La Hyène Enragée

Part 3

Chapter 33,819 wordsPublic domain

--«Tenez, me dit mon guide, en me montrant un large trou dans l'un des bas-côtés, voici le travail d'un obus qu'ils nous ont lancé hier au soir. Et puis, venez voir le miracle.»

Et il me mène dans le choeur, où la statue de Jeanne d'Arc, préservée, dirait-on, par quelque grâce spéciale, est toujours là, intacte, avec ses yeux de douce extase.

Le plus irréparable désastre est celui de ces grandes verrières, que les artistes mystérieux du XIIIe siècle avaient religieusement composées, dans la méditation et le songe, assemblant par centaines les saints et les saintes aux draperies translucides, aux auréoles lumineuses. Là encore la ferraille allemande s'est ruée par gros paquets stupides, crevant tout. Les chefs-d'oeuvre, que personne ne reproduira plus, ont semé sur les dalles leurs débris, à jamais impossibles à démêler, les ors, les rouges et les bleus dont on a perdu le secret. Finies, les transparences d'arc-en-ciel; finies, les jolies attitudes naïves de tous ces personnages et leurs pâles petites figures extasiées; les mille cassons précieux de ces verreries, qui au cours des siècles s'étaient irisées peu à peu à la façon des opales, gisent à terre, où du reste ils brillent encore comme des gemmes...

Silence aujourd'hui dans cette basilique, comme sur la place déserte alentour; silence de mort entre ces murs qui avaient si longtemps vibré de la voix des orgues et des vieux chants rituels de France. Le vent froid est seul à y faire un semblant de musique, ce matin de dimanche, et, lorsque par instants il souffle plus fort, on entend aussi comme la chute de perles très légères: c'est ce qui restait encore en place des beaux vitraux du Treizième, qui achève de s'effriter sans recours.

Tout un cycle magnifique de notre histoire, qui semblait continuer de vivre dans ce sanctuaire, d'une vie presque terrestre bien qu'immatérielle, vient d'être soudain plongé plus au fond de l'abîme des choses révolues dont le souvenir même s'abolira bientôt. La Grande Barbarie a passé par là, la barbarie moderne d'outre-Rhin, mille fois pire que l'ancienne, parce qu'elle est bêtement et outrageusement satisfaite d'elle-même, et par conséquent foncière, incurable, définitive,--destinée, si on ne l'écrase, à jeter sur le monde une sinistre nuit d'éclipse...

* * * * *

Vraiment cette Jeanne d'Arc, dans le choeur, est étrange d'être restée debout, si calme, intacte, immaculée au milieu du désarroi, n'ayant même pas sur sa robe la moindre égratignure.

VII

LE DRAPEAU QUE NOS MARINS-FUSILIERS N'ONT PAS ENCORE...

_Décembre 1914._

On les avait d'abord mandés à Paris, nos chers matelots, pour leur confier le soin d'y faire la police, d'y maintenir le bon ordre, le silence, la bonne tenue,--et je n'avais pu m'empêcher de sourire: cela leur ressemblait si peu, ce rôle tout nouveau que l'on imaginait de leur faire jouer!... Car enfin, soit dit entre nous, la correctitude dans les rues des villes n'a jamais été leur principal triomphe, à mes braves petits amis... Tout de même, à force de s'appliquer et de se donner des airs sérieux, ils s'en étaient à peu près tirés à leur honneur, jusqu'au moment où on les délivra de cette insoutenable contrainte, en les envoyant dehors, garder des postes dans le camp retranché. C'était déjà un peu mieux, un peu plus dans leurs moyens. Et enfin le jour de joie et de belle griserie arriva, où on leur dit qu'ils allaient tous aller au feu!

S'ils avaient eu ce jour-là un drapeau, comme en ont leurs camarades de l'armée de terre, je ne prétends pas qu'ils seraient partis avec plus d'entrain et de gaieté, car ce n'est pas possible; mais certes ils seraient partis plus fiers, groupés autour de ce hochet sublime, que rien ne remplacera jamais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. Plus que tout autre peut-être, les marins ont ce culte du drapeau, entretenu chez eux par le touchant cérémonial que l'on observe sur nos navires, au son du clairon, chaque matin quand il s'agit de le déferler et chaque soir quand on le replie, officiers et équipage se découvrant en silence, pour le saluer bien bas.

