La gueuse parfumée: Récits provençaux

Part 5

Chapter 53,761 wordsPublic domain

Si le pauvre Mitre avait été tout simplement un de ces candides provinciaux grisés par la lecture des journaux du cercle, qui rêvent, le soir, de vie littéraire, en regardant la lune se lever sur Paris; et si j’avais trouvé au fond de sa malle les mille riens charmants,--romans, brochures ou gazettes,--évanouis aussitôt qu’envolés, mais où se reflète le Paris de chaque jour, comme un paysage dans la bulle de savon qui passe; effrayé peut-être de voir le peu de place qu’y tient la poésie, et ne me sentant le courage d’être boursier, reporter, ni avocat, j’aurais fait bien vite mon deuil de la gloire et serais resté, dans Canteperdrix, à tailler ma vigne.

Hélas! le pauvre Mitre était un esprit rare, et les dix ou douze livres, choisis avec un sens exquis, qu’il me laissa, m’avaient donné sur Paris les idées les moins raisonnables du monde.

Ne me figurais-je pas, après les avoir lus, que j’allais vivre dans un pays fait tout exprès pour les poëtes, où les paroles seraient harmonieuses comme des vers, les femmes belles, les hommes, sans exception, spirituels et généreux; où l’on n’aurait, enfin, d’autre souci, artistes et lettrés, que de fumer la pure ambroisie dans des pipes de diamant et d’or!

Pauvre Mitre fit sagement de mourir jeune et de voir toutes ces belles choses de loin. Pour moi, que vouliez-vous que je devinsse, débarquant ainsi dans Paris avec mes idées et mon costume de l’autre monde, un double amour embrouillé au cœur, tout bariolé d’illusions, tout pomponné d’espérances, et plus embarrassé de ce beau plumage que ne le serait un oiseau des îles, perdu, un jour de pluie, en plein bois de Vincennes ou de Meudon!

Je devais être fort comique la première semaine. Soit habitude de méridional, soit que je voulusse fuir tous ces promeneurs qui se retournaient sur mon passage, pour ces deux motifs peut-être, j’avais soin de prendre, dans les rues, le trottoir au soleil, et je m’en allais, tout seul, suivi de mon ombre romantique. Je cherchais le Paris des poëtes. Je le cherchai longtemps, un peu partout, sur les boulevards, dans les cafés; et chaque fois que je voyais quelque beau garçon, à chaîne d’or, bien ganté, l’œil souriant et la barbe heureuse, descendre de voiture en joyeuse compagnie:--Ce doit en être un, me disais-je, et j’avais envie de me présenter.

Que de négociants fortunés je pris ainsi pour des poëtes!

Je me promènerais encore, si, certain soir où j’errais mélancolique devant les théâtres illuminés, un monsieur plein d’obligeance ne m’eût offert de me vendre un fauteuil d’orchestre. J’acceptai, non sans faire violence à ma timidité; il m’en coûta un louis d’or de ma sacoche, mais je ne le regrettai point. Jugez donc: c’était justement une première.

Jamais de la vie je n’avais mis le pied dans un théâtre. Aussi, de voir cette salle éblouissante, le lustre qui étincelait, le cristal des girandoles, le velours rouge et l’or des loges; de coudoyer ces hommes en habit élégant, sur le front de qui, toujours à mes préoccupations, je cherchais à deviner le génie; de respirer le parfum délicieux et nouveau qui descendait des loges et du balcon, comme d’un vrai bouquet de femmes; d’éprouver tout cela, et de me sentir, moi Jean-des-Figues, au beau milieu, une émotion subite me vint.

La musique commence, le rideau se lève, on applaudit le décor, les comédiens paraissent avec les comédiennes. Mais Jean-des-Figues n’entend rien, ne regarde rien. Grisé de sons, de couleurs et de parfums, Jean-des-Figues s’est dédoublé, et, des hauteurs où plane son rêve, il s’aperçoit lui-même distinctement, assis avec son justaucorps écarlate, dans ce petit cube de pierre, blanc au dehors, doré par dedans, où les artistes et les poëtes se réunissent pour goûter en commun les plus exquises des jouissances humaines, cependant que la terre tourne emportant tout également dans son indifférence souveraine, Paris, le mont Blanc, la Palestine et la Cigalière, Blanquet avec les empereurs, et Jean-des-Figues assis dans sa stalle, et les imbéciles qui restent notaires à Canteperdrix!

