La gueuse parfumée: Récits provençaux
Part 2
Et, à ce propos, qu’il me soit permis d’exprimer, sans sotte vanité comme sans fausse modestie, l’admiration profonde dont je me sens pénétré toutes les fois que, réfléchissant sur ma propre destinée, je considère les soins minutieux et les peines infinies que la nature doit prendre quand elle veut convenablement fêler un cerveau.--«L’homme s’agite et Dieu se promène,» a dit quelqu’un qui croyait être un grand philosophe ce jour-là. Dieu peut se promener quand un sage est en train de naître. Tout en effet dès la première divine chiquenaude étant ici-bas logiquement combiné, le fonctionnement régulier des forces doit fatalement, et sans qu’aucune volonté supérieure s’en mêle, créer une tête régulière, solide, carrée, pondérée, où tout est à sa place comme dans une maison bien gouvernée, une tête de sage, la tête de Socrate ou de Franklin. Mais si Dieu prétend, avec cette tête de sage, faire une tête de fou; s’il veut, dans cette épaisse boîte où la sagesse tient son onguent, ouvrir l’imperceptible fissure par où se glissera la fantaisie, il faut bien alors que ce Dieu--fût-il insoucieux de nous comme les grands olympiens de Lucrèce--interrompe un instant sa promenade pour donner au crâne, sur l’endroit précis, le petit coup de marteau. C’est pourquoi les cerveaux fous, et le mien en particulier, me font croire à la Providence.
J’eus besoin, moi, de deux coups de marteau. J’avais reçu le premier bien jeune; mais le ciel, dans sa bienveillance, m’en tenait un second réservé.
Ah! Blanquet!... Ah! cousin Mitre!...
Je ne saurais maintenant séparer votre souvenir; car toi, Blanquet, tu commenças l’œuvre en remuant l’oreille au soleil, et vous, Mitre, vous l’achevâtes, le jour où, servant, sans le savoir, les desseins que les dieux avaient sur moi, il vous plut d’abandonner au fond d’un galetas votre malle maudite et bénie!
Elle était dans la maison, cette malle, l’objet d’une religieuse terreur. Toujours inquiétante, toujours fermée, on l’avait reléguée au _plus-haut_, sous les combles, pêle-mêle avec les buffets vermoulus, les tableaux sans cadre et les vieux fauteuils hors d’usage. C’était la malle du _pauvre Mitre_... Quant au _pauvre Mitre_, que nous nommions toujours ainsi suivant le touchant usage adopté pour les morts, c’était le _pauvre Mitre_, voilà tout. Il était mort jeune, il avait dû faire des sottises, on ne parlait de lui et de sa malle qu’avec des airs mystérieux.
Qu’y avait-il donc dans cette malle? Je restais quelquefois des heures à la regarder, partagé entre le désir de savoir et la crainte. Un matin, pourtant, je l’ouvris--on m’avait laissé seul à la maison,--je l’ouvris, le cœur palpitant et la main tremblante... Que de choses, grands dieux, j’y trouvai!
C’était, dans un fouillis de vieux journaux et de manuscrits inachevés:
Une pipe turque et sa blague,
Trois romans et cinq volumes de poésie,
Un miroir à main,
Un pistolet,
Une lime à ongles,
Un gant mignon qui sentait l’ambre,
Une liasse de lettres d’amour,
Un portrait de femme dans une pantoufle,
Et un oiseau-mouche empaillé!
De tout le jour, je ne quittai pas mes trésors, lisant les journaux, feuilletant les livres, dénouant, que l’ombre de Mitre me pardonne! le ruban fané qui retenait les lettres d’amour; regardant, pour échapper à l’émotion, le miroir à main, le pistolet et la pipe, symboles d’une vie d’aventures et de poésie; puis revenant aux lettres d’amour, au gant, à la pantoufle, à la dame. Il n’était pas jusqu’au petit oiseau bleu et or, dont la présence au milieu de ces bagatelles parfumées ne m’attendrît. Je lui devinais là je ne sais quelle signification amoureusement et douloureusement ironique.
