La guirlande de Julie: augmentée de documents nouveaux
Part 2
[19] Le 22 mai, _jour de la Sainte-Julie_. Nous serions plutôt tenté d'affirmer, avec M. Huet, que l'offre de la _Guirlande_ eut lieu «un premier jour de l'an»; car, Mai, le mois du renouveau, produit certes assez de fleurs, même au gré des amants. Quant à l'année où Julie trouva ce chef-d'œuvre _à son réveil_, il est probable que ce fut le 1er janvier 1642, puisque le manuscrit est daté de 1641.
_Ce manuscrit commence par huit feuillets._
_Les trois premiers sont en blanc. On lit au haut du recto du second le billet que l'abbé de Rothelin[20] écrivoit de sa main à M. de Boze[21], en lui faisant présent de ce beau livre_:
Je prie M. de Boze de vouloir bien accepter le présent livre, et le placer dans son magnifique cabinet, comme une marque de ma tendre amitié.
_L'abbé_ DE ROTHELIN.
_Le quatrième feuillet contient le titre._
_Sur le cinquième est peinte une guirlande superbe, au milieu de laquelle on lit ces mots_:
LA
GVIRLANDE
DE
IVLIE
[20] Charles d'Orléans de Rothelin, abbé de Cormeilles et littérateur distingué, né à Paris, le 5 août 1691, mort le 17 juillet 1744. Il fut reçu à l'Académie française en 1728, et à celle des Inscriptions en 1732.
[21] Claude Gros de Boze, antiquaire, né à Lyon en 1680, mort à Paris, en 1753. Il remplaça Fénelon à l'Académie française et fut reçu à celle des Inscriptions, dont il devint secrétaire perpétuel en 1706.
_Le sixième est encore en blanc._
_Il y a sur le septième une miniature où l'on voit Zéphire entouré d'un nuage et représenté du côté gauche au côté droit du spectateur[22]. Il tient dans sa main droite une rose, et dans sa gauche la guirlande de fleurs[23], au nombre de vingt-neuf, qu'il souffle légèrement sur la terre pour qu'on puisse les reconnoître aisément[24]._
[22] C'est-à-dire faisant face au spectateur. Dans cette position, la droite de Zéphire est à gauche du spectateur; il est représenté de trois quarts.
[23] Cette seconde guirlande, en forme de couronne, peut avoir deux pouces au plus de diamètre, tandis que la première occupe presque entièrement la page. Celle-là n'est pas la copie exacte de celle-ci, qu'elle ne rappelle que vaguement, et c'est plutôt dans la première que dans la seconde que les fleurs peuvent être comptées.
[24] Ces fleurs que souffle Zéphire ne sont pas aussi variées que celles de la première guirlande. (C'est d'après M. Ch.-L. Livet que nous donnons ces détails. Plus heureux que nous, M. Livet a pu visiter, chez le duc d'Uzès, le précieux manuscrit avant la publication de son édition. Voy. l'Appendice de _Précieux et Précieuses_. Paris, Didier, 1870, 2e édition.)
_Le huitième contient un madrigal intitulé_: Zéphire à Ivlie.
_Le corps de l'ouvrage vient ensuite; il est de quatre-vingt-dix feuillets, dont le premier est coté 6, et le dernier 95._
_De ces quatre-vingt-dix feuillets, il y en a vingt-neuf qui contiennent chacun une fleur, et soixante et un qui contiennent chacun un madrigal[25]._
[25] Nous avons fait en sorte de rendre, dans notre réimpression, cette disposition du manuscrit original, en ne mettant qu'un fleuron par chaque sorte de fleurs. Les éditions précédentes n'avaient pas suivi, d'aussi près que nous l'avons fait, la reproduction de l'œuvre de Jarry.
_Ce volume est terminé par une table alphabétique qui n'est point du tout commode. Elle est dressée selon l'ordre des premières lettres de chaque madrigal, de là vient que le nom de la même fleur y est répété plusieurs fois, et qu'on n'y voit pas d'un seul coup d'œil toutes les pièces qui ont été faites sur elle[26]._
[26] L'édition, à la suite de la _Vie de Montausier_ par Nicolas Petit (_Paris_, 2 vol. in-12, _Rollin et Genneau_, 1729), a reproduit cette table.