Alors, transporté d’admiration pour tant de grandeur cachée dans cette apparente petitesse, Jean-des-Figues, la première fois de sa vie, se sent fier d’être homme. Il a des larmes dans les yeux, il est heureux de vivre, il respire avec une volupté attendrie cet air du théâtre, un peu chaud il est vrai, mais si embaumé, et se tournant vers son voisin au moment où le rideau retombe:

--Que c’est beau, monsieur! lui dit-il.

Puis, sans attendre la réponse (il avait tant de joie qu’il lui fallait, à toute force, en faire part à quelqu’un), Jean-des-Figues raconte qu’il s’appelle Jean-des-Figues de Canteperdrix, et ce qu’il vient chercher dans la capitale.

Mon voisin, un grand bel homme fort comme un Turc, me laissait parler en me considérant d’un air curieux, et non sans sourire dans sa large barbe. Pourtant une fois que j’eus fini, il ne sourit plus, et lui-même, d’un air sérieux, me proposa de me faire les honneurs du théâtre.

Nous montâmes ensemble au foyer où jamais je n’aurais eu le courage d’aller tout seul. Là, passant en revue l’assemblée de déesses et de demi-dieux, il me les nomma tous et toutes, petits jeunes gens et grandes dames, cocottes et faiseurs d’affaires, banquiers, gens de ministère et pianistes, tout le personnel des premières représentations.

Il mordait sa moustache à chacun de mes étonnements; mais quand je lui dis l’histoire de la malle, et l’idée que je me faisais des gens qui se promenaient devant nous, il éclata si fort et rit si longtemps que j’en devins rouge comme mon gilet.

--Les grands hommes de votre cousin, monsieur Jean-des-Figues! En voilà un, tenez, fit-il en me montrant un personnage à la physionomie ennuyée qui s’en allait la cravate blanche de travers et courbé dans son habit noir: c’est le seul qui soit ici, je crois, il vient faire son feuilleton pour vivre.

Ce n’était donc pas pour les poëtes qu’était faite la poésie! Alors, pris d’une tristesse profonde, attristé de voir combien la réalité ressemblait peu aux rêves que j’avais faits, je regrettai de plus belle que Blanquet en s’enfuyant ne m’eût pas emporté sur son dos avec le reste du sac de figues, et sans plus songer où j’étais:

--Ah! Mitre, mon pauvre Mitre! m’écriai-je. Mon nouvel ami s’empressa de me mener au grand air.

XV

SUR L’IMPÉRIALE

Une fois dehors:--«Vous voulez des poëtes, dit-il, nous allons en voir tout à l’heure.» Puis, me montrant du haut du perron le boulevard bruyant comme Canteperdrix un jour de foire, les cafés, les lumières, et la tempête d’hommes, de femmes parées et de voitures qui, pareille au Maëlstrom, s’émeut régulièrement sur ce point quand le soleil se couche, et ne cesse plus de gronder jusqu’aux premières clartés du jour:--Oui, voilà Paris! voilà la serre merveilleuse où les plus belles fleurs humaines ne devraient s’épanouir et embaumer que pour nous!... Ah! Jean-des-Figues, naître au XVIᵉ siècle, aimer des souveraines comme le Tasse, défendre des villes comme Léonard, braver des papes comme Michel-Ange, vivre comme Rabelais, mourir comme Raphaël et tuer comme Benvenuto des princes à coups d’arquebuse, c’est là évidemment ce qu’il nous aurait fallu.

Le sculpteur Bargiban, vous savez maintenant le nom et le titre de mon nouvel ami, disait ces choses-là très-sérieusement, moi, je les écoutais sans rire; il parla longtemps ainsi, maudissant avec une grande éloquence ce siècle où les âmes sont captives, où rien de grand ne peut être fait.

--Nous nous imaginons être plus jeunes que nos pères, disait-il d’une voix à faire trembler, comme si la feuille du prochain automne se croyait plus jeune que les fleurs du printemps dernier. Être l’automne du monde, l’hiver peut-être, quand d’autres plus heureux en furent le printemps et l’été!

