La guirlande de Julie: augmentée de documents nouveaux
Part 3
Venez de mille fleurs sa teste couronner: Sous les pieds de IVLIE il en naît davantage Que vos savantes mains n'en peuvent moissonner.
[56] Nous signalons l'analogie qui existe entre ce sonnet et celui de Voiture, qui débute ainsi:
_Sous un habit de fleurs, la nymphe que j'adore_, etc.
(Voyez l'édition de Voiture donnée par A. Ubicini. _Paris_, Charpentier, t. II, p. 309.)
Nous avons donné audience à M. de Gaignères pour la contexture et l'histoire des trois manuscrits de Jarry; complétons sa Notice par l'analyse succincte et aussi complète que possible des diverses copies et éditions de la _Guirlande de Julie_.
C'est le _Recueil de Maurepas_ que nous citerons en premier lieu: Le volume I de ce Recueil manuscrit[57] contient une copie prise très-fidèlement, le 24 octobre 1715, sur le texte de l'in-8° de Jarry, appartenant alors à M. le duc d'Uzès.
[57] Recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes et autres vers satiriques et historiques, avec des remarques curieuses depuis 1389 jusqu'en 164... (Vol. 1er, p. 527.)
_Bibliothèque nationale_, département des manuscrits. FR. 12, 616.
En second lieu, dans un des manuscrits de Conrart[58] indépendant des deux collections connues de la bibliothèque de l'Arsenal, nous voyons une version très-incomplète des madrigaux de la _Guirlande_, parmi lesquels plusieurs pièces aussi anonymes qu'inédites se trouvent mêlées.
[58] Mélanges de vers et de prose, petit in-folio; belles-lettres, 145 pp. 1087 et suivantes. (Voyez Madrigaux inédits, p. 79 de ce vol.) _Bibliothèque de l'Arsenal_, mss., B. L., n° 151.
Ces deux copies manuscrites sont les seules dont nous ayons eu connaissance.
Le recueil de Sercy[59] eut la gloire de mettre au jour les madrigaux _imprimés_ de l'illustre _Guirlande_, mais c'est à l'édition de la Vie du duc de Montausier, parue en 1729[60], que revient l'honneur d'une première impression conforme au texte de l'in-folio manuscrit.
[59] Poésies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scudéry, Bois-Robert, Cotin, etc., 5 vol. in-12. (_Paris_, Ch. de Sercy, 1657-1666, t. II, p. 237.) A part les trois madrigaux de Corneille, aucune pièce de la Guirlande n'est signée dans ce recueil.
[60] Vie de M. le duc de Montausier, gouverneur de Monseigneur le Dauphin, par N*** (Nicolas Petit), _Paris_, Rollin et Genneau, 1729, 2 vol. Les madrigaux se trouvent à la fin du tome II.
Voici maintenant les éditions intégrales et successives de la _Guirlande de Julie_:
1° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet, _Julie-Lucine d'Angènes_, par M. le Marquis de Montausier. _Paris, de l'Imprimerie de Monsieur_, 1784, in-8° de 82 pages[61].
[61] M. Renouard, dans le _Catalogue d'un amateur_, prétend que cette édition de Didot (qu'on peut considérer comme édition princeps) fut tirée à 90 exemplaires, et Brunet affirme qu'elle le fut au moins à 250. De toutes manières, ce livre est devenu excessivement rare, et son prix est très-élevé dans les ventes où il figure.
2° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet, _Julie-Lucine d'Angènes_, par M. le Marquis de Montausier, ornée de trente gravures dessinées et peintes par Mme Legendre. _A Paris_, chez Mlle Adèle Prudhomme, rue des Marais, no 18.--_H. Nicole et Pelicier._--_Imprimerie de Didot le jeune_, 1818, in-18 carré, frontispice gravé, avec vignette[62].
[62] Cette édition, copie fidèle du texte de 1784, est sur papier vélin double satiné, et d'une forme carrée peu agréable. Bien que relativement rare, ce petit volume est orné de dessin-enluminés si médiocres d'exécution, qu'ils sembleraient destinés à un manuel de botanique plutôt qu'à la Guirlande de la belle Julie.--Il est douteux, comme le dit Nodier, que cette édition passe jamais du boudoir des dames dans le cabinet du bibliophile.
