La guerre injuste: lettres d'un Espagnol

Part 6

Chapter 63,669 wordsPublic domain

Fou de fureur, le visage injecté, notre lieutenant s'avança vers Tabourin, le revolver au poing.

--Ah, sale bête! Traître!

Tabourin laissa tomber son fusil et, l'air extraordinairement tranquille, ouvrit les bras pour recevoir le coup. Le même sourire mystérieux et sardonique lui contractait les lèvres.

Il reçut la décharge en pleine poitrine. Il tomba de tout son long, les bras toujours ouverts, comme s'il eût voulu étreindre cette terre qu'il aimait tant.

Nous étions découverts; nous fûmes poursuivis de près; on perdit trois hommes; je fus blessé. Je parvins néanmoins à me traîner jusqu'à nos tranchées, où je fus secouru.

Quelques jours après, ajouta l'aimable invalide en souriant, ma pauvre jambe allait pourrir dans le cimetière du village où l'on avait établi notre ambulance et moi je m'en revins ici avec mes histoires militaires.

--Mais êtes-vous sûr, vous, que Tabourin trahissait? demandai-je ému par ce récit.

--Je suis sûr de tout le contraire. Pour moi, le soldat allemand était un entomologiste comme lui. Ils s'étaient rencontrés l'un l'autre en poursuivant un insecte quelconque et ils étaient sans doute entièrement occupés de leur science quand nous leur avons tombé dessus.

LES DEUX IDÉALS

Depuis la chute de l'Empire d'Occident l'Europe n'a pas traversé de moments plus critiques que ceux-ci. Le commun s'imagine que cette guerre est une guerre de commerçants: il ignore que son véritable objet est le concept de l'État et le concept même de la vie.

Ce qui est en lutte présentement, ce sont deux idéals: l'idéal germain et l'idéal latin. Le premier, nourri en d'autres temps par le panthéisme idéaliste, tombé ensuite dans le pessimisme et enfin dans le monisme matérialiste, est aujourd'hui franchement antichrétien. Les directeurs, il est vrai, invoquent le nom de Dieu; mais, qu'on y prenne garde, ce Dieu est un Dieu allemand avec un État-major infaillible et une artillerie lourde: un nouveau Jéhovah, qui se délecte des cris de douleur poussés par les ennemis de son peuple.

La morale germanique, d'accord avec la pensée de Frédéric Nietzsche, son dernier philosophe, a renversé l'ancienne échelle des valeurs. Les bons, ce sont les forts; les mauvais, les faibles. Nous ne devons obéir qu'à un instinct primordial: l'instinct d'accroître ses forces. Voilà la loi fondamentale de l'existence. La morale est une invention des hommes; Dieu, le Bien, la Vérité, des fantômes issus de notre imagination. Il n'y a qu'une réalité naturelle: la vie. L'individu sain et fort, et qui aime la vie, est seul digne de vivre. Celui qui s'enquiert du bien et de la vérité pour eux-mêmes et non par amour de la vie, celui-là est un dégénéré.

Et qu'on ne croie pas que ces principes se trouvent dans tel ou tel penseur isolé de l'Allemagne. Voilés ou découverts, ils paraissent dans la plupart des livres publiés là-bas depuis quelques années. Lisez attentivement le manifeste par lequel les intellectuels allemands ont prétendu excuser l'invasion de la Belgique et la destruction de ses cités, et vous les y verrez palpiter.

Le concept germanique de l'État répond à ce concept de la vie. De même que l'individu doit subordonner tous ses instincts au primordial instinct d'accroître ses forces afin que la vie soit de plus en plus exubérante, de même la totalité de ces individus doit se subordonner à la vie de l'État afin qu'il soit de jour en jour plus fort, plus apte à dominer. C'est la résurrection de l'idée spartiate. Les nations sont comme les individus: les uns sont dignes de vivre, les autres peuvent disparaître. Nous, dont l'instinct vital s'est amorti, nous les Latins, nous sommes des décadents, des impuissants et nous devons livrer passage à la race germanique, dont la vie, sans cesse en progrès, figure ce qu'il y a de plus haut, de plus splendide dans l'humanité.

