La gueuse parfumée: Récits provençaux

Part 15

Chapter 153,660 wordsPublic domain

Fabien s’installa donc au _Bigorneau_, fermé pour tous jusqu’à nouvel ordre; au _Bigorneau_, si près d’Antibes et plus près encore de la petite villa barbouillée d’ocre, où souriait parfois à une fenêtre du rez-de-chaussée, dans les pompons odorants des cassiers, l’aimable Cyprienne Lancelevée! et, le cœur plein d’amour, il se mit à l’œuvre, mais d’une telle ardeur que ses pinceaux et sa palette durent en être fort étonnés.

Sur la paroi du fond, au milieu d’un encadrement fait de câbles enroulés, d’ancres, de rames, de tridents, de porte-voix et de longues-vues, il peignit en six médaillons les portraits des six capitaines:

Lancelevée, la main étendue dans l’attitude du commandement;

Escragnol, appuyé sur une langouste;

Varangod, souriant et doux;

Arluc, agité de sa perpétuelle tempête;

Barbe, perdu dans un rêve qui devait être peuplé d’oursins.

Tous regardant la mer et peints de face; mais de trois quarts seulement l’aigre figure du peu sympathique Saint-Aygous.

A droite et à gauche, dans quatre panneaux, Fabien, d’un pinceau que l’amour guidait, brossa ce que nous appellerons l’épopée du _Bigorneau_ et de la _Castagnore_.

D’abord l’îlette déserte et nue, des rochers tranchants, sans verdure, que hantent seuls le poulpe et le crabe _pelous_; un ciel bas, la lame blanchissant aux pointes; et calmes, en silhouette sur l’horizon marin, les six capitaines réfléchissaient aux destins de cette terre par eux conquise.

En face, la même îlette, mais joyeuse sous un ciel joyeux; l’îlette avec son port, son _Bigorneau_, telle que l’avait faite le génie des six capitaines. Les six capitaines se félicitaient. Dans le lointain apparaissait Antibes, Antibes dont le _Bigorneau_ n’est que la miniature et qui, par une flatterie de la perspective, semblait lui-même être la miniature du _Bigorneau_.

Dans les troisième et quatrième panneaux furent représentées à l’avance, mais on ne risquait rien à cela, les futures prouesses de la _Castagnore_: En mer, pavillon au vent, couverte d’écume et fendant les flots en fureur sous l’irrésistible impulsion des six capitaines, tandis que les gabians, de leurs ailes blanches, rasent l’eau, et que les navires voiliers effrayés rentrent au port, à sec de toile; puis amarrée dans une calanque, le repos après la tempête! avec quatre capitaines pêchant, et deux autres, Barbe et Arluc, en train de préparer la bouillabaisse.

Restait la porte: Fabien l’entoura de poissons argentés et d’algues vertes. Mais au-dessus, dans le trumeau vide, qui peindre? sinon la joie du lieu, la bien-aimée de tous, l’adorable mademoiselle Cyprienne.

Ce fut le plus charmant et le plus long aussi de l’ouvrage. Fabien avait fait le reste en quelques jours, ce seul portrait lui prit un aussi long temps que tout le reste. Que voulez-vous? il y avait une telle variété de tons sur cette peau transparente et brune, toujours prête à rougir; de tels jeux de lumière dans ces cheveux noirs dorés par places, tant de paillettes dans ces yeux bleu sombre; et, sur ces lèvres méridionales, tant de façons diverses de sourire, qu’il fallait bien choisir, comparer...

La porte ouverte laissait voir la mer; sous les courges en fleur, le bon Lancelevée fumait sa pipe; mademoiselle Cyprienne, tout en posant, brodait; Fabien peignait, peignait, peignait, et les heures s’écoulaient délicieuses.

IX

PARFUMS ET FLEURS

Fabien et Cyprienne semblaient heureux.

Ebauché avec le portrait, leur innocent roman d’amour, en même temps que lui, prenait figure. Choses et gens, tout souriait dans le _Bigorneau_. Seul Saint-Aygous ne souriait pas; Saint-Aygous grommelait tout bas de ce qu’il appelait un tas de _micmacs_, et faisait de plus en plus froide mine.

Simple nuage dans un ciel pur! mais sur les côtes qu’habitent nos héros, un nuage gros comme une orange apporte souvent le mistral.

