La gueuse parfumée: Récits provençaux

Part 12

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Un vrai paradis de chasseur, la Garenade, avec ses grands bouquets de bois, ses pelouses semées de lavandes, et ses mille petites cavernes entre les blocs de poudingue éboulé. De tout ce qu’on avait vendu d’Entrays, la Garenade, à cause de ses rochers, était le seul coin qui ne fût pas défriché encore. M. Blasy l’aimait depuis que le mariage de Jeanne avec Anténor était conclu. Il venait y chasser quelquefois, et songeait à le racheter. Assis, le dos contre un arbre, le fusil entre les mollets, ses pieds guêtrés dans l’herbe pierreuse, et regardant en face le soleil couchant, M. Blasy, ce soir-là, réfléchissait.

--Pourquoi Jeanne est-elle triste? Pourquoi pleure-t-elle ainsi toute seule? Si elle ne veut pas d’Anténor, qui donc l’empêche de le dire? Elle se croit riche toujours, à même de choisir, et me sait bon, incapable de la violenter... Peut-être en aime-t-elle un autre! Un autre! mais qui, alors? On n’allait que rarement à la ville, la jeunesse dorée de Canteperdrix ne venait jamais au château...

Puis, se rappelant tout d’un coup Estève, ses visites fréquentes avant le projet de mariage, et subitement interrompues depuis:

--Double brute! s’écria-t-il.

A ce cri, un lapin attardé, queue blanche en l’air, fila d’un buisson. Emporté par son instinct de chasseur, M. Blasy visa, tira, tua; et tandis que le chien s’ensanglantait les babines à rapporter la bête morte, M. Blasy se rasseyant, continuait:

--Oui! double brute, c’est le mot. Double brute, et même triple brute, de n’avoir pas deviné déjà qu’il s’agissait d’Estève!

Au coup de fusil, le père Antiq, qui guettait M. Blasy, apparut.

--Bonsoir, père Antiq, je ne suis pas fâché de vous voir.

--Ni moi non plus, monsieur Blasy. Bien le bonsoir, monsieur Blasy!

--Voici bien longtemps qu’on n’a rencontré votre neveu, père Antiq?

--Amoureux comme il est, monsieur Blasy, mettez-vous à sa place.

--Amoureux?

--Amoureux, oui! Et vous savez de qui, monsieur Blasy, conclut le père Antiq en s’asseyant, lui aussi, dans les cailloux et l’herbe.

Alors une conversation sérieuse et lente commença. M. Blasy dit ses soupçons, le père Antiq ce qu’il savait. Évidemment Jeanne aimait Estève, Estève aimait Jeanne. En ce cas, pourquoi restaient-ils ainsi buttés? Pourquoi ne disaient-ils rien?

--Les enfants sont fiers, monsieur Blasy!

--Oui, père Antiq, les enfants sont fiers, mais les vieux peuvent s’entendre.

X

COMME QUOI LE TOR D’ENTRAYS FUT VENDU.

Les vieux s’entendirent.

Deux ou trois jours après cette conversation, mademoiselle Jeanne était au jardin, regardant ses passe-roses s’effeuiller à la brise matinale et les lourds taons rayés se rouler dans le pollen des fleurs. Quelqu’un sonna, Estève, à qui M. Blasy ouvrit la grille. Estève s’excusa: il partait le soir même pour un long voyage et n’avait pas voulu quitter Canteperdrix sans faire une visite au château. Mademoiselle Jeanne pâlit. Estève semblait embarrassé. M. Blasy se contenta de sourire.

Un peu plus tard arrivait le père Antiq, comme par hasard, sous prétexte de se procurer des greffes.

--Tiens! te voilà mon neveu?... Et bonjour, mademoiselle Jeanne...

Puis, hochant la tête et clignant son œil fin d’un air qui signifiait: Ça marche, tout est prêt! il ajouta:--Bonjour, monsieur Blasy!

M. Blasy souriait toujours.

On retint le père Antiq à déjeuner. Il résista, alléguant son costume, montrant ses guêtres, mais cela sans conviction, pour la forme:--Enfin! puisque vous le voulez. Heureusement que j’ai passé une chemise blanche ce matin!

Or il l’avait mise exprès, le brave homme!