Oui, ils auraient beaucoup souhaité avoir un drapeau pour s'en aller au feu, les marins-fusiliers; mais leurs officiers leur disaient: «On finira sûrement par vous en donner un, dès que vous l'aurez gagné là-bas.» Et ils partirent en chantant, tous avec la même ardeur de héros; tous, dis-je, non pas seulement ceux qui gardent encore l'admirable tradition de notre vieille Marine, mais ceux même des nouvelles couches, qui étaient déjà un peu gangrenés--rien qu'à la surface, bien entendu--par les sales sornettes antimilitaristes, et qui soudain s'étaient repris et ennoblis au son du canon allemand; tous, unis, décidés, disciplinés, sages,--et rêvant d'avoir un drapeau à leur retour...

On les envoyait en hâte à Gand, pour protéger la retraite de l'armée belge. Mais, en route, on les arrêta à Dixmude, où les «barbares à couenne rose» étaient en nombre, dix fois plus fort qu'eux, et où il fallait tenir coûte que coûte, pour empêcher que l'abominable ruée se propageât plus loin.

On leur avait dit: «Le rôle qu'on vous donne est dangereux et solennel; on a besoin de vos courages; pour sauver tout à fait notre aile gauche, jusqu'à l'arrivée des renforts, sacrifiez-vous; _tâchez de tenir au moins quatre jours_.»

Et ils ont tenu vingt-six mortels jours! Ils ont tenu presque seuls; les renforts, par suite de difficultés imprévues, ayant été insuffisants et tardifs. Et ils ne sont plus aujourd'hui que trois mille, sur six mille qu'ils étaient au départ!...

Ils avaient tout juste et à peine le nécessaire. En quittant Paris, où il faisait une tiédeur d'été, ils ne prévoyaient pas le froid si brusque; la plupart ne portaient sur la poitrine que le «tricot» réglementaire, en coton rayé de bleu, aux jambes des pantalons légers avec rien dessous, et, pour recouvrir tout cela, il est vrai, d'insolites capotes d'infanterie où s'empêtraient leurs mouvements. Comme provisions, rien que quelques boîtes de «confiture de singe»; personne, n'est-ce pas? ne s'attendait à ce quasi-isolement, pendant vingt-six longs jours. A leur place, des troupiers, même de courage égal, n'auraient jamais su s'en tirer. Mais il y a ce «débrouillage» maritime, qui s'apprend au cours des pénibles traversées, ou aux colonies, dans les îles, et grâce auquel un vrai matelot fait face à tout; un débrouillage spécial, si légitime somme toute, et d'ailleurs si bon enfant, si tempéré par un tact insinuant et drôle, qu'il ne fâche jamais personne.

Donc, ils s'étaient _débrouillés_, car, après ces trois ou quatre semaines épiques pendant lesquelles, nuit et jour, ils avaient combattu comme des diables, dans le feu et dans l'eau, on retrouva les survivants à peu près bien nourris et à peine enrhumés.

Le seul reproche que j'aie entendu leur faire, par des officiers qui avaient eu l'honneur de les commander au milieu de la fournaise, c'est qu'ils se résignaient mal à _ramper_. Ramper, c'est une allure introduite dans la guerre moderne par la sournoiserie allemande, et on sait qu'il faut y préparer longuement nos soldats. Eux, on n'avait pas eu le temps de les y habituer; quand il s'agissait d'attaquer, ils partaient bien comme on venait de leur dire, en se traînant à quatre pattes; mais, l'ardeur tout aussitôt les emportant, ils se redressaient pour prendre le pas de course, et la mitraille les fauchait par trop.

L'un d'eux me contait hier en ces termes comment sa compagnie, ayant reçu l'ordre de se transporter à un autre point de la bataille--mais _sans se faire voir, en marchant accroupis au fond d'une longue et interminable tranchée_--n'avait vraiment pas pu tout à fait obéir: «Elle était déjà moitié pleine de nos pauvres morts, cette tranchée. Et vous comprenez, commandant, aux endroits où il y en avait trop, marcher sur eux ça nous faisait de la peine, nous ne pouvions pas; alors, plutôt, nous sortions du trou pour courir à toutes jambes le long des talus, et les Boches qui nous voyaient se dépêchaient de nous tuer.

