La gueuse parfumée: Récits provençaux

Part 16

Chapter 163,696 wordsPublic domain

--Êtes-vous des nôtres, Saint-Aygous? j’offre ce soir au cercle nautique la langouste de bienvenue. Et ce disant, il tira de sa poche une langouste, une merveilleuse langouste, moussue et cornue, effrayante à voir, lourde comme un plomb et sentant la noisette sous sa carapace.

A l’aspect du monstre, Saint-Aygous pâlit et songea au capitaine Escragnol; car jamais le capitaine Escragnol n’avait reculé devant une langouste, et jamais langouste mangée n’avait pardonné au capitaine.

Aussi, quelle joie dans Antibes, quand, vers cinq heures, on apprit qu’il y avait vent de langouste, et que le capitaine Escragnol en mangerait.

--Il n’en mangera pas!

--Il en mangera!

--Et la goutte?

--Et la gourmandise?

Quoique parfaitement sûr du châtiment qui l’attendait, le capitaine n’hésita pas. La langouste était trop belle. Dès quatre heures du soir, il s’installa sur la grande place, à la table la plus en vue du café de l’Univers, et là, comme pour braver l’opinion et se surexciter dans le crime, il se mit à boire une liqueur de sa composition, liqueur des grands jours, baptisée par lui _Crocodile_, et qui consistait en un verre d’absinthe, battue avec du kirsch pur au lieu d’eau.

--Soyons vivaces! criait le capitaine à Saint-Aygous qui essayait vainement de le contenir.

Et le fait est que jamais goutteux ne se montra plus cyniquement vivace.

La langouste fut mangée au _Bacchus navigateur_, café-restaurant. La belle Touzelle servait, ce qui fut une agréable surprise pour le capitaine Varangod. Car la voix publique l’accusait, cette belle Touzelle, joyeuse personne de quarante ans, éclatante et rousse comme un riche automne, de n’avoir pas toujours été cruelle au galant capitaine Varangod. Fabien avait provoqué la rencontre. Métier coupable, sans doute, si l’amour ne sanctifiait tout!

Enfin--car une langouste peut contenir dans son ventre imbriqué autant d’événements que le cheval de Troie contenait de guerriers à casque--la langouste ayant été déclarée trop importante pour une salade seule, on décida de ne mettre en vinaigrette que sa queue charnue et son corsage, réservant les pinces et les pattes pour agrémenter une bouillabaisse improvisée, bouillabaisse où Fabien introduisit des oursins, préparant ainsi entre Barbe et Arluc une inévitable querelle.

Le plan réussit à merveille.

Dès le dessert, l’atmosphère s’échauffant, et quand les cerveaux commencèrent à s’illuminer aux éclairs du vin de la Gaude, la querelle éclata, terrible! Et tandis qu’Escragnol, le crime consommé, la langouste mangée, se sentait devenir mélancolique, tandis que Varangod taquinait la belle Touzelle dans un coin, tandis que Saint-Aygous vaincu regardait, d’un œil où le mépris et le scepticisme perçaient, l’insouciant Lancelevée buvant de cinq minutes en cinq minutes à la mise à l’eau de la _Castagnore_, Arluc et Barbe s’esquivaient de table, et la menace dans le sourcil, l’injure à la bouche, s’en allaient chercher des témoins au café de la garnison.

Le lendemain, le vivace Escragnol gardait le lit, hurlant la goutte.

Le galant Varangod, pâle et défait, prétextait une indisposition vague.

Un duel avait eu lieu, aux lanternes, sur le sable fin de la mer. Barbe étant gris, l’impétueux Arluc l’avait blessé au pouce. Mais, hélas! l’impétueux capitaine s’était si bien fendu que, de l’effort, une ancienne blessure s’était rouverte.

Quatre capitaines étaient au lit, et les courses devaient avoir lieu dans trois jours.

XIV

ENLÈVEMENT NOCTURNE

Malgré tout, Saint-Aygous ne désarma point. Trois jours lui restaient, trois jours, presque un siècle! Ne pouvait-il pas en trois jours réparer le mal fait par Fabien, calmer les gouttes, assouplir les rhumatismes, cicatriser les blessures nouvelles, panser les anciennes qui s’étaient rouvertes, et mettre sur pied pour l’heure voulue tout l’équipage endommagé?