_Nous avons corrigé ce défaut en substituant à cette table défectueuse celle donnée par l'abbé Rive[27]._
[27] L'abbé Rive (Jean-Joseph), bibliographe, né le 19 janvier 1730, mort en 1792. La table dont il est question ici fut dressée par l'abbé à la suite de sa notice. Voyez _Notices historiques et critiques_ de DEUX MANUSCRITS uniques et très-précieux de la bibliothèque de M. le duc de La Vallière, dont l'un a pour titre: LA GUIRLANDE DE JULIE, et l'autre: _Recueil de fleurs et insectes peints par Daniel Rabel en 1624_. Par l'abbé Rive. _A Paris_, de l'imprimerie de Didot l'aîné, 1779, in-4º de 20 pages. Cette plaquette est très-rare.
_Sans vouloir enrichir le passé aux dépens du présent, il faut avouer qu'il seroit difficile aujourd'hui d'assembler un aussi grand nombre de beaux esprits et de poëtes célèbres qu'il s'en trouva alors pour immortaliser le nom de_ JULIE.
_La table qui contient les noms de tous ces poëtes, et que nous avons ajoutée à celle de l'abbé Rive, ne présente que les illustres fondateurs de l'Académie françoise, qui s'élevoit alors à l'hôtel de Rambouillet, en attendant qu'elle reçût et sa forme et sa gloire du cardinal de Richelieu._
_Mais quand on n'auroit pas appris par là qui sont ceux qui aidèrent à M. de Montausier à célébrer mademoiselle de Rambouillet, il seroit toujours facile de juger, par tant de poésies diverses et ingénieuses, que des esprits d'un ordre supérieur y ont eu part._
_Ces poésies ou madrigaux ont été imprimés à Paris, en 1729[28], à la suite de la Vie de M. de Montausier, rédigée par Nicolas Petit, jésuite, qu'on a confondu avec d'autres auteurs du même nom, dont les ouvrages sont annoncés dans la France littéraire, t. Ier, p. 361; t. II, p. 92, et Supplément, part. Ire, p. 167. L'on vient de réimprimer tout récemment[29] ces madrigaux avec la Vie de M. le duc de Montausier._
[28] Cette édition fut réimprimée à Paris, chez Rollin fils, en 1735, puis en 1736. Le même ouvrage parut anonyme à Rotterdam (ou Berlin), in-12, en 1731, sous le titre: _Mémoires de M. le duc de Montausier_.
[29] La récente réimpression dont parle Guillaume de Bure, au moment où il rédigeait son Catalogue, fut sans doute l'édition, alors sous presse, donnée par Didot en 1784, d'après l'in-4º manuscrit de la _Guirlande_, acheté par cet imprimeur à la vente Crozat de Tugny, en 1751. Mais cette édition parut isolée, et c'est par erreur qu'elle figure dans cette Notice comme ayant paru avec la Vie de Montausier.
_L'on apercevra aisément à la table des noms des auteurs, que M. de Montausier, comme amant, a composé un très-grand nombre de ces madrigaux. On ignore les raisons pour lesquelles il s'est caché quelquefois sous ces lettres: M. le M. de M.[30], ainsi que le marquis de Racan par celles de M. le M. de R.[31]; M. Conrart, que l'on peut appeler le père de l'Académie françoise, n'y est désigné que par M. C.[32]._
[30] Tous les noms d'auteurs sont écrits par Jarry, dans l'angle gauche de chacune des pages où commencent leurs madrigaux. Les poëtes de la _Guirlande_ ne signèrent donc pas de leur main, à la fin de chaque pièce. Le marquis de Montausier ne se cache nullement sous les initiales décrites ici. Excepté à la table et au madrigal _Zéphire à Julie_, son nom paraît toujours en toutes lettres.
[31] Rien ne fait supposer que le sixain signé M. le M. de R. soit du marquis de Racan; tout, au contraire, porte à croire qu'il a pour auteur le marquis de Rambouillet, père de Julie. (V. la _Note 23, à la fin du présent volume_.)
[32] Nous ne savons sur quelle autorité ont pu s'appuyer les auteurs de cette Notice pour attribuer à Valentin Conrart les madrigaux signés _M. C._ Conrart ne faisait pas de vers galants, et en eût-il fait, les six pièces signées de ces initiales ne seraient pas de lui. Trois de ces madrigaux sont assurément de Pierre Corneille; pour les trois autres, s'ils ne sont pas du même auteur, leur paternité est restée assez obscure pour qu'on puisse les attribuer à l'abbé Cotin ou à tout autre (non Colletet, ni Chapelain, qui signent dans le recueil) aussi bien qu'au _Père de l'Académie françoise_. (Voyez, _à la fin de cette édition_, les _notes 18, 21, 24, 27, 29, 33_.)