»Mais, continua-t-il, à part ces petites désobéissances comme ça, je vous assure, commandant, qu'on s'est bien conduit. Ainsi je me rappelle des officiers de tirailleurs, des officiers de chasseurs à pied, qui avaient vu la bataille de la Marne et celle de l'Aisne. Eh! bien, quand ils venaient, des fois, causer à des officiers de chez nous, nous les entendions leur dire: «Nos soldats, c'étaient des braves, oh! ça, oui. Mais, de voir vos matelots, comme ils se battent, tout de même ça nous en bouche un coin!»

Et ce Dixmude, où ils ont pu tenir pendant vingt-six jours, devenait peu à peu quelque chose comme une succursale de l'enfer. La pluie, la neige, l'inondation charroyant de la boue noire au fond des tranchées; du sang qui sautait partout, des toits qui croulaient, écrasant pêle-mêle les blessés, ou les morts en décomposition; sans aucune cesse, des cris, des râles, mêlés au continuel fracas d'un tout proche tonnerre. On se battait dans chaque rue, dans chaque maison, par les fenêtres crevées, derrière des pans de mur, de si près que parfois on s'étreignait les uns les autres pour s'étrangler. Il y avait même souvent, la nuit, quand on ne savait déjà plus où frapper, il y avait d'affolantes traîtrises d'Allemands qui tout à coup se mettaient à crier en français: «Cessez le feu, malheureux! Mais c'est nous qui sommes là, vous tirez sur les vôtres!» Et on perdait tout à fait la tête, comme dans un cauchemar dont on ne peut plus se réveiller ni sortir.

Enfin arriva le jour où la ville fut prise. Les Allemands venaient soudain de renforcer terriblement leur artillerie lourde, et les «marmites» tombaient partout comme grêle, ces énormes marmites du diable qui creusent des trous de six ou huit mètres de large sur quatre mètres de profondeur. Il en arrivait cinquante, soixante à la minute, et, dans ces trous qu'elles faisaient, c'était aussitôt une dégringolade de murailles, de meubles, de tapis, de cadavres, en un chaos d'une horreur sans nom. Continuer de rester là, devenait vraiment au-dessus des forces humaines; c'eût été se faire massacrer jusqu'au dernier, et d'ailleurs sans résultat utile, car l'abandon de cet amas de ruines et de ce charnier qu'était devenue la pauvre petite ville flamande, n'avait plus d'importance; elle avait résisté juste le temps qu'il fallait. L'essentiel était d'avoir empêché les Allemands de passer sur l'autre rive de l'Yser, alors que toutes les chances avaient pourtant semblé pour eux; l'essentiel était surtout qu'ils n'y passeraient plus jamais, maintenant que les renforts venaient d'arriver pour les arrêter par le Sud, et maintenant que l'inondation gagnait tout, barrant la route par le Nord. La poussée des barbares se trouvait, de ce côté, enrayée définitivement. Et c'étaient nos fusiliers-marins qui, presque à eux seuls, sans faiblir devant le nombre écrasant, avaient soutenu là notre aile gauche, tout en perdant la _moitié_ de leur effectif et quatre-vingts pour cent de leurs officiers...

Alors ils s'étaient dit, ceux qui restaient: «Cette fois, nous allons l'avoir, notre drapeau!» D'ailleurs de grands chefs de la Guerre, touchés et émerveillés de tant de bravoure, le leur avaient promis, et de même le chef suprême du gouvernement français, un jour qu'il était venu les féliciter.

Mais, hélas! ils ne l'ont pas encore, et ils ne l'auront peut-être jamais,--à moins que les grands chefs précités, qui avaient un peu engagé leur parole, n'interviennent pendant qu'il est temps encore, avant que tous ces héroïsmes soient tombés dans l'oubli.

Mon Dieu, qu'on le leur donne, à nos fusiliers-marins, leur drapeau! Et même, avant de le leur envoyer, on pourrait bien, il me semble, y attacher la croix!