Que les germanophiles espagnols ne s'y trompent pas: ce dont ils se plaignent, c'est de quelques blessures que la vanité française leur a faites; ce sont des jalousies, des querelles de frères. Mais le mépris allemand est bien plus sincère et par conséquent plus humiliant. L'Allemagne contemple notre Espagne avec la froide attention du naturaliste qui examine un insecte.

Je ne veux cependant pas commettre l'injustice de supposer que tous les Allemands partageant ces idées-là. J'ai parmi eux de bons amis qui les détestent autant que moi. Mais il faut aussi reconnaître qu'elles sont très répandues chez eux et déclarer surtout que les grands hommes de l'Allemagne, aussi bien les hommes d'action que les intellectuels, les approuvent et les célèbrent ouvertement ou secrètement.

Nous avons l'habitude de ne regarder que la glorieuse Allemagne de la fin du dix-huitième, l'empire alors des grandes idées et des sentiments nobles. Quand on se rappelle cette époque, la mémoire s'emplit des noms de Goethe, de Schiller, de Lessing, de Wieland, de Kant, de Fichte, de Schelling, de Richter, et nous nous représentons cette petite et éminente société qui ressembla tant à celle d'Athènes. Mais, las! que l'Allemagne d'aujourd'hui lui ressemble peu! Elle a des savants considérables, de consciencieux chercheurs, mais des poètes et des métaphysiciens inspirés, non. La science semble y être subordonnée à l'industrie, la philosophie à la gloire militaire.

Je me souviens qu'au lendemain de sa résonnante victoire sur la France (j'étais encore un enfant), je visitai avec mon père une grande fabrique espagnole dans laquelle il y avait des ingénieurs allemands. On était à table, le repas achevé, quand un des ingénieurs (il s'appelait Jacobi, comme l'aimable philosophe ami de Goethe) se mit à dénombrer avec une orgueilleuse satisfaction les produits que son pays fabriquait et exportait aux autres. Sa longue liste terminée, il fit une pause, puis ajouta en souriant: «Et enfin la philosophie, que nous exportons aussi.»

Qu'est-ce que cela signifie, sinon que les Allemands ne considèrent plus leurs philosophes que comme de vénérables ruines bonnes à exciter les étrangers curieux!

De même que les Japonais ne croient point en leurs idoles, les Allemands ne croient point en leurs philosophes. Ils les montrent en souriant aux touristes, les portent aux autres nations, comme nous les Espagnols nos chanteurs «flamencos».

Latins, Slaves, Anglo-Saxons, en retard sans doute dans l'évolution biologique, nous n'avons encore pas atteint la sérénité olympienne qui caractérise les Germains de nos jours. Leur empereur n'est pas ému par la pensée des milliers d'hommes qu'il envoie quotidiennement à la mort. Si devant ces champs de bataille où le sang ruisselle, nous nous sentons saisis d'une infinie mélancolie, lui, l'Empereur, semblable à Jupiter, père des Dieux, redresse sa moustache parfumée et sourit à notre faiblesse puérile. Ses généraux, olympiens de second rang, ont observé que la guerre est une nécessité biologique et le seul moyen d'empêcher que la race des éphémères ne dégénère.

Vieux latins, nous continuons de penser que c'est pour eux-mêmes qu'il faut rechercher la vérité et le bien, et non pas pour accroître notre vitalité. Chez nous, les incrédules mêmes sont chrétiens, car aucun de nous ne doute que la charité est la plus haute des vertus. Nous pensons que le respect des faibles, la pitié, la compassion ne sont point des sentiments qui débilitent, mais qui réconfortent, et que ce qui fait vraiment dégénérer les hommes, c'est le pouvoir sans bornes. Tibère, Néron et Domitien, trois monstrueuses hontes du genre humain, étaient de très bonnes personnes avant de monter au trône.

