La gueuse parfumée: Récits provençaux

Part 17

Chapter 171,570 wordsPublic domain

Les pavillons luisaient, les voiles frissonnaient par toute la baie; et le tambour de la ville battait, battait l’appel des courses dans le bateau de la Prud’homie. Les voiliers couraient de-çà, de-là, essayant des bordées. Les rameurs s’exerçaient aussi, biceps tendus, et nus jusqu’aux hanches, dans leurs barques sans gouvernail. Car le gouvernail n’est pas admis, et l’on doit se diriger à la rame. A l’arrière du bateau, et regardant les rameurs en face, demi-nu comme les autres, un homme est assis. Des bras et du corps il bat la mesure pour que les rames tombent d’accord, il interpelle les rameurs, les encourage, les inspire:--_Zou!_ Jouzé... _Zou!_ Marius... Hardi, les enfants!... et si l’haleine manque, si les poignets mollissent, si le courage vient à faillir, l’homme, sans quitter les rameurs des yeux, sans cesser de marquer la mesure avec la tête et le buste, inonde d’eau de mer, à pleine épuisette, leurs têtes frisées et leurs dos.

Tandis qu’au dehors tout était en joie, tout, à l’intérieur du _Bigorneau_, était tristesse et désespoir: Saint-Aygous disparu, Cyprienne partie! Comment s’embarquer, comment mettre à l’eau la _Castagnore_? Escragnol, Arluc, Barbe et Varangod, désespérés eux-mêmes, essayaient en vain de trouver quelques consolations pour l’infortuné Lancelevée également accablé et comme père et comme marin.

--Capitaine, voyons, capitaine!...

--Ah! mes amis, mes chers amis, ne m’appelez plus capitaine; vous pouvez m’appeler colonel à présent!

Fabien feignait une tristesse hypocrite. Que Saint-Aygous, comme le bruit s’en répandait dans Antibes, eût été enlevé la nuit, par de certains Barbaresques, sur une felouque, la chose ne pouvait lui déplaire. Et pour ce qui était de Cyprienne, de son inexplicable disparition, il s’en remettait volontiers à la Providence. Cyprienne ne pouvait être loin, puisque, le matin même, Varangod l’avait vue. Plus tard, on retrouverait Cyprienne; l’important était, pour le quart d’heure, que la _Castagnore_ ne partit pas.

--La _Castagnore_ partira, elle partira quand même! s’écria soudain Lancelevée. Saint-Aygous prisonnier, ma fille disparue, il y a là un cas de force majeure que les règlements n’ont pu prévoir.

--A bas les règlements! répondirent en chœur Escragnol, Varangod, Arluc et Barbe; mais Fabien, lui, ne parla pas, Fabien se vit perdu, Fabien devina ce qu’allait proposer Lancelevée.

--Le rhumatisme m’a roidi, je ne compte plus. Mais vous voilà cinq. Varangod, qui a l’œil bon, prendra la barre. On supprimera deux avirons. Huit bras comme les vôtres en valent douze, vos huit bras et les deux yeux de Varangod doivent aujourd’hui sauver l’honneur de la _Castagnore_.

--Vive la _Castagnore!_ crièrent les cinq capitaines moins Fabien, en se présentant sur la terrasse du _Bigorneau_.

--Vive la _Castagnore_! répondit la foule, lorsqu’elle aperçut les capitaines, radieux dans l’ombre dorée que projetait la courge en fleur.

Escragnol et Varangod enlevèrent la toile goudronnée qui cachait la _Castagnore_ aux regards du soleil antibois, et sa coque apparut, luisante et peinte comme le petit poisson bigarré qui porte le nom de _Castagnore_. Arluc et Barbe réconciliés se mirent tous deux au cabestan.

Le capitaine Lancelevée, brandissant sa béquille ainsi qu’un sabre, écarta la foule du plan incliné garni de rails en bois sur lequel allait glisser la _Castagnore_ avant de plonger son avant dans les flots éclaboussés.

