La guirlande de Julie: augmentée de documents nouveaux
Part 5
Ie fus vn Berger, autres fois, Qui, poussé d'vne belle audace, Alla cueillir dessus Parnasse Des lauriers plus fameux que les lauriers des Roys. Ce genereux desir d'vne éternelle gloire Ne m'empécha pas de seruir Auec les Filles de Mémoire Les mortelles beautez qui me sceurent rauir. Mais mon âme fut si volage, A tant d'obiets diuers elle rendit hommage, Et les bergeres si souuent, En me reprochant leurs caresses, Se plaignirent que mes promesses Se perdoient parmy l'air dessus l'aile du vent, Qu'Amour vint d'vne main puissante Me transformer en cette Fleur, Qui, comme i'eus l'ame inconstante, Est inconstante en sa couleur. Miracle de nos iours, si mes yeux t'eussent veuë Avec tous ces appas dont le Ciel t'a pourueuë, Mon cœur n'eut point esté leger; Mais mon sort me console, et pour ma gloire ordonne, Depuis que i'ay l'honneur d'embellir ta COVRONNE, Que mes viues couleurs ne pourront plus changer.
De M. GODEAU.
LA TVLIPE.
_Madrigal._
Ie suis le plus brillant ouurage Dont le pinceau de Flore embellit les estez, Et sur les autres Fleurs i'ay le même auantage Qu'a le feu de tes yeux sur les autres clartez. Mais dans l'éclat qui m'enuironne, Et qui de cent couleurs reléue mes beautez, La gloire que le Ciel me donne, D'estre vne fleur de ta COVRONNE, A pour moy de si doux appas, Que, bien que de ma mort ma gloire soit suiuie, Pour mourir d'vn si beau trépas, J'ayme mieux la mort que la vie.
De M. ARNAUD DE CORBEVILLE.
LA TVLIPE, AV SOLEIL[21].
_Madrigal._
Bel Astre à qui je dois mon estre et ma beauté, Ajoûte l'jmmortalité A l'éclat nompareil dont ie suis embellie; Empêche que le temps n'efface mes couleurs: Pour Throsne donne-moy le beau front de IVLIE; Et si cet heureux sort à ma gloire s'allie, Ie seray la Reyne des Fleurs.
De M. C. (CORNEILLE.)
LA TVLIPE
NOMMÉE FLAMBOYANTE.
_Madrigal._
Permettez-moy, belle IVLIE, De mesler mes viues couleurs A celles de ces rares Fleurs, Dont vôtre teste est embellie: Ie porte le nom glorieux Qu'on doit donner à vos beaux yeux.
De M. le marquis de MONTAUSIER.
LA IONQUILLE[22].
_Madrigal._
Dans la Fable, ni dans l'Histoire Il ne se parle point de moy; Je ne me puis vanter de posséder la gloire De descendre du sang ni d'vn Dieu ni d'vn Roy: Mais la passion véritable Que vous témoigne ma couleur, Plus qu'vne plus illustre Fleur Me doit rendre recommandable. O beauté qu'on doit adorer! Permettez-moy de vous parer, Et ie m'estimeray cent fois plus glorieuse Que celle dont l'histoire est cent fois plus fameuse.
De M. le marquis de MONTAUSIER.
L'HYACINTHE[23].
_Madrigal._
Ie n'ay plus de regret à ces armes fameuses Dont l'jniuste refus précipita mon sort; Si ie n'ai possedé ces marques glorieuses, Vn destin plus heureux m'accompagne à la mort; Le sang que i'ay versé d'vne illustre folie A fait naistre vne Fleur qui couronne IVLIE.
De M. le M. DE R. (marquis DE RAMBOUILLET).
L'HYACINTHE.
_Madrigal._
Depvis mon changement, tout l'Vniuers remarque Que d'vn triste et muet discours Ie me plains qu'en mes plus beaux jours I'ai ressenti la rigueur de la Parque; Mais ie cesse de murmurer; Car l'extrême plaisir que i'ai de te parer Efface maintenant la plainte Que mes feuilles portoient empreinte.
De M. le marquis DE MONTAUSIER.
L'HYACINTHE[24].
_Madrigal._
D'vn éternel bon-heur ma disgrace est suiuie; Ie n'ai plus rien en moy qui marque mon ennuy, Autres fois vn Soleil me fit perdre la vie; Mais vn autre Soleil me la rend aujourd'huy.