3° LA GUIRLANDE DE JULIE, expliquée par de nouvelles annotations sur les madrigaux et sur les fleurs peintes qui la composent, par M. Amoreux, Dr M{n}. _Gabon et Cie, Montpellier et Paris_, 1824, in-8°[63].
[63] La Guirlande de Julie expliquée par les annotations de M. Amoreux suit le texte des éditions précédentes; mais les éclaircissements et notes de l'éditeur portent peut-être trop sur _la flore_ de chaque madrigal pour ne pas assez s'attacher au madrigal lui-même.--Cependant, bien que M. Amoreux se soit éloigné du but où il eût dû grouper ses notes, son édition est intéressante et digne d'être consultée.
4° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet par M. de Montausier. _Paris_, N. Delangle, éditeur, 1826 (collection des Petits Classiques françois)[64].
[64] La collection des _Petits Classiques françois_, si recherchée aujourd'hui, a prêté sa charmante typographie à la _Guirlande de Julie_, qui en fait partie.--M. Ch. Nodier, associé de N. Delangle, s'est contenté de réimprimer élégamment l'édition de 1784, avec toutes ses erreurs, sans y joindre la moindre note.--C'est sous la forme d'un simple petit avertissement que le fin bibliophile a prouvé sa collaboration à cette nouvelle édition.
5° LA GUIRLANDE DE JULIE pour Mlle de Rambouillet, _Julie-Lucine d'Angennes_. (Appendice de _Précieux et Précieuses_, par Ch. L. Livet. _Paris_, Didier et Cie, in-8º, 1859; 2e édition, in-12, 1870[65]).
[65] La galanterie de M. de Montausier ne pouvait être mieux précédée que de la riche étude des mœurs littéraires du XVIIe siècle que M. Ch. L. Livet peint si habilement dans _Précieux et Précieuses_. M. Livet nous introduit à l'hôtel de Rambouillet, où rien ne nous échappe. Avec lui nous vivons la vie de tous les littérateurs connus de l'époque; leur langage imagé refleurit comme aux beaux jours, et nous voyons vigoureusement dessinées, défiler devant nous, les silhouettes de Scudéry, Boisrobert, René, Le Pays, l'abbé Cotin, l'abbé d'Aubignac et tant d'autres.--C'est pour terminer cette étonnante résurrection et placer dans son vrai milieu l'œuvre de Montausier que M. Livet donne la _Guirlande de Julie_ à la fin de son volume.--Son édition est correcte, sérieuse, et revue avec le plus grand soin sur le manuscrit original que possède aujourd'hui M. le duc d'Uzès.
La bibliographie de ce livre aussi recherché que curieux se termine ici; nous croyons avoir noté aussi consciencieusement que possible les faits les plus saillants qui ont rapport à cet ouvrage; nous avons parlé de ses manuscrits, de ses copies et de ses différentes réimpressions; revenons donc à son _parrain_ et aux poëtes qui dans cette fête des madrigaux prirent part, sur le Parnasse, à la nombreuse cueillette des fleurs qui composèrent l'immortelle couronne.
Pendant son séjour à Paris, M. de Sainte-Maure, assidu à l'hôtel de Rambouillet, vivait dans la plus parfaite intelligence avec les familiers de la marquise. C'étaient chaque jour assauts de sonnets, de rimes équivoques, d'épigrammes ou de rondeaux. Dans cette épicurienne demeure des Muses, l'esprit sans cesse était en sentinelle et l'impromptu sur le _qui-vive_, prêts à saisir la plus petite allusion ou le moindre prétexte pour lancer un bon mot, une espièglerie, un rien adorable. Aussi, lorsque l'occasion s'offrit à tous ces poëtes de faire leur cour à la _princesse Julie_, ce fut par un enthousiasme général et une pluie de fleurs qu'ils s'empressèrent d'y répondre.
L'ingénieuse conception de Montausier rallia vers un but unique les talents les plus opposés; les flèches du madrigal furent mises en commun dans le même carquois, la coquetterie de chacun fit trêve pendant quelque temps pour laisser paraître la galanterie d'un seul. Enfin, il se forma pour ce plan d'amour une association généreuse et spontanée, une union fidèle, une fraternelle solidarité.
