La gueuse parfumée: Récits provençaux
Part 10
On me croyait guéri, ils appellent cela être guéri! mais toutes les fois que j’étais seul, quand personne ne me voyait, j’allais m’asseoir sous mon figuier et je passais ainsi, pleurant et rêvant, de longues heures.
Un soir, j’étais là au soleil couchant; on venait d’arroser le pré, et la source tombant de haut dans le réservoir sonore et vide à moitié, mêlait son bruit plus mélancolique aux mille bruits qui montent des champs; l’image réfléchie du figuier se peignait magnifiquement au fond de l’eau, sur un fond d’or nacré, comme un laque chinois, et quand je relevais les yeux, je voyais devant moi, tout au bord de l’horizon, les Alpes italiennes, qui, revêtues par le soir et le soleil de flottantes vapeurs violettes, s’alignaient dans la zone empourprée du ciel, claires, presque transparentes, et comparables à un chapelet d’améthystes enchâssées dans un bracelet d’or.
Ce spectacle me remua, et songeant à toutes mes déconvenues:
--Hélas! Jean-des-Figues, me disais-je, que de peines tu pris pour être malheureux, quand il était si simple d’attendre que par un soir pareil, sous ce ciel éclatant plus beau que tous les palais, la Richesse et la Poésie, et l’Amour dans la personne de Roset, vinssent te trouver à ton champ de la Cigalière. Mais où l’amour est-il pour moi maintenant?
A ce moment, tout au bas du champ, derrière la haie sauvage de fenouil, de fusains et de roseaux qui le sépare de la route, un grand tapage me tira de ma rêverie.
--_Arri!_... _Arri!_... Balthazar!... criait gaiement une voix de femme, et les coups de bâton tombaient dru comme grêle sur le cuir d’un vieil âne gris. L’âne secouait ses longues oreilles sous l’ondée, mais n’en avançait pas d’un pouce.
--Balthazar, _Arri_!
O surprise! je crus reconnaître la voix. C’était Roset ou son fantôme que je voyais, dans l’or du couchant, rosser Balthazar d’une main légère. Roset ne fit qu’un saut du dos de son âne à mon cou.
--Quoi, Roset, vous n’êtes point morte?... Je n’osais plus la tutoyer.
--Quoi! tu n’es pas marié, Jean-des-Figues?
--Et vous connaissiez donc, Roset, le chemin de la Cigalière?
--Non, Jean-des-Figues, j’allais te chercher à Canteperdrix; mais pris de je ne sais quel caprice, Balthazar a quitté la grand’route, courant à travers champs, et m’a amenée de force jusqu’ici où il s’est mis à ruer au soleil, comme tu vois, sans plus bouger de place.
--O Providence! m’écriai-je.
Roset me supplia d’abréger mes exclamations. Le cher fantôme avait grand’faim, chose positivement excusable, car j’appris que depuis trois jours, à peine rétablie, elle courait le pays sur un âne volé, fuyant son mari bohémien.
Nous avions du pain, l’eau de la source et des figues mûres à point.
Roset trouva tout excellent. Je lui dis alors mes folies, l’idée que je m’étais faite de sa mort, et la joie que j’avais de la voir d’un si bel appétit manger des figues sur sa propre tombe.
Cette idée l’égaya beaucoup:
--Mais ton substitut est aussi fou que toi!... Croit-il donc qu’il n’y ait plus de gendarmes?... Enterrée là!... C’était bon peut-être du temps du roi René...
Puis, regardant autour d’elle avec attention et prise subitement d’un fou rire:
--C’est bien ici, ma foi!... Ah! Jean-des-Figues, quelle aventure!... Je comprends maintenant que Balthazar m’ait amené tout droit... il venait en pèlerinage... Oui, c’est ici, je me reconnais, c’est bien ici que nous l’enterrâmes.
--Et qui, qui enterrâtes-vous? m’écriai-je, sentant toute ma folie me reprendre.
--Qui?... attends un peu, laisse-moi le temps de rire... Eh! parbleu, l’ami, l’inséparable de Balthazar, ils se ressemblaient comme deux vieux pauvres! un petit âne gris pas plus haut que ça...
--Blanquet?