De M. C. (?)
L'ELIOTROPE
OV TOVRNESOL.
_Madrigal._
A ce coup, les Destins ont exaucé mes vœux; Leur bonté me permet de parer les cheueux De l'jncomparable IVLIE; Pour elle, Apollon, ie t'oublie, Ie n'adore plus que ses yeux. C'est auecque leurs traits qu'Amour me fait la guerre; Ie quitte le Soleil des Cieux, Pour suiure celuy de la terre.
De M. le marquis DE MONTAUSIER.
LE SOVCY.
_Madrigal._
Si l'on vous donne vn Lys, vn OEillet, vne Rose, Ie vous veux présenter aussy Vn triste et languissant SOVCY: Le sort ne me laisse autre chose. Ie souffre vne telle douleur De vous offrir la moindre Fleur, Qu'on verra dans vôtre COVRONNE Que ie deuiens ce que ie donne.
De M. le marquis DE MONTAUSIER.
LE SOVCY.
_Madrigal._
Favt-il donc que la Rose ait sur moy l'auantage D'étaler ses beautez dessus vôtre visage, D'y charmer tous les cœurs et d'y donner des loix? Luisez, Astre viuant, dessus ma dernière heure, Vne jalouse ardeur ordonne que ie meure, Pour vn second Soleil, vne seconde fois.
De M. HABERT, C... de l'artillerie.
LE SOVCY.
_Madrigal._
Ne pouuant vous donner ni Sceptre, ni Couronne, Ni ce qui peut flatter les cœurs ambitieux, Receuez ce SOVCY, qu'aujourd'huy ie vous donne, Pour ceux que tous les jours me donnent vos beaux yeux.
De M. HABERT, C... de l'artillerie.
LE SOVCY AV SOLEIL.
_Madrigal._
Qvoy que tu sois pourueu d'vn éclat nompareil, Ce n'est pas de ton feu que ie suis embellie; Si ie suis la Fleur du Soleil, C'est du Soleil qui luit dans les yeux de IVLIE.
De M. COLLETET.
LE SOVCY[25].
_Madrigal._
Iadis les rigueurs du Soleil Me coûtérent la vie; I'attens vn accident pareil A cause que i'ai même enuie; Mais il m'importe peu qu'elle me soit rauie, Puis-que, même après le trépas, Ie sçay l'art de suiure ses pas.
De M. DE SCUDERY.
LE SOVCY[26],
SOVS LE NOM DE _CLYTIE_.
_Madrigal._
Mortels, qu'on ne m'accuse pas D'estre jnfidéle, ni volage, Bien qu'vn miracle de cet âge Ait pris mon âme en ses appas; Ie puis sans crime, et sans folie, Cherir cet objet nompareil; Aymer Apollon, ou IVLIE, C'est toujours aymer le Soleil.
De M. DE MALLEVILLE.
LE SOVCY,
SOVS LE NOM DE _CLYTIE_.
_Madrigal._
Ie suis l'Amante, et l'Image De l'Astre étincellant qui regne dans les Cieux, Et ie puis sans orgueil prétendre l'auantage De parer son front glorieux; Mes riualles ont eu l'audace, Dans leur plus superbe appareil, De t'oser demander ma place; Mais, jncomparable Soleil, Plus digne de mes vœux que celuy qu'on adore Nulle dans l'Empire de Flore Ne me peut disputer cet honneur sans pareil. Ie n'exalte point ma naissance, Ie ne vante point mes appas; Pour conceuoir cette espérance, I'ay ce que les autres n'ont pas: De rayons éclattans ie suis enuironnée; Telle est ma destinée, Que tu ne peux qu'à moy cette gloire donner: Qui pourroit, qu'vn Soleil, vn Soleil Couronner?
De M. D'ANDILLY le filz.
LA PENSEE.
_Madrigal._
Vovs qui suiuez l'Amour, dont le feu vous égare, Ne jettez point les yeux sur vn obiet si rare; C'est auecque respect qu'il en faut approcher: Quoy que de ses beautez vôtre âme soit blessée, Apprenez que les mains n'ont pas droit d'y toucher, Et que cet heur n'est deu qu'à la seule PENSÉE.
De M. COLLETET.