Pendant le déjeuner, qui fut long, les jeunes gens parlèrent peu. Ils se boudaient, donc ils s’aimaient encore; et chacun reprochait à l’autre, intérieurement, de s’être, après tout, bien vite résigné. Mais le père Antiq et M. Blasy se montrèrent très-gais, trinquèrent beaucoup et se firent force signes par-dessus les plats. Vous eussiez dit, sauf leur âge, deux écoliers attendant l’effet d’une bonne farce; et je ne jurerais pas qu’au dessert, l’un et l’autre ne fussent pas gris légèrement.

--Voyez, mais voyez donc, monsieur Blasy, on dirait qu’il se passe quelque chose!

En effet, depuis un moment il se passait quelque chose au Plus-bas-Tor. Les paysans, dans leurs parcelles, s’arrêtaient de travailler et regardaient, un pied sur leur bêche, quelqu’un vêtu de noir qui montait le chemin d’Entrays.

Ils s’appelaient, causaient par groupes.

--C’est peut-être la révolution, dit en riant le père Antiq.

--Non! c’est l’huissier, répondit tranquillement M. Blasy.

L’huissier entra, apportant un papier timbré:

--«L’an 18..., le 19 mars, en vertu de la grosse dûment exécutoire des divers actes dûment passés chez maître Sube, notaire à Canteperdrix, dont copie est jointe à ces présentes, et à la requête du sieur Mistre (Hilarion), prêtre libre...»

Bref, l’huissier déclarait faire commandement au sieur Blasy de, dans trente jours pour tout délai, payer au dit sieur Mistre ou présentement à son huissier, la totalité de ses créances, ajoutant que, faute de payement, il y sera contraint par toutes voies de droit notamment par saisie réelle de ses immeubles et spécialement de la maison où il demeure, hypothéquée et affectée au payement en principal et accessoires du montant des susdites obligations.

--Ma foi! Jeanne, dit M. Blasy, nous voilà ruinés! Tu vois que ce n’est pas difficile.

Et comme Jeanne ne comprenait pas:

--Mon Dieu, oui: monsieur votre père, tout cerveau fou qu’il soit, avait deviné vos calculs. Tu te sacrifiais pour moi, tu n’entendais pas qu’on me vendît mes rochers et mes lapinières. La vente! Mais si Entrays se vend, il en mourra, le vieux bonhomme! La vente est faite, et le vieux bonhomme n’est pas mort... C’est moi qui l’ai voulu ainsi. Demande au père Antiq, mon complice. C’est moi qui, sans rien dire ai rompu avec les Mistre et les Ambroise. Maintenant, les huissiers sont en campagne, tout Canteperdrix sait la chose. Mes amis cancanent au cercle, et les acquéreurs comptent leurs piécettes... C’est qu’elle s’obstinait, la petite têtue! Et tu croyais que j’accepterais? Allons, Jeanne! ne pleure pas, avoue que tu avais mal, bien mal jugé ton père, et viens vite lui demander pardon.

Puis, l’embrassant:

--Que me faut-il pour être heureux? Te savoir contente, un chien, un fusil et deux œufs durs dans ma carnassière... Je te demande pardon aussi, Jeannette, de te laisser pauvre par ma faute; mais cela ne fait rien, n’est-ce pas? Celui que tu aimais quand tu te croyais riche, te voudra bien encore aujourd’hui que tu ne l’es plus.

--Estève, entends-tu cela? dit le père Antiq en poussant son neveu du coude.

Estève prit la main de Jeanne:

--Décidément, mademoiselle, il était écrit que ce serait moi qui ferais la demande en mariage.

Cependant, de tous les côtés, au Plus-bas-Tor, on voyait les paysans, assurés cette fois de la nouvelle, quitter le travail à mi-journée et redescendre vers Canteperdrix, pressés qu’ils étaient de se mettre en mesure pour la vente.

--Et vous, père Antiq?

--Oh! moi, mes précautions sont prises!... Tiens! tiens! mais c’est le jour du papier timbré semble-t-il: L’huissier s’arrête, fait signe à un homme, lui donne une feuille. C’est Balandran, parbleu! L’abbé Mistre et sa nièce sont furieux, Balandran passera leur colère.

--Pauvre Balandran! fit en trinquant M. Blasy.

--Eh bien, non! s’écria le père Antiq, je ne sais pas si votre vin vieux m’a grisé... Balandran est mauvaise paye... mais aujourd’hui, vive la joie! je lui prêterai ses cent écus!

LE CLOS DES AMES

A LÉON CLADEL.