Les jardins d'Apollon furent dévalisés. C'était à qui apporterait les plus belles fleurs ou en plus grand nombre[66], et Montausier vit venir à lui, tous animés du même zèle, Arnauld d'Andilly père et fils, Arnauld de Corbeville, Arnauld de Briotte, marquis de Pomponne; Chapelain, Colletet, Corneille, Desmarests de Saint-Sorlin, Godeau, Gombaud, Habert de Montmor; Habert, abbé de Cérisy; Habert, commissaire d'artillerie; Malleville, Martin de Pinchesne, Scudéry, Tallemant des Réaux, et jusqu'au vieux marquis de Rambouillet qui voulut, comme les autres, attacher son petit madrigal à la Guirlande de sa fille Julie.
[66] Voyez l'Avertissement que nous donnons aux _Madrigaux inédits_.
Voiture seul manquait à l'appel: poëte trop grand seigneur, et amoureux pour son propre compte, il ne voulait pas être comparé. Il est vrai, à ce que dit Tallemant, «que les chiens de M. de Montausier et les siens n'ont jamais trop chassé ensemble[67]»; mais il est juste aussi d'ajouter que le grand épistolier voyageait alors en Espagne[68], et qu'il prit fièrement sa revanche plus tard par ses lettres et poésies à l'adresse de Mlle de Rambouillet et sa riche métamorphose de _Julie en Diamant_[69].
[67] Tallemant des Réaux (Historiette de _Montausier le cadet_). Chapelain, dans une lettre écrite à Montausier, en Alsace (en avril 1640), confirme le bavardage de l'anecdotier; car, en parlant de Voiture, il l'appelle: _la suffisance de votre aversion_.
[68] Voiture fit son voyage d'Espagne vers 1633, juste à l'époque où fut faite en principe la _Guirlande de Julie_ (d'après notre opinion), bien qu'elle n'ait été calligraphiée et offerte qu'en 1641.
[69] Ms. de Conrart, t. X, p. 604.
M. de Montausier composa seize madrigaux pour sa chère cruelle: l'amant, comme on le voit, avait fait au poëte la part du lion; mais la muse Erato n'inspira pas toujours le poëte comme elle l'aurait dû, et, bien qu'il ait lutté sans trop de désavantage avec ses illustres émules, nous ne pouvons disconvenir que quelques-unes de ses fleurs manquent de coloris et paraissent maussades. L'_Alceste de l'hôtel de Rambouillet_ ne fut pas toujours exempt de cet esprit alambiqué qui fit jaillir la pure critique de l'_Alceste de Molière_, et, de l'avis de Charles Nodier, l'_Oronte_ de la comédie aurait trouvé place dans la _Guirlande_[70].
[70] Remarques préliminaires de l'édition donnée par Nodier et citée plus haut.
Claude de Malleville vient après Montausier par le nombre de madrigaux. L'heureux poëte de la _Belle Matineuse_, qui remporta le prix sur tous ses concurrents pour ce célèbre sonnet proposé au mérite[71], travailla sur treize fleurs de la _Guirlande_, dont neuf furent insérées dans le manuscrit original[72]; ses vers, galamment tournés, remplis de délicatesse et de douceur, sont dignes assurément de ses autres poésies.
[71] Malleville avait une telle facilité à composer des sonnets qu'il en fit trois pour la _Belle Matineuse_.--L'abbé Ménage les cite dans une dissertation curieuse qu'il a faite sur tous les sonnets que produisit cette manière de concours. D'après lui, ce sont des imitations d'Annibal, célèbre poëte italien qui avait traité le même sujet.
[72] Voyez _Poésies de Malleville_, édition A. Courbé, Paris, 1649, in-4°. Tous les madrigaux y figurent.--Nous avons ajouté à la fin de notre édition les quatre pièces qui manquent au manuscrit.
Georges de Scudéry vient ensuite avec un bouquet de douze fleurs brillantes et diaprées, parmi lesquelles cinq seulement furent prises et conservées par Montausier. Ces pièces, du fécond auteur d'_Alaric_, sont empreintes d'une légère affectation, mais le sentiment qui les a dictées est sincère[73], et l'on reconnaît vite d'ailleurs, sous l'aimable tournure de ses madrigaux, le faire original du _Poëte guerrier_. Scudéry rima souvent pour la marquise de Rambouillet et la charmante Julie. Nous trouvons dans ses poésies, outre de longues stances à Arthenice[74], le sixain suivant sur le portrait de Mme de Montausier, _peinte sur marbre en habillement de Pallas, par Stella_[75]:
Cette taille, ce port et cette majesté, Mieux que l'habillement, montrent la vérité De ce que le pinceau nous a voulu dépeindre. L'art icy n'a point voulu feindre, Et sans doute, ayant tant d'appas, Ou c'est IVLIE ou c'est PALLAS.