--Précisément. Tiens, tu sais son nom? Figure-toi, Jean-des-Figues, que lorsque nous nous en allions par les chemins de traverse, le lendemain de ta visite à la caravane, Blanquet arrivé ici devant, ne voulut plus avancer. Janan s’étant mis dans une affreuse colère, l’éventra d’un coup de pied, et nous l’enterrâmes sur place pour obéir aux règlements de police.
--Brave!... brave Blanquet! fis-je en essuyant une larme, tandis que Balthazar me regardait d’un air ému; brave Blanquet, enterré là!
Mais Roset se reprenant à rire:
--Préférerais-tu que ce fût moi?
--Oh! non, Roset, car maintenant je sais que je t’aime.
--Enfin! s’écria-t-elle en mordant à même une figue. Il est bien heureux pourtant que je sois morte, sans cela, Jean-des-Figues, tu ne t’en serais jamais aperçu.
Roset avait raison: alors seulement, pour la première fois de ma vie, je compris combien je l’aimais. Et mon bonheur en vain poursuivi jusque-là, eût été le plus complet du monde, si au milieu de notre ivresse je n’avais entrevu, symbole touchant de l’instabilité de toute affection terrestre! ce bon Balthazar qui, la première émotion passée, s’était mis, sans remords, à brouter un chardon superbe poussé sur la tombe de son ami.
LE TOR D’ENTRAŸS
A FERDINAND FARRE
I
BON COURAGE, BALANDRAN!
Le soleil tombait et les rainettes avaient commencé leur chanson du soir, lorsque l’abbé Mistre et Pierre Balandran se rencontrèrent dans le chemin étroit et naturellement ferré de cailloux qui va de Canteperdrix au château d’Entrays. L’abbé Mistre était abbé, et, par occasion, marchand de biens. Balandran, cordonnier comme son père, s’était, par goût des champs, jeté dans les exploitations agricoles. L’abbé Mistre était maigre et long, Pierre Balandran gras et court. L’abbé montait au château d’Entrays, Balandran descendait à la ville. L’abbé, tout guilleret, tenait sous le bras son bréviaire, plus un rouleau de plans et d’actes qui ne le quittait jamais. Balandran, suant et rendu, pauvre Balandran! portait en travers du cou une pioche, et sur le dos un sac de pois secs. Balandran blêmit en voyant l’abbé Mistre, l’abbé Mistre eut un bon sourire:
--Bien le bonjour, monsieur l’abbé.
--Bonjour, Balandran, bonjour! Mais, sartibois! te voilà chargé; c’est ta récolte que tu portes?
--Des pois, monsieur l’abbé, tout ce que j’ai eu! répondit Balandran d’un air piteux en faisant sonner ses quinze poignées de pois secs au fond du bissac de toile grise.
Mais l’abbé Mistre ne voulut pas voir la mine affligée du pauvre homme.
--La culture, c’est le diable, monsieur l’abbé; jamais on ne saura ce que j’ai enterré d’argent dans ce malheureux coin du plan d’Entrays!
--Ça te profitera, Balandran.
--Dieu vous entende, monsieur l’abbé!... Quand vous m’avez vendu la parcelle, je croyais cependant avoir bien établi mon compte: tant pour le premier payement, quelques écus pour défricher et mettre en état, les petits bénéfices de ma boutique, ce que j’épargnerais en café, en goûters d’auberge... et, tout calculé, je me voyais déjà le maître d’un joli bastidon, avec un bout de treille et un petit champ autour, où je pourrais aller, mon carnier me battant le dos, et un col de bouteille dépassant, _crapauder_ un peu le dimanche.
--Païen de Balandran!
--Merci, monsieur l’abbé... Seulement, s’il faut tout vous dire, j’avais eu le tort de compter sur la récolte... La récolte n’arrive guère... Nous ne savons pas, nous autres artisans, faire suer la terre comme ceux de la Coste et des bas quartiers... Et, puisque voici l’échéance du quinze... si vous vouliez...
--Déjà six heures! s’écria l’abbé en regardant à sa montre que décorait une belle clef en variolithe; déjà six heures, adieu, Balandran!
--Monsieur l’abbé!...
--Adieu, Balandran, et bon courage!
Et monsieur l’abbé, d’un pas alerte, malgré les cailloux ronds et la montée, repartit vers le château d’Entrays dont on apercevait le colombier. Balandran, lui, tourna du côté de Canteperdrix, furieux, harassé quoiqu’il ne portât pas grand’chose, et grommelant entre ses dents:--Bon courage! c’est facile à dire; le tonnerre l’enlève avec son bon courage!