LES SOVCYS ET LES PENSÉES.
_Madrigal._
Lors que, pressé de mon deuoir, Ie veux t'offrir vne GVIRLANDE, Ta beauté m'oste le pouuoir D'accomplir ce qu'il me commande;
Ce qui te la fait mériter Empesche que tu ne l'obtiennes: Ton beau teint ne peut supporter D'autres merueilles que les siennes;
Par luy la Rose est sans couleur, Les OEillets ont perdu la leur, Les Tulipes sont effacées,
Les Lys n'ont plus de pureté; Et pour toy rien ne m'est resté Que des SOVCYS et des PENSÉES.
De M. DE MALLEVILLE.
LA FLEVR D'ORANGE[27].
_Madrigal._
Dv palais d'emeraude où la riche Nature M'a fait naistre et regner auecque maiesté, Ie viens pour adorer la diuine beauté Dont le Soleil n'est rien qu'vne foible peinture. Si ie n'ay point l'éclat ni les viues couleurs Qui font l'orgueil des autres Fleurs, Par mes douces odeurs ie suis plus accomplie, Et par ma pureté plus digne de IVLIE. Ie ne suis point suiette au fragile destin De ces belles infortunées Qui meurent dès qu'elles sont nées, Et de qui les appas ne durent qu'vn matin; Mon sort est plus heureux, et le ciel fauorable Conserue ma fraîcheur et la rend plus durable. Ainsi, charmant objet, rare présent des Cieux, Pour mériter l'honneur de plaire à vos beaux yeux, I'ai la pompe de ma naissance, Ie suis en bonne odeur, en tout temps, en tous lieux, Mes beautez ont de la constance, Et ma pure blancheur marque mon jnnocence; I'ose donc me vanter, en vous offrant mes vœux, De vous faire moy seule vne riche Couronne, Bien plus digne de vos cheueux Que les plus belles Fleurs que Zéphire vous donne. Mais si vous m'accusez de trop d'ambition, Et d'aspirer plus haut que ie ne deurois faire, Condamnez ma présomption, Et me traittez en temeraire; Punissez, i'y consens, mon superbe dessein Par une seuére défense, De m'éleuer plus haut que iusqu'à vôtre sein, Et ma punition sera ma récompense.
De M. C. (CORNEILLE).
LE SAFFRAN.
_Madrigal._
Ie viens m'offrir à vous pour parer vos cheueux, Diuin obiet de mille vœux, Par qui toute ame est enflammée; La Nature, Mere des Fleurs, Pour me distinguer de mes sœurs, De langues m'a toute formée; Mais, aymable IVLIE, il le faut auouër, Ie n'en ay pas encore assez pour vous louër.
De M. le marquis DE MONTAUSIER.
LA FLAMBE.
_Madrigal._
Ie ne croy pas que ces GVIRLANDES, Dont chacun vous fait des offrandes, Conseruent toutes leurs couleurs; Si votre bel œil les éclaire, Ie m'attens bien de luy voir faire Des FLAMBES de toutes les Fleurs.
De M. DE MALLEVILLE.
LA FLAMBE.
_Madrigal._
Parmy toutes ces autres Fleurs, Receuez cette FLAMBE, ô IVLIE adorable! C'est le viuant portrait des mortelles douleurs Que cause dans mon sein vne playe jncurable; Pour vous montrer l'état de mon cœur consumé, Ie ne pouuois choisir qu'vn obiet enflammé!
De M. le marquis DE MONTAUSIER.
LE MVGVET[28].
_Madrigal._
I'abandonne les bois, dont les feüillages sombres, Malgré l'Astre bruslant qui répand les clartez, Conseruant ma fraicheur sous leurs épaisses ombres, Pour venir rendre hommage à tes rares beautez. Mais ie crains, en voyant l'éclat qui t'enuironne, Que ton feu sans pareil, Ne me soit plus fatal que celuy du Soleil. N'jmporte, toutes fois, quoy que le Ciel ordonne, Ou i'embelliray ta COVRONNE, Ou, mourant au feu de tes yeux, Mon sort égalera le sort des demy-Dieux.
De M. DE BRIOTTE.
LA FLEVR DE GRENADE[29].