_Comme la baronnie de Montausier ne fut érigée en marquisat qu'en 1644[33], trois ans après que la_ Guirlande de Julie _fut présentée à mademoiselle de Rambouillet, l'on sera sans doute étonné que M. de Montausier ait pris le nom de marquis avant de l'être effectivement; mais on ne doit pas ignorer qu'il étoit très-commun que les gens de qualité prissent dans le monde le titre de marquis avant que la terre de leur nom fût érigée en marquisat[34]. Le frère aîné de M. le duc de Montausier, qui mourut en 1633[35], avoit aussi porté le titre de marquis de Montausier._
[33] La baronnie de Montausier fut érigée en marquisat, en 1644, par lettres patentes données à Paris, au mois de mai de la même année. Ce marquisat fut ensuite érigé en duché-pairie, en 1664. (Voyez le P. Anselme, _Hist. généal._, t. V, pp. 1 et 20.)
[34] Molière, dans les _Précieuses_, a ridiculisé les marquis sans marquisat, et l'on connaît cette pointe de Scarron, dans son _Roman comique_:
«... Enfin il se tint à la fille d'un marquis de je ne sais quel marquisat: car c'est la chose du monde dont je voudrois le moins jurer, dans un temps où tout le monde se marquise de soy-mesme, je veux dire de son chef.»
[35] C'est par erreur qu'on a donné cette date de 1633. Hector de Sainte-Maure, baron de Montausier, fut blessé d'un coup de pierre à la tête, devant Bornéo, et succomba le 20 juillet 1635. Sans cet accident, M. de Montausier, l'aîné, eût peut-être épousé Julie d'Angennes; c'est du moins ce que nous apprend Tallemant: «On avoit parlé autrefois, dit l'intéressant anecdotier, de marier madame de Montauzier à feu M. de Montauzier, aisné de celuy-ci.» A la mort de son frère, Montausier le jeune avait dejà commencé à préparer la GUIRLANDE, dont les madrigaux devaient être presque tous rassemblés.
_Chapelain, fameux par l'attente de la_ Pucelle _qui avoit par avance un nom qu'elle n'a pu soutenir quand elle a été au grand jour[36], fut un de ceux qui brilla le plus en cette occasion. La fleur impériale dont il fit choix donna lieu à une allégorie fort spirituelle, sur laquelle roule toute la finesse de son madrigal[37]._
[36] Chapelain avait partagé son poëme en vingt-quatre chants, dont les douze premiers seuls parurent en 1656. Jusque-là sa renommée n'était fondée que sur des petits ouvrages de poésie: odes, sonnets, madrigaux, tous assez bons pour ne pas nuire à la haute idée d'un poëme, fruit de tant de veilles, et que la France entière semblait attendre impatiemment. (Voyez d'Olivet, _Histoire de l'Académie françoise_; Guizot, _Corneille et son temps_. Paris, Didier, nouvelle édition, 1866.)
[37] Voyez la note 2, aux _Notes et Variantes_.
_En voici l'explication en deux mots:_
_Le grand Gustave étoit alors au plus haut période de sa gloire, et il en jouissoit sans rivaux, puisque personne ne pouvoit lui disputer celle d'être le plus fameux conquérant de son siècle. Mademoiselle de Rambouillet, juge très-capable du vrai mérite, ne parloit d'ordinaire de ce prince qu'avec éloge; elle avoit même son portrait dans sa chambre, et disoit toujours qu'elle ne vouloit point d'autre amant que ce héros[38]._
[38] «Julie faisoit paroître une grande admiration pour la valeur de ce prince, dit également Huet (_Huetiana_, p. 105). Elle avoit son portrait dans sa ruelle et prenoit plaisir à dire qu'elle ne vouloit pas d'autre galant que lui. M. de Montausier étoit pourtant son galant fort ardent et fort déclaré.»
_Cela donna lieu à Chapelain de choisir pour sujet de son madrigal la fleur qu'on nomme_ impériale, _qu'il suppose être Gustave ainsi métamorphosé qui vient lui rendre hommage et lui offrir de la couronner. Voiture, à qui cette fiction avoit sans doute paru très-noble, y fait allusion dans la lettre qu'il écrivit à mademoiselle de Rambouillet[39], au nom du roi de Suède, et qui commence_: Voicy le lion du Nord, _etc._
[39] (_OEuvres de Voiture_, lettre VII.) Cette lettre fut écrite, sous le nom du roi de Suède, à mademoiselle de Rambouillet, en mars 1632. Voiture, ayant fait travestir cinq à six hommes en Suédois, les envoya en carrosse à l'hôtel de Rambouillet où ils se présentèrent comme ambassadeurs de Gustave-Adolphe, en remettant à Julie d'Angennes, avec cette lettre, un portrait du grand conquérant.