Enfin, même si les Germains venaient à triompher, l'idéal chrétien ne périrait point pour cela. Car les «portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre lui». Il subirait seulement une éclipse.

Pour soutenir leur hégémonie, non seulement l'Allemagne et l'Autriche seraient dans la nécessité de poursuivre leurs armements et de rester sur le pied de guerre, mais elles devraient en outre s'opposer par la force à l'armement des autres nations. Nous serions trois cent millions d'Européens réduits au même état où se trouvaient les Chinois en même nombre quand, au treizième siècle, quelques tribus guerrières de la Mongolie s'emparèrent de l'empire. Les empereurs mongols respectèrent les coutumes des Chinois, mais ils leur interdirent les armes. Au bout d'un siècle à peu près, les vaincus tramèrent un complot ténébreux, quelque chose d'invraisemblable, et, le jour fixé, égorgèrent les petites garnisons de soldats que les Mongols entretenaient dans les villes de l'empire.

Nous autres, nous n'aurions même pas ce moyen-là: comment trouver en Europe la dissimulation et le secret nécessaires à une conspiration de cette taille?

Éloignons de nous ces visions d'Apocalypse qui ne se vérifieront jamais. Pensons plutôt qu'après cette copieuse saignée et le jeûne régénérateur auquel elle s'est soumise, l'Allemagne recouvrera la raison et redeviendra, pour son propre bonheur, une nation tranquille avec des philosophes, des poètes et des musiciens comme ceux que nous n'avons cessé d'admirer.

L'IDOLE SCIENTIFIQUE

Cap-Breton-sur-Mer, 28 août 1916.

La vieille histoire que nous avons apprise enfants, d'un peuple cheminant dans le désert guidé par un nuage de feu, cette vieille histoire est le symbole de la marche de l'Humanité sur la terre.

Vous rappelez-vous combien de fois, se détachant du seul vrai Dieu, ce peuple tourna le dos à son chef et se laissa tomber dans les bras d'une immonde idolâtrie? Suivez les pas du genre humain à travers l'histoire et vous verrez le même acte attristant de déloyauté se reproduire sans cesse. Le fanatisme, la superstition, l'idolâtrie nous épient toujours dans notre pérégrination et nous tendent des lacs que nous ne pouvons éviter.

La présente guerre a mis en évidence l'un des plus funestes de ces lacs où soit tombée notre pauvre Humanité.

Certes nous les admirons, ces savants qui nous parlaient des molécules comme s'ils eussent dansé toute la vie avec elles, qui nous en contaient les secrets les plus intimes et, comme le serpent du Paradis, nous laissaient entrevoir à travers de fallacieuses paroles que le jour était proche où toute la science du Bien et du Mal nous appartiendrait.

Mais qui donc se souvient de Dieu! qui parle d'immortalité! Ouvrez un des livres allemands de ces dernières années et, au milieu de minutieuses analyses consacrées à quelque particularité de la science, vous surprendrez une attaque intempestive, furieuse, contre ce que ces savants appellent la «dégradation théologique», une flambée de haine contre la superstition théiste.

Il n'y a qu'une seule divinité: la Vérité scientifique. Si au lieu d'avoir un culte et de l'adoration pour elle, nous courons nous prosterner devant les autels du vétuste Dieu de nos pères, les savants modernes nous menacent d'éternelle condamnation intellectuelle. Le magnifique édifice des sciences physiques doit remplacer le monument ruineux de la théologie. Toutes nos croyances et tous nos espoirs sont de pur subjectivisme. Il faut se garder de la foi comme d'une maladie contagieuse. Croire en quelque chose qui ne soit pas évident à la raison, c'est pécher ouvertement contre elle. Avoir foi en Dieu et dans l'immortalité sans aucune preuve qui justifie cette foi, c'est se donner un plaisir coupable, c'est d'une immoralité profonde.

