La gueuse parfumée: Récits provençaux
Part 11
Aucun paysan ne s’y trompe: Entrays (_inter aquas_) est forcément une pointe de terre entre deux cours d’eau. Un plan est une plaine surélevée dominant vallées et rivières. Tel le plan d’Entrays dont nous parlons, situé à cent mètres au-dessus des limons de Buëch et des graviers blancs de la Durance. On appelle _tor_ un plateau moindre accoté au _plan_ comme un palier d’escalier le serait à une terrasse, et quand il y a, sur le flanc de la vallée, plusieurs de ces gigantesques paliers, ils se distinguent par la dénomination de Tor-le-plus-haut, Tor-du-milieu, et Tor-le-plus-bas.
Entrays, au-dessous de son plan, n’a que deux tors.
Sans être de grands savants, nos paysans de Canteperdrix ont peut-être trouvé l’explication géologique de ce plan d’Entrays et des deux tors qu’il domine.
Est-ce pure ingéniosité ou souvenir de quelque tradition lointaine? Mais tous les paysans de Canteperdrix vous raconteront qu’autrefois un lac immense, barré par le roc de la Baume et celui de Champ-Brancon alors soudés, et dans lequel se perdaient les deux rivières, couvrait tout le pays, par-dessus Entrays, au nord de la ville. Puis un jour, sous le poids, le barrage avait cédé. Une brèche s’était ouverte, et les eaux se précipitant, l’immense déversoir s’abaissant, le niveau du lac s’était abaissé aussi, laissant à découvert une première plaine. Des siècles plus tard, nouvelle brèche: une seconde plaine apparaissait, le Tor-le-plus-haut, cette fois; puis le Tor-le-plus-bas; jusqu’à ce que, dans une dernière convulsion, la vallée tout entière eût pris sa forme actuelle.
Et le fait est qu’il serait difficile d’expliquer par une autre hypothèse la formation de ces trois plateaux échelonnés, leurs surfaces mathématiquement horizontales et parallèles, la coupe strictement perpendiculaire de leurs flancs taillés droit comme d’immenses murs, et la quantité de galets roulés, pareils à ceux de la Durance, que l’on y rencontre partout.
De temps immémorial, la vallée et le plus bas Tor appartenaient aux paysans de Canteperdrix: champ étroit pour leurs bras, et qui, à les nourrir, suffisait à peine. Aussi regardaient-ils d’un œil d’envie le Tor-le-plus-haut et le Plan.
Avant 89, Entrays, plan et tor, était fief, avec droit de colombier et de garenne, ainsi que le témoignent encore quelques trous à lapins entre quelques maigres touffes de lavande, et une construction ayant apparence de tour, plantée en avant du château, sur la pointe extrême du promontoire, tour que l’on prendrait pour un donjon féodal, vu son site escarpé et sa mine bourrue, sans la triple ceinture de briques jaunes vivement vernissées, qui l’enserrent à mi-hauteur et furent placées là évidemment pour garantir les pigeons seigneuriaux des escalades de la fouine.
Vendu comme bien national en 94, et acheté par un riche bourgeois, le Tor d’Entrays n’avait pas changé de destin en changeant de propriétaire. Le domaine, trop vaste, restait peu ou point cultivé. Il aurait fallu des mille et des mille écus pour le mettre en état. Parfois le grand-père de M. Blasy, parfois son père y avaient songé; mais, les premiers arbres coupés, les premiers tombereaux de cailloux enlevés, ils s’étaient bien vite arrêtés devant la dépense. Les paysans de Canteperdrix soupiraient, voyant tant de bonne terre perdue.
--Ah! si c’était nôtre! disaient-ils.
Mais quelle joie quand les maîtres d’Entrays, un peu gênés, se décidaient à vendre un coin de leur bien, quand les petites affiches blanches: ÉTUDE DE MAITRE BEINET, _Vente par licitation_, annonçaient la grande nouvelle. Alors, partout dans Canteperdrix, de la Coste à Bourg-Reynaud, au Riou, rue Chapusie, à la Pousterle, chacun par avance choisissait une parcelle selon son cœur, et ces soirs-là, dans les vieux quartiers, vous auriez pu voir bien des calens briller à travers les étroits carreaux passé l’heure; vous auriez pu entendre, quand tout le monde était censé endormi, les tiroirs s’ouvrir discrètement et les écus sonner sur la planche en noyer des familiales tables-fermées.