_On a cru devoir cette explication en particulier à ceux qui verront ce livre, sans entrer dans le détail du reste, qui s'entend facilement, et l'on se contentera d'ajouter ici que Robert[40], célèbre peintre d'alors, fut chargé de peindre les fleurs dont il est enrichi, et que Nicolas Jarry[41], le plus fameux maître d'écriture de son temps, a_ _écrit de sa main et les madrigaux et la table des auteurs._
[40] Robert, peintre et graveur à la pointe, né à Langres, vers 1610, mort en 1684. Il peignait en miniature pour Gaston de France, duc d'Orléans, et excellait dans la peinture des plantes, fleurs et insectes. Nous avons vu, au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, un fort intéressant recueil qui fait honneur à cet artiste: c'est un grand in-folio portant le no 1199, en 2 volumes, cotés J. C. 33, sous le titre de: _Plantes dessinées à la sanguine, par Robert_, tomes I et II. Les dessins sont délicats et d'une merveilleuse exécution, bien qu'un peu affaiblis par le temps.
[41] Nicolas Jarry, né à Paris, vers 1620, mort vers 1670. Tout ce qui est sorti de la main de cet inimitable artiste passe pour chef-d'œuvre. Son talent dans l'art calligraphique est au-dessus de tout éloge; il a effacé tous ceux qui l'ont précédé ou suivi dans la même carrière. (_Dictionnaire de bibliologie_, par Gabriel Peignot, 1802, t. II, p. 388.--Le _Dictionnaire des artistes_, de l'abbé de Fontenac, 1776, reste muet sur Jarry.)
Ce fameux calligraphe avait à peine vingt et un ans, lorsqu'il écrivit la _Guirlande de Julie_; six ans plus tard, il fit un autre chef-d'œuvre: les _Heures de Notre-Dame_, in-8° de 120 feuillets. Il reçut plus tard de Louis XIV le brevet de _maître écrivain_ et de noteur de la musique du roy.
Le recueil manuscrit de Maurepas attribue même à Jarry le dessin et la peinture des fleurs de la _Guirlande_.
_Afin que rien ne manquât à embellir cet ouvrage, il fut relié par le Gascon, qui n'avoit pas d'égal en son art, et enrichi par le dehors et le dedans des chiffres de Julie-Lucine, afin que l'on sût d'abord à qui il étoit[42]._
[42] Ce manuscrit est relié en maroquin rouge, avec filets, et recouvert d'un étui en peau de frangipane; le chiffre, imprimé en or, est semé sur le maroquin; il est formé des lettres J.-L. (Julie-Lucine), écrites à la fois de gauche à droite et de droite à gauche.
_Tant que madame de Montausier a vécu, elle a conservé précieusement ce gage de la politesse et de l'amour de son mari pour elle. Étant morte, M. de Montausier en devint le dépositaire et le montroit avec plaisir à ses amis. De ses mains, il passa en celles de madame la duchesse d'Uzès, sa fille[43], qui savoit trop ce qu'il valoit pour ne pas le garder avec soin. Aussi ce ne fut qu'après sa mort que ce livre fut vendu par ses héritiers, comme une pièce qui ne méritoit pas leur attention. Un particulier l'acheta à l'intention de M. Moreau, premier valet de chambre de monseigneur le duc de Bourgogne, si connu par son mérite et son bon goût, qui lui paya quinze louis d'or, valant alors deux cents livres; et depuis il a eu l'honnêteté de m'en faire un présent et de m'obliger à le prendre, croyant, avec raison, enrichir par là mon cabinet[44]._
[43] Marie-Julie de Sainte-Maure, née vers 1646, mariée en 1664, à Emmanuel de Crussol, duc d'Uzès, morte le 14 avril 1695. Tallemant des Réaux, dans ses _Historiettes_, lui a réservé quelques lignes sous ce titre: «_La petite Montauzier_». Il y raconte très-agréablement les reparties précoces de la jeune et chère enfant de Julie d'Angennes. La Vie de Montausier que nous avons citée fut écrite par le P. Petit, jésuite, d'après les _Mémoires de la duchesse d'Uzès_.