Ici nous montâmes sur un omnibus; car s’il était charmant au pays de Platon de discourir les pieds nus dans l’eau, il l’est beaucoup moins de causer politique et philosophie en trempant ses bottes dans les boues parisiennes. D’ailleurs je marchais mal, et me heurtais à chaque pas, n’ayant pas l’habitude du trottoir.

--Moi aussi, Bargiban, m’écriai-je une fois perchés, moi aussi je voudrais faire quelque chose d’énorme, et je comprends enfin ce que j’éprouvais tout à l’heure, au théâtre, pendant que les musiciens jouaient. Je ne me rappelle plus l’air, mais en l’entendant, voyez-vous, il m’est venu une foule de sensations si grandes, si grandes, que mon cœur, pour les contenir, s’enflait, près d’éclater. Puis les instruments se sont tus; ils jouaient bas, très-bas, et je n’ai plus entendu qu’un petit fifre comme si un régiment défilait. Il m’a semblé alors que nous marchions une troupe derrière lui, tous forts, tous braves, tous portés par la même espérance. Qu’était cette espérance? Je l’ignore, mais c’était beau et généreux sûrement. Le petit fifre soufflait toujours chantant à l’unisson de ma joie, et il exprimait si justement ce qui se passait en moi-même, qu’à certain moment, ce fifre enragé je l’entends encore! c’était mon âme, la propre âme de Jean-des-Figues qui chantait.

--Je pleurais comme vous, autrefois, dans les théâtres, me dit Bargiban avec un rire amer; et il resta un moment, silencieux, à tordre sa moustache d’un air satanique.

L’omnibus roulait sur un pont.

--Tiens, s’écria tout à coup le sculpteur en couvrant d’un geste la grande ville, les quais sombres et la Seine où courait, reflétée dans l’eau, la lanterne rouge des fiacres, sois maudite, ô Rome, plus belle et plus âpre à l’argent que l’ancienne Rome! ville qui ne sais pas te donner à ceux qui t’aiment, ville qui te ris de l’art à qui tu dois la gloire comme la courtisane de l’amour, sois maudite! Et puissent te rajeunir les barbares ainsi qu’on rajeunit l’olivier, en le rasant au ras du sol, afin qu’il jette des pousses nouvelles.

J’avais peur; Bargiban semblait tenir la torche de Néron. Je le voyais déjà se couronnant de roses pour regarder Paris flamber du haut de l’impériale. Mais laissant retomber son bras et considérant la grande Ourse avec tristesse:

--Hélas! s’écria-t-il en forme de conclusion, les Cimbres en gants jaunes écoutent chanter la Patti, et la terre épuisée n’a même plus de barbares[A]!

[A] Ceci avait été écrit et publié avant la guerre prussienne.

Tant d’éloquence me transporta.

--Quel artiste vous devez être, monsieur Bargiban!

--Venu dans un siècle meilleur, j’aurais taillé des statues en plein marbre, et l’on eût dit Bargiban comme on dit Michel-Ange. A présent, reprit-il avec mélancolie en tirant de sa poche quelques menus objets que je ne distinguais pas bien à la lueur du gaz, à présent, quand par hasard je soupe, j’ai soin d’emporter deux ou trois belles écailles d’huître que je taille en camée à la ressemblance des grands hommes mes contemporains. Et maintenant, monsieur Jean-des-Figues, donnez-vous la peine de descendre, nous arrivons chez les poëtes.

Le statuaire Bargiban, rivé par la nécessité à la sculpture sur écaille d’huître, me paraissait un Prométhée.

XVI

LE CÉNACLE

Jean-des-Figues jouait de bonheur, car le petit café où son ami Bargiban l’introduisit était bien le plus bizarre petit café du monde. Chacun me fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous trouvâmes là en train de boire, ayant, je m’en aperçus bientôt, ouvert comme moi la malle de quelque cousin Mitre.

Aussi mon enivrement fut tel, après mes premières déconvenues, de respirer enfin un air chargé de poésie, que j’en oubliai d’abord le but véritable de mon voyage, et la petite Roset, et mademoiselle Reine, et l’inquiétude de ce double amour. Il s’agissait bien d’être amoureux maintenant!