II
BALANDRAN RENCONTRE UN VIEUX QUI LAVE SES GUÊTRES
Sur le chemin qui coupe en biais la tranche quasi perpendiculaire du plateau d’Entrays, à mi-hauteur, dans un fouillis de buis et de chêneaux, une grande source sort des roches. Un âne buvait à cette source, et un vieux paysan sec et tanné, que le temps avait fait couleur de terre, y lavait ses guêtres soigneusement.
--C’était donc vous, père Antiq?
--Ah! te voilà, Balandran, gros propriétaire! fit le vieux avec l’accent railleur, mais railleur sans malice, qui est la façon de parler ordinaire aux vrais paysans provençaux. Et que te disait le curé? Sans doute M. Blasy est prêt à vendre, et tu retenais le château.
--Père Antiq, père Antiq, ne vous moquez pas du pauvre monde!
--De toi, Balandran? J’aurais tort, tu es un brave homme, reprit le père Antiq en tordant ses guêtres, puis les étendant sur le bât de l’âne pour qu’elles séchassent en chemin; seulement, vois-tu, j’ai une idée... _arri_! bourriquet, _arri_! qu’il se fait tard... j’ai une idée: C’est qu’à vous autres artisans, la terre ne vaut rien, et qu’avant peu ton bastidon finira par te manger ta boutique.
--Le fait est, père Antiq, que dans ce maudit carré de terre j’ai enterré déjà force beaux écus.
--Ce n’est que demi-mal, si la terre te reste.
--Si elle me reste, père Antiq?
--Balandran! je vais te dire: Eh bien, sais-tu pour qui tu travailles? Tu travailles pour l’abbé Mistre. Tu n’es pas le seul, console-toi. Mais cela nous fait rire, nous autres paysans, quand il se promène là-haut, canne à la main, dans les parcelles. Je le regardais, hier; il ne s’est arrêté, le saint homme! ni à mon champ, ni à celui de Mayenc, ni à celui de Figuière. C’est à nous, ça! bien payé; l’abbé Mistre n’a rien à y voir. Toi, Balandran, ton affaire est autre. Tu dois, Balandran, tu dois! Le champ que tu travailles n’est pas tien. Fonds tes écus, saigne-toi et peine. Coupe les buis, abats les chênes, attaque les rochers avec la poudre, défonce le sol à six empans. Fais des fourneaux, brûle le gramen qui, la peste! toujours repousse; hardi! arrache les grosses pierres, construis-en des murs, retourne-toi les ongles; passe la terre et la repasse, rends-la fine comme sable, et que pas un caillou ne reste dans cet _Ermas_ qui d’abord n’était qu’un caillou. Monsieur Mistre est là qui te surveille:--Courage! Balandran, courage! Encore six mois, encore un an; puis, une fois la terre peignée, la vigne plantée, je viendrai, moi l’abbé, te faire souvenir que tu dois encore. Le notaire qui t’a prêté l’argent,--car tu emprunteras, Balandran,--le notaire (un ami de l’abbé) te réclamera d’un coup toutes les créances: capital, intérêts, papier timbré, le diable et son train! Comment payer? Ruiné, perdu, tu ne le pourras. Trop heureux alors si l’abbé, qui est charitable, consent à des arrangements, fait l’appoint de ce que tu dois, et veut bien reprendre, à prix de vente, sa cigalière dont tu auras fait un jardin.
Balandran marchait tête basse, comprenant, hélas! toute la justesse des calculs sarcastiques du vieux paysan. Pourtant, arrivé au pied du rocher, devant la porte gothique de la ville, au moment de quitter le père Antiq, une espérance subite lui vint. La nuit tombante l’encourageait:
--Père Antiq, fit-il d’une voix étranglée par l’angoisse, vous avez raison, je suis un homme perdu, l’abbé ne m’épargnera point... Et tenez, dans trois jours, c’est 300 francs qu’il faut que je paye... Vous me connaissez, conseillez-moi, je trouverais des garanties...
Le père Antiq, le devinant, lui dit qu’en toute autre circonstance il aurait pu, quoique peu riche, faire cela pour le fils d’un ami: mais les amandes n’avaient pas donné, le blé se vendait pour rien; d’ailleurs, Cadet grandissant, il devenait prudent, nécessaire, de se réserver quelques écus pour le jour--et ce jour ne pouvait tarder--où le château d’Entrays mis en vente, il faudrait acquérir à l’intention de ce Cadet, gaillard comme père et mère, et qui ne savait que faire de ses bras, n’importe quoi, un coin de terre.