Oh! ce fut une belle lutte et dont se souviendront longtemps les cafetiers et les pharmaciens d’Antibes! D’un côté, le peintre poussant, au risque de causer leur mort, nos quatre chers infirmes à la débauche; prodiguant les bocks, les mazagrans, les petits verres, s’élevant même jusqu’au champagne et au punch aux œufs; excitant Barbe contre Arluc, faisant respirer à Escragnol le parfum d’idéales langoustes, et parlant sans cesse, parlant toujours à Varangod de cette belle Touzelle, si belle, malgré son âge, avec sa grande bouche riante et bien meublée, et ses cheveux roux, lourds comme l’or.

De l’autre côté, Saint-Aygous, image renfrognée mais vivante du devoir, les faisant rougir tous quatre de leur conduite, parlant de la _Castagnore_, de l’honneur engagé, des courses prochaines, opposant les rafraîchissants aux petits verres, les tisanes aux sodas, et les cataplasmes au champagne!

Tandis que Cyprienne aidait Fabien à pervertir les capitaines, Lancelevée, trottant sur deux cannes, et tout flamme, malgré son rhumatisme, secondait Saint-Aygous dans l’œuvre de régénération.

A la fin, comme dans les dénoûments de M. Dumas fils, le Bien écrasa le Mal, la vertu triompha du vice, l’ange Saint-Aygous broya sous son talon la tête du tentateur Fabien; et la veille des courses, comme un seul homme, les quatre capitaines déclarèrent que, malgré marée et vent, malgré goutte et malgré entorse, malgré vieilles blessures rouvertes et malgré récentes blessures mal fermées, le jour suivant les verrait tous rames en main et faisant honneur à la _Castagnore_.

Cette nuit, Saint-Aygous ne se coucha pas.

Quelques coups de pinceau restaient à donner à l’embarcation, il fallait, pour qu’elle apparût reluisante le lendemain laver et bouchonner sa coque; il fallait souligner de carmin sa ligne de flottaison un peu pâlie, et aviver d’or et d’azur les écailles des deux _Castagnores_, petits poissons frétillants chers aux eaux d’Antibes, qui, peints sur chaque côté de l’avant, avaient donné leur nom au bateau. Travaux importants, indispensables préparatifs, que tout le monde avait oubliés dans les événements de ces trois jours et que Saint-Aygous, sans rien en dire à personne, voulut exécuter seul à la dernière heure.

Tandis qu’il travaillait ainsi, couvert d’une vareuse à capuchon et sous une lanterne, mademoiselle Cyprienne, que ses chagrins d’amour empêchaient de dormir, regardait à travers les rideaux de sa chambre à coucher, cette ombre qui se mouvait sur la grève et cette lumière qui tremblait.

--C’est Fabien, se disait-elle, et ses pensées s’envolaient, amoureuses et tristes, vers l’ombre mouvante et la petite lumière.

Tout à coup, elle crut voir, sur la surface chatoyante de la mer, dans le poudroiement blanc du clair de lune, une voile blanche qui glissait. Puis la voile tomba, et la pointe d’un bateau toucha le sable. Deux hommes sautent à terre: un cri, la lumière éteinte, puis un corps enveloppé qu’on emporte! La voile se relève et le bateau disparaît.

--Brin-de-Bouleau! soupira Cyprienne glacée de terreur, c’est la cruelle Brin-de-Bouleau avec ses pirates du _Singe-Rouge_ qui vient de m’enlever Fabien.

Fabien, à cette heure, dormait, il faisait même un gracieux rêve; il rêvait naufrages et gros temps, il rêvait qu’un coup de mer enlevait le _Bigorneau_, que le feu du ciel incendiait la _Castagnore_, que les six capitaines se noyaient, que le vent d’Afrique et la tramontane faisaient régner autour d’Antibes un perpétuel ouragan, que la pointe de l’Ilette, devenue l’effroi des navigateurs, prenait le nom de cap des tempêtes, que les courses n’avaient pas lieu, qu’il n’avait pas besoin de ramer et qu’enfin il épousait Cyprienne.

XV

LE PHOQUE ET LES CORAILLEURS

Hélas! Fabien se réveilla au bruit du fifre et du tambour, par un petit jour clair le plus joyeux du monde. Quoique agréable en soi, cette musique lui parut triste. C’était l’annonce des courses: des marins, des pêcheurs délégués de la Prud’homie, se promenaient ainsi à travers la ville, portant au bout d’un bâton couronné d’un cerceau les pavillons de soie rouge, prix des voiliers, et les assiettes de fin étain, luisantes comme argent, récompense traditionnelle des rameurs victorieux. De loin en loin, ils s’arrêtaient sous un balcon pour donner l’aubade. Fabien, en qualité de membre du cercle nautique, eut la sienne, aubade ironique! Mais il ne bougea point de son lit. La villa couleur d’ocre eut son aubade aussi, et mademoiselle Cyprienne, malgré ses angoisses et ses craintes, dut se lever pour offrir le petit verre à ces braves gens.