I

CE QU’ÉTAIT LE CLOS

Du balcon de sa chambre à coucher, M. Sube voyait tout son clos: la vigne d’abord, très-vieille et mal entretenue, mais qui produisait de si bon vin; puis le réservoir et sa fontaine, un bout de pré, un carré de jardinage, et tout au bas, terminant le domaine et la pente, un champ de sainfoin bien nourri, où les premiers soleils de mai faisaient éclore chaque matin des milliers de fleurs violettes. J’oubliais, tout autour du clos, seize piliers en grès rustique qui, portant des treilles autrefois, avaient dû former un agréable cloître de verdure, et ne portaient plus maintenant que des lierres au lieu de souches avec des grappes de petits grains noirs en place de raisins muscats.

Jamais collégien, dans ses rêves d’école buissonnière, ne rêva clos plus clair, plus riant, plus magnifiquement embroussaillé, ni plus délicieusement inculte que le vieux clos de M. Sube. On l’appelait le clos des Ames. Mais ce nom, dont la physionomie énigmatique va produire sur vous, qui le rencontrez pour la première fois, je ne sais quelle vague impression de terreur superstitieuse et de mystère, ce nom de clos des Ames nous apparaissait à Canteperdrix joyeux, verdissant et fleuri. Nous disions clos des Ames sans savoir pourquoi, la valeur originelle du mot, sa vertu significative, s’étant depuis longtemps effacées, et, loin de garder un arrière-goût funéraire, ces trois syllabes n’évoquaient en nos cerveaux que souvenirs de raisins volés, de poires mangées sur l’arbre, de murs escaladés, de fossés franchis, et d’évasions subtiles par un trou de haie, au temps des cerises.

II

CE QU’ÉTAIT M. SUBE

M. Sube, grâce à son clos, était, ce qui n’est pas peu dire, l’homme le plus heureux de Canteperdrix où il y a tant de gens heureux. Le plus peureux aussi! mais dans nos villes de province un peu de douce couardise n’est-il pas l’assaisonnement obligé de toute félicité bourgeoise?

Cette brave bourgeoisie de France, qui fit un jour 89 et quelque peu aussi 93, en est demeurée toute tremblante. Or M. Sube, bourgeois et fils de bourgeois, catholique pratiquant, ami de l’ordre quand même et respectueux envers le pouvoir établi quel qu’il fût, mais dévoué au fond à la branche aînée pour des motifs qu’il ne s’expliqua jamais bien, M. Sube tremblait depuis sa naissance, naturellement, tel un peuplier d’Italie! Et le soir, au cercle,--quand tous les autres peupliers frissonnants, tous les effarés de Canteperdrix s’agitaient en groupe autour de lui,--d’entendre les chuchotements et les confidences, Lyon en feu, Marseille à sang, les nouvelles terribles coulées dans l’oreille avec cette âpre volupté qu’éprouvent à exaspérer leur terreur les peureux dès qu’ils sont en nombre, d’entendre ce bruit confus de voix qui tenait du bruit du feuillage, quelqu’un eût dit positivement les bords de la Durance par un beau coup de mistral.

Pour M. Sube, la république était une forme de gouvernement sous lequel les honnêtes gens cachent leur or en terre; et la belle aurore de 1848 ne lui rappelait, en fait d’impressions personnelles, que deux journées particulièrement maussades qu’il passa au fond d’un grand tonneau. Ce tonneau s’émaillait, il est vrai, d’un superbe revêtement de tartre, violet comme une bague d’évêque, plus dur qu’un diamant et taillé à facettes, dont les curieuses cristallisations, où dansait la lumière du soleil, auraient réjoui l’œil d’un artiste. Par malheur, tout entier aux préoccupations de l’heure présente, M. Sube n’avait pu apprécier ceci qu’imparfaitement.

III

SUBE LE BLANC ET SUBE LE ROUGE

Et cependant le propre père de M. Sube, _Sube le Rouge_, comme on l’appelait, avait en sa verte jeunesse travaillé aux œuvres de la révolution. Mais personne à Canteperdrix ne se doutait plus de ces choses. Sube le Rouge, d’ailleurs, s’était repenti, une fois riche. Les grandes guerres de l’empire emportèrent et roulèrent bien des souvenirs. La restauration, sur le peu qui restait, déposa sa couche de fin limon. Un grain de dévotion placé à propos, quelques alliances avec des hobereaux ruinés achevèrent de faire oublier le passé du vieil huissier révolutionnaire. Portant les boucles d’argent, le petit tricorne et la grande canne, ce vieillard apparaissait pur comme un lis, et M. Sube fils croyait avec tout le monde que si monsieur son père avait été surnommé _Sube le Rouge_, c’était uniquement pour la couleur de ses cheveux, lesquels, très-bruns jadis, étant, à la fin de ses jours, devenus d’une vénérable couleur blanche, rendaient plausible cette supposition.