J’appris en une heure, ce matin, des secrets que la vie aurait mis quelques bonnes années à m’apprendre, et j’y laissai, ou peu s’en faut, le grain de raison qui me restait. Quoi! il y avait au monde d’autres poëtes qu’Horace et Virgile? La poésie reverdissait donc aussitôt fanée, comme les fleurs, ces riens éternels qui ne font que naître et mourir?
Les romans, les journaux me parlaient de Paris, de la gloire. C’est peut-être là, me disais-je, le paradis entrevu dont je rêvais toujours! Alors, dans la naïveté de mon imagination, je me figurais une vie supérieure, inaccessible, vie de génies et de demi-dieux, et, pareil au petit Bédouin venu à la ville par hasard, qui rôde émerveillé autour du palais des kalifes, je devinais derrière ces murs tant de jardins embaumés et de salles merveilleuses, que je n’osais pas même concevoir l’idée, le désir d’y pénétrer jamais.
Je relisais, pour me consoler, les sonnets du pauvre Mitre, tous incomplets, hélas! comme sa vie; et ces lettres d’amour, signées d’un nom de femme, ces lettres que je ne comprenais qu’à demi, mais dont les lignes pâlies, l’encre déjà presque effacée me brûlaient les yeux, tant elles semblaient étinceler, quand une idée humiliante me vint: j’avais quinze ans et je n’étais pas amoureux! Un immense besoin d’aimer, d’aimer n’importe qui, s’empara de moi tout à coup, et, honteux d’avoir attendu si tard, je demandai tout bas pardon au pauvre Mitre.
Pauvre Mitre! pauvre cousin Mitre! vous étiez mort à seize ans, trop tôt pour accomplir vos rêves; mais dormez en paix au cimetière, cousin Mitre qui me ressembliez! Jean-des-Figues n’aura pas été un héritier trop indigne, et les folies que vous n’avez pu faire, je les ai toutes faites pour vous. Parfois même, cousin Mitre, il me semble que je suis vous, que vous êtes moi! Et, dans mes jours de philosophie, il m’arrive de m’attendrir autant que je le ferais pour moi-même, sur le sort de ce pauvre cousin mort avant l’âge, laissant enfermée dans sa malle, comme Pedro Garcias sous la dalle de son tombeau, son âme, sa pauvre âme malade que je sentis se glisser furtive au dedans de moi, le jour où, sous les tuiles d’un galetas plein de rayons dansants et de poussière d’or, je soulevai, tremblant de peur, le poudreux couvercle qui la retenait prisonnière.
V
OU SCARAMOUCHE ABOIE
Je m’étais juré, le matin, d’être amoureux. Je tenais mon amour le soir même. Voici comment la chose se passa:
Depuis quelques temps, le but choisi de mes promenades, ma solitude entre toutes aimée était les ruines du château de Palestine à trois quarts de lieue de la ville. C’est là... mais ne vous effrayez point à ces mots de ruines, nous ne parlerons ni d’oubliettes, ni de tour du Nord, les ruines dont il s’agit étant des ruines toutes neuves.
M. le marquis achevait à peine de bâtir son château en joli style rocaille et les ouvriers sculptaient le dernier violon sur le dernier trumeau, quand la révolution arriva. Cette tempête s’amusa à briser ce joujou. La mignonne bonbonnière fut démolie comme la Bastille. On saccagea, le peuple qui souffre est sans pitié! les charmilles du jardin, le temple de l’Amour, le bosquet de roses; on jeta par les fenêtres les meubles de Boule et les dessus de porte de Boucher; on pénétra, ô sacrilége! dans le boudoir bleu clair de la marquise; on brisa les cristaux de Bohême et les porcelaines de Saxe; le verger fut détruit, la garenne bouleversée, des nuages de poudre à la maréchale s’envolèrent dispersés aux quatre vents du ciel, et le soir, sur la place du village, tandis que Palestine brûlait, trois cents vénérables bouteilles de vin des Mées, trouvées dans les caves, arrosaient à plein goulot l’arbre de la liberté!