Ce Saint-Aygous (le petit Saint-Aygous, comme on disait entre amis) n’était pas précisément capitaine, ou plutôt, s’il l’était, il devait l’être de naissance, n’ayant, au su de personne, jamais servi. Seulement, il s’était fait, dès le collége, l’habitué fidèle du café où la cité antiboise réunit chaque soir sa colonie de vieux guerriers; bien reçu d’eux à cause de sa naïve admiration, il avait fini, vers trente ans, par se croire vieux guerrier lui-même. On le laissa croire.

Ravi de tant d’honneur, à trente ans, il traînait la jambe; à trente-cinq, il avait la goutte; à quarante, âge où le trouve ce récit, vous auriez pu l’entendre se plaindre d’anciennes blessures.

Conduit par son étoile, Saint-Aygous s’était trouvé là le jour où Lancelevée et quatre capitaines parlaient de fonder le cercle nautique. Un sixième manquait, Saint-Aygous s’offrit, on l’accepta, et Saint-Aygous fut depuis, dans Antibes, capitaine pour tout de bon.

A part les campagnes qu’il n’avait pas faites et les blessures qu’il n’avait pas reçues, rien ne le distinguait des autres capitaines. Ses revenus eux-mêmes n’étaient pas des revenus et semblaient plutôt, grâce à leur fixité, une pension de retraite que le sol et le soleil antibois lui auraient payée tous les semestres.

Saint-Aygous n’était pas précisément rentier. Il n’exerçait aucune des paisibles industries que ses concitoyens exercent. Il n’avait pas de moulin à huile, il ne salait pas d’olives, il ne séchait pas de figues, il ne menuisait pas des cannes avec la palme des dattiers, il ne distillait pas la liqueur locale en macérant au soleil des baies de myrte dans de la vieille eau-de-vie, il ne combinait pas cette exquise saumure noire, le _pey-sala_, bouillie d’imperceptibles petits poissons triturés, qui jadis, sous le nom de _garum_, faisait se pourlécher les babines romaines, il ne pressurait pas les tomates comme fabricant de jus de tomates, ni les étrangers comme propriétaire de villas...

Saint-Aygous, pour fortune, possédait, au quartier de la Badine, un tout petit clos précédé d’un tout petit pavillon.

Dans le pavillon s’arrêtaient, du matin au soir, les passants encouragés par une enseigne accueillante; dans le clos, 110 orangers épanouissaient leurs fleurs au soleil et mûrissaient leurs fruits à la brise marine. Chaque jour, une vieille femme, armée d’une courge creuse taillée en longue cuiller, versait au pied de chaque oranger, avec une religion toute chinoise, l’humble mais féconde offrande laissée dans le pavillon par les passants de la veille! Et voyez les mystères du circulus:

Le parfum des fleurs ne semblait que plus doux, la saveur des fruits plus exquise. Les cent dix orangers, à dix francs par pied et par an, rendaient, tant en fruits qu’en fleurs, onze cents francs, la vieille femme une fois payée; et tandis que dans le Nord, avec des lieues de forêt, un homme peut se trouver pauvre, Saint-Aygous, avec ses cent dix orangers et son pavillon, portait des souliers de toile en tout temps, des pantalons blancs et des vestes courtes, et se promenait de la ville au _Bigorneau_, un parasol sous le bras et coiffé d’un chapeau manille baissé sur les yeux et relevé sur la nuque, ce qui, dans Antibes et tout le long du littoral, est l’apanage de la richesse.

Saint-Aygous, jusque-là, n’avait guère regardé mademoiselle Cyprienne. Mais, devinant Fabien amoureux d’elle, il s’était dit:--Pourquoi lui et pas moi? et son besoin d’aimer avait éclaté subitement comme un vieil obus qu’on dévisse.

Aimait-il Cyprienne, l’homme du clos et du pavillon? Non pas; il eût aimé de même toute autre femme. Mais il était jaloux de Fabien, et cette jalousie sans motif allait le conduire jusqu’au crime.

Voici comment.

X

LA BOUÉE-POSTE.

A l’extrémité sud du continent américain se balance, dans l’agitation perpétuelle des flots, une bouée rendue célèbre par maint récit de voyage. Les navires y jettent leurs lettres en passant, d’autres navires les recueillent. C’est la bouée-poste du cap Horn, dépôt sacré, gardé inviolablement par la solitude et la tempête.