Lancelevée, réjoui d’un si beau jour, rassuré à l’endroit de son équipage, et certain de voir la _Castagnore_ partir, était déjà au _Bigorneau_, debout sur le toit, et hissant dans la fraîche brise du matin, une flamme rouge frissonnante qui voulait dire:--Êtes-vous prêts? signal d’appel auquel les petits mâts blanc d’argent, surmontés d’une antenne noire dont les membres du cercle avaient hérissé les toits d’Antibes, répondirent soudain en arborant une petite flamme bleue qui signifiait:--Prêts, nous le sommes; Escragnol n’a pas sa goutte, Varangod fut sage, les blessures d’Arluc et de Barbe vont bien, l’équipage est là, on peut parer la _Castagnore_!

Le mât de Saint-Aygous ne répondit rien. Mais dans l’éblouissement de sa joie et de l’aurore, Lancelevée ne songea pas à s’en apercevoir. Varangod, Arluc et Barbe seuls l’inquiétaient. Il était sûr de Saint-Aygous.

Vers les sept heures, au moment où, les donneurs d’aubade partis, mademoiselle Cyprienne, le cœur gros à cause de sa vision de la nuit, essuyait la table et rangeait les verres, le capitaine Varangod passa. Il revenait de faire sa promenade matinale au golfe Juan, de l’autre côté du cap.

--Vous ne savez pas, mademoiselle Cyprienne? Le phoque est revenu.

--Quel phoque?

--Le phoque du rocher de la Fournigue.

--Ah!... répondit mademoiselle Cyprienne en laissant aller sa pensée ailleurs.

--Ils disent que c’est un phoque, reprit le capitaine, moi je soupçonne que c’est un homme. Je l’ai dit, personne n’a voulu m’écouter. Ils veulent tous que ce soit leur phoque. Ce qui n’empêche pas l’escadre américaine de tirer dessus à boulet rouge.

L’escadre américaine, de station cette année dans le golfe Juan, avait en effet choisi pour cible à ses exercices de tir l’îlot désert de la Fournigue; et par-dessus la crête du cap, à quelques kilomètres, Cyprienne entendait distinctement le grondement sourd des bordées.

A ce bruit, une idée cruelle lui vint: le phoque, mais c’est Fabien! c’est Fabien que les pirates de Brin-de-Bouleau ont, par vengeance, abandonné sur ce rocher désert; c’est mon bien-aimé que l’escadre américaine canonne!

Et tandis que Varangod se dirigeait vers la ville pour revêtir, en l’honneur des courses, son costume de cérémonie, mademoiselle Cyprienne, folle de douleur, et voyant déjà, comme en rêve, son cher peintre ensanglanté sur le sable de l’îlot, gravissait à travers myrtes et cystes, à travers oliviers et pins la partie du cap qui regarde Antibes.

Arrivée sur la crête, elle s’arrêta un instant et chercha à travers ses larmes, sur la mer moirée du matin, l’escadre tonnant dans la fumée et un point, un rocher à peine visible au milieu des ricochets blancs que les boulets faisaient sur l’eau; puis redescendant la pente opposée, elle courut jusqu’à un petit canot, tout prêt à partir, amarré qu’il était avec ses rames, à l’embarcadère d’une villa.

Voici ce qui s’était passé:

La Fournigue est un petit rocher noir, si petit et si noir que, de loin, sur le fond clair de l’eau, dans cet immense espace qui sépare le cap d’Antibes des îles de Lérins, il fait assez l’effet d’une fourmi, d’une fournigue noyée.

Sur ce rocher de la Fournigue, îlot solitaire, avait, de tous temps, habité un phoque, phoque immémorial et respecté, qui venait là, chaque matin, au sortir de l’eau, chauffer au soleil provençal son ventre luisant et ses pattes courtes.

Seulement, depuis six mois, dégoûté des hommes ou mort de vieillesse, le vieux phoque ne paraissait point, et son absence désolait les habitants qui, n’ayant plus de phoque à montrer, montraient aux Anglais la place où, jadis, il y avait un phoque.