Cela dit, le père Antiq fit tourner l’âne et s’engagea sous la voûte noire qui conduit dans les bas quartiers.
III
LA MAISON DU RIOU EST EN JOIE
Laissons l’infortuné Balandran rêver de protêts et de saisies sur son oreiller qu’une salutaire terreur rembourre de papiers timbrés, et suivons le père Antiq s’en allant, joyeux et le dos cassé, à travers les passages sombres, les couverts et les ruelles en escalier qui constituent le _quartier bas_, le quartier agricole de la ville.
C’est l’heure tranquille où, tout travail fini, et quelques instants de jour clair restant encore, une fois l’âne et la chèvre rentrés, le bissac vidé, la pioche pendue, les paysans, assis au grand air devant la porte, sur les marches du petit perron, attendent la soupe que leur femme prépare et se taillent le pain avec lenteur.
--_A diousias_! père Antiq... Vous rentrez bien de vespres, père Antiq?
Et le père Antiq, tout en poussant son âne, répondait: Bonsoir, un tel.... bonsoir, une telle.... mais sa pensée n’en trottait pas moins.
Le père Antiq, tandis qu’il lavait ses guêtres, avait vu l’abbé Mistre monter le raidillon. Il ne lui avait rien dit, n’aimant pas les prêtres. Pourtant il avait remarqué son air particulièrement empressé, le grand rouleau de papier qu’il portait sous le bras; et, malgré lui, il ne pouvait s’empêcher de réfléchir à ces choses.
--Monsieur Blasy, le propriétaire du château d’Entrays, serait-il ruiné? Et l’abbé Mistre, comme il a fait pour tant d’autres, va-t-il l’exécuter, et mettre le Tor le plus haut en parcelles?... A cette idée, le vieux paysan salivait, et songeant à ses deux sacs d’écus en réserve, aux beaux terrains qu’on morcellerait, il choisissait d’avance et ne se sentait pas d’aise.
Puis, réfléchissant, il se disait que cela était impossible. M. Blasy évidemment se trouvait dans de mauvais draps. La mise en vente de quelques terres, son intimité avec l’abbé Mistre, tout l’indiquait. De plus, maints regards échangés entre le prêtre marchand de biens et maître Chabre, le notaire, n’avaient pas échappé à cet œil aiguisé de paysan. Mais, d’autre part, le père Antiq savait bien, il le savait! que l’abbé Mistre jouait double jeu dans cette affaire; il savait (ayant surpris un mot de cela, certain soir qu’il taillait des arbres) que ce n’était pas précisément la ruine du brave Blasy qu’on cherchait. Il y avait autre chose dans le plan de l’abbé, une sacrée idée de mariage, soupçonnée du seul père Antiq, qui pouvait au dernier moment arranger tout, empêcher la vente. Le père Antiq, d’ailleurs, n’en avait jamais rien dit à personne, si ce n’est à Cadet, son fils, la nuit de Noël, après avoir bu un doigt de vin cuit.
Aussi avait-il en fin de compte l’air de méchante humeur, le père Antiq, lorsque arrivé rue du Riou, il tira le loquet de sa porte, flanquée, comme contrefort, de deux très-gros tas de fumier.
--Ho! Cadet! Cadet! cria-t-il en posant dans un coin son bissac et sa pioche. Mais Cadet ne répondit pas.
Ce Cadet-là était un gaillard de quatorze ans, fort comme à seize, et qui, depuis la mort de sa mère, gouvernait tout dans le ménage.
--Cadet trempe la soupe, il ne m’aura pas entendu, pensa le père Antiq en attachant l’âne à la crèche.
Mais soudain l’âne se mit à braire, étonné. L’âne broyait le foin à pleine mâchoire dans cette maigre crèche dont il avait si souvent, après des repas moins splendides, rongé le bois pour son dessert.
--Encore un tour de Cadet, Cadet devient fou! murmura le père Antiq; et soigneusement il enleva la pitance de sous le bec du pauvre âne décontenancé.
Un _bée_ joyeux se fit entendre. Le père Antiq leva la tête et vit sur un amas de fagots la chèvre perchée, broutant à même les feuilles sèches, et prête à dévorer en moins d’une heure sa provision de tout l’hiver.