Le vieil Hoeckel, le savant le plus fameux de l'Allemagne moderne, nous convie à adorer l'éther cosmique. Tout en sort, tout y rentre. Agenouillons-nous et chantons: «Saint, immortel Saint!»

Pourquoi se moquer alors de ces pauvres nègres qui adoraient les oignons? Il s'accomplit dans un oignon d'admirables et mystérieuses opérations chimiques, que répètent celles de l'éther cosmique. Mieux encore, l'éther impalpable, indivisible, s'y rencontre tout entier.

Nous autres hommes, il semble que l'ivresse nous attire d'une façon irrésistible. Les limites nous indignent. Nous ne sommes contents que si nous avons tout épuisé. Qu'est-ce que la scholastique, sinon l'ivresse produite par la logique? N'est-ce pas une ivresse égalitaire que la Révolution française? Le romantisme est-il autre chose qu'une ivresse sentimentale? Vivons donc en pleine ivrognerie scientifique.

Il faut chercher la technique: la technique avant tout. Les Mathématiques pures nous donnent la technique de la mesure; la Physique, la technique des machines; la Chimie, celle des prodigieuses transformations de l'industrie. La connaissance scientifique des moeurs nous donnera une morale scientifique. La morale traditionnelle est morte. A sa place reste la morale technique.

Tout le monde civilisé participe aujourd'hui à cette ivrognerie technique. Mais ce sont les Allemands qui s'y sont principalement adonnés. Et ils ont montré que leur vin était pire que celui de tous les autres.

C'est un fait à peu près constant que l'alcool produit une transformation du caractère. Un homme ordinairement taciturne, insociable, devient, quand il a ingéré une raisonnable quantité de vin, un joyeux compère, tout tendresse et affection, qui vous embrasse, vous manie et vous laisse les épaules pleines de larmes et de bave.

Au contraire, les sujets les plus timides et les plus inoffensifs y ont à peine goûté qu'ils acquièrent une humeur belliqueuse, impatiente, montrent les poings et défient tout le monde.

Et voilà justement ce qui est arrivé aux nations. La France, qui a toujours été un pays guerrier, s'est transformée sous l'influence de l'ivresse scientifique en un pays humanitaire et pacifiste. L'Allemagne, cette simple et bonne Allemagne des débuts du dix-neuvième siècle qui faisait verser des larmes de tendresse à la sensible Mme de Staël, est devenue agressive et provocante.

Cette radicale transformation me remet en mémoire le cas d'un de mes condisciples d'Institut. Dans les premières années c'était un garçon très appliqué, exact, pacifique, un étudiant modèle. Il évitait avec soin les disputes. Si quelques-uns d'entre nous en venaient aux mains, on le voyait devenir grave et s'éloigner le plus possible du théâtre des coups.

Un jour, quelques minutes avant d'entrer en classe, un élève turbulent et hargneux, le pire de nos compagnons, un garçon que nous craignions tous, se mit à le railler de la plus féroce façon. Et non seulement il l'abreuva des plus grossiers sarcasmes, mais en venant aux voies de fait, il lui jetait à terre son chapeau chaque fois que l'autre le remettait. Nous assistions à la scène, les uns non sans peine, les autres avec gaieté, chacun selon son coeur. Le malheureux garçon, silencieux et pâle, reprenait son chapeau par terre et tentait de se retirer; mais l'autre, qui ne l'entendait pas ainsi, renouvelait sa plaisanterie avec un plaisir grandissant. A la fin nous le vîmes si blême que nous en fûmes effrayés. Il s'élança tout à coup sur son agresseur avec une telle impétuosité qu'il le renversa sur le sol, puis, lui montant dessus, lui appliqua de si rudes coups de poing sur le visage qu'il le mit bientôt en sang.