Aussi quelle joie quand, ce matin même, au petit jour, un Cannois, en chemin pour aller pêcher son poulpe, avait vu, en regardant la Fournigue par habitude, quelque chose remuer dessus!

--Le phoque! s’était-il écrié.

Soudain, les falaises crevassées du cap, les lointains échos de l’Esterel avaient répondu: Le phoque! et du Croton à la Napoule, dans les clos d’orangers, les olivettes et les pinèdes, parmi les chênes verts, les chênes-liéges, tout autour de la courbe blanche que trace au pied des hauteurs cultivées du golfe, la plage avec son sable fin, les fermes, les maisonnettes, les villas, balcons de roseaux et toits en terrasse, s’étaient couverts de spectateurs enthousiasmés qui, sur l’îlot de la Fournigue inondé de soleil levant, regardaient remuer le phoque.

--On dirait qu’il a grandi...

--Il marche sur ses pattes de derrière.

--Il est blanc maintenant, l’année passée il était noir.

--C’est la vieillesse... Bon vieux phoque! N’est-ce pas dégoûtant que les Américains s’amusent à le canonner?

--Il ne reviendra plus si on le canonne.

Vainement un promeneur d’âge rassis, possesseur d’une lunette d’approche, notre capitaine Varangod, fit-il remarquer que ce phoque à ventre blanc, monté sur des pattes de derrière très-hautes, pourrait bien être un homme vêtu de coutil.

--Un homme sur la Fournigue?... Et qu’est-ce qu’il y ferait, un homme sur la Fournigue... Et comment y serait-il allé, sur la Fournigue, puisqu’on ne voyait pas de bateau?

Varangod se tut pour ne pas froisser la population.

La population tenait à son phoque!

Cependant, vers huit heures, l’escadre américaine cessait ses exercices de tir; les riverains du golfe, ayant assez contemplé le phoque, étaient retournés un par un à leurs occupations habituelles, et le phoque lui-même, fatigué sans doute de se tenir sur ses pattes de derrière et de faire avec ses pattes de devant des gestes désespérés et incompris, avait disparu dans un petit creux sombre que les rochers garantissaient des flèches d’or du soleil.

Mademoiselle Cyprienne ramait toujours sur sa petite barque volée.

Mais quelque diligence qu’elle y mît, quelque ardeur que l’amour lui prêtât, la digne fille de Lancelevée ne devait pas arriver première à la Fournigue.

Deux corailleurs en train de mettre à la voile pour aller traîner leurs filets sur les récifs qui sont au large, deux corailleurs du Croton, race cupide et sans respect pour les innocents amphibies, avaient fait le projet sournois de s’emparer du phoque en passant, afin de l’éduquer et de le montrer dans les foires.

Mademoiselle Cyprienne démarrait à peine qu’ils étaient déjà près de l’îlot:

--Vois-tu la bête?

--Je la vois...

--Et que fait-elle?

--_Creze qué pesco._

Le phoque pêchait en effet: accroupi derrière un roc qui le cachait à moitié, le phoque pêchait des arapèdes, il les détachait une par une, avec un couteau. Les corailleurs suivaient ses mouvements d’après ceux de son ombre, et s’avançaient, pleins d’émotion, tenant prêts déjà le harpon et le nœud coulant, quand, au bruit, le phoque se releva, et portant la main à son chapeau manille:

--Messieurs, dit-il, j’ai bien l’honneur...

XVI

CHASSÉ-CROISÉ SUR L’EAU

La désillusion des corailleurs fut grande: avoir rêvé un phoque et mettre la main sur Saint-Aygous!

Car c’était Saint-Aygous qui, tremblant de peur, mourant de faim et transi de sa nuit passée sur le roc avec un chapeau manille pour tout abri, se mit à leur raconter des aventures invraisemblables.

Il raconta que la veille, vers minuit, au _Bigorneau_ de l’Ilette, tandis que, profitant du clair de lune, il donnait à la _Castagnore_ un suprême coup de pinceau, des hommes étaient venus, à pas de loup sur le sable, qui, sans mot dire, l’avaient bâillonné, garrotté, jeté en travers de leur barque, et finalement déposé sur la Fournigue, lui laissant comme provisions un paquet de tabac et une pipe.

--Et comment étaient-ils vêtus?