Le sculpteur, sur son omnibus, m’avait assez exactement exposé le criterium du cénacle.

Nous n’en étions plus, je dis nous parce que je me trouvai enrôlé tout de suite, nous n’en étions plus, Dieu merci! en fait de littérature ni de sentiment, aux clairs de lune romantiques. Pareil à ces fleurs qui, lorsqu’on les change de climat, changent aussi de parfums, le vieil idéal des poëtes, se transformant peu à peu dans la chaude atmosphère du Paris nouveau, était devenu matériel en quelque sorte. Idéal, matériel, ces mots jurent moins qu’ils n’en ont l’air.

Convaincus, comme chacun d’ailleurs me paraît l’être en ce siècle de large vie, que la terre est un grand jardin où les fruits savoureux ne manquent guère; enragés de voir, ce qui nous paraissait une souveraine injustice, que les plus beaux n’étaient pas pour nous; nous avions pris le parti de mener dans nos vers l’existence voluptueuse et désordonnée qu’il était interdit de mener plus efficacement. Nous nous étions faits par dépit libertins, césariens et sceptiques. Ardente soif de voluptés, vastes désirs inassouvis, tel était l’éternel sujet de nos poëmes. Tous les siècles, tous les pays, cités maudites et civilisations bizarres, Thèbes aux cent portes et Persépolis, Sodome, Rome et Babylone, mises à contribution, nous fournissaient de maîtresses étranges et de plaisirs exorbitants; l’Univers enfin et l’Histoire étaient pour nous comme un vaste marché d’esclaves où se promenait, en faisant son choix, notre toute-puissante fantaisie.

Je ne parle pas des raffinés qui après avoir épuisé--littérairement--la coupe des jouissances connues, ne trouvaient plus d’autre moyen que de se réfugier dans le bizarre, et nous effrayaient, nous autres novices, en racontant comment un poëte doit s’y prendre pour amener son épiderme et ses nerfs à un état d’exaspération régulier, par l’abus quotidien du _cannabis indica_, de l’opium et du vin d’Espagne.

Ce n’est pas qu’on ne sût encore à l’occasion se désespérer en belles strophes, comme ceux de 1830. Seulement nous ne pleurions plus aux étoiles. Les rêves d’Olympio avaient pris corps, ses vagues aspirations étaient devenues, dans nos vers, de très-exactes convoitises, et si parfois une larme y tremblait, cette larme qui fait si bien au bout d’une rime! c’était la larme de Caligula, un autre rêveur:--«Que l’univers n’est-il une pomme, on le croquerait d’un coup de dent!»

Une littérature orgiaque à ce point paraîtra peut-être ridicule chez de braves garçons qui, pour la plupart, vivaient fort modestement de leçons ou de petits emplois. Mais que voulez-vous, il faut que jeunesse s’occupe, et nous n’avions ni frontières à défendre, ni bustes classiques à briser.

Pourquoi d’ailleurs cette curiosité de jouissances qui, violente ou maladive, tourmente l’homme aujourd’hui, n’aurait-elle pas droit à l’expression comme tant d’obscures et chimériques mélancolies? Qui sait, peut-être n’a-t-il manqué qu’un peu de génie à l’un de nous pour créer une Muse nouvelle que Bargiban aurait dessinée, non plus avec des ailes d’ange, des yeux d’Anglaise et une couronne de fleurs pâles au front, mais adorablement épuisée, ainsi que la Vénus de Gœthe, ou sous la forme de quelque belle mulâtresse aux seins d’ambre, aux vêtements roides d’or.

O mon double premier amour, de combien de trahisons Jean-des-Figues se rendit coupable! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie furent mes complices, et j’adressai tant de vers amoureux aux Géorgiennes, aux Mahonaises, aux Indiennes, aux Chinoises, aux Malaises et aux Malabraises, que plus tard, réunis en volume, la table des matières en ressemblait à une liste des _Mille-e-tre_, recueillie çà et là dans tous les ports par quelque vieux matelot galant qui aurait fait le tour du monde.

Pendant que mon livre se préparait, Bargiban écrivait la préface. Oui, Bargiban, le sculpteur critique! car il se mêlait de critique aussi, ce Bargiban que je soupçonne parfois d’avoir été un mystificateur de génie quand je me rappelle son musée d’écailles d’huître et l’art perfide avec lequel, poussant à l’extrême certaines de nos idées, il savait en faire éclore les conséquences les plus bouffonnes et les plus inattendues.