D’ailleurs, au moment où se passe cette histoire, depuis longtemps Sube le Rouge était mort.

IV

UNE VIEILLE MAISON

A Canteperdrix les gens disaient:--«La maison Sube, vieille maison!» Il faut savoir qu’en province une vieille maison, fût-elle achetée d’hier, projette toujours sur qui la possède certain reflet d’aristocratie. Chaumette lui-même ou Maximilien de Robespierre n’y habiteraient pas une vieille maison impunément. Au bout d’une semaine, Robespierre et Chaumette auraient le salut des marguilliers. Or le pieux M. Sube n’était pas Chaumette, et le pavillon du clos, en revanche, possédait au plus haut degré les caractères qui font révérer les vieilles maisons à Canteperdrix.

Petite porte basse à physionomie conventuelle, corridor sonore et de blanc crépi où semblait errer encore un écho discret du pas des tourières, escalier étroit où le visiteur, à chaque palier, se colle le nez contre de rébarbatifs portraits de famille, grandes chambres où se promènent tous les courants d’air d’avant 89, plancher briqueté, plafond à solives, hautes cheminées, immenses fenêtres garnies de microscopiques carreaux, et, du haut en bas, à tous les étages, y compris la cave et le galetas, un fouillis d’antiquailles et de vieux meubles: fauteuils à pieds droits, sophas à jambes torses, bahuts marquetés, des faïences, des tapisseries, tous les temps coudoyant tous les styles, un cadran rococo, un prie-Dieu renaissance, une sphère en carton du temps des encyclopédistes, voilà, certes, plus qu’il n’en fallait pour qu’au regard de la société du lieu, la maison de M. Sube passât pour une des plus vieilles maisons de la bonne vieille bourgeoisie.

Hélas! si on avait su que ces portraits, où le naïf orgueil du propriétaire aimait à reconnaître le sang des Sube, si on avait su qu’ils étaient en exil sur les murs! Si on avait su que ces meubles vénérables, ces chenets de cuivre usés et polis par des bottes d’autrefois, ces fauteuils où se reconnaissait au creux de la tapisserie la trace du dos des ancêtres, si on avait su que toutes ces choses, ravies dans les châteaux ou disputées aux enchères des bandes noires... si on avait su que le clos des Ames lui-même, habitation sacrilége bien que confortable!... Mais, nous l’avons dit, personne à Canteperdrix n’en savait rien, M. Sube fils moins que tout autre, et c’est avec candeur qu’enseveli jusqu’à sa perruque dans un voltaire en velours d’Utrecht provenant du dépeçage d’un château, M. Sube parfois tonnait de sa voix douce contre les révolutionnaires de 89 et les pillards de 93.

Chacun applaudissait à ces sorties de M. Sube. Seul, discrètement, M. Tirse, l’archiviste paléographe, souriait. Mais qui jamais a prêté attention au discret sourire d’un ami, cet ami fût-il archiviste-paléographe?

V

MUSÉE TIRSE ET SALLE SUBE

M. Tirse, on le devine, connaissait les mystères du clos des Ames; seulement, par amitié pour M. Sube, il n’en disait rien. Ce fut pourtant M. Tirse qui, sans le vouloir, causa la fin tragique de M. Sube.

Voici comment:

Un matin, en réfléchissant, M. Tirse s’aperçut que la ville de Canteperdrix était sans musée, et soudain il s’arrêta à la pensée d’en fonder un. On l’appellerait le _Musée Tirse_.--«Là, disait-il, seront déposés et classés dans leur instructive progression, avec le nom des donateurs en grosses lettres, les haches en silex des vieux Celtes, les outils en cuivre gallo-romains, les médailles, les trépieds, les petits bronzes, les lampes phalliques ou non phalliques, les statuettes grecques, les fragments moyen âge, les curiosités des XVᵉ et XVIᵉ siècles, enfin tous les précieux témoignages d’autrefois que la pioche du paysan fait jaillir chaque jour du sol cantoperdicien, et qui, faute d’un lieu pour les recevoir, vont se dispersant entre des mains ignorantes!»