--Ils avaient des bottes, une vareuse jaune et d’immenses chapeaux de paille armés d’une pointe recourbée en forme de corne de rhinocéros.

--Ça devait être des Turcs, dit l’un des corailleurs.

--Il y en a encore, conclut l’autre.

Saint-Aygous ne protesta point et leur laissa croire que c’étaient des Turcs. Il avait pourtant vaguement reconnu, par un trou du sac qui l’empaquetait, Trébaste et Miravail, les deux pirates compagnons de Fabien; il avait vaguement entendu, à travers le bâillon qui lui serrait les oreilles, la lecture d’un ordre d’exil sur l’îlot de la Fournigue pour crime de désertion et de lèse-piraterie, ordre signé Brin-de-Bouleau, reine d’un tas d’îles.

Saint-Aygous n’y comprenait rien. Mais l’enlèvement, on le devine, était le résultat d’une erreur. C’est le volage Fabien que les deux pirates croyaient ficeler lorsqu’ils ficelaient Saint-Aygous.

Faisons remarquer, dans l’intérêt de la vraisemblance, que ceci se passait la nuit; que Saint-Aygous, fortement encapuchonné par crainte du serein, était méconnaissable, et que, voyant un homme sur la grève du _Bigorneau_ peindre la _Castagnore_ à la lumière d’une lanterne, tout le monde eût pris cet homme pour Fabien. Ajoutons, en outre, que Miravail et Trébaste étant, l’un romancier, l’autre musicien, rien n’empêche de croire qu’ils se fussent préparés à leur haut fait par quelques libations, ainsi qu’ont coutume de le faire, pour toute entreprise importante, les membres de ces deux estimables corporations.

Saint-Aygous, préoccupé de l’idée des courses, eût désiré se faire ramener tout droit à Antibes; mais les corailleurs ne voulurent pas. Cela les détournait trop de leur route, et puis avoir manqué le phoque les mettait de mauvaise humeur. D’ailleurs, Saint-Aygous, pris à l’improviste, n’avait pas un rouge liard sur lui. Les corailleurs consentirent pourtant, moyennant l’abandon de la pipe et de ce qui restait de tabac, à déposer le naufragé sur la pointe la plus proche de l’île Saint-Honorat, endroit solitaire, lui aussi, mais ombragé, vaste, et moins exposé que la Fournigue aux boulets et obus américains.

Là, Saint-Aygous s’assit sur un éclat de roche, à l’ombre de gigantesques fenouils, et n’hésita pas à maudire la destinée.

Cependant, à quelques cent mètres, mais de l’autre côté de l’île, Trébaste et Miravail, regrettant leur imprudente plaisanterie, très-inquiets du résultat de la canonnade, mettaient à la voile pour la Fournigue, et cela au moment même où Cyprienne y abordait.

XVII

TOUT S’ARRANGE

Les corailleurs avaient été fort étonnés de trouver sur l’îlot un homme au lieu d’un phoque; Trébaste et Miravail ne le furent pas moins lorsqu’ils y rencontrèrent, au lieu de Fabien, mademoiselle Cyprienne Lancelevée qui, croyant son amant mort, tué par les obus, emporté par la vague, voulait mourir aussi et se lamentait au bord des flots.

Les explications ne pouvaient être longues, ni long le séjour sur cet îlot tragique et désolé. Tout espoir de retrouver Fabien n’était pas perdu. Cyprienne, tandis qu’elle ramait vers la Fournigue, avait cru voir une barque montée par trois hommes s’en éloigner, et Trébaste, guidé par son flair de romancier, releva sur le sable, à côté d’une empreinte de bottines, l’empreinte toute fraîche d’une double paire de pieds nus. On amarra donc la petite barque à l’arrière du _Singe-Rouge_, et Cyprienne en larmes, Trébaste et Miravail bourrelés de remords, se rembarquèrent silencieusement pour cette île Saint-Honorat où de nouvelles surprises les attendaient.

--Fabien!... Fabien!... là-bas, dans cette crique!... s’écria tout à coup Cyprienne en montrant l’île, puis elle ajouta avec une entière mélancolie:

--L’ingrat!... le perfide! il est déjà aux genoux de mademoiselle Brin-de-Bouleau!

En effet, au fond d’une crique ensoleillée, dans le cadre en or clair des tamaris et des fenouils, un homme se détachait, à genoux devant une femme. La femme était bien mademoiselle Brin-de-Bouleau, mais l’homme, ce n’était pas Fabien.