[73] Voyez page 92: _Fleurs inédites de M. de Scudery_.
[74] Scudery, _Poésies diverses_, Courbé, 1649, in-4°.--_Neptune à la nymphe de Seine pour Madame la marquise de Rambouillet_, p. 257.
[75] _Le Cabinet de M. de Scudery_, etc., _à Paris_, chez A. Courbé, 1646, in-4°, p. 124.--Ce portrait, sans doute égaré ou détruit, malgré toutes les recherches faites pour le découvrir, est complétement inconnu aujourd'hui.
Après Scudéry, Pierre Corneille apparaît, modestement dissimulé derrière l'initiale C, et porteur de six fleurs qu'on attribua faussement à Conrart[76]. Habitué de l'hôtel de Rambouillet, où de sa voix lente et monotone il donnait la première lecture de ses tragédies[77], et digne admirateur des vertus de Julie, l'auteur du _Cid_ ne pouvait rester inactif dans ce tournoi galant: il abaissa donc mignardement son _vers_ ample et sonore au ton madrigalesque, son style fier et élevé devint doucereux et fleuri, bref le grand tragique daigna changer sa manière et laissa gracieusement coqueter sa plume pour le chef-d'œuvre de Montausier.
[76] Voyez l'_Histoire de Pierre Corneille_, par J. Taschereau, ainsi que les notes que nous donnons à la fin de notre édition sur les madrigaux signés C.
[77] La Bruyère, _Caracteres_, ch. XII; Vigneul de Marville, _Mélanges d'histoire et de littérature_, t. I, p. 167.
Guillaume Colletet[78], au contraire, poëte bon vivant et madrigalier par tempérament, semble mal à l'aise et un peu guindé dans les quatre pièces qu'il écrivit pour la _Guirlande_. Sa muse, comme celle de Villon, s'abandonnait au débraillé, aux chansons à boire et aux sonnets grivois, et l'_époux de Claudine_, qui prenait d'habitude ses divinités en bas lieu, dut se trouver cérémonieusement intimidé lorsqu'il eut à chanter la chaste beauté de Julie.
[78] Guillaume Colletet, académicien en 1634 et mort en 1659, paraît être un poëte du XVIe siècle égaré dans le XVIIe. Sa fécondité fut énorme et son talent trop peu goûté. Cet épicurien passa sa vie entre Apollon et Bacchus, sans s'embarrasser du lendemain; aussi, mourut-il pauvre, et Chapelain, dans ses _Lettres_, dit qu'il fallut quêter pour l'enterrer.--Voyez: _Histoire de l'Académie françoise_; Moreri, _Dictionnaire_, et _les Grotesques_, de Th. Gautier, qui a peint avec son coloris habituel ce _bohème_ d'un autre âge.
Philippe Habert, le commissaire de l'artillerie et l'auteur du _Temple de la mort_[79], attacha trois fleurs à la couronne poétique offerte à Julie: le _Narcisse_ et deux _Soucis_. Ses madrigaux sont d'une finesse et d'une élégance remarquable, le troisième surtout, le plus connu après celui de Desmarests, est poussé dans le dernier galant:
Ne pouvant vous donner ni Sceptre, ni Couronne, Ni ce qui peut flatter les cœurs ambitieux, Recevez ce _Soucy_, qu'aujourd'huy je vous donne Pour ceux que tous les jours me donnent vos beaux yeux.
[79] Philippe Habert, l'un des premiers de l'Académie française, en 1629, _mourut dans l'année 1637_. Comme la _Guirlande de Julie_ ne fut écrite et offerte qu'en 1641, c'est donc une nouvelle preuve qui confirme notre opinion _sur la date de 1632_, où fut commencée la _Guirlande de Julie_.--Les poésies diverses de cet auteur se trouvent dans différents recueils, et, si l'on en croit Sorel dans sa _Bibliothèque françoise_, quelques-unes furent mises au jour en un volume.--Son principal ouvrage est le _Temple de la mort_, qui, selon Pellisson, est une des plus belles pièces de notre poésie française.