On se montrait les capitaines:--C’est Arluc, Barbe, Varangod, c’est Escragnol, c’est Lancelevée... il manque Saint-Aygous, on ne voit pas mademoiselle Cyprienne... et les femmes disaient en regardant Fabien:

--En voilà un qui doit bien ramer. Il a navigué partout, il paraît que c’est un pirate!

Le pirate était triste et regardait les rames avec quelque mélancolie.

--Au cabestan, tonnerre! s’écria Lancelevée.

Les poulies grincèrent, les cordes se tendirent, et la _Castagnore_ cria.

--Hardi, capitaines, encore un tour!

Encore un tour:... cran... cran... Le canot oscilla sur sa quille, la foule fit silence, Fabien, se sentant mourir, ferma les yeux.

Soudain, un horrible craquement, puis des jurons; et un immense cri poussé par la foule.

Immobile depuis deux ans sur le calcaire aigu de l’îlette, brûlée du soleil, battue du mistral, ruinée par les alternatives de la chaleur et de la gelée, la _Castagnore_, sous une secousse trop brusque imprimée au cabestan par l’irascible Barbe et le fougueux Arluc, la _Castagnore_ venait de tomber en miettes.

L’heure sonnait; le tambour de ville battait toujours: ran tan plan!... ran tan plan!... sur le bateau de la _Prud’homie_; mais, de l’événement, les courses se trouvèrent retardées, et le coup de fusil, signal attendu, ne partit point.

--Sauvé! pensait Fabien. Sa joie fut de courte durée.

Au même moment, un son de trompe retentissait en guise de salut, et, gracieusement incliné sous sa voile latine, un petit yacht, que nous connaissons, rompant la ligne des bateaux rangés déjà, venait jeter l’ancre devant le musoir du _Bigorneau_.

--Les pirates! cria la foule.

--Le _Singe-Rouge_! soupira Fabien; et, voyant à l’arrière une silhouette de femme, le peintre ajouta:

--Tout est perdu encore, les gredins me ramènent Brin-de-Bouleau.

Mais ce n’était pas Brin-de-Bouleau que Trébaste et Miravail ramenaient. Brin-de-Bouleau, dans la petite crique toute frissonnante de tamaris et toute embaumée de fenouils, Brin-de-Bouleau avait causé avec Cyprienne, et Cyprienne l’avait trouvée charmante.

Brin-de-Bouleau avait dit à Cyprienne:

--Mariez-vous avec Fabien, ça m’est égal si je dois garder Saint-Aygous.

Puis elle avait ajouté:

--Les demoiselles comme vous, mademoiselle, en veulent à celles comme moi; on pourrait pourtant s’arranger; vous aimeriez les gens d’esprit et nous laisseriez les imbéciles.

Brave Brin-de-Bouleau! A ce moment évadée de Saint-Honorat, elle posait son petit talon nu sur le sable de la Croisette; Saint-Aygous, aussi ingénieux que volage, lui ayant trouvé un moyen de quitter l’île, sinon à pied, du moins sans mal de mer.

Brin-de-Bouleau avait revêtu un caleçon, Saint-Aygous s’était embarqué sur le bateau ravi par Cyprienne, et, lui ramant, Brin-de-Bouleau remorquée, et pareille à Vénus dans le remous blanc laissé par la barque, tous deux venaient d’arriver à Cannes, terre civilisée où les cafés ne manquent pas.

Trébaste, du haut du _Singe-Rouge_, voulait raconter tout cela.

--Chut! dit Fabien, je me marie.

Puis, sans attendre des explications qu’il craignait, il baisa la main que mademoiselle Cyprienne lui tendait par-dessus le bordage.

--Capitaines! la _Castagnore_ est morte, mais le _Singe-Rouge_ nous offre son bord. Aujourd’hui le cercle nautique ira à la voile!

On s’embarqua.

Pauvre _Castagnore_! soupirait Lancelevée en regardant les débris noirs qui jonchaient l’îlette.

--Bah! nous avons de nouvelles courses dans deux mois. La _Castagnore_, dans deux mois, sera réparée.

A ces mots, Fabien pâlit.