Personne n’inquiéta le marquis. A part son marquisat, c’était le meilleur des hommes. Mais sa fille, qui avait seize ans à peine, mourut de chagrin et de saisissement en voyant détruites sous ses yeux tant de belles choses qu’elle aimait; et depuis, disent les gens, elle revenait la nuit, en robe de marquise, traînant nonchalamment ses petites mules de soie sur les terrasses envahies de lavandes, et s’accoudant comme jadis, pour voir lever la lune, sur les grands balustres moussus qui s’en vont pierre à pierre. Dans nos heureux pays du Midi, où jamais ne régna une bien dure féodalité, le peuple ne se souvient guère de plus loin que Louis XV; il confond volontiers madame de Ganges et la reine Jeanne; les bergers de ses noëls portent galamment le tricorne enrubanné, et les fantômes de ses légendes, au lieu de la classique odeur de soufre, laissent toujours derrière eux un vague parfum d’ambre et d’iris.
Palestine était bien le cadre qui convenait à ce galant fantastique. Une douce et large pente s’enroulant autour du mamelon boisé sur lequel le château fut bâti, avait autrefois permis aux carrosses d’arriver en trottant jusqu’à la plate-forme. Le chemin abandonné montait toujours à travers les arbres, seulement son gravier s’était gazonné comme une pelouse, et de nombreux lapins, friands d’herbe menue, y trottaient seuls en place des carrosses armoriés.
Du côté du nord cependant la colline vous avait un air assez farouche pour faire impression sur un cerveau d’écolier. Des murs brûlés, une porte de chapelle, partout de grands rochers debout dans la mousse et les buis, et çà et là quelques chênes d’une tournure féodale. Mais quelle surprise quand, la route tournant une dernière fois et sortant brusquement de sous les arbres, on se trouvait sur la terrasse, devant le grand portail d’honneur, neuf encore et déjà ruiné, avec le petit amour manchot qui, de son unique main, soutenait une moitié d’écusson.
On apercevait de cet endroit la Provence à perte de vue, et tout le long de la colline jusqu’au village tapi en bas, ce n’étaient plus, comme sur le versant nord, des chênes blancs, des rochers ou des buis, mais des champs de blé, de beaux oliviers debout au soleil sur leurs buttes, des genêts d’Espagne dans les coins abrités, et juste au-dessous de la terrasse, au milieu des parterres bouleversés et des haies redevenues sauvages, de grands rosiers, les rosiers de la marquise, qui avaient continué de fleurir là.
Comme j’étais resté fort longtemps à considérer les pipes de mon cousin et ses pantoufles, le soir tombait quand nous arrivâmes, Scaramouche et moi, sur la terrasse de Palestine.
Scaramouche était un petit épagneul tout de noir vêtu, avec une paire de lunettes couleur de braise. Nos paysans de Canteperdrix n’aiment pas les chiens, animal, disent-ils, qui mange beaucoup et ne fait guère; mais je passais pour fou, et mon père, au grand scandale du quartier, avait cru devoir, en cette occasion, me laisser satisfaire ma folie.
Je m’assis donc sur l’herbe pour réfléchir à mes projets d’amour. Scaramouche, lui, préféra se livrer aux plaisirs de la chasse, courant sus d’une égale ardeur aux troncs d’arbres et aux papillons de nuit. On ne voyait plus le soleil, mais tout un côté du ciel restait rouge. La lune, pâle encore au milieu des mourantes clartés du jour, devenait à chaque instant plus visible; c’était l’heure du crépuscule, si charmante aux champs, quand les oiseaux attardés descendant par vols dans les branches et les rainettes commençant leur chanson, le silence se fait là-haut, tandis que plus bas, tout près de terre, la verdure et les bois pleins de chants étouffés et de bruits d’ailes préludent vaguement aux musiques de la nuit.
A quelques pas de moi, appuyée sur les balustres de la terrasse, je distinguai une forme blanche. N’était-ce pas elle, la marquise, avec sa robe au fin corsage et ses cheveux longs dénoués? Il me sembla la reconnaître et, en cherchant bien dans mes souvenirs, je découvris que son profil, ses cheveux en vapeur d’or, son galant costume et sa taille rappelaient à s’y méprendre la belle dame du paravent. Elle rêvait en regardant ses roses.