Lancelevée, ayant lu quelque part cette histoire de bouée-poste, voulut que le _Bigorneau_ eût sa bouée-poste, lui aussi. Une courge vide, surmontée d’une boîte peinte en blanc, fit l’affaire. La courge et la boîte furent coulées sur ancre à quelques mètres en avant de l’îlette. Un câble amenait à terre l’appareil flottant; et le facteur qui fait le service des villas du cap avait l’obligeance, quand besoin était, de tirer le câble et de déposer dans la boîte les paquets ou les lettres adressés au _Bigorneau_.

Saint-Aygous, dont c’était la charge, faisait régulièrement la levée. Mais, à part le samedi, jour des publications maritimes, lesquelles, pour peu que la mer fût gaie, arrivaient trempées d’eau de mer et maritimes d’autant plus, la bouée-poste en général ne recélait guère que quelques débris apportés par l’eau: éponge arrachée des côtes de Sicile ou d’Afrique et revêtue encore de son enveloppe gélatineuse, brin de corail venu de Corse, pierre ponce rejetée par le Vésuve ou le Stromboli, et parfois aussi un petit crabe demeuré prisonnier après s’être témérairement glissé par le rictus en tirelire de la boîte.

Un matin cependant, à la prime aube, Saint-Aygous, en train de promener ses amours rentrées et ses fureurs jalouses, vit une voile qui, sortant de la brume, rasait l’îlette, stoppait un instant devant la bouée-poste, puis, continuant sa bordée, allait disparaître au large dans les reflets du soleil levant. Si rapide qu’eût été l’apparition, Saint-Aygous avait reconnu le _Singe-Rouge_.

La boîte ouverte, il trouva une lettre; la lettre était cachetée de rouge, timbrée de rouge à l’effigie du _Singe-Rouge_, et portait l’adresse de Fabien. Pareil à un presse-papier en bronze japonais, un crabe dormait dessus; Saint-Aygous captura le crabe, ce qui était son droit, mais il eut tort de violer la lettre.

«Mon cher Fabien, (disait cette lettre, d’ailleurs fort mal orthographiée), mon cher Fabien, c’est des bêtises tout ça, et je sens bien que tu me trompes. Je pleure depuis ton départ. Cependant je te suis fidèle, Trébaste et Miravail me laissent seule tout le temps. Ils sont pirates, ils s’en vont écumer les flots, puis rapportent des provisions. Moi j’ai toujours peur des gendarmes, mais ils me disent qu’il n’y a pas de gendarmes sur l’eau. Sans le mal de mer, je serais déjà allée arracher les yeux à ta mademoiselle Cyprienne, et puis lui expliquer que tu fais le navigateur et que tu ne sais pas seulement ramer. Tu te rappelles, à Chennevières, quand nous avions un canot, c’était moi qui ramais toujours, et toi, avec ton crayon, tu faisais celui qui cherche des motifs, à preuve que je me suis doublé les biceps et qu’il m’a fallu rester six mois sans poser parce que je manquais d’élégance. Mais tout cela n’est pas une raison pour me traiter comme tu me traites. Je vais me venger. Méfie-toi.

BRIN-DE-BOULEAU.»

Dans cette lettre ingénue, comme une guêpe dans une fleur, s’en cachait une seconde, sévère et d’aspect officiel:

_Ile Saint-Honorat, calanque des fenouils._

Les soussignés, Trébaste et Miravail, pirates à bord du _Singe-Rouge_, s’étant, sur l’ordre de l’amirale Brin-de-Bouleau, constitués en cour martiale à l’effet de juger et condamner le sieur Fabien, peintre-pirate déserteur;

Considérant que ledit Fabien s’est fait débarquer au _Bigorneau_ de l’îlette sous prétexte que la Méditerranée doit être plus bleue là-bas qu’ailleurs, mais en réalité pour lier commerce d’amitié avec des bourgeois anthropophages; Considérant au surplus que huit jours suffisaient à un peintre, même de talent médiocre, pour constater la quantité d’azur que peut tenir en suspension la susdite mer;

Sommons ledit Fabien de se présenter dans les 24 heures au mouillage du _Singe-Rouge_, à défaut de quoi ils se verraient obligés de sévir, conformément aux lois et règlements librement consentis par lui et jurés entre les pattes dudit Singe.

Ont signé:

MIRAVAIL, TRÉBASTE.

Et plus bas:

L’AMIRALE BRIN-DE-BOULEAU.

--Des pirates! je m’en étais toujours douté...

Aussi indigéré de romans maritimes que pouvait l’être Brin-de-Bouleau, Saint-Aygous prit comme elle très au sérieux la mauvaise plaisanterie imaginée par Miravail et Trébaste pour charmer leur exil à la calanque des fenouils.