Le père Antiq jura et rattacha la chèvre à distance.
Mais quoi! dans la loge à cochon, loge sans toit, bâtie sous l’escalier, des bruits singuliers s’entendaient. Se haussant par-dessus le mur bas, le père Antiq vit son goret qui, plongé dans l’auge, travaillait du groin, et reniflait, et triturait goulûment les plus belles pommes de terre de la récolte.
Cette fois le père Antiq n’y tint plus; il se précipita par l’escalier tournant et noir qui s’ouvre en un coin de l’étable:
--Ah! Cadet..... Ah! tron dé Diou! criait-il.
Dans la chambre, il vit table mise, nappe blanche et service de vieux Moustier. Un feu clair brillait, et Cadet, assis sur un escabeau, d’une main tournait la broche, tandis que de l’autre il arrosait un poulet en train de roussir.
--Asseyez-vous, père, le dîner va être cuit! dit Cadet.
Mais, voyant une grande colère briller dans les yeux du vieillard, philosophiquement il ajouta:
--Père, ne vous fâchez point, c’est Estève qui paye la fête!
IV
LE ROMAN D’ESTÈVE
Estève, neveu du vieil Antiq et, dès l’enfance, orphelin de père et de mère, était peintre, quoique né de paysans. Sa vocation se déclara dès le collége: chez nous, les gens des bas quartiers, pour peu qu’ils soient aisés, envoient volontiers leurs enfants apprendre un an ou deux, sans but déterminé, quelques bribes de latin combinées avec quelques notions d’arpentage.
Sorti du collége, un dessin d’Estève, représentant je ne sais quel pauvre diable mendiant et fou, du nom de l’_Amitié_, avait mis tout Canteperdrix en rumeur. Le capitaine du génie, charmé, voulut employer le jeune artiste dans ses bureaux de la citadelle. Puis, s’étant pris d’affection pour lui, il décida le père Antiq. Le père Antiq déroula la grande bourse en toile, et le neveu partit étudier la peinture aux écoles d’Aix.
Logé chez un cousin aubergiste à la Bourgade, Estève ne coûtait pas davantage que s’il eût été apprenti; et le vieil Antiq, qui pour rien au monde n’aurait consenti à faire du fils de sa sœur un curé, un droits-réunis ou un poëte, le vieil Antiq, épris avant tout de travail et de réalité, l’avait vu sans trop de déplaisir entreprendre un métier, quasi manuel à son idée.
Car, tout en ayant pour les œuvres d’Estève un respect instinctif et comme une admiration vague, le rude vieillard ne distinguait guère ce qui pouvait séparer son art de l’art ingénieux du peintre-vitrier. Et tandis que le neveu, dans la bonne ville du roi René, partageait son temps entre ses travaux de jour à l’école de dessin et les traditionnelles battues au chat menées la nuit, avec cors et flambeaux, en compagnie d’étudiants, à travers les rues herbeuses; l’oncle, tout en passant son champ, tout en binant sa vigne, voyait dans un rêve, sur la grande place, une belle boutique, peinturlurée de losanges aux vives couleurs, et debout en haut d’une double échelle, Estève qui peindrait, au milieu de la stupéfaction générale, des attributs et des enseignes comme Canteperdrix n’en aurait jamais vu.
Estève avait laissé son oncle croire ce qu’il voulait, et continuait tranquillement ses peintures, à Marseille l’hiver, et, dans la belle saison, à Canteperdrix, où il s’était installé un atelier dans le grenier même de l’oncle. Les tableaux d’Estève, nets, heurtés; ses aquarelles claires: paysages méditerrannées blancs et bleus, graviers de la Durance aveuglants sous le soleil et piqués de quelques touffes d’osiers maigres et de tamaris, landes de galets rouges, torrents roulant dans les rochers gris, Estève peignait tout cela, et tout cela, ma foi! se vendait. Le cercle des Beaux-Arts poussait Estève; une compagnie maritime lui avait confié la décoration d’un paquebot. Bref, Estève gagnait sa vie, et l’oncle étonné d’abord, mais voyant que l’argent tombait, finit par prendre son parti de ce métier bizarre auquel il ne comprenait rien.