Ce projet de M. Tirse obtint le succès le plus vif; le préfet s’y intéressa, le maire offrit un local; chacun, à Canteperdrix, tint à honneur d’y apporter quelque morceau rare, et M. Sube, entraîné par l’exemple, promit tout ce que renfermait de curieux le pavillon du clos, à cette condition pourtant qu’une des vitrines du musée Tirse porterait le nom de _salle Sube_.

VI

VOYAGE DE DÉCOUVERTES

Jusqu’à ce jour, M. Sube n’avait pas vu sa maison. Sur les natures simples et dénuées de curiosité comme était la sienne, l’impression produite par les objets extérieurs, purement physique, s’émousse par l’habitude. M. Sube possédait une fontaine sous son balcon, et, sans être devenu sourd, depuis longtemps il n’entendait plus sa fontaine. De même, il avait fini par vivre, sans les voir, au milieu des objets antiques, mystérieux et bizarres dont le pavillon était encombré.

Aussi que de surprises l’attendaient, cette âme candide et si longtemps endormie, dans le voyage de découvertes entrepris, pour la plus grande gloire du musée Tirse, autour d’une vieille maison! Que de remarques, que de doutes, que d’interrogations singulières!

Pour la première fois de sa vie, M. Sube observa la fantasque diversité d’époques et de styles qui bigarrait son mobilier. Mais cette diversité même ne caractérisait-elle pas dignement un mobilier bourgeois amassé pièce à pièce, conservé toujours et toujours accru par dix générations de Subes?

Certaines tentures trop étroites ne recouvraient pas exactement leur pan de mur; plus courts et plus longs que les tringles, quelques rideaux n’étaient pas de mesure. M. Sube s’expliqua ceci en réfléchissant que tringles et rideaux pouvaient provenir d’héritages.

Au dos armorié des fauteuils, sur les cachets de l’argenterie, M. Sube découvrait des chiffres et des blasons de mille sortes. M. Sube en conclut--non sans vanité--à d’innombrables alliances nobles, dont le souvenir se serait perdu.

Et découvrant à ses portraits d’ancêtres certains airs de hauteur aimable chez les hommes et de grâces hautaines chez les femmes qu’il n’avait jamais vus dans son miroir lorsqu’il se rasait, ni sous la coiffe à canons de la tante Ursule, M. Sube s’avoua que, dans l’air empesté de l’incrédulité moderne, les vieilles races dégénéraient, et il prit texte de la chose pour maudire une fois de plus cette abominable Révolution.

Un fait pourtant troubla M. Sube: ce fut de voir la bibliothèque personnelle de son père, du vénéré Sube-le-Rouge, bourrée jusqu’aux solives des plus infâmes productions du siècle dernier. Car il y avait là l’_Encyclopédie_, le _Dictionnaire philosophique_, les livres de Diderot, d’Helvétius, de Lamettrie, Dupuis et l’_Origine des Cultes_; il y avait, le dirai-je? _le Compère Mathieu_ lui-même à côté des _Ruines_ de Volney; et, sur la haute corniche, comme les génies du lieu, un Voltaire et un Rousseau en plâtre. M. Sube remuait tous ces objets d’une main désormais tremblante et, voyant s’enlever la fine poussière amassée sur le nerf des reliures et la tranche rouge des livres, M. Sube, par je ne sais quel pressentiment, se sentait le cœur étreint d’angoisses inexprimables. Un remords s’éveillait en lui, remords étrange d’un crime qu’il ne se rappelait pas avoir commis.

Tout à coup, d’entre les feuilles d’un _Zadig_ qu’il époussetait, un papier glisse, et M. Sube ayant déplié ce papier tombe d’un bloc dans son fauteuil, effaré, la lèvre pendante, devinant plus qu’il ne lisait, s’essuyant de la main gauche ses yeux pleins de larmes, tandis que dans sa droite le vieil acte couvert d’une ferme écriture et liseré de jaune sur les bords s’agitait avec le frémissement d’ailes et le doux bruit que font les papillons de vers à soie quand ils grainent.

VII

LE SOURIRE DE MONSIEUR TIRSE

Alors, M. Sube se rappela le sourire de M. Tirse. Et ce sourire du paléographe, sourire doux, discret et compatissamment railleur, M. Sube croyait le voir partout: aux têtes sculptées des consoles, aux petits culs-nus des trumeaux, aux rosaces du plafond, aux plis grimaçants des rideaux, aux tapisseries, et tous ces sourires semblaient lui dire:

Acquéreur de biens nationaux! Spoliateur de la noblesse et du clergé! Détenteur de l’argent des morts!