Bien plus, espérant, grâce à son indiscrète découverte, perdre son rival à la fois dans l’esprit du père et dans le cœur de la fille, il communiqua à Lancelevée la pièce qui convainquait Fabien de piraterie, et s’arrangea pour laisser tomber adroitement la missive de Brin-de-Bouleau dans une petite anse où mademoiselle Cyprienne avait coutume de venir tous les jours avant dîner, chercher, du bout de son ombrelle, des brins de corail dans le sable.

--Mille sabords! s’écria Lancelevée, d’un ton plus belliqueux qu’indigné, à la lecture du firman des pirates.

Quant à mademoiselle Cyprienne, en trouvant la lettre de Brin-de-Bouleau, elle devint subitement aussi rouge que le cachet rouge de l’enveloppe, aussi rouge que le fragment de corail trouvé tout à l’heure, et qu’elle laissa tomber d’entre ses doigts.

XI

UN MARIAGE AU CLAIR DE LUNE

Cette double trahison précipita les événements, mais dans un sens tout opposé à ce qu’avait espéré l’astucieux Saint-Aygous.

Loin d’en vouloir à Fabien d’être pirate, Lancelevée sentit son affection redoubler à l’endroit d’un jeune homme exerçant sur l’eau un métier devenu si rare.

Toute la journée, il tourna autour de lui, désirant et n’osant interroger. Le soir, il fit un discours aux capitaines:

--Capitaines... grande nouvelle... il y a un pirate parmi nous!

A cet exorde prévu, les capitaines, moins Saint-Aygous, sourirent; car Lancelevée, n’y pouvant tenir, avait déjà confié à chacun d’eux en particulier le secret qu’il venait leur raconter à tous ensemble.

--Quoi! un pirate? un vrai pirate? s’écrièrent-ils néanmoins, d’un ton de réprobation affectueuse.

--Oui, capitaines, un vrai pirate, qui écume la mer, qui ravage les côtes, qui cache sa voile barbaresque derrière les rochers des calanques, comme aux beaux jours passés hélas! où des Sarrasins, des Kabyles, tenaient garnison à Monaco! Mais que dis-je, un pirate? trois pirates, capitaines! Nous connaissons trois pirates! Le _Bigorneau_, entre-pont modeste, a reçu trois pirates dans ses murs, trois pirates probablement souillés de crimes! Maintenant, il en abrite un encore qui vient chaque nuit, sur ce hamac, bercer ses rêves ensanglantés... Et nous ne rougirions pas?

Saint-Aygous croyait avoir réussi et rayonnait; mais la suite du discours le détrompa:

--... Nous ne rougirions pas? Ah! rougissons, capitaines!... Nous ne rougirions pas de voir, depuis deux ans, la _Castagnore_ moisir sur sa quille? Nous ne rougirions pas de rester ici, immobiles et regardant la mer de loin, comme un tas de crabes à qui des gamins ont cassé les pattes, tandis que les courses se préparent et que la piraterie a l’œil sur nous? Nous sommes donc des marins pour rire, et quelle opinion doivent avoir de nous ces forbans?

Ainsi, capitaines, réunion demain. Pas de rhumatisme, pas de goutte, pas de querelle. Que la _Castagnore_, quand luira l’aube, reçoive le baptême d’eau salée, et, au soleil levé, tout le monde sur le pont! J’ai dit.

--Vive Lancelevée!

--Vivent les pirates!

Les capitaines trinquaient, debout. L’enivrement était au comble; jamais pareil vent d’enthousiasme n’avait soufflé sur le _Bigorneau_.

A minuit, on se sépara.

--Fichus matelots tout de même, murmura Lancelevée en voyant s’éloigner les capitaines, il serait bon de leur donner un grand exemple!

Alors Lancelevée coiffa un foulard, se roula dans une couverture, puis s’exaltant à la vue du ciel, de la mer, il marcha vers la _Castagnore_, et s’écria d’une voix héroïque:

--Cette nuit, je veux coucher à mon bord!

Il y coucha.

Cependant, à la même heure, Fabien amoureux et confiant rentrait de la ville; mademoiselle Cyprienne quittait la maisonnette couleur d’ocre et se dirigeait vers le _Bigorneau_ de l’îlette, sous le prétexte d’aller chercher son père, mais avec le vague espoir de rencontrer Fabien; et Saint-Aygous, ses collègues lâchés, revenait sur ses pas pour espionner Fabien et Cyprienne.