Dans cette préface-monument, Bargiban exposait sans rire, une théorie du vers, depuis longtemps flottante parmi nous, mais que, le premier, j’avais su condenser en formule:

--«La poésie, disait-il, n’est pas, comme on l’a cru, un art purement intellectuel; elle est art sensuel par bien des côtés, voisine à la fois de la musique et de la prose. La mission du vers ne se borne pas à suggérer des idées par des phrases, le vers éveille aussi des sensations par des images et des sons.»

Et il citait, le brigand, fort spécieusement je l’avoue, nombre de vers tirés de nos plus grands poëtes, vers d’un sens plus qu’obscur, mais d’un superbe effet, où certains mots sans valeur logique prennent une valeur musicale, et n’ayant pas d’autre signification qu’une note, évoquent la même sensation qu’elle:

Les seins étincelants d’une folle maîtresse.

Étincelant ne veut rien dire, et pourtant qu’il fait voir de choses!

--«Suivons donc, s’écriait mon Bargiban enthousiasmé, suivons le novateur Jean-des-Figues; et tandis que, sous les mains de Wagner, la vieille musique s’infuse un sang nouveau en se faisant aussi littéralement parlante et significative que la poésie, pourquoi la poésie, de son côté, n’essayerait-elle pas de ravir à la musique quelque chose de sa divine paresse et de son harmonieuse inutilité?»

J’écrivis un poëme de ce style, et ce n’est pas celui qui réussit le moins. De sens, naturellement pas l’ombre. Mais les pages y ruisselaient de mots chatoyants et sonores, de mots de toutes les couleurs. On voyait des passages gais où il n’y en avait que de bleus, d’autres tristes où il n’y en avait que de jaunes. Je me rappelle une pluie composée des plus froides, des plus claires, des plus fraîches syllabes que pût fournir le dictionnaire de M. Littré, et certain coucher de soleil dont chaque vers pétri de mots empourprés et bruyants flamboyait à l’œil et crépitait comme un brasier d’incendie.

Vers et théorie me valurent de grands succès aux lectures préparatives du cénacle. Je trouvai un titre, un éditeur. Quelqu’un qui connaît le secrétaire de Sainte-Beuve me fit espérer une goutte d’eau bénite pour le jour où monseigneur de Montparnasse, officiant pontificalement, donnerait sa bénédiction aux _poetæ minores_ agenouillés. Un Athénien de Paris, tout fantaisie et malice, fit de moi un portrait à la plume où il disait que j’étais beau comme un jeune héros, et que si j’avais le bout du nez un peu de travers, c’était, esthétiquement, une grâce de plus. On mit mon nom dans quelques journaux; des gens chevelus me saluèrent. Je n’étais plus Jean-des-Figues tout court, j’étais devenu le jeune poëte Jean-des-Figues, et je n’avais mis que trois mois à cela.

XVII

LA GRECQUE DES ILES.

Et Reine? Et Roset?

En dépit de leurs théories singulières à l’endroit des femmes, mes amis du cénacle avaient presque tous une maîtresse, bonnes filles qu’ils aimaient beaucoup et aux pieds de qui, ô sacrilège! ils écrivaient, eux les raffinés et les sceptiques, des vers amoureux en se cachant.

Je ne faisais, moi, de vers amoureux pour personne. Tout entier à l’orchestration de mes musiques et fier d’avoir oublié Reine sitôt, chose cependant naturelle, je me croyais revenu de l’amour, ce pays où jamais je n’étais allé! Quant à Roset, si parfois, dans mes rêveries, une bacchante rouge sous ses raisins, ou quelque centauresse, empruntait sa brune figure, qu’avait de commun, je vous demande, avec le véritable amour auquel je ne croyais plus, ce caprice de mon imagination, perdu au milieu de tant d’autres voluptueux caprices?

Me voyant ainsi sans passion au cœur et sans maîtresse, mes amis me prêtèrent bientôt je ne sais quels vices obscurs auxquels ils faisaient parfois allusion, et moi je les laissais dire sans bien comprendre, car tous ces soupçons et ce mystère flattaient singulièrement ma vanité.