_Madrigal._
Dans l'Empire fameux de Flore et de Pomone, Mon pere a mille enfans qui portent la Couronne; Mais, préférant mon sort au leur, I'ay mieux aymé demeurer Fleur, Auec le vif éclat dont ie suis embellie, Afin de m'offrir Vierge à la chaste IVLIE. O perte fauorable! ô change précieux! Ie quitte vne gloire mortelle, Pour l'jmmortel honneur de parer cette belle, Et le destin des Roys pour le destin des Dieux.
De M. C... (?)
LA FLEVR DE GRENADE.
_Madrigal._
D'vn pinceau lumineux l'Astre de la lumiere Anime mes viues couleurs, Et regnant sur l'Olympe en sa vaste carriere, Il me fait regner sur les Fleurs; Ma pourpre est l'ornement de l'empire de Flore; Autres fois ie brillay sur la teste des Roys, Et le riuage More Fut suiet à mes loix; Mais, méprisant l'éclat dont ie suis embellie, Ie renonce au Flambeau des Cieux, Et viens, ô diuine IVLIE! Adorer tes beaux yeux, Pour viure par le feu d'vne plus noble vie, Ie viens par vne belle ardeur, A la honte du Ciel, acheuer ta grandeur; Il te deuoit vne Couronne, Et moy ie te la donne.
De M. DE BRIOTTE.
LA FLEVR D'ADONIS[30].
_Madrigal._
Si quelque soin vous tient de vous rendre jmmortelle, Et de voir vôtre nom par le monde semé, Rendez-vous à l'Amour, ne soyez plus rebelle; Si ie fleuris encor, c'est pour auoir aymé.
De M. DE MALLEVILLE.
LA PERCE-NEIGE.
_Madrigal._
Fille du bel Astre du jour, Ie nays de sa seule lumiere, Alors que sans chaleur, à son nouueau retour, Des mois il ouure la Carriere. Ie vis pure, et dans la froideur; Et mon teint, qui la NEIGE efface, Conserue son éclat dans l'extréme rigueur De l'hyver couronné de glace. Fleurs peintes d'vn riche dessein Que le chaud du Soleil fait naistre, Et qui, peu chastement, ouurez votre beau sein Au Pere qui vous donna l'estre; Vous qui sans pudeur aux Zéphirs Souffrez découurir vos richesses, Et vous laissant toucher à leurs foibles soupirs, Ployez sous leurs molles caresses; Osez-vous, peu modestes Fleurs, Prétendre Couronner cette beauté séuère? Et ne craignez-vous point les cruelles froideurs Dont elle sait punir vne ame temeraire? N'ayez plus cette vanité, Puis que seule ie dois obtenir l'auantage D'orner de son beau chef l'auguste maiesté, Lors que de tous les cœurs elle reçoit l'hommage, Au Throsne de la pureté.
De M. DE MONTMOR-HABERT.
LA PERCE-NEIGE[31].
_Madrigal._
Sovs vn voile d'argent la Terre enseuelie Me produit, malgré sa fraicheur; La NEIGE conserue ma vie, Et, me donnant son nom, me donne sa blancheur; Mais celle de ton sein, nompareille IVLIE, Me fait perdre aujourd'huy le prix Que ie ne cede pas au Lys.
De M. DE BRIOTTE.
LE PAVOT.
_Madrigal._
Accordez-moy le priuilége D'approcher de ce front de nége; Et si ie suis placé (comme il est à propos) Auprès de ces Soleils que le Soleil seconde, Ie leur donneray le repos Qu'ils dérobbent à tout le monde.
De M. DE SCUDERY.
L'IMMORTELLE[32].
_Madrigal._
Foibles Fleurs, à qui le destin Ne donne jamais qu'vn matin, Reconnoissez vôtre folie; Moy seule dois prétendre à couronner IVLIE. Digne objet des plus dignes vœux, Placez-moi dessus vos cheueux; I'aspire à cet honneur, faites que ie l'obtienne; Ainsi puisse le Ciel vous combler de plaisirs, Faire que tout succéde à vos justes desirs, Et que vôtre beauté dure autant que la mienne!
De M. DE SCUDERY.
L'IMMORTELLE BLANCHE[33].