Ces mises en parcelles de gros domaines deviennent plus communes chaque jour. Les anciens tenanciers, avocats, médecins, notaires, après s’être longtemps entêtés à garder des terres qui les ruinent, ont fini par se fatiguer; et le moment n’est pas loin où tout Canteperdrix appartiendra aux paysans. Nos paysans savent cela et ne se gênent guère pour déclarer que la terre doit être à qui la travaille.
Sur la grand’place, l’été, à l’ombre des ormes; au soleil, l’hiver, le long des remparts; et, quand il pleut, dans le vestibule de la maison commune, les gens de Canteperdrix ont coutume de s’assembler, passé midi, tous les dimanches. Ils causent du temps, des récoltes. C’est là que s’adressent les propriétaires qui ont des travailleurs ruraux à louer. Grève inconsciente, mais d’autant plus terrible, et continuée depuis des siècles.
Sur un terroir en pente, rebelle à la charrue, où les bras font tout, le triomphe tôt ou tard devait rester aux bras. Il n’y a plus que les vieux et les très-vieux qui se souviennent du temps où le paysan se louait quinze sous par jour. C’était le paradis des propriétaires. On les saluait de loin et très-bas. Chaque matin, l’homme de confiance, _le canier_, debout devant la grande table, remplissant les fiasques de piquette aigrie, et, plongeant une fois pour chacun la cuiller de bois dans le pot plein de fromage fermenté:--Toi, Peyre, va-t’en à Toutes-Aures ensemencer les luzernes; toi, Jaume, à Pérésous, aux Aygatières...
Quinze sous par jour! Aussi, mes amis, quelle vie! Le soir, au retour des champs, quand toutes les cheminées fument, ce n’était pas une fumée bien grasse qui montait sur les bas quartiers de Canteperdrix.
Par bonheur, les paysans, de père en fils, avaient conservé chacun leur lopin de terre; et ce lopin de terre, si maigre qu’il fût, les affranchit.--«Ayant fait vivre nos vieux, lui dirent-ils, tu nous feras vivre!» Ils se renfermèrent en lui, et se mirent à l’aimer d’un grand amour.
Tout en travaillant chez les autres, c’est à sa terre que le paysan songeait. La journée finie, s’il était dans le quartier, ses bras se retrouvaient pour lui donner, à cette chère terre, quelques coups de pioche. On vit des enragés qui travaillaient ainsi, de nuit, à la lune. Le dimanche, jusqu’à midi, pas un n’y manquait. Au bout de l’année, tout le monde avait vécu; du foin dans le grenier, du vin à la cave, autour de la chambre des sacs de blé en procession, et les pièces de quinze sous des propriétaires restaient intactes. Les propriétaires pouvaient venir maintenant:--C’est vingt sous qu’il nous faut, sans quoi nous travaillons pour nous autres. Puis vingt-cinq sous, puis trente sous, puis quarante avec une bouteille de bon vin en plus.
Voilà comment les paysans s’enrichirent, comment les propriétaires se ruinèrent, et pourquoi les paysans s’achètent du bien avec l’argent des propriétaires.
VI
LES PETITS PAPIERS DE L’ABBÉ MISTRE
A six heures du matin, au petit jour, Cadet et le père Antiq étaient depuis longtemps partis, mais notre peintre dormait encore. L’infortuné Balandran cognant à la porte, l’éveilla.
--Excusez, monsieur Estève, c’était pour dire à votre oncle que mademoiselle Blasy se marie...
--Parbleu! fit l’artiste, je le sais bien.
--... Avec M. Anténor.
--Anténor! Qui ça Anténor?
--Anténor, vous savez, le neveu de l’abbé Mistre.
Et Balandran, tandis qu’Estève s’habillait, raconta comme quoi M. l’abbé, traversant la ville sur sa mule, avait partout annoncé la chose. C’était résolu, conclu, fait! Tellement que l’abbé se trouvant, à cause de ce mariage, forcé de réaliser ses fonds, le traquait, lui Balandran, et avait juré, le matin même, d’être inexorable. Mais Balandran comptait sur le père Antiq, son vieil ami, lequel, d’ailleurs, le Tor d’Entrays ne se vendant pas, n’avait plus de raisons pour refuser...