J’étais devenu l’homme important de notre petit monde; aussi ne m’étonnai-je pas, un matin, une voiture s’étant arrêtée à ma porte, de voir entrer la maîtresse de Bargiban en ses atours, et derrière elle un jeune homme pâle et long comme une laitue montée en graine. C’est quelque cousin de province, pensai-je, que Bargiban a chargé Lucile de promener.

--Monsieur Jean-des-Figues, dit Lucile.

Le visiteur s’inclina.

--Monsieur Nicolas Nivoulas, reprit l’introductrice en ayant soin de prononcer Nicolasse Nivoulâ, histoire de rire.

--Nicolâ Nivoulasse, rectifia le cousin d’une voix timide. Puis, m’adressant un pâle sourire de la couleur de sa barbe qu’il avait jaune:

--Cher maître... dit-il. Mais Lucile l’interrompit:

--Et parlez donc, monsieur le capitaliste. Jean-des-Figues, voici: il s’agit de fonder une revue, le titre est trouvé: LA REVUE BARBARE, _organe de la nouvelle poésie_. Rédacteur en chef, Nicolas Nivoulas; administrateur, Bargiban. On vient vous proposer le fauteuil de secrétaire de la rédaction. Ça va-t-il? Moi, je suis caissier.

Lucile caissier! L’affaire devenait sérieuse, et ce fut à mon tour de m’incliner. Nicolas Nivoulas n’était plus long, il était grand; et subitement ses cheveux carotte prirent à mes yeux la couleur vénérable de l’or. Un capitaliste, un fondateur de journaux qui venait me demander ma collaboration, en voiture! J’aurais donné quinze jours de ma vie, afin que quelqu’un pût me voir de Canteperdrix.

La _Revue barbare_ naquit. Mais quel intérieur pour un intérieur de revue! Bargiban faisait ou était censé faire les abonnements sur un piano; Lucile dès le premier jour s’était installée à la caisse, et un quadrille de poëtes et de muses se trémoussait en permanence dans le cabinet de rédaction. Ce cabinet vaut qu’on le décrive: mille curiosités apportées par les rédacteurs riches, costumes, étoffes et colliers, émaux italiens, faïences persanes, poignards, narghilés et lanternes peintes s’y entassaient dans un désordre de haut goût, ne laissant pas voir du mur un morceau grand comme l’ongle. Le long de la corniche, Bargiban avait disposé son fameux musée d’écailles d’huître, et sous la rosace du plafond, à l’endroit où pend l’œuf de rock des contes arabes, se balançait un mignon squelette d’enfant vêtu d’un pourpoint écarlate et bleu--ton propre pourpoint, ô cousin Mitre! recoupé pour la circonstance--et qui laissait voir par ses crevés les côtes polies soigneusement et les vertèbres blanches comme neige.

--Si un bourgeois venait s’abonner! disions-nous quelquefois en riant déjà de sa surprise. Malheureusement, le bourgeois s’obstinait à ne pas venir.

Nivoulas néanmoins nageait en pleine joie: il tutoyait des journalistes! Si vous l’aviez vu promenant son importance dans les coulisses de Montparnasse, ou bien quand il criait «mes dettes» chez notre restaurateur, sauf à payer subrepticement son dîner dans l’escalier, en ajoutant un fort pourboire pour qu’on fît semblant de se plaindre! C’était ridicule, mais que voulez-vous, le malheureux avait sur la vie littéraire de Paris toutes les grandes traditions de la province.

Qui diable, en attendant, se fût imaginé que dans le corps de cet homme jaune, si mince qu’il ployait au vent, se cachait un formidable adorateur de la force brutale et du muscle? Car c’est ainsi que Nivoulas se révéla.

Catéchisé par Bargiban, j’imagine, et secrètement ennuyé de se voir si maigre, Nivoulas fit des armes à mort et exécuta des tours de force en hydrothérapie; il se livra aux masseurs, victime résignée! suivit les luttes de l’arène et perdit une partie de ses journées à lever des haltères chez Triat. Après un mois de cette culture, Nivoulas, aussi efflanqué que jamais, se trouva seulement avoir grandi de quelques pouces. Tout lui profitait en longueur.