* * * * *

P.-S.--La semaine dernière, la brigade des fusiliers-marins a été citée en tête de l'ordre du jour de l'armée, _pour avoir fait preuve de la plus grande vigueur et d'un entier dévouement dans la défense d'une position stratégique très importante_.

VIII

TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE

_Novembre 1914._

Après tant d'années révolues, et au milieu des angoisses indignées ou des belles exaltations de l'heure présente, j'avais tout à fait oublié l'existence de certaine île enchantée qui, très loin, sur l'autre face de la terre, au milieu du grand océan austral, dresse, dans les nuages attiédis de là-bas, ses montagnes tapissées de fougères et de fleurs. Sous notre ciel déjà froid d'octobre, dans cette région parisienne effeuillée et jaunie que j'habite depuis un mois, où, pour peu que l'on s'éloigne vers le nord, on entend le canon comme un incessant fracas d'orage et où d'innombrables fosses sont creusées chaque jour pour y ensevelir les enfants les plus précieux et les plus chéris de notre France,--ce nom de Tahiti me fait l'effet de désigner quelque éden chimérique; je n'arrive plus à croire que ce fut réel, mon séjour de jadis dans l'île lointaine; il me faut un effort d'attention pour un peu revoir en souvenir la mer bleue bordée de plages toutes blanches de corail, la voûte des palmes, et les Maoris au continuel rêve, le peuple enfant qui ne songe qu'à chanter et à se couronner de fleurs.

Tahiti, l'île à laquelle je ne pensais plus, vient de m'être brusquement rappelée par un article de journal, où il était dit que les Allemands y avaient passé, saccageant tout. Et les commandants des deux croiseurs qui ont commis, sans rien risquer, bien entendu, cette lâcheté ignoble contre une pauvre petite ville ouverte qui ne se méfiait même pas, ne peuvent alléguer qu'ils venaient d'en recevoir l'ordre de la part de l'horrible empereur, non, puisqu'ils étaient à l'autre bout du monde; ils avaient donc trouvé ça tout seuls, et c'est d'eux-mêmes qu'ils l'ont fait, par foncière sauvagerie teutonne...

J'ai rencontré hier, dans un des forts de Paris armé par nos matelots, un vieux sous-officier de la marine, qui, à deux ou trois reprises autrefois, avait navigué sous mes ordres. Il m'a paru avoir trouvé, pour les Prussiens, le nom qui pouvait mieux leur convenir et devrait leur rester.

«Eh bien, voyez-vous, commandant, m'a-t-il dit, nous avions fréquenté ensemble toutes les espèces de sauvages que j'aurais crues les plus vilaines, ceux à peau noire, ceux à peau jaune ou à peau rouge. Mais je vois bien à présent que c'est encore ceux-là, ces sales _sauvages à couenne rose_, qui sont les plus mauvais de tous!»

Donc, Tahiti-la-Délicieuse, où jamais le sang n'avait coulé, qui était, au milieu des immenses mers, un petit éden inoffensif et confiant, Tahiti vient de recevoir la visite des _sauvages à couenne rose_. Et, sans profit comme sans excuse, par sport, pour le seul plaisir allemand de causer le plus de mal possible, à n'importe qui et n'importe où, ces sauvages-là, «les plus mauvais de tous», en effet, se sont amusés à faire un amas de ruines dans cette baie de Papeete à l'éternel calme, sous les arbres toujours verts, parmi les roses toujours fleuries.

Il est vrai, cela s'est passé aux antipodes, et c'est si peu, si peu de chose, auprès des charniers fumants qui, en Belgique et en France, ont jalonné le passage de l'armée maudite. Mais cela vaut quand même d'être relevé, car c'est d'une férocité encore plus particulièrement inutile, et plus imbécile!

IX

UN PETIT HUSSARD

_Décembre 1914._

Il s'appelait Max Barthou; il était un de ces fils uniques, tant chéris, dont la mort brise deux ou trois existences, pour le moins,--et on a déjà trop oublié chez nous tout ce que son père avait dépensé d'habile courage pour nous rendre cette loi de trois ans, sans laquelle la France entière serait aujourd'hui sous la botte du Monstre...