Hélas! Balandran en était encore à la moitié de son histoire, que déjà Estève avait dégringolé l’escalier, et filait à grands pas dans la rue, heurtant les groupes matinaux des paysans, et prêtant à rire aux commères, qui, sur le pas des portes, du haut des perrons, quelques-unes d’une fenêtre à l’autre, s’entretenaient de l’événement.
Estève ne voyait ni paysans ni commères, et, sorti de la ville, le portail Saint-Jaume dépassé, il ne remarqua pas davantage, quoique peintre, combien le paysage à l’aurore était beau. Le soleil pointait au-dessus des roches, et colorait d’un reflet rose les buis humides, les hièbles frissonnants, et les étendues de lavande. L’air sentait bon. Les deux rivières, comme réveillées, précipitaient leurs flots plus joyeusement. Là-haut, sur le toit du colombier d’Entrays, unique et clair, un rayon brillait.
Bien des fois, sur ses toiles, Estève avait essayé d’exprimer ces choses inexprimables. Bien des fois, n’ayant que des couleurs pour rendre la nature, et ne pouvant traduire ni ses parfums ni ses voix, il lui était arrivé, en face de pareils spectacles, de se décourager, de maudire son art. Il n’y songea point, certes, ce matin. Ce matin-là, sur la nature planait une longue et mystérieuse silhouette: la silhouette d’Anténor; et le frisson des bois, le bruit des rivières, cris d’oiseaux réveillés et battement lointain des moulins et des meules, tout, le long du chemin, semblait prendre une joie malicieuse à répéter sans cesse:--Anténor! Anténor!
Balandran n’avait pas menti; M. Anténor devait réellement épouser mademoiselle Jeanne.
La veille, tandis qu’on festoyait dans la maisonnette du père Antiq, l’abbé Mistre, s’étant invité, dînait à la table de M. Blasy. Repas maussade s’il en fut! Mademoiselle Jeanne, qui, pour sa grande demande en mariage, avait compté sur le tête-à-tête du dessert, s’impatientait et boudait. M. Blasy semblait à la gêne. L’abbé Mistre, préoccupé, demeurait rêveur entre deux plats, oubliant parfois de se verser à boire. Le café servi, mademoiselle Jeanne prétexta d’une migraine légère et se retira.
Alors l’abbé Mistre avait sorti des profondeurs de sa soutane les inévitables papiers d’affaires, puis les déposant sur la table, s’était mis, onctueux et discret, à dérouler des plans, à étaler des chiffres.
Depuis longtemps la situation était grave; mais cette fois, il n’y avait pas à dire, M. Blasy se trouvait ruiné, irrémédiablement ruiné. Deux ans auparavant, tout aurait pu s’arranger encore, à la condition que M. Blasy suivît les conseils désintéressés de l’abbé Mistre: diminuer ses dépenses, se retirer à la ville, installer à sa place un brave fermier avec sa famille de travailleurs; associer le travail des autres à son capital, se fier à leur probité pour l’égal partage des récoltes, courber en un mot sa tête de propriétaire foncier sous les fourches caudines du métayage, telle eût été la solution logique, pratique. M. Blasy n’avait pas voulu écouter. Maintenant il était trop tard.
Ce bon monsieur Blasy croyait sincèrement s’être rendu fort utile à son pays, pour quelques conseils d’agronomie transcendante jetés aux paysans railleurs, par-dessus la haie, en passant. Il regardait comme un point d’honneur, un devoir même, de tenir jusqu’au bout son rôle de gentilhomme agriculteur et chasseur. Quoi! ne plus courir le pays la carnassière au dos et le Lefaucheux sur l’épaule! ne plus faire feu de ses souliers ferrés dans les cailloux roulants des pentes? ne plus présider de comices! ne plus acclimater des poules étranges, ne plus exposer des coqs hérissés et bizarres! ne plus décacheter, au cercle, d’un doigt brusque et d’un geste imposant, le _Journal des chasseurs_ ou bien la _Revue agricole de la zone de l’olivier_!
C’est à ce jeu que le bon M. Blasy, sans trop s’en douter, avait vu s’écouler sa fortune. Quelques besoins d’argent immédiatement satisfaits, grâce à l’obligeante intervention de l’abbé Mistre; de petits emprunts, puis de gros, les terres peu à peu hypothéquées, tout cela mené sans bruit, avec une discrétion ecclésiastique et notariale; et maintenant c’était la vente, Entrays dépecé bribe à bribe par la fourmilière des paysans.