Ce joli quatrain n'est-il pas d'un tour spirituel et d'une grâce parfaite!
Simon Arnauld, marquis de Pomponne[80], choisit avec délicatesse le _Muguet_, la _Fleur de grenade_ et la _Perce-Neige_. Il traita avec goût ces trois sujets, qu'il signa du nom de _De Briotte_, sorte de pseudonyme dont le futur grand ministre ornait volontiers les productions poétiques de sa jeunesse.
[80] Simon Arnauld de Pomponne, né en 1618, mort en 1699, est fils d'Arnauld d'Andilly et neveu du grand Arnauld. Il succéda à M. de Lionne aux affaires étrangères, et c'est sous son ministère que fut conclue la glorieuse paix de Nimègue. Voyez les _Mémoires du marquis de Pomponne_, publiés en 2 vol. in-8º, à Paris, en 1862. On trouve, dans le tome II du _Recueil de poésies diverses_, par M. de La Fontaine, pages 113 et 114, un fort beau sonnet pour le _tombeau de M. le duc de Weymar_, et une ode superbe _sur la Sagesse_, de la composition de M. de Pomponne.
D'Andilly le fils se décida pour le _Soucy_ (sous le nom de Clytie) et la fleur de _Thym_; il se fit l'avocat de ces deux fleurs d'une manière si correctement adulatrice, que Julie d'Angennes dut prendre souvent plaisir à regarder le feuillet de vélin où elles s'épanouissaient dans leur élégance raffinée.
Desmarests, sieur de Saint-Sorlin[81], qu'on nommait le plus fou de tous les poëtes, et le meilleur poëte qui fût entre les fous, prouva, à l'occasion de la _Guirlande_, que s'il savait composer de longs et innombrables poëmes, il pouvait faire également de petits et délicieux madrigaux.--Il se présenta avec deux quatrains: l'un sur les _Lys_, l'autre sur la _Violette_; le premier d'un charme agréable, mais peut-être équivoque; le second tendrement expressif et d'un mouvement si emblématiquement vrai, qu'il l'emporte en franche beauté sur tous les autres madrigaux du recueil de Montausier. Il est impossible d'exprimer une prétention plus noble sous une forme aussi humblement séduisante. La _Violette_ de Desmarests a conservé sa fraîcheur et son parfum délicat. Elle brille encore aujourd'hui dans tout son éclat, et la coquette petite fleur demeurera assurément immortelle dans notre poésie comme un parangon symbolique de grâce modeste et de timide hardiesse.
[81] Jean Desmarests de Saint-Sorlin fut reçu à l'Académie française en 1634, et mourut à Paris en 1676, âgé de plus de 80 ans. Outre son poëme de _Saint Louis_, le plus connu, il en composa dix autres, plus ses pièces de théâtre: _les Visionnaires_, _Roxane_, _Scipion_, _Mirame_, et _l'Europe_. Quantité de pièces de vers de ce fécond auteur se trouvent à la fin de ses œuvres de théâtre et dans différents recueils de poésies. Voyez: _Histoire de l'Académie française_; Dictionnaires de _Bayle_ et de _Moréri_; Baillet, _Jugement des Sçavans sur les poëtes modernes_, etc.
Le père Le Moyne[82], auteur du poëme héroïque de _Saint Louis_, fit par la suite une si ingénieuse _Métamorphose de la Violette_, que nous n'hésitons pas à la citer comme une charmante paraphrase du quatrain de Desmarests.
La voici:
L'humble et timide violette Craint de montrer aux yeux du jour L'infortune de son amour, Depuis la faute qu'elle a faite. Sans ajustement et sans fard, Elle n'emprunte rien de l'art: Son habit est simple et modeste, Et son visage sans couleur, Dans le repentir qui lui reste, En fait un voile à sa douleur.