Certes il n'avait pas fait davantage, le petit Max, que ces milliers d'autres qui ont donné leur vie si magnifiquement; ce n'est donc pas pour cela que je parle de lui d'une manière spéciale. Non, c'est beaucoup sans doute parce que ses parents sont pour moi des amis très chers. Mais c'est aussi à cause de lui que j'aimais bien, et j'éprouve une mélancolique joie à dire le petit être charmant qu'il était. D'abord il avait su rester enfant, comme autrefois ceux de ma génération, et c'est si rare chez les jeunes Parisiens d'aujourd'hui qui, pour la plupart, bien qu'on ait commencé d'y mettre ordre, sont à dix-huit ans des petits docteurs insupportables! Rester enfant, tout ce que cela dénote, non seulement de fraîcheur, mais de modestie, de discernement, de sens juste et clair! Bien que très érudit, presque trop pour son âge, il avait su se garder simple, naturel, au foyer familial qu'il quittait à peine quelques heures dans la journée pour aller suivre ses cours. Lors de mes brefs passages à Paris, quand il m'arrivait de m'asseoir à la table de ses parents, à des jours choisis où j'étais le seul invité, je causais avec lui, malgré la timidité si gentille qu'il y apportait, et chaque fois j'appréciais mieux sa douce et profonde petite âme. Je le vois encore, après dîner, dans le salon intime où il s'attardait un moment avec nous avant d'aller finir ses devoirs; à cette heure-là il lui arrivait souvent, malgré l'incorrection de la chose, de s'accroupir contre les genoux de sa mère pour être plus près d'elle, même de se coucher à ses pieds sur le tapis et de faire encore un peu l'enfant câlin, tout en taquinant--oh! très doucement, bien entendu--un vieux chat de Siam qui avait été compagnon de ses plus jeunes années et qui, maintenant, grognait à tout le monde, excepté à lui... Mon Dieu, c'était hier tout cela! Au printemps dernier cela se passait encore ainsi, le petit héros que vient de tuer la mitraille allemande se roulait volontiers par terre, pour jouer avec son ami le vieux chat grognon.

Mais, en ces trois derniers mois, quelle métamorphose! Dans un couloir du quartier général, j'avais rencontré, il y a huit jours à peine, un élégant et décidé hussard bleu qui, après m'avoir fait correctement le salut militaire, restait là planté à me regarder, n'osant rien me dire, mais étonné de ce que je ne lui disais rien... Ah! le petit Max, que, dans la première seconde, je n'avais pas reconnu sous ce costume nouveau! Un petit Max de dix-huit ans, très changé au coup de baguette magique de la guerre, et devenu soudain un homme dont les yeux rayonnaient d'une joie maintenant grave. Il venait d'obtenir enfin ce qu'il avait tant désiré: partir le lendemain pour l'Alsace, aller au feu!--«Alors vous avez ce que vous vouliez, mon petit ami, lui dis-je; vous êtes content?--Oh! oui, je suis content!» Cela se voyait du reste dans son regard... Et je lui dis adieu, après lui avoir souhaité en riant la belle médaille, la plus belle de toutes, celle qui s'attache avec un ruban jaune bordé de vert. En moi-même, aucun pressentiment que je venais de lui serrer la main pour la dernière fois.

S'en aller vers la bataille, combien il avait déployé pour cela d'insinuante persévérance, car son père, qui bien entendu n'aurait rien fait pour le retenir, s'épouvantait de forcer un peu sa destinée et ne cédait que pas à pas, joyeux, mais angoissé en même temps, de voir s'éveiller si vite sa belle volonté ardente.

D'abord il avait fallu le laisser s'engager; ensuite, comme il s'énervait d'impatience dans ces dépôts où l'on prépare nos enfants pour le feu, il avait fallu le faire partir avant son tour. Le généralissime, qui l'avait vu arriver avec plaisir, eût souhaité le garder à ses côtés. Mais lui, doucement et fermement, protesta, lors d'une visite de son père au Grand Quartier Général: «Ici, je me sens trop abrité; avec le nom que je porte, ce n'est pas possible; ne devrais-je pas au contraire donner l'exemple?» Et, retrouvant tout à coup cet enfantillage, qu'il avait la grâce exquise de conserver, caché sous son uniforme de soldat, il ajoutait avec son sourire d'autrefois: «D'ailleurs, papa, être le fils du service de trois ans, cela me met dans l'obligation, tu comprends bien, d'en faire au moins trois fois plus que les autres!» Son père, il va sans dire, avait compris et compris avec tout son coeur, tellement compris que, partagé entre la fierté et la détresse, il demandait aussitôt qu'on l'envoyât en Alsace.