_Madrigal._
Donnez-moy vos couleurs, Tulipes, Anémones; OEillets, Roses, Iasmins, donnez-moy vos odeurs: Des contraires saisons le froid, ni les ardeurs, Ne respectent que les Couronnes Que l'on compose de mes Fleurs; Ne vous vantez donc point d'estre aymables ni belles; On ne peut nommer beau ce qu'efface le Temps, Pour couronner les beautez éternelles, Et pour rendre leurs yeux contens, Il ne faut point estre mortelles. Si vous voulez affranchir du trépas Vos brillans, mais frêles appas, Souffrez que i'en sois embellie; Et si ie leur fais part de mon éternité, Ie les rendray pareils aux appas de IVLIE, Et dignes de parer sa diuine beauté.
De M. C. (CORNEILLE).
LE MELEAGRE[34].
_Madrigal._
Ie vay finir pour IVLIE: O que Mon destin est beau! La glorieuse folie! Dieux! le superbe tombeau! Ie suis Fleur, et fus jadis Homme; Mon sort vne autre fois se trouue au même point, Car un feu secret me consomme, Qui me brusle et ne paroist point.
De M. DE SCUDERY.
MADRIGAUX
DESTINÉS
A LA GUIRLANDE DE JULIE
AVERTISSEMENT
_Il_ avoit cueilli sur le Parnasse _toutes les plus belles fleurs_ qui composoient cette fameuse _Guirlande_, dont les Muses françoises couronnèrent à l'envie l'illustre Julie.
NICOLAS PETIT, _Vie de Montausier_.
_Le baron de Sainte-Maure s'occupait depuis longtemps de la composition de sa_ Couronne poétique, _avant que Jarry ne se mît à l'œuvre, et l'idée de_ la Guirlande _fut au moins conçue, selon nous, dans le courant de l'année 1632_[93].
[93] Voyez la note que nous donnons plus loin, aux Madrigaux de Scudéry, imprimés en 1636, avec un très-intéressant _Advertissement_.
M. Amédée Roux, dans son remarquable ouvrage _Montausier, sa vie et son temps_ (Paris, Didier, 1860), relève une erreur du père Petit, jésuite, qui porte la présentation des deux Montausier à l'hôtel de Rambouillet en 1634. C'est dans l'hiver 1631-1632 que cette présentation eut lieu (affirme M. A. Roux). Or, par un curieux rapprochement qui vient fortifier notre assertion sur la date où fut conçue la _Guirlande_, Tallemant nous apprend que le baron de Sainte-Maure fut amoureux, dès qu'il la vit, de Julie d'Angennes, et que cette dernière dut s'en apercevoir, «_car dès le temps du Roy de Suède il avoit commencé à travailler à la_ Guirlande». _Le temps du Roi de Suède_, n'est-ce pas l'époque des grandes guerres et de la mort du héros, c'est-à-dire 1631 et 1632? (Voyez Tallemant des Réaux, historiette de _Montauzier_.)
_Plus guerrier que poëte, et par conséquent moins souvent à Paris qu'au delà du Rhin, l'amant discret de Julie d'Angennes, ne pouvant donner à son œuvre que ses rares moments de loisir, dut convier par avance tous les poëtes à l'illustre galanterie qu'il a su perpétuer_.
_Les fleurs affluèrent en gerbes, briguant l'honneur d'être nouées à la_ Guirlande, _qui, certes, se fût de beaucoup augmentée si M. de Montausier, forcé de choisir, n'eût fait l'anthologie manuscrite que nous réimprimons_.
_Le_ Dignus intrare _ne fut donc pas prononcé pour toutes les fleurs, et nombre de pauvres madrigaux durent rester à la porte, honteux et confus de ne pas orner le front de Julie_.
_Les poëtes de l'époque étaient inconstants, et dans le_ _monde précieux qui fréquentait le_ Bureau d'esprit, _un madrigal ne pouvait rester longtemps inoccupé; il serait donc plausible qu'une partie des fleurs primitivement destinées à la_ Guirlande, _légèrement retouchées et fardées par la suite, fussent passées comme simples bluettes dans les mains de beautés inconnues_.
_Par un heureux contraste, des fidèles comme Malleville et Scudéry, des madrigaliers modestes comme les anonymes du manuscrit de Conrart, déposèrent intacts dans différents recueils leurs madrigaux rejetés de la_ Guirlande _comme un hommage dévoué que nous devons respecter_.