Monsieur Sube, pour chercher une consolation, leva les yeux sur le portrait de son père. Hélas! la belle figure de Sube-le-Rouge, si calme d’ordinaire dans son ovale de poirier noir, la figure de Sube-le-Rouge elle-même souriait du sourire de M. Tirse. Or, voici ce qui la faisait sourire, voici ce qui remplissait de larmes les yeux du malheureux M. Sube-le-Blanc!

VIII

DOMAINES NATIONAUX

_Extrait du registre_ _Vente_ _des Ventes._ _nº 342._

Du troisième jour complémentaire an III de la République une et indivisible, nous, administrateurs du département, pour et au nom de la République et en vertu de la loi du 28 ventôse dernier; en présence du citoyen Trotabas, commissaire de la Convention nationale, avons, par ces présentes, vendu et délaissé dès maintenant et pour toujours au citoyen Sube Anacharsis Eudore, dit Le Rouge, de la commune de Canteperdrix, à ce présent et acceptant pour lui et ses héritiers, le domaine national dont la désignation suit, savoir:

Le Clos dit des Ames _seu Purgatoire_, ci-devant appartenant à la ci-devant confrérie des _Ames du Purgatoire_, lequel clos de la contenance de 2500 cannes confronte du levant, le chemin; du midi, les aires publiques; du couchant et du septentrion, la rivière.

Ledit clos est vendu avec ses servitudes actives et passives, franc de dettes et redevances, notamment de tout entretien d’oratoire, de toute obligation de messes, prières, processions et autres pratiques superstitieuses dont la République venderesse déclare l’acheteur pour toujours exempt et déchargé.

Cette vente est faite aux dites conditions moyennant la somme de six mille soixante-cinq francs calculés conformément à l’article 5 de la loi du 28 nivôse dernier, savoir: deux mille livres en numéraire, et quatre mille soixante-cinq livres, valeur fixe en mandats et assignats à trente capitaux pour un.

_Signé_:

SUBE (EUDORE ANACHARSIS) =TROTABAS=, commissaire, etc., etc.

IX

LE CHAMP DE SAINFOIN

«Clos dit des Ames _seu Purgatoire_!» se répétait avec terreur le pieux et infortuné M. Sube, tandis qu’au cercle les fondateurs du Musée, réunis en commission préparatoire, n’attendaient que lui pour inaugurer leurs travaux.

On avait ouvert la séance à midi.--«Sube est bien long avec ses antiquailles!» murmura le secrétaire lorsqu’il entendit sonner une heure. A deux heures moins dix, M. Tirse perdit patience et prenant son chapeau et sa canne, il se dirigea vers le Clos.

Arrivé devant la porte du pavillon, M. Tirse, vaguement inquiet, souleva le heurtoir représentant un dauphin de bronze qui se cognait la tête sur un gros clou. Le heurtoir retomba, le dauphin se cogna la tête, un bruit formidable roula un instant, puis mourut dans les profondeurs du corridor, mais personne ne répondit.

Bien que discret naturellement, M. Tirse prit sur lui de presser le loquet et de pousser la porte. Personne encore!

M. Tirse monte au premier étage: salon grand ouvert, livres bouleversés, meubles en désordre, et, sur le parquet, devant le fauteuil, à côté de la calotte de M. Sube, un vieux papier, l’acte fatal, tragiquement froissé et mouillé de larmes!

M. Tirse devina. Sans réfléchir aux sentiments religieux de son ami Sube, d’abord il crut à un suicide. L’air lui manquant à cette pensée, il se dirigea vers le balcon.

O surprise! O bonheur! Là-bas, tout au bout du Clos, dans le petit champ de sainfoin, M. Sube allait et venait.

M. Tirse s’appuya au mur et respira. Pourtant, la première joie passée:

--Que diantre! se dit-il, fait mon ami Sube à cette heure gesticulant ainsi au milieu d’un champ de sainfoin?

--«Hé! Sube! Sube! Monsieur Sube!!!» A cet appel, les lierres du Clos s’agitèrent, un moineau qui buvait à la fontaine s’envola, mais ni Sube ni M. Sube ne répondirent.

Alors, M. Tirse descendit au Clos où M. Sube se promenait toujours.