Et, à peine était-il arrivé là-bas--à Thann où c'était jour de bombardement--un imbécile paquet de mitraille allemande, lancé on ne sait d'où, sans aucune utilité militaire et pour le seul plaisir du mal, le brisait comme une chose quelconque. Il n'avait pas eu le temps «d'en faire trois fois plus que les autres», non. En moins d'une minute, sa jeune existence, précieuse et choyée, était éteinte à jamais!...

Quatre autres, de ses compagnons de glorieux rêve, étaient du même coup tombés à ses côtés. Et on les confia tous, le lendemain, à cette terre d'Alsace redevenue française.

Pour lui, le pauvre petit hussard bleu, les gens de Thann, qui, depuis hier, n'étaient plus Allemands, voulurent, d'eux-mêmes, faire quelque chose d'un peu spécial, parce qu'il était «le fils du service de trois ans»; sur son cercueil ils avaient mis de belles dorures naïves, ces Alsaciens délivrés, comme pour un petit prince de conte de fées, et ils le portèrent à bras, lui seul, tandis que ses compagnons s'acheminaient derrière lui, ensemble sur un char. Après le service dans la vieille église, on avertit toute cette foule, au moins trois mille personnes, qu'il était extrêmement dangereux d'aller plus loin; le cimetière étant dans un lieu découvert, épié par les lunettes allemandes, ce long cortège risquait fort d'attirer la mitraille des barbares, qui ne perdraient pas une si belle occasion de tuer. Mais personne n'eut peur, personne ne s'arrêta, et, jusqu'au bout, le petit hussard fut reconduit par tout le monde.

* * * * *

Et ils sont des milliers et des milliers de nos enfants, qui auront été fauchés ainsi! Enfants des villages ou des châteaux, qui représentaient tout l'espoir, toute la raison de vivre pour des mères, pour des pères, pour des grands-pères ou des aïeules; pendant dix-huit ans, vingt ans, des sollicitudes les avaient entourés nuit et jour, des tendresses les avaient couvés; on avait suivi, avec des regards anxieux et continuels, leur croissance physique et morale; pour quelques-uns même, c'étaient de lourds sacrifices, des privations que l'on avait dû s'imposer dans les familles plus humbles, afin que leur santé pût s'affermir, que leur esprit pût s'ouvrir et bien s'orienter, et s'orner de belles images,--et puis, tout à coup, les voilà, les chers petits si laborieusement et amoureusement préparés pour la vie, les voilà, les chers petits héros, la poitrine crevée, ou la cervelle jaillie au dehors,--par ordre de certain pître infernal qui règne à Berlin!...

Oh! exécration! Malédiction au monstre de férocité et de fourberie, qui a déchaîné tout cela! Puisse se prolonger beaucoup sa vie, pour qu'au moins il ait le temps de beaucoup souffrir! Et _après_, puisse-t-il vivre encore et rester bien conscient et lucide, à l'heure de franchir ce seuil éternel, où, sur la porte qui ne se rouvrira jamais plus, se lit et flamboie dans le noir la sentence de suprême horreur: _Ceux qui entrent ici doivent abandonner l'espérance_...

X

UN SOIR D'YPRES

«En prévision de ma mort, je fais cette confession, que je méprise la nation allemande, à cause de sa bêtise infinie, et que je rougis de lui appartenir.»

(SCHOPENHAUER.)

«Le caractère des Germains offre un terrible mélange de férocité et de fourberie. C'est un peuple né pour le mensonge; il faut l'avoir éprouvé pour y croire.»

(VELLEIUS PATERCULUS, _l'an 10 de l'ère chrétienne_.)

_Mars 1915._