_Nous ne saurions, à la suite de notre réimpression, refuser l'hospitalité à ces courageux madrigaux, depuis trop de temps vagabonds; M._ Ch. L. Livet, _dans la parfaite et sérieuse édition qu'il a donnée de la_ Guirlande[94], _a déjà restitué à leur véritable place les anonymes du manuscrit de Conrart et les pièces de Malleville qui ne figurent pas dans le texte original_.
[94] Appendice à la savante étude des _Précieux et Précieuses_ (Paris, Didier, 1870, 2e édition).
_Nous suivons cette excellente voie, et ajoutons à notre nouvelle édition sept madrigaux, jusqu'alors inédits, conservés dans les poésies de Scudéry._
_En ramassant en quelque sorte les fleurs tombées en dehors de la_ Guirlande _manuscrite, et en les groupant de nouveau, nous faisons plus qu'une restitution, nous adhérons pieusement aux vœux des poëtes qui voulurent payer à la belle Julie leur tribut d'estime et d'admiration_.
_O. U._
MADRIGAUX INÉDITS
COMPOSÉS POUR LA GUIRLANDE
MANUSCRIT DE CONRART[95]
[95] Ces madrigaux inédits, destinés à la _Guirlande de Julie_ nous sont fournis par une copie, d'ailleurs très-incomplète, qui se trouve dans un des volumes manuscrits de Conrart, indépendant des deux collections bien connues de l'Arsenal. (Manuscrit petit in-f{o}, Mélanges de vers et prose, Belles-lettres, 145, pages 1087 et suivantes.) Les madrigaux de ce manuscrit ne portaient pas primitivement de noms d'auteurs. M. J. B. A. SOULIÉ a restitué sa paternité connue à chaque madrigal, et a dressé une nomenclature des pièces qui manquent à cette version manuscrite. Tous les madrigaux que nous donnons ici sont anonymes et ne figurent pas dans le manuscrit original.
Ce texte est scrupuleusement conforme à l'orthographe du manuscrit.
SUR LA FLAMBE
GUSTAVE A JULIE
_Divine cause de mes pleurs, Object dont la gloire m'estonne, Adjouste à tant de belles fleurs Ceste_ Flambe _que je te donne_.
_Tes yeux peuvent bien approuver Ce présent d'un cœur tributaire; La_ Flambe _qui te va trouver Est un feu qui tend à sa sphere_.
_Jette ton regard curieux Sur les merveilles qu'elle enserre; Ce qu'est Iris dedans les Cieux, La_ Flambe _l'est dessus la terre_.
_Ou sois favorable à mes vœux, Ou tu seras digne de blasme; Je ne mets que sur tes Cheveux Ce que tu mets dedans mon âme._
_Il faut que son feu nompareil Cherche un object à qui tout cede, Et que ce qui vient du Soleil Un autre Soleil le possede._
_A peine luit-elle en ces lieux, Où l'amour veut que je l'envoye,_ _Que, paroissant devant tes yeux, Elle s'espanouit de joye._
_Tes yeux en cest heureux séjour Raniment sa grâce premiere, Et c'est moins de l'Astre du jour Que d'eux qu'elle tient sa lumiere._
_L'Arc-en-Ciel n'a point de couleur Que le Soleil rende si belle Que le lustre de cette fleur Quand tes yeux rayonnent sur elle._
_A l'esclat du feu vehement Dont toutes ses feuilles sont pleines, Tu pourras juger aysement Celuy qui brusle dans mes veynes._
_Ces feuilles qui dans ce beau lieu N'ont rien que de vif et de rare, Sont autant de langues de feu Par qui mon amour se déclare._
_Je ne puis en la vive ardeur Que me cause ta renommée Exprimer l'estat de mon cœur Que par une chose enflammée._
_Certes, mon courage est atteint D'autant de peines violentes Que l'émail dont elle se peint Brille de couleurs differentes._
_Face l'Astre qui luit aux Roys, Pour adoucir mon amertume, Que la_ Flambe _que tu reçois Passe en ton cœur et te consume_[96]!
ANONYME
[96] P. 1097 du manuscrit.
LA TULIPE[97]
_Curieux Enfants d'espérance, Belle troupe de mes Amans, Ne vivez plus dans l'ignorance Du suject de mes changemens. Je cherche à me rendre embellie D'un si grand nombre de couleurs Qu'il ne faille que de mes fleurs Pour la Guirlande de_ Julie.
ANONYME.