--Parfaitement! c’est moi qui paye la fête, s’écriait le peintre en remontant de la cave. Il avait des araignées au chapeau, et dans chaque main une vieille bouteille.
--Les bêtes mangent, régalons-nous! Je veux que ce soir toute la maison soit en joie.
Et pourquoi Estève voulait-il que toute la maison fût en joie, pourquoi avait-il lâché la chèvre, prodigué les pommes au cochon, le foin à l’âne, et mis l’étable sens dessus dessous?
Estève allait se marier.
--Avec qui?
--Avec mademoiselle Jeanne, la propre fille de monsieur Blasy, propriétaire du château d’Entrays.
--Tu es fou, garçon! Oui, pour sûr, la tête t’aura viré, murmurait le père Antiq, plissant avec incrédulité son petit œil clair qu’illuminait pourtant l’espérance. Epouser mademoiselle Blasy! Toi, un fils de paysan? Mais elle a refusé des percepteurs, des notaires! Puis, regarde un peu ta tournure: cette veste de velours, ces guêtres! Et le père Antiq, pour la première fois de sa vie remarquait, non sans amertume, le débraillé pittoresque de son cher neveu.
C’est qu’en effet le mariage d’Estève, se faisant, changeait bien des choses. L’abbé Mistre alors rompait avec M. Blasy, le traquait pour ses hypothèques, et le château d’Entrays se vendait.
Or voici l’histoire qu’Estève raconta. Elle est simple. Roulant la campagne avec son attirail de peintre, souvent il avait rencontré M. Blasy, marcheur intrépide et grand chasseur. On se lia. Estève fut présenté au château et vit mademoiselle Jeanne. Estève et Jeanne, naturellement, s’aimèrent. Et comme Estève, depuis trois mois, hésitait toujours à faire sa demande; comme mademoiselle Jeanne, sous un air d’apparente douceur, cachait une réelle énergie, il avait été décidé entre les deux amoureux que, pour en finir, mademoiselle Jeanne, le soir même, devait, au nom du trop timide Estève, demander sa propre main à son propre père.
--Quelle brave fille, cette mademoiselle Jeanne! disait le vieil Antiq; vive comme l’eau, et franche, et point fière! Le père fera ce qu’elle voudra. Brave homme aussi, ce M. Blasy! Un peu imaginaire, par exemple, avec ses sarcleuses, ses faucheuses, et ne s’entendant guère à la conduite des biens; mais brave homme! Ce n’est pas lui qui, comme tant d’autres beaux messieurs, passerait à côté de vous sans rien dire! Au contraire:--Eh bien! père Antiq, ça se fait-il?--Un peu dur, monsieur Blasy: la terre n’a pas son sang.--Il nous faudrait quelques gouttes de pluie.
Et le père Antiq riait et buvait, s’exaltant.
Mais Estève ne l’entendait plus. Son rêve était à Entrays. Il voyait le petit château à tournure rustique et féodale, les granges, la cour, le colombier. Il entendait dans son bassin de pierre froide, la fontaine claire chanter. Il pensait à Jeanne.
--Allons, les enfants, à la couche! dit tout à coup le vieux, en décrochant du mur le calen huileux, de forme romaine.
Éveillé subitement, Estève se mit à la fenêtre et regarda. La rue était déserte. Portes closes, point de lumières, et pour tout bruit l’appel mélancolique du crieur d’eau qui, soufflant dans une coquille marine percée par le bout, s’en allait à travers les quartiers paysans annoncer l’heure des arrosages.
V
LE CHATEAU D’ENTRAYS, LE PLAN, LE TOR.
Entrays, le tor, deux mots qu’il faudrait expliquer. Car, si les Français connaissent de leur langue ce qu’on peut en apprendre dans les livres, il en est une non moins belle que, malheureusement, ils ignorent, ou que plutôt ils ont désapprise. C’est la langue terrienne et cadastrale, celle des champs et des aïeux, laquelle, d’un mot spécial, note tous les accidents de terrain, tous les détails du sol, tous les aspects de la patrie et qui, une fois bien connue, dispenserait d’inutiles descriptions les auteurs de récits rustiques.
Charles Nodier, vers 1840, enseignait à l’Académie quelle espèce de vallée est une combe. Alpin au lieu d’être du Jura, il nous eût dit ce que signifie _entrays_, ce qu’est un _tor_, ce qu’est un _plan_, et pourquoi il ne faut pas confondre l’un et l’autre.