L’homme était Saint-Aygous! et voyez comme les choses s’arrangent:

Brin-de-Bouleau, princesse des îles, venait de s’apercevoir qu’elle s’ennuyait. Régner l’avait amusée d’abord, mais ne régner que sur un musicien et un romancier devient à la longue monotone. Et puis le soir, du haut des rochers, son domaine, Brin-de-Bouleau voyait, aux deux bouts de l’horizon, étinceler, par-dessus la mer, les mille becs de gaz de Cannes et de Nice. Elle rêvait alors, pauvre petite Parisienne exilée, elle rêvait de cafés, de théâtres, de magasins illuminés, de promenades flamboyantes, et cela lui mettait un certain vague à l’âme. Que de fois, sans le mal de mer, elle serait partie! Mais la crainte du mal de mer la retenait. Pourtant, malgré les affirmations du musicien et du romancier, Brin-de-Bouleau ne concevait guère qu’une île ne touchât pas par un bout, si petit qu’il fût, à la terre ferme:

--«Trébaste et Miravail contaient des farces, on devait toujours pouvoir s’en aller d’une île à pied sec.»

Possédée de son idée fixe, Brin-de-Bouleau, ce matin-là précisément, était sortie seule de très-bonne heure, pour mettre à exécution un projet qu’elle avait combiné pendant la nuit. Projet simple et qui consistait en ceci:--Faire à pied tout le tour de l’île, tandis que le romancier et le musicien seraient en mer; trouver le passage, et, le passage une fois trouvé, rappeler Fabien de son lieu d’exil, lui pardonner, et partir avec lui pour un endroit où l’on s’amuse.

Toute réjouie de cet espoir, Brin-de-Bouleau s’en allait, en grand costume comme toujours, ses cheveux blonds à l’air et l’ourlet de sa robe traînant le long des grèves, quand tout à coup, au tournant de la pointe où les corailleurs avaient débarqué, elle aperçut Saint-Aygous dans sa pose désespérée.

--Un homme! s’écria-t-elle toute surprise.

--Une cocotte! soupira Saint-Aygous délicieusement ému.

Car Saint-Aygous avait vu souvent sur la route qui va de Cannes à Nice, rouler, dans les petits paniers surmontés d’un parasol à franges qui sont les fiacres de là-bas, des demoiselles en tout point pareilles à Brin-de-Bouleau, et leur mignonne tournure, leurs petites têtes frisées tenaient dans ses rêves plus de place qu’il n’aurait convenu.

En rencontrer une dans ce lieu désert, pouvoir lui parler, la voir sourire, jugez de la joie et de l’enivrement! Surexcité par les émotions de la nuit, énervé par le jeûne, grisé de l’odeur pénétrante des grands fenouils qu’agitait la brise marine, Saint-Aygous oublia d’un coup Antibes et les courses, la _Castagnore_ et mademoiselle Cyprienne, Saint-Aygous aima Brin-de-Bouleau tout de suite; Brin-de-Bouleau, de son côté, se sentit touchée par les grandes manières de Saint-Aygous, et quand le _Singe-Rouge_ aborda, les deux pirates et Cyprienne stupéfaits purent entendre cet homme grave qui, les genoux dans le sable humide, promettait à Brin-de-Bouleau de la conduire à terre sans mal de mer, et lui offrait, en échange d’un peu d’amour, son cœur, sa main, ses cent dix orangers et le petit pavillon de la Badine.

XVIII

DÉCIDÉMENT LA MÉDITERRANÉE EST BLEUE

Cependant, de l’autre côté du cap, l’heure des courses approchant, les Antibois sortaient de leurs remparts et arrivaient par groupes à l’îlette, désireux de voir le départ des coureurs, mais surtout impatients d’assister au lancement solennel de la _Castagnore_ et d’admirer les manœuvres savantes des six capitaines qui la monteraient.

Bourgeois et patrons de barque, dames de la ville en toilette, paysannes paraissant plus brunes sous le blanc éclatant de leur chapeau niçois, tout Antibes se pressait autour du petit port. Le soleil, un soleil superbe! promenait capricieusement ses rayons du bonnet flottant des artisanes au plastron écarlate des servantes Brigasques. Quelle joie, coquin de sort! et quelle foule. Tant de monde surchargeait l’îlette, que l’îlette, s’il elle eût été bateau, aurait coulé à fond ce jour-là.

Pas un nuage au ciel, et juste ce qu’il fallait de brise.