n'est plus qu'un informe amas de pierres calcinées.

XI

AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE

_Mars 1915._

Me rendant au grand quartier général belge où j'ai à m'acquitter d'une mission du Président de la République française à Sa Majesté le roi Albert, je traverse aujourd'hui Furnes, autre ville inutilement et sauvagement bombardée, où, à cette heure, le vent glacé, la neige, la pluie, la grêle, font rage sous le ciel noir.

Ici comme à Ypres, les barbares se sont acharnés surtout contre la partie historique, contre le vieil Hôtel de Ville charmant et ses entours; c'est qu'aussi le roi Albert, chassé de son palais, s'y était d'abord installé; alors les Allemands, avec cette délicatesse que le monde entier à présent ne leur conteste plus, avaient aussitôt repéré ce point-là pour y lancer leurs «marmites» féroces. Dans les rues (où je ralentis beaucoup l'allure de mon auto afin de mieux apprécier au passage «l'oeuvre civilisatrice» du kaiser), presque personne, il va sans dire; seulement des groupes de soldats de toutes armés qui, le col relevé, d'autres le capuchon rabattu, se hâtent sous les rafales, courent comme des enfants, avec de bons rires, comme si c'était très drôle, cet arrosage, qui pour le moment n'est pas du feu.

Comment se fait-il qu'aucune tristesse, cette fois, ne se dégage de cette ville à moitié déserte? On dirait que la gaieté de ces soldats, malgré le temps sinistre, se communique aux choses dévastées. Et comme ils semblent tous de belle santé et de belle humeur! Je n'aperçois plus de ces mines un peu effarées, hagardes, du commencement de la guerre. La vie tout le temps dehors, jointe à la bonne nourriture, leur a doré les joues, à ces épargnés par la mitraille; mais ce qui surtout les soutient, c'est la confiance entière, la certitude d'avoir déjà pris le dessus, et de marcher à la victoire. Il s'en va de l'invasion boche comme de cet affreux temps, qui n'est en somme qu'une dernière giboulée de mars: tout cela va finir!

A un tournant, pendant une accalmie, un petit groupe de matelots français surgit, bien imprévu, devant moi. Je ne puis me tenir de leur faire signe, comme on ferait à des enfants que l'on retrouverait tout à coup, dans quelque lointaine brousse, et ils accourent à ma portière, tout contents eux aussi de voir un uniforme de notre marine. C'est à croire qu'on les a choisis, tant ils ont de braves et jolies figures, avec de bons yeux vifs. D'autres, qui passaient plus loin et que je n'avais pas appelés, viennent aussi m'entourer, comme si c'était tout naturel, mais avec une familiarité si respectueuse: à l'étranger, n'est-ce pas, et en temps de guerre!... C'est hier, me disent-ils, qu'ils sont arrivés, tout un bataillon, avec des officiers, pour camper dans un village voisin, en attendant de foncer sur les Boches. Et j'aimerais tant faire un détour pour aller en visite chez eux, si je n'étais pressé par l'heure de l'audience royale! Certes j'ai du plaisir à me trouver avec nos soldats, mais bien plus encore avec nos matelots, au milieu desquels j'ai passé quarante années de ma vie. Avant même de les voir, ceux-là, rien qu'à les entendre parler, tout de suite je les devinerais. Plus d'une fois, sur nos routes militarisées du Nord, en pleine nuit noire, quand c'était un de leurs détachements qui m'arrêtait pour me demander le mot d'ordre, je les ai reconnus rien qu'au son de leur voix.

Un de nos généraux, commandant d'armées sur le front Nord, m'en parlait hier, de cette gentille familiarité de bon aloi, qui règne à présent du haut en bas de l'échelle militaire, et qui est nouvelle, qui est une caractéristique de cette guerre profondément nationale, où tout le monde marche la main dans la main. «Aux tranchées, me disait-il, si je m'arrête à causer avec un soldat, d'autres m'entourent, pour que je cause aussi avec eux. Et ils sont de plus en plus admirables d'entrain et de fraternité! Si l'on pouvait nous rendre nos milliers de morts, quel bien les Allemands nous auraient fait, en nous rapprochant ainsi tous, jusqu'à n'avoir qu'un même coeur!»