[44] C'est du cabinet de M. de Gaignères, auteur principal de cette Notice, qu'il est question ici.
_Nicolas Jarry, écrivain inimitable du dernier siècle, fit trois manuscrits de la Guirlande de Julie dans la même année 1641, savoir: un in-folio, un in-quarto et un in-octavo._
_Le premier[45], annoncé dans le Catalogue des livres de M. le président Crozat de Tugny, Paris, 1751, p. 119, no 1316, n'étoit pas imprimé. C'est une erreur de ne pas l'avoir annoncé manuscrit. Il est de la propre main de Jarry, sur papier in-quarto, à longues lignes, et contient cinquante-trois feuillets très-bien écrits, en lettres bâtardes. Il paraît avoir été l'esquisse et le modèle de l'in-folio présenté à mademoiselle de Rambouillet. M. le marquis de Courtanvaux en a été ensuite possesseur. Il est passé, à sa vente, entre les mains de P. F. Didot, imprimeur de Monsieur[46]._
[45] C'est le second qu'il faudrait dire, car c'est du manuscrit in-4º que l'auteur veut parler. Il est annoncé comme imprimé dans le Catalogue de M. Crozat de Tugny (in-8º, à Paris, chez Thiboust, 1751), dont la vente fut faite au commencement d'août de cette même année. Il y fut adjugé au marquis de Courtanvaux, au prix surprenant de 3 francs. M. P. F. Didot jeune l'acheta, à la vente de ce dernier, pour la somme, non moins étonnante, de 3 fr. 75; et c'est d'après cet in-4º que l'édition de 1784 fut donnée par ce même imprimeur.
[46] Nous ne pouvons suivre au delà les changements de propriétaire que ce manuscrit a dû subir. Il n'est probablement pas resté dans la famille des Didot. En tous cas, le savant bibliophile M. Ambroise Firmin Didot ne le possède pas.
_Le second[47], très-précieux, sur vélin in-folio, qui a donné lieu à cette Notice, est supérieurement écrit en lettres rondes; les figures de toutes les fleurs, peintes par le fameux Robert, et la reliure magnifique, en maroquin rouge, de ce livre, orné, en dehors et en dedans, du chiffre entrelacé de J. L., ajoutent au très-grand mérite de cet ouvrage unique en son genre._
[47] C'est-à-dire le premier. La rédaction de cette Notice est fautive: la marche à suivre était de décrire à la suite l'in-folio, l'in-octavo, et, en dernier lieu, l'in-quarto. Nous ne sommes pas étonné des nombreuses erreurs qui se sont glissées dans les différentes bibliographies de la _Guirlande_, qui toutes ont pris cette Notice pour guide.
_Il paraît qu'après M. de Gaignières, ce manuscrit passa entre les mains du chevalier de B***; il fut acheté, en 1726, à la vente de ses livres[48], par M. l'abbé de Rothelin, qui, comme on l'a vu plus haut, en fit présent quelque temps après à M. de Boze. M. de Cotte[49] l'acheta des héritiers de M. de Boze, avec une partie de sa bibliothèque, et le céda à M. Gaignat, à la vente duquel il fut acheté par M. le duc de La Vallière[50]. M. Peyne, libraire de Londres, l'a payé, à la vente de ce dernier[51], quatorze mille cinq cent dix livres. Nous ignorons entre les mains de qui il est passé[52]._
[48] _Catalogus librorum viri nobilis D. equitis D. B***_ (Bauche). _Parisiis_, 1726 (n° 785, p. 70.)
[49] Jules Robert de Cotte, mort en 1767, fils de Robert de Cotte, élève et beau-frère de Mansard. Ce fut lui qui disposa l'aménagement de la Bibliothèque du roi, dans le palais Mazarin.
[50] M. le duc de La Vallière le paya, à cette vente, 780 fr.
[51] Catalogue du feu duc de La Vallière, t. II, p. 382, no 3247. La notice de l'abbé Rive, citée plus haut (Didot, 1779), fut vendue, sous le no 3249, la somme de 15 fr., à cette même vente.