[82] _OEuvres poétiques_ du père Le Moyne, in-f°, 1672, p. 446.--A l'exemple de Montausier, sans doute, le père Le Moyne offrit à Mlle d'Angenois une _guirlande_ composée de fleurs du Parnasse cueillies par la main des Muses. Nous n'avons pu trouver le texte exact de cette nouvelle _Guirlande_, dont nous n'avons eu connaissance que par la lettre d'envoi (p. 330. _Epître en vers_). Dans ce même volume (p. 435), nous trouvons la douce épigramme suivante sur le _portrait de Julie_:
Sage et noble _Julie_, estoit-ce pas assez Qu'avecque ton esprit, qu'avecque ton visage, Aux illustres du temps et des âges passez Ton heureuse naissance eust osté l'avantage, Sans que ce beau portrait demeurât pour ternir Celle des siècles à venir.
Sans avoir l'attrait ni la forme succincte du madrigal de Desmarests, l'œuvre du père Le Moyne est assez gracieuse pour figurer à sa suite.
Habert, l'abbé de Cérisy[83], celui-là même qui sut traiter avec un goût achevé un poëme d'environ 700 vers _sur la métamorphose des yeux de Philis en Astres_, pouvait d'autant plus aisément se faire l'interprète de la _Rose_ et du _Narcisse_ en faveur de _Julie_.--Il prêta à ces deux fleurs un langage de piquante courtoisie, qui, dans son exquise politesse, laisse percevoir le genre d'esprit de cet excellent écrivain.
[83] Germain Habert, abbé de La Roche, abbé et comte de Cérisy, frère de Philippe Habert, commissaire de l'artillerie, cité plus haut.--L'abbé de Cérisy fut un des premiers de l'Académie. Il a donné: en prose, _La vie du cardinal de Berulle_, in-4°, Paris, 1646;--_La métamorphose des yeux de Philis en Astres_, in-4°, _Paris_, 1639.--Il fit beaucoup d'autres vers non imprimés.--Mort en 1654.--Voyez la _Muse historique_ de Loret, _Gazette_ du 6 juin 1654.
La majesté des _Lys_ tenta par deux fois Martin, sieur de Pinchesne[84], qui fit deux madrigaux sur ces fleurs royales.--Ce poëte ne fut pas divinement inspiré en cette occurrence, mais on ne saurait le juger sur cette œuvre de civilité: les Muses ne répondent pas toutes les fois qu'on les appelle, et le neveu de Voiture déploya assez de talent par la suite pour qu'on puisse le considérer comme le plus injustement négligé parmi les oubliés du XVIIe siècle.--De Pinchesne fut un des chantres les plus fidèles des beautés de _Julie_, et après la mort de Madame de Montausier il gravait encore sur son tombeau le sonnet suivant:
Tout ce qui peut rester d'une brillante vie, Quand la mort en a mis la dépouille au tombeau, Reste encore de _Julie_ en un estat si beau Qui d'honneurs immortels rend sa perte suivie.
Son âme, aux lois du temps cessant d'être asservie, Ne se ferme aux rayons du céleste flambeau Que pour s'ouvrir au jour d'un autre tout nouveau, Dont elle est dans la gloire heureusement ravie.
Tandis que ses beaux ans furent en leur esté, Jamais tant de vertu, d'esprit et de clarté N'ont rendu parmi nous un mérite célèbre.
Ses beaux ans ne sont plus, mais son nom vit toujours, Et la nuit ny l'oubli de l'empire funèbre Jamais sous le soleil n'en borneront le cours.
[84] Estienne Martin, sieur de Pinchesne, contrôleur ancien et vétéran de la maison du roy, né en 1616, mort en 1705.--Ce poëte, neveu de Voiture (dont il fit l'éloge en tête de ses œuvres), était fort jeune lorsqu'il composa ses madrigaux pour la _Guirlande_. Les poésies qu'il fit par la suite marquent un talent original et personnel, une imagination vive et colorée, une forme correcte et pure.--Boileau ayant dédaigné de le débarbouiller de son fiel, il est resté inconnu des chercheurs de nos jours. Voyez:
1° _Poésies meslées_ du sieur de Pinchesne, dédiées à Monseigneur le duc de Montausier, in-4º, 1672;
2° _Amours et poésies chrestiennes_ de M. de Pinchesne, in-4º, 1674;
3° _Géorgiques_ de Virgile, traduites en vers françois par Martin de Pinchesne, in-8, Rouen, 1708.
Il nous reste à noter les huit poëtes qui, bornant leur ambition à un seul madrigal, choisirent avec recherche, sur les fertiles coteaux de l'Hélicon, la fleur unique dont ils devaient orner le front de Julie.