Voilà que tout à coup ce brigand de Scaramouche tombe à l’arrêt d’un grillon; le grillon se met à chanter, Scaramouche aboie, et l’apparition effrayée fuit bien vite en essuyant une larme. Par bonheur la nuit arrivait, et le pan de mur sous lequel je me trouvais faisait déjà ombre au clair de lune. La marquise m’aurait infailliblement aperçu sans cela. Elle passa si près, si près de moi, que le frisson parfumé de sa robe fit flotter mes cheveux et caressa mes lèvres. Mais, chose singulière, tout écolier que j’étais, je n’en eus pas trop de peur.
Elle s’en allait, je n’osai pas la suivre; j’osais à peine marcher sur la lavande que ses pieds avaient effleurée, et quand je redescendis vers la grande route par le chemin seigneurial, plus sombre maintenant malgré un peu de ciel clair qu’on voyait luire entre les arbres, je me sentais au cœur je ne sais quel mélange de tristesse et de contentement.
Arrivé en bas, il était nuit tout à fait. L’une après l’autre, en même temps que les étoiles s’ouvraient au ciel, on voyait s’allumer les étroites fenêtres du village. Devant la maison neuve qu’il s’était bâtie, maître Cabridens, le propriétaire de Palestine, attelait son cheval, et maugréait, embrouillant ses harnais dans l’ombre. Il me pria de lui donner un coup de main; puis, quand ce fut fini: «Reine! s’écria-t-il, pressons-nous, on doit nous attendre depuis une heure.» Reine!... le nom de la dame aux lettres d’amour. Une voix claire répondit qui me remua le cœur autant que ce nom de Reine l’avait remué, et la porte s’ouvrant, je vis apparaître sur le seuil illuminé, devinez qui? ma vision de la terrasse, madame de Pompadour en robe blanche, ou, pour dire la vérité, mademoiselle Reine Cabridens, arrivée du couvent le jour même. Madame de Pompadour tenait à la main un bouquet d’artichauts... De voir cela, l’émotion de Jean-des-Figues fut telle qu’en voulant se ranger, il marcha sur la patte du brave Scaramouche. Le brave Scaramouche aboya, mademoiselle Reine le reconnut, et, devinant sans doute que son maître venait d’être l’involontaire témoin des larmes qu’elle avait versées, elle baissa les yeux en rougissant. Quand je revins à moi, la porte s’était refermée, et le fanal de la voiture s’éloignait en courant dans la nuit.
«Eh bien, cousin Mitre, m’écriai-je, ai-je renvoyé loin de tomber amoureux!» J’étais au comble de l’exaltation. Un point cependant me chagrinait, un point sans plus: N’était-ce pas cet effronté Scaramouche la cause première de mon amour, le magicien qui avait fait se rencontrer mes regards et ceux de Reine? Scaramouche, avec ses lunettes de feu, ne me paraissait pas suffisamment poétique: j’eusse préféré un Selam à la mode arabe, une fleur jetée ou bien un ruban perdu.
VI
UN PEU DE PHYSIOLOGIE
Maître Cabridens (Tullius), père de mademoiselle Reine, remplissait tout Canteperdrix de son imposante personnalité, et ce n’est point là, vous allez le voir, une simple image de rhétorique. Au propre comme au figuré, maître Cabridens était un homme considérable, le type du _gros propriétaire_, titre dont il se faisait honneur. Quand maître Cabridens s’en allait par les rues, le chapeau à la main, suant à gouttes comme un pot de grès, et poussant de majestueux soupirs, on eût dit qu’il portait sur lui tous ses domaines: bois, fermes, prés et clos, garennes et défends, terres arables et labourables! Entre nous, je crois positivement qu’il les portait. Il y a comme cela des gens si gros que, dépouillés de tout, ils seraient encore riches; des gens qu’il faudrait maigrir si vous vouliez les ruiner, et maître Cabridens était de ces gens-là.