Il le fallait! L’abbé Mistre n’était point riche. Ne devait-il pas compte du peu qu’il possédait aux pauvres et à son neveu? D’ailleurs, pour rendre ces petits services, plus d’une fois il avait emprunté lui-même. Les créanciers ne voulaient plus attendre...
Et l’abbé Mistre tripotait ses petits papiers, suivant les additions du doigt, calant avec le carafon de cognac et les demi-tasses, les coins de son plan toujours prêt à se recroqueviller; tandis que, perdu dans d’amères réflexions, le pauvre M. Blasy regardait machinalement, sur le mur de la salle à manger, entre une perdrix blanche et un lièvre noir,--coups de fusil rares!--le grand-duc empaillé qui ouvrait dans l’ombre ses yeux d’or.
VII
MADEMOISELLE JEANNE ACCEPTERA
Les gens qui habitent dans le voisinage d’une fontaine, accoutumés au bruit de l’eau, s’éveillent si, la nuit, elle cesse de couler. Tel M. Blasy sortit de sa rêverie, en s’apercevant que depuis quelques minutes l’abbé Mistre ne parlait plus.
L’abbé Mistre songeait, une main sur les yeux. Puis brusquement il releva la tête:
--«On pouvait s’arranger encore. N’était-il pas là, lui l’abbé Mistre? N’aimait-il pas Entrays comme son propre bien et les Blasy comme lui-même? Ce qu’il voulait, c’était sauvegarder les intérêts d’Anténor. Mais Anténor allait sur ses vingt-sept ans, et mademoiselle Jeanne était accomplie. Pourquoi ne pas s’entendre par un mariage que la Providence indiquait? Le mariage sauvait tout et permettait de tout régler en famille. L’abbé ferait abandon des sommes personnellement prêtées; il désintéresserait les autres créanciers, vendrait au besoin sa petite ferme, et se retirerait à Entrays, auprès de cet excellent M. Blasy, entre Anténor et Jeanne.»
Pour conclusion: mariage ou vente! Le père Antiq avait deviné juste; l’abbé, en cette affaire, jouait double jeu.
La mise en parcelles d’un domaine comme Entrays constituait, dans tous les cas, une spéculation fort productive; et, quoique peu révolutionnaire de sa nature, l’abbé Mistre, homme de fait avant tout, n’avait jamais hésité à compléter l’œuvre de la révolution en détaillant très-cher aux paysans les biens nationaux détenus par la bourgeoisie.
D’autre part, sa position à Canteperdrix était, en somme, équivoque. Curé sans paroisse, au plus mal avec son évêque, et n’ayant gardé du prêtre que la soutane, il vivait seul à la campagne avec son petit-neveu et sa nièce, madame Ambroise, une forte brune, jadis belle. J’oubliais monsieur Ambroise, mari de la nièce, et père putatif du jeune Anténor. Mais c’était une sorte de paysan vêtu en bourgeois, ivrogne et résigné qui buvait et ne se montrait guère.
Toutes ces choses faisaient sourire; et les dames de la ville qui allaient volontiers, une fois par hasard, comme en passant, _boire le lait_ chez les Mistre, ne les eussent pas, certes, reçus. L’abbé, soit! par respect pour sa soutane, mais point la nièce.
En s’alliant avec la famille Blasy, si respectée, l’abbé Mistre frappait un coup décisif. Il entrait, lui et les siens, dans la haute société (les villages ont leur haute société), par la grande porte. Soutenu désormais, il poussait Anténor dans la carrière des honneurs: maire, conseiller général, que sais-je encore? Lui-même devenait une puissance et, par avance, il se figurait le jour, jour de délicieuse vengeance ecclésiastique! où son évêque, qui depuis dix ans tenait rigueur, serait obligé de compter avec l’abbé Mistre.
A mesure que l’abbé Mistre parlait, il semblait à M. Blasy qu’on lui enlevât un grand poids de sur la poitrine. Plus d’affiches blanches, plus de ventes, plus de regards railleurs, plus d’hypocrites condoléances. Toutes ses craintes se dissipaient. Il voyait le mariage se faire, Entrays restauré, Jeanne heureuse... Jeanne! Dire que par sa faute à lui, un instant Jeanne s’était trouvée ruinée, réduite au triste état des filles pauvres de province.
--Monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, que du moins Jeanne ne se doute de rien!
Et, se versant du cognac coup sur coup, il pleurait et s’injuriait:--Ah! grand enfant! Ah! vieil imbécile!
Puis une idée lui vint: idée affreuse, qui le fit pâlir.
--Mais si ma fille... si Jeanne... ne voulait pas?...
--Mademoiselle Jeanne voudra!
--C’est que, voyez-vous, je connais Jeanne, fit le bonhomme subitement dégrisé et redevenu digne. Sachant nos affaires elle se sacrifierait, se marierait contre son gré, pour me sauver de la honte. Impossible!... Ecoutez, monsieur l’abbé, Jeanne ignore tout, se croit riche; si elle accepte, bien! Il n’y aura pas dans Canteperdrix père plus heureux que moi. Sinon, vous pouvez vendre. Jeanne restera pauvre, pauvre par ma faute, mais libre... Et que l’âme de sa mère me pardonne!
--Mademoiselle Jeanne acceptera, mon cher monsieur Blasy, dit l’abbé avec un regard fin.
Depuis un moment, il entendait comme un bruit furtif vers la porte; il savait que Jeanne écoutait.
VIII
ESTÈVE SE CONSOLE
«..... C’est la vérité, mon cher ami. Je voulais, quand j’ouvris la porte, brusquer l’abbé, tout dire à mon père. Mais si vous l’aviez vu? Il était comme un enfant devant moi, pâle et tremblant quoiqu’il essayât de sourire. Alors, je n’eus plus qu’envie de pleurer. Il me demandait si j’acceptais M. Anténor pour mari, si je n’aimais personne. Je lui répondis que je n’aimais personne et que j’épouserais M. Anténor. Ne m’en veuillez pas de vous avoir évité, le lendemain, quand vous êtes venu au château; mais mon père était là, dans la petite allée de groseilliers, et je craignais de ne pas être maîtresse de mes larmes. D’ailleurs, à présent, que nous dire? Oubliez-moi, Estève; depuis deux jours j’essaie de vous oublier.
»JEANNE.»
--Eh bien! qu’y a-t-il? interrompit le père Antiq, à qui, le soir, furtivement, tandis qu’il passait devant Entrays, mademoiselle Jeanne avait remis cette lettre.
--Il y a que c’est fini! dit Estève.
Le père Antiq ne comprenait rien à tant de résignation. Doublement furieux du contre-temps: pour son neveu d’abord, mais surtout pour lui-même à cause de la belle occasion de s’arrondir qui lui échappait, il sortit de sa réserve habituelle. On le vit causer dans les rues, sous les couverts, à la grand’place, un peu plus qu’il n’aurait fallu. Les autres paysans le raillèrent, l’accusant d’avoir voulu acheter Entrays et son Tor à lui tout seul; pas trop fort cependant! car chacun, s’il avait sondé sa conscience, eût pu y retrouver les mêmes secrètes ambitions. Les paysans, jusqu’à ce jour-là, s’étaient montrés, à l’endroit du château d’Entrays, sobres de confidences mutuelles. Nul ne voulait avertir l’autre, par crainte de susciter un concurrent. Mais l’affaire une fois réglée et tout espoir de mise en parcelles anéanti, à la Coste, à Bourg-Reynaud, on ne se gêna plus. On se murmura dans l’oreille que le mariage de mademoiselle Jeanne et de M. Anténor n’était pour M. Blasy, ce songe-fêtes, ce mangeur, qu’un moyen de sauver sa fortune. On alla jusqu’à dire qu’il vendait sa fille. Les gens des bas quartiers, attentifs depuis si longtemps à suivre la mort lente de ce grand arbre bourgeois que rongeaient, par-dessous l’écorce, des insectes invisibles, avaient deviné bien des choses que la haute ville, la ville artisane et rentière ne soupçonnait pas.
Estève, lui, fatigué de ces commérages, mit un beau matin sac au dos et s’enfuit du côté de la vallée de Meouge peindre des rochers et des eaux, tranquillement. De nature un peu arabe et rationnellement fataliste, la pratique de la vie l’avait préparé à supporter sans trop de peine les plus vives désillusions. A Aix, comme tant d’autres étudiants, trop pauvre et trop pressé de travail pour se faire une maîtresse, il s’était jeté dans la débauche. Dès trente ans, il se croyait blasé; il n’en conservait pas moins un cœur tout neuf, une imagination naïve, et mademoiselle Jeanne était vraiment son premier amour.