Longue route pour aller à ce grand quartier général. En rase campagne, il fait un temps épouvantable, il n'y a pas à dire. Chemins défoncés, champs inondés qui ressemblent à des marécages, et parfois des tranchées, des chevaux de frise, rappelant que les barbares sont encore tout proches. Eh bien, quand même, tout cela, qui devrait être lugubre, n'y parvient plus. Chaque rencontre de soldats--et on en fait à toute minute--suffirait du reste à vous rasséréner: figures épanouies toujours, qui respirent le courage et la gaieté. Même les pauvres sapeurs, dans l'eau jusqu'aux genoux, travaillant à réparer des trous d'abri ou des barrages, ont l'expression gaie, sous leur capuchon qui ruisselle... Que de soldats dans les moindres villages, belges et français très fraternellement mêlés! Par quels prodiges de l'intendance tous ces hommes sont-ils abrités et nourris?

Mais les soldats belges, qui donc prétendait qu'il n'en restait plus! J'en croise au contraire des détachements considérables, marchant vers le front, bien en ordre, bien équipés et de belle allure, avec des convois d'une artillerie excellente et très moderne. On ne dira jamais assez l'héroïsme de ce peuple, qui aurait eu raison de ne pas se préparer aux batailles, puisque des traités solennels auraient dû l'en préserver à tout jamais, et qui au contraire vient de subir et d'arrêter le plus formidable attentat de la Grande Barbarie. Désemparé d'abord et presque anéanti, il se reprend, il se groupe autour de son roi, au courage sublime...

Il pleut, il pleut, on est transi de froid. Nous voici enfin arrivés et dans un instant je vais le voir, ce roi qui est sans reproche comme sans peur. N'étaient ces troupes et tant d'autos militaires, on n'imaginerait jamais que ce village perdu puisse être le grand quartier général. Il faut descendre de voiture, car le chemin qui mène à la résidence royale n'est plus qu'un sentier. Parmi les rudes autos qui stationnent là, toutes maculées de la boue des campagnes, il en est une élégante, mais sans armoirie d'aucune sorte, seulement deux lettres tracées à la craie sur la portière noire: S. M. (Sa Majesté),--et c'est la _sienne_. Un coin charmant de vieille Flandre, une antique abbaye, entourée d'arbres et de tombes,--c'est là. Sous la pluie, dans le sentier qui borde le religieux petit cimetière, un aide de camp vient à ma rencontre, aimable et simple comme sans doute ne peut manquer d'être son souverain. A l'entrée de la demeure, pas de gardes, aucun cérémonial; un modeste corridor, où j'ai juste le temps de jeter mon manteau, et, dans l'embrasure d'une porte qui s'ouvre, le roi m'apparaît, debout, grand, svelte, le visage régulier, l'air étonnamment jeune, les yeux francs, doux et nobles, la main tendue pour le bon accueil.

Au cours de ma vie, d'autres rois ou empereurs ont bien voulu me recevoir, mais malgré l'apparat, malgré les palais parfois splendides, jamais encore comme au seuil de cette maisonnette, je n'avais éprouvé le respect de la majesté souveraine,--si infiniment agrandie ici par le malheur et le sacrifice... Et quand j'exprime ce sentiment au roi Albert, il me répond en souriant: «Oh! mon palais à moi...» et il achève sa phrase par un geste détaché, désignant le pauvre décor. Bien modeste, en effet, la salle où je viens d'entrer, mais, par l'absence de toute vulgarité, gardant de la distinction quand même; une bibliothèque bondée de livres occupe entièrement l'une des parois; au fond il y a un piano ouvert, avec un cahier de musique sur le pupitre; au milieu, une grande table est chargée de cartes, de plans stratégiques; et la fenêtre, ouverte malgré le froid, donne sur une sorte de vieux petit jardin de curé, presque enclos, effeuillé, triste, qui semble pleurer de la pluie d'hiver.