D’ailleurs, comment aurait-il fait, s’il eût été moins gros, ce gros homme! pour contenir à lui seul tant de science? Membre de plusieurs sociétés savantes et correspondant d’une foule d’instituts, maître Cabridens, en vertu d’aptitudes inexpliquées, présidait indifféremment un tournoi poétique ou bien un comice agricole, et réunissait dans le même amour l’étude des antiquités romaines et l’élevage des poules cochinchinoises, la question des terrains tertiaires et celle de l’origine du sonnet, la pisciculture et la jurisprudence, les belles-lettres et la pomologie. Toute science lui était bonne, pourvu qu’elle fût prétexte à société savante et à réunion de gala. Aussi passait-il pour un grand homme dans Canteperdrix!--«Tullius est universel,» disaient ses intimes amis avec une familiarité respectueuse. Ajoutez que Tullius était fou de champignons. Une fois, à la table du préfet, il mit l’eau à la bouche de tout le conseil général en discourant une heure durant sur les morilles, les bolets, les nez de chat et les oronges. Avant que Reine fût au monde, bien souvent, martyr volontaire, il avait affronté l’empoisonnement et la mort pour expérimenter quelque variété douteuse. Les imprudences de maître Cabridens étaient célèbres. Mais, depuis la venue de Reine, il avait renoncé à ces dangereux plaisirs; un père se doit à ses enfants! S’il adorait les champignons, en revanche, il ne pouvait souffrir les poëtes provençaux:--«Des gens, disait-il avec le tranquille dédain commun aux grands hommes et aux gros hommes, des gens qui écrivent en patois et ne sont membres de rien!»
Serez-vous étonné, maintenant, qu’après vingt ans de mariage madame Cabridens fût encore amoureuse de son mari, et qu’elle portât pour lui plaire des châles aveuglants rouges comme ses joues? Maigre autrefois, madame Cabridens avait pris de l’embonpoint par le voisinage; elle était plutôt laide que jolie, mais on la trouvait distinguée à Canteperdrix, parce que ayant été élevée avec des filles de comtes et ducs dans un couvent aristocratique où sa tante était supérieure, et n’étant plus depuis sortie de Canteperdrix, elle gardait encore, à quarante ans, les petites mines et les façons précieuses des pensionnaires, qu’elle s’imaginait être les vraies manières des grandes dames.
Madame Cabridens...
Arrivé à cet endroit de mes mémoires, une réflexion m’est venue:--Quoi! Jean-des-Figues, me suis-je dit, tu prétends rapporter des aventures véridiques, aussi dignes de foi que paroles d’évangile, et voici que dès le sixième chapitre tu racontes tout simplement, sans préparation aucune et comme la chose la plus naturelle du monde, que mademoiselle Reine possédait toutes les grâces, et qu’elle était pourtant fille de monsieur et madame Cabridens! Autant soutenir que deux dindons en ménage ont pondu et couvé un bel oiseau du paradis, autant avouer tout de suite que ta Reine rentre dans la catégorie de ces héroïnes sans réalité, fabriquées d’un flocon de brouillard et d’une goutte de rosée par quelques cerveaux creux fort ignorants des lois de la physiologie.
--Mais cependant...--Il n’y a pas de cependant qui tienne; n’as-tu donc jamais vu la chambre de dissection du véritable romancier moderne? Et son tablier sanglant, et ses manches relevées, et ses scalpels luisants, et ses trousses ouvertes, et les petits flacons étiquetés, pleins de fiel, de sang et de bile, qu’il regarde curieusement à travers le soleil?
Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci, où, pour créer des figures immortelles, un peu d’esprit et de fantaisie suffisaient; où l’_homme de qualité_, qui écrivait ses mémoires, donnait sa maîtresse telle quelle, se bornant, pour tout renseignement physiologique, à dire la nuance de ses yeux, et si elle avait les cheveux blonds ou bruns. On tolérait cela autrefois; aujourd’hui la science a marché, nous avons la muse Médecine, et si l’abbé Prévost revenait au monde, il faudrait bien qu’il établît que le tempérament du chevalier était _lymphatico-bilieux_, et qu’il étudiât les caprices de Manon dans leurs rapports avec les variations de la lune!
Le cas était grave. Comment accrocher dans mon œuvre le fin profil de mademoiselle Reine, entre les deux pleines lunes flamandes de M. et madame Cabridens? Comment soutenir que ce lis avait fleuri sans miracle au milieu d’un carré de choux! Si encore on avait pu faire entendre... Mais non, la vertu de madame Cabridens était, pour mon malheur, à l’abri de tout soupçon.
Fallait-il donc mentir par respect de la vérité physiologique? imprimer que mademoiselle Reine, ma Reine si jolie! était laide, ou, d’un mensonge plus audacieux encore, soutenir que M. Cabridens était l’arbitre des élégances et madame Cabridens belle comme les amours?