Mais Cyprienne se penchant à son bras:

--Nous serons mariés d’ici là, Fabien. Nous irons à Paris, Paris n’est pas loin de Chennevières, et là, monsieur le paresseux, on vous apprendra à ramer.

Un coup de fusil, les bateaux s’ébranlent.

--Regarde, Fabien, la mer est bleue, criaient Trébaste et Miravail.

La mer, en effet, était bleue ce jour-là, bleue d’un bleu intense, bleue à ce point sous le ciel bleu, qu’il aurait suffi au peintre de tremper son pinceau dans l’eau pour trouver le ton exact du ciel. Mais tout l’azur de la Méditerranée ne valait pas pour lui, à ce moment, le bleu charmant et malicieux qui riait dans les yeux de mademoiselle Cyprienne Lancelevée.

FIN.

TABLE

JEAN-DES-FIGUES

Pages

I. Les figues-fleurs 2

II. L’oreille gauche de Blanquet 7

III. Souvenirs d’enfance 13

IV. L’âme de mon cousin 19

V. Où Scaramouche aboie 27

VI. Un peu de physiologie 34

VII. Cantaperdix Civitas 42

VIII. Palestine et Maygremine 49

IX. Au fou! . Au fou! 55

X. Les quatuors d’été 61

XI. Roméo et Juliette 68

XII. Départ sur l’âne 72

XIII. Fuite de Blanquet 77

XIV. Une première 81

XV. Sur l’Impériale 86

XVI. Le Cénacle 90

XVII. La Grecque des îles 96

XVIII. Roset raconte son histoire 104

XIX. Fin de l’histoire de Roset 109

XX. Et Nivoulas? 114

XXI. L’Hôtel de Saint-Adamastor 118

XXII. Le Corset rose 123

XXIII. Amère dérision 128

XXIV. Le songe d’or 134

XXV. Une idylle 140

XXVI. Les noces de Roset 147

XXVII. Retour au pays 154

XXVIII. Méfaits d’un habit noir 160

XXIX. Cet imbécile de Nivoulas 167

XXX. Est-ce qu’on sait? . Allez-y voir! 173

XXXI. Le verre d’eau 179

LE TOR D’ENTRAŸS

I. Bon courage, Balandran! 189

II. Balandran rencontre un vieux qui lave ses guêtres 192

III. La maison du Riou est en joie 196

IV. Le roman d’Estève 200

V. Le château d’Entraÿs, le Plan, le Tor 205

VI. Les petits papiers de l’abbé Mistre 211

VII. Mademoiselle Jeanne acceptera 216

VIII. Estève se console 220

IX. Les enfants sont fiers mais les vieux peuvent s’entendre 224

X. Comme quoi le Tor d’Entraÿs fut vendu 228

LE CLOS DES AMES

I. Ce qu’était le clos 235

II. Ce qu’était M. Sube 237

III. Sube le blanc et Sube le rouge 239

IV. Une vieille maison 241

V. Musée Tirse et Salle Sube 244

VI. Voyage de découvertes 246

VII. Le sourire de M. Tirse 249

VIII. Domaines nationaux 250

IX. Le champ de sainfoin 252

LA MORT DE PAN 257

LE CANOT DES SIX CAPITAINES

I. Le naufrage du _Singe-Rouge_ 272

II. L’entrepont mystérieux 277

III. Quelques récits de voyage 280

IV. Le Bigorneau et la Castagnore 285

V. Un petit port de mer 290

VI. La Méditerranée est-elle bleue? 292

VII. Mademoiselle Cyprienne et Mademoiselle Brin-de-Bouleau 296

VIII. Peintures murales 300

IX. Parfums et fleurs 304

X. La Bouée-Poste 308

XI. Un mariage au Clair de Lune 312

XII. Il y a un sort sur la Castagnore 318

XIII. Ce qu’une langouste peut contenir 321

XIV. Enlèvement nocturne 327

XV. Le Phoque et les Corailleurs 331

XVI. Chassé-croisé sur l’eau 338

XVII. Tout s’arrange 341

XVIII. Décidément la Méditerranée est bleue 345

FIN DE LA TABLE

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.