Décidément, rien ne réussissait à ce malheureux Saint-Aygous. Car si, d’un côté, Lancelevée n’était pas fâché d’avoir un forban pour hôte, de l’autre, mademoiselle sa fille se pardonnait presque d’être aimée d’un mauvais sujet. Les filles sont ainsi! D’abord sa colère avait été grande contre mademoiselle Brin-de-Bouleau qui se permettait de tutoyer M. Fabien. Puis, réfléchissant, elle se demanda comment pouvait bien être faite pareille demoiselle. Fine et brune, elle se l’imagina grassouillette et blonde (telle, ou peu s’en faut, qu’elle était), très-jolie, sans doute, vu le bon goût de Fabien, et bientôt elle fut fière, mon Dieu oui! de se savoir préférée à une aussi agréable personne.

Était-elle vraiment préférée? Il s’agissait de le savoir, et cela tout de suite, sans attendre au lendemain. Il s’agissait tout de suite d’accabler Fabien de reproches et de l’interroger à l’endroit de cette Brin-de-Bouleau qui avait un si drôle de nom et une si drôle d’orthographe. Raisons sans doute insuffisantes pour qu’une petite bourgeoise bien timide fît à son amoureux la surprise d’une rencontre de nuit. Mais le cœur de Cyprienne était si pur! et ces nuits de Provence sont si claires, qu’un rendez-vous de nuit à Antibes devient innocent comme un rendez-vous de jour.

--Monsieur!... monsieur Fabien, j’aurais quelque chose à vous dire...

Fabien tressaillit, il n’osait pas croire à son bonheur. Pourtant il prit Cyprienne par la main, et tous deux, sans parler, allèrent s’asseoir sur le plat-bord du canot au fond duquel Lancelevée, après avoir contemplé les étoiles, commençait à sommeiller.

Lancelevée qui, dans la vie de tous les jours, n’aurait pas versé le sang d’un moineau, était féroce à ce moment. Il se croyait pirate; il rêvait abordages et massacres; il se voyait habillé en Turc, la hache à la main, avec le fidèle Fabien. Autour d’eux, la mer était rouge!

Un léger bruit interrompit ce doux rêve.

--Mille sabords! s’écria le capitaine, est-ce qu’on ne pourrait pas aller s’embrasser plus loin?

Et se redressant sur son séant, il reconnut Cyprienne et Fabien!

Un foulard indien enveloppait les cheveux gris du capitaine, et le foulard lui-même empruntait quelque chose de majestueux à la grandeur du paysage et à la gravité des circonstances.

D’abord, Lancelevée voulut maudire, en père classique. Mais à moitié endormi encore et très-ennuyé de ce drame familial qui venait ainsi se jeter au travers de ses rêves nautiques, le brave homme ne trouva que la force d’ajouter:

--Malheureux! vous, un ami! vous, un pirate! avoir déshonoré ma fille!

Fabien protestait, Cyprienne lui mit sa main mignonne sur la bouche; et le fait est qu’elle avait ainsi, toute troublée au clair de lune, l’air le plus gracieusement déshonorée du monde.

--Après tout, c’était votre droit! vous êtes pirate, je ne peux pas vous en vouloir, reprit en soupirant l’infortuné père. A votre place, je l’eusse peut-être enlevée.

Puis il ajouta, non sans noblesse:

--Acceptez sa main, Fabien, je vous l’accorde... puisqu’il n’y a plus moyen de faire autrement.

Il y avait certes moyen encore de faire autrement. Mais, cette fois, ni Cyprienne ni Fabien ne protestèrent.

--Je passe la nuit à mon bord. Mustapha... non, Fabien, reconduisez votre fiancée, ajouta le bonhomme que le sommeil reprenait.

Il leur donna sa bénédiction; et, ses devoirs de père accomplis, il se recoucha dans son canot et dans son rêve.

Blotti entre un aloès et un cactus de l’enceinte du _Bigorneau_, doublement poignardé dans son amour et dans sa chair, Saint-Aygous avait tout entendu.

XII

IL Y A UN SORT SUR LA CASTAGNORE

Le lendemain, quand les étoiles pâlirent et que parut le petit jour, un homme, Saint-Aygous, épiant le réveil du colonel, rôdait autour de la _Castagnore_.

Au bruit de ses pas sur le sable, le colonel se réveilla.

--Qui vive?

--Saint-Aygous!