Après que je me suis acquitté de la facile mission dont m'avait chargé le Président de la République, le roi veut bien me garder longtemps à causer. Mais, si je me suis déjà senti hésitant pour écrire le commencement de ces notes, je le suis tellement davantage pour toucher, si discrètement que ce soit, à cet entretien; et alors, combien va sembler pâle ce que j'oserai en dire! C'est qu'en effet je sais qu'il ne cesse de recommander à ceux qu'il l'entourent: «Surtout, tâchez que l'on ne parle pas de moi», et je connais, je comprends si bien l'horreur qu'Il professe pour tout ce qui ressemble à une interview. J'étais donc d'abord décidé à me taire;--et cependant, lorsqu'on a quelque chance d'être entendu, comment ne pas vouloir, dans la faible mesure de ce que l'on peut, contribuer à répandre la gloire d'un tel nom!

Ce qui frappe d'abord chez Lui, c'est tant de sincère et exquise modestie dans l'héroïsme, c'est cette presque inconscience d'avoir été admirable. La vénération que les Français lui ont vouée, sa popularité chez nous, il juge ne pas les mériter autant que le moindre de ses soldats tué pour notre commune défense. Quand je lui conte que j'ai vu, même au fond des campagnes chez des paysans, l'image du roi et de la reine des Belges à une place d'honneur, avec des petits drapeaux, noir, jaune et rouge, pieusement épinglés autour, il a l'air d'à peine y croire, son sourire et son silence semblent me répondre: «C'est pourtant si naturel, ce que j'ai fait; est-ce qu'un roi digne de ce nom aurait pu agir d'une autre manière?»

Maintenant nous causons des Dardanelles, où se joue à cette heure une partie grave; il veut bien me questionner sur les embûches de ces parages que j'ai longtemps fréquentés et qui n'ont cessé de m'être si chers. Mais tout à coup une plus froide rafale entre par cette fenêtre, toujours ouverte sur le petit jardin triste; avec quelle gentille sollicitude alors il se lève, comme eût pu faire un simple officier, pour fermer lui-même ces vitres près desquelles je suis assis.

Et puis nous causons de guerre, de fusils, d'artillerie; Sa Majesté est au courant de tout, comme un général déjà rompu au métier...

Étrange destinée de ce prince, qui, au début, ne semblait pas désigné pour le trône et qui peut-être eût préféré continuer sa vie un peu retirée de jadis, auprès de la princesse qu'il aimait! Quand ensuite la couronne inattendue fut posée sur son jeune front, il pouvait se croire en droit d'espérer une ère de profonde paix, au milieu du plus paisible des peuples, et au contraire il aura connu le plus épouvantablement tragique de tous les règnes. Du jour au lendemain, sans une défaillance, sans même une hésitation, dédaigneux des compromis qui, pour un temps du moins, auraient pu, au préjudice de la civilisation mondiale, préserver un peu ses villes et ses palais, il s'est dressé, devant la ruée du Monstre, comme un grand roi guerrier, au milieu d'une armée de héros.

Aujourd'hui, visiblement, Il ne doute plus de la victoire, et sa loyauté lui donne confiance entière en la loyauté des Alliés, qui certes voudront rendre la vie à sa Belgique; cependant il tient à ce que ses soldats coopèrent, de toutes leurs dernières forces, à la délivrance, et qu'ils restent jusqu'à la fin au danger et à l'honneur. Saluons-le bien bas!

Un moins noble que lui se fût dit peut-être: «J'ai largement payé ma dette à la cause universelle; ce sont mes troupes qui ont élevé le premier rempart contre la barbarie; mon pays, piétiné le premier par les brutes allemandes, n'est plus qu'un champ de ruines; cela suffit!»

Mais non, il veut que la Belgique ait son nom inscrit, à une page encore plus belle, à côté de la Serbie, sur le livre d'or de l'histoire.

Et voilà pourquoi j'ai rencontré, en venant, ces précieuses troupes, alertes et fraîches, renouvelées à miracle, qui s'en allaient au front, continuer la sainte lutte.

Devant Lui, inclinons-nous donc jusqu'à terre!

* * * * *