[52] M. Ch. Nodier, dans son édition, a reproduit ces lignes, sans annoncer que M. le duc d'Uzès était devenu possesseur de ce précieux volume. Après la vente La Vallière, il fut acquis par madame la duchesse de Châtillon, à la mort de laquelle il passa chez la duchesse d'Uzès, sa fille. Il appartient aujourd'hui à M. de Crussol, qui l'a reçu de son père, le duc d'Uzès. Il figurait à l'exposition organisée à Paris, au profit des Alsaciens-Lorrains, en 1874. On a offert plus de _cent mille francs_ de cet admirable manuscrit au duc d'Uzès, qui s'est empressé de refuser.
Madame la duchesse de Châtillon se _rendit sans doute propriétaire_ de ce chef-d'œuvre à Hambourg, en 1795, car nous trouvons, dans la _Botanique littéraire_ de madame de Genlis (Paris, chez Maradan, libraire, 1810, p. 190), cette intéressante note touchant ce manuscrit: «Ce monument intéressant de la galanterie du XVIIe siècle, passé dans des mains étrangères (sans doute par les malheurs de la Révolution), se trouvoit transporté à Hambourg en 1795, et il étoit en vente... On ignore quelle est la personne qui en fit l'acquisition.» (Cette vente eut donc lieu onze ans après celle du duc de La Vallière.)
_Le troisième et dernier manuscrit de la_ Guirlande[53] _contient quarante feuillets sur vélin in-octavo, écrits en_ lettres _bâtardes. Il ne renferme que les madrigaux seuls, sans aucune peinture. La reliure est la même que celle du manuscrit précédent (1641), parce qu'ils furent présentés, tous les deux en même temps, à mademoiselle de Rambouillet, par M. le duc de Montausier. L'on ignore absolument comment il est passé dans la bibliothèque de M. le duc de La Vallière[54]. M. G. Debure fils aîné, chargé de la vente de cette bibliothèque, l'a payé quatre cent six livres, et en est actuellement le possesseur[55] (1784)._
[53] Ce manuscrit, sur vélin in-8º, relié en maroquin rouge, vient de la bibliothèque de l'abbé de Rothelin, dont il porte les armes, gravées en taille-douce, collées sur l'intérieur du premier carton de la couverture. Le Catalogue de l'abbé de Rothelin n'en faisant pas mention, il est probable qu'il aura été donné, par celui-ci, à M. de Boze en même temps que l'in-folio. Le corps de ce manuscrit commence à la page 3, par le madrigal de _Zéphire à Julie_; il finit à la page 70, et il est suivi d'une table de 5 feuillets, dressée comme celle de l'in-folio. Notre édition se trouve donc presque en tout point conforme à ce manuscrit, sur lequel _le recueil de Maurepas_ prit copie, et non sur l'in-folio, comme on semble généralement le supposer.
[54] Ce volume manuscrit a sans doute suivi le destin du superbe in-folio: les acquéreurs de l'un se seront faits adjudicataires de l'autre, et ils durent ainsi fraternellement arriver dans la bibliothèque du duc de La Vallière, à la vente duquel le sort des enchères les sépara.
[55] Brunet, dans le _Manuel du libraire_, annonce cet in-octavo vendu 406 francs à la vente La Vallière (no 3248, p. 384, t. II), 622 francs à la vente d'Hangard, 250 francs à la vente de Febvre, et enfin 2,900 francs à la vente du dernier de Bure, qui eut lieu en 1853. Il fut alors acquis par M. le marquis de Sainte-Maure, dans la famille duquel il a dû rester.
_Ce manuscrit peut être regardé comme le chef-d'œuvre de M. Jarry, parce qu'il excelloit encore plus dans les_ lettres bâtardes _que dans les_ lettres rondes.
_Nous croyons ne pouvoir mieux finir cette Notice qu'en rapportant le sonnet de Gilles Ménage, imprimé dans ses_ Miscellanea, Parisiis, 1652, _in-4º, p. 124_.
SONNET
SUR
LA GVIRLANDE DE IVLIE[56]
Sous ces ombrages verds la nymphe que j'adore, Ce miracle d'amour, ce chef-d'œuvre des Dieux, Avecque tant d'éclat vient d'ébloüyr nos yeux, Que Zephire amoureux l'auroit prise pour Flore.
Son teint estoit plus beau que le teint de l'Aurore, Ses yeux estoient plus vifs que le flambeau des Cieux, Et sous ses nobles pas on voyoit en tous lieux Les roses, les jasmins et les œillets éclore.
Vous qui, pour sa GVIRLANDE, allez cueillant des fleurs, Nourrissons d'Apollon, favoris des neuf sœurs, Ne les épargnez point pour un si bel ouvrage.