--C’est bien, très-bien: toujours le premier!

Ce disant, le colonel voulut se relever, mais il se sentit mal en point, roide comme un linge gelé, et retomba tout de son long en soupirant:

--Sacré nom de D...! mon rhumatisme!

--Capitaine... voyons, capitaine...

--Saint-Aygous, laissez-moi jurer; il y a un sort jeté sur la _Castagnore_... La _Castagnore_ ne partira point... Au vent de la mer, sous la rosée nocturne, mes rhumatismes sont revenus.

Tout en l’aidant à enjamber le bordage et à prendre terre, Saint-Aygous essayait de le consoler:

--Ce ne serait rien, une simple fraîcheur, l’affaire d’une semaine au plus...

--Mais, malheureux, une semaine! et nous sommes à quatre jours des courses.

--En effet, capitaine, je ne songeais pas à cela... Oui!... décidément... il y a un sort jeté.

Puis, souriant avec malice et comme éclairé d’une inspiration soudaine, Saint-Aygous ajouta:

--Capitaine, une idée!--Laquelle, Saint-Aygous?

--Tout peut s’arranger encore, puisque vous mariez votre fille...

--Comment! je marie ma fille?

--Mais sans doute, avec M. Fabien.

--En effet, avec M. Fabien... oui, c’est cela, je marie Cyprienne, répéta le capitaine qui, dans la première émotion de son rhumatisme, avait parfaitement oublié les événements de la nuit, je marie Cyprienne avec Fabien, après?

--Fabien est marin?

--Comme la mer. Parbleu, un pirate!

--Qui vous empêche, provisoirement, de le mettre à votre place?

--Et nos règlements, Saint-Aygous?

--Nos règlements interdisent notre bord aux étrangers. Mais Fabien n’est plus étranger, Fabien est de votre famille.

--Embrasse-moi, Saint-Aygous. Tu me sauves l’honneur.

Le bon Lancelevée et l’astucieux Saint-Aygous s’embrassèrent.

Ce matin encore, faute d’un rameur, la _Castagnore_ ne partit pas. Mais le soir, au _Bigorneau_, sous la courge à ce moment fleurie, et dont les vastes fleurs en cornet qui, pour la circonstance, oublièrent de se fermer, brillaient dans la nuit, parmi les lanternes suspendues, comme d’autres lanternes jaunes, les capitaines, sur la proposition de Saint-Aygous, acclamèrent Fabien septième capitaine et commandant provisoire de la _Castagnore_.

XIII

CE QU’UNE LANGOUSTE PEUT CONTENIR

Vous devinez le plan de l’astucieux Saint-Aygous:--Je me suis trompé, s’était-il dit, lorsque j’ai présenté Fabien comme pirate; le vieux Lancelevée est tellement épris d’art maritime qu’il donnerait avec plaisir sa blanche Cyprienne à un négrier.

Mais Fabien est un pirate étrange, il ne sait pas ramer, la lettre de Brin-de-Bouleau le prouve. Étalons au grand jour l’incapacité nautique de ce peintre. Lancelevée évidemment refusera sa fille à un gendre qui ne rame pas.

Le plus fort semblait fait, Lancelevée se trouvait invalide et Fabien le remplaçait. Il ne s’agissait plus que de mettre la rame aux mains de Fabien; pour cela il fallait que la _Castagnore_ prît la mer avant le mariage, mais ce n’était pas chose facile, on le sait, que de faire prendre la mer à la _Castagnore_.

Trois jours séparaient des courses; par quels moyens maintenir à la chaleur voulue, trois jours durant, l’enthousiasme des capitaines? Par quels moyens préserver de tout accident leurs très-précieuses santés? Soyez tranquilles, Saint-Aygous est prêt, Saint-Aygous les surveillera, Saint-Aygous empêchera Escragnol de retomber en tentation de langouste, Saint-Aygous calmera l’humeur querelleuse de Barbe, Saint-Aygous évitera au bouillant Arluc toute émotion trop forte et pouvant rouvrir ses blessures; mission plus délicate encore, Saint-Aygous obtiendra que le sémillant capitaine Varangod s’abstienne jusqu’à nouvel ordre de toute préjudiciable galanterie.

--Quel beau temps demain, pour une course d’essai! dit le soir à Fabien, en observant la mer du haut de la courtine, Saint-Aygous, toujours venimeux.

Fabien, qui le devinait, répondit par un sourire.

Il avait son plan, lui aussi!