Je préférais, certes, laisser là le récit de mes aventures, et peut-être le récit que vous lisez serait-il resté en chemin comme mes œuvres latines et les sonnets du cousin Mitre, si un petit fait que j’avais à peine remarqué autrefois, me revenant un jour à la mémoire, n’eût illuminé tout à coup d’une vive clarté le mystère qui causait mon désespoir.
La vertu de madame Cabridens, nous l’avons dit et nous ne saurions nous en dédire, était à l’abri de tout soupçon. Non! jamais féminine infidélité ne raya d’une barre de bâtardise les panonceaux de l’étude Cabridens. Mais les infidélités à peine conscientes de l’esprit, les amours buissonnières de l’imagination, qui donc pourrait répondre d’elles? Or, précisément, je venais de me rappeler... (pardonnez-moi, ô mademoiselle Reine! d’entre-bâiller ainsi d’une main peu discrète la porte de la chambre où vous êtes née; mon pauvre cœur d’amoureux en saigne, mais la physiologie a ses tristes nécessités. D’ailleurs, n’ai-je pas pour excuse l’exemple de ce bon Tristan-Shandy, qui, résolu, selon qu’Horace le recommande, à prendre toutes choses _ab ovo_, commence l’histoire de sa vie en soulevant légèrement les longs rideaux drapés de l’alcôve paternelle?)... je venais de me rappeler, disais-je, qu’entre autres récits qu’ils aimaient à me faire, M. et madame Cabridens s’arrêtaient l’un et l’autre avec une remarquable complaisance sur certaine représentation théâtrale qui, vers les premiers temps de leur mariage, avait mis tout Canteperdrix en émoi.
Que de fois M. Cabridens ne m’avait-il pas raconté cet événement dans ses moindres détails: d’où venaient les comédiens, pour quelles raisons ils s’étaient arrêtés, et comment, grâce à l’obligeance du capitaine commandant la place, qui mit quinze de ses soldats à la disposition du directeur, on put, du matin au soir, transformer en salle de spectacle une petite église abandonnée qui servait de grange. Et quels acteurs, et quelle pièce, on ne voyait pas mieux à Paris!--«C’était, si je ne me trompe, vers 1846,» disait M. Cabridens.--«A la fin d’avril, reprenait madame, un peu moins de dix mois avant la naissance de Reine; je me souviens bien de la date.»
Après seize ans, leur admiration restait chaude comme au premier jour, et c’est avec la naïveté d’une passion qui s’ignore, que M. Cabridens parlait de l’incomparable héroïne de ce drame romantique, Marion, Tisbé ou Diane de Poitiers; tandis que madame Cabridens, rouge à ce lointain souvenir, et penchée sur son ouvrage en tapisserie, célébrait la haute prestance, l’air magnifique et la belle grâce du héros.
J’ai vu, suspendus au mur de la chambre bleue, les portraits de l’acteur et de l’actrice en costume de théâtre, et à mesure que toutes ces vagues impressions reviennent plus claires à mon esprit, je m’étonne de ne pas avoir remarqué plus tôt, entre Reine et ces deux portraits, je ne sais quel air de ressemblance. O puissance du beau! il a donc suffi pour créer la plus idéale des créatures, d’une goutte de poésie tombée un soir dans deux cœurs bourgeois!
M. et madame Cabridens m’en voudront peut-être d’avoir révélé au monde la mutuelle infidélité, infidélité tout idéale heureusement, dont ils furent tous deux, au même moment, à la fois coupables et victimes; mais voilà ce que c’est de trop regarder les princesses de théâtre, monsieur! et de considérer avec tant d’attention les beaux jeunes gens en justaucorps, madame! D’amoureuses et condamnables visions durent évidemment, cette nuit-là, voltiger autour des chastes rideaux de l’alcôve conjugale, et pour moi, ô ma Reine si blonde et si belle! ce n’est point du bon monsieur et de la grosse madame Cabridens que tu es fille, mais la fille idéale de cette princesse en robe brodée de perles et de ce héros inconnu!
Maintenant que voilà tout le mystère dûment et physiologiquement expliqué, M. Taine me permettra de continuer mon histoire.
VII
CANTAPERDIX CIVITAS