Le coup fut rude pour lui, mais la guérison d’autant plus prompte.
--«C’est avoir peu de chance, pour une fois que j’essaye. Baste! se dit-il, on n’en meurt pas!»
Maintenant il parcourait, sans trop songer à son malheur, Meouge et ses chemins en corniche tracés à vingt mètres au-dessus du torrent, dans le vif des parois calcaires. Il regardait, d’un œil à moitié consolé, ces grands blocs roulés, ces cascades, l’eau claire sur la roche aride, et, de loin en loin, coupant la vallée à angle droit, une gorge, une double pente verte comblée de noyers et de frênes, et tapissée de prairies si fort en pente, qu’elles avaient l’air de glisser.
Aussi, tandis que, rue du Riou, les paysans s’entretenaient du prochain mariage, que les bourgeois de la ville haute s’agitaient et que les artisans raillaient; tandis que l’abbé Mistre, heureux du prétexte, traquait à mort l’infortuné Balandran; tandis que le père Antiq, mécontent, accablait Cadet de bourrades; tandis que M. Blasy promenait, d’Entrays au cercle, son ami Ambroise, vêtu de neuf, mais toujours gris; tandis que madame Ambroise, enfin acceptée, remplissait Canteperdrix de son bruit et persécutait les couturières; tandis que mademoiselle Jeanne dissimulait ses tristesses, et que le bel Anténor, faisant sa cour en règle, lui offrait régulièrement chaque soir d’énormes bouquets, régulièrement flétris chaque matin; pendant ce temps, on aurait pu voir notre héros s’asseoir, la journée finie, dans quelque auberge villageoise, aux bancs de bois, aux tables luisantes, ou dans quelque moulin des montagnes, ébranlé par la rude secousse de la chute d’eau, et là, philosophiquement, arroser d’un verre de vin du pays une cuisse de chevreau rôtie, une truite pêchée à la main, ou bien un de ces fromages si fins, gardés tout l’hiver dans la neige, et qu’enveloppe une triple couche de lavande en épis et de feuilles de noyer.
Estève songeait parfois à Entrays, à M. Blasy, si bête et si bon, à mademoiselle Jeanne si charmante! mais c’était sans ennui, avec la sensation de vague et agréable tristesse qui vous reste d’un doux rêve évanoui.
IX
LES ENFANTS SONT FIERS, MAIS LES VIEUX PEUVENT S’ENTENDRE
Le père Antiq, lui, prenait moins bien la rupture.
Sous prétexte de s’intéresser aux affaires de Balandran, il avait causé, beaucoup causé, depuis ces quelques jours, avec l’huissier ordinaire de l’abbé Mistre, et questionnant en-dessous, sans en avoir l’air, plein de prudence et de rouerie, il avait fini par s’assurer de deux choses. D’abord, que l’abbé Mistre réellement avait en main de quoi provoquer la saisie d’Entrays, que les pièces étaient prêtes, le commandement même libellé. Mais il avait compris aussi que M. Blasy n’était ruiné qu’à moitié et que, bien conseillé, après la vente, étant donné sa maison de la ville et ce qu’on sauverait des griffes des hommes de loi, il pourrait se relever encore. Cela redoubla ses regrets, sa colère. La vue du Tor, disait-il, lui faisait saigner les yeux; M. Blasy l’exaspérait.
De son côté, M. Blasy n’était pas sans avoir des inquiétudes. Quoiqu’il essayât de se faire illusion, il lui fallait bien s’apercevoir qu’à mesure que le mariage approchait, Jeanne devenait plus triste. Parfois il interrogeait Jeanne. Jeanne souriait, se disait heureuse, mais au fond ne répondait pas.
Un jour, les deux vieux, le père Antiq et M. Blasy, se rencontrèrent. Peut-être se cherchaient-ils, car, le matin même, Estève, revenu de Meouge, avait été surpris par le père Antiq, faisant ses malles, roulant ses tableaux, prêt à partir pour un long voyage; et le même matin, M. Blasy, réveillé avant l’heure, avait vu dans le jardin, de sa fenêtre, mademoiselle Jeanne qui pleurait. C’est à la Garenade que la rencontre eut lieu.