Peu de jours après, sans aucun motif apparent, il défiait un des autres querelleurs de la classe et le battait également. Dès lors, ce garçon si docile, si aimable, devint, sans cesser de s'appliquer à l'étude, un bravache insupportable et nous fûmes forcés de le fuir.

Eh bien, c'est quelque chose de semblable qui est arrivé aux savants à lunettes de l'Allemagne. Il n'y a rien de plus détestable qu'un pacifique converti du soir au matin en fier-à-bras.

Il s'est produit, il y a quelques jours, dans cette région tranquille, une singulière alarme. Le bruit avait couru dans le village qu'un homme suspect traversait le bois à bicyclette et l'on disait que c'était un prisonnier évadé.

Le téléphone commença de fonctionner d'un centre à l'autre. On annonça enfin son passage dans un village voisin et un groupe d'habitants partit dans le dessein de l'arrêter. Ils y réussirent. Le fugitif était en effet un officier allemand; il était en bras de chemise, portait des lunettes (cela va de soi) et avait une fine tête intelligente.

Il se laissa prendre sans résistance. On le conduisit à la mairie, où, poussés par la curiosité, nous nous rendîmes aussi. Il parlait correctement le français et assez bien l'espagnol. Nous lui adressâmes la parole tandis qu'arrivaient les gendarmes qu'on était allé chercher, et il nous répondit avec cette froide hauteur et ce ton de supériorité si fréquents aujourd'hui chez les Germains. Car ils sont arrivés à se persuader qu'il n'y a de science, de culture, de bon sens même, que dans la seule Allemagne.

Une des personnes qui se trouvaient là osa discuter avec lui les fins de la guerre. Le prisonnier n'hésita pas à déclarer que la victoire de l'Allemagne était certaine et que le genre humain y gagnerait beaucoup.

--Sur quoi vous basez-vous pour supposer ce dernier point? lui demandai-je, piqué de curiosité.

--Sur ce que l'Allemagne, répliqua-t-il, est le seul pays actuellement organisé. Il existe dans les autres pays des éléments de culture assurément très considérables, mais épars. Il leur manque cette efficace unité sans laquelle le plus souvent ces éléments demeurent stériles. Dans la guerre comme dans la paix, dans les sciences comme dans les arts, ce qu'il vous faut, c'est une cohésion, une discipline que la prépondérance de l'Allemagne est seule capable de donner. Vous ne pouvez pas voir les choses d'une façon continue et intellectuelle, ni en donner la véritable explication scientifique, car vous travaillez sans ordre. Ce sont des efforts isolés, subjectifs, des produits de l'initiative individuelle, qui n'engendrent que des résultats superficiels.

--Ces efforts isolés, répartis-je, ont pourtant produit toute la science et tout l'art qui aient été et qui soient sur notre planète. Ni Platon, ni Aristote, ni Shakespeare, ni Cervantés, ni Képler, ni Galilée n'ont eu besoin de votre organisation de fer pour arracher à ce monde des trésors de beauté et de vérité. Que signifie cette discipline scientifique? Voudriez-vous par hasard que des poètes et des savants se missent en uniforme? Quel avantage y aurait-il que Pasteur se fût mis à ses expériences sur un coup de trompette ou qu'Anatole France eût écrit ses ouvrages par ordre du général-commandant la région?

Les yeux du prisonnier étincelèrent de colère comme si on l'eût pincé, et il me fit entendre dans des termes peu polis que j'étais d'autant moins autorisé à lui tenir tête que j'étais Espagnol.

Il continua de causer avec les autres personnes. Sans doute ne lui agissaient-elles pas autant que moi sur les nerfs. Cependant, comme l'une d'elles reprochait aux Allemands les actes de cruauté qu'ils avaient commis en Belgique et dans le nord de la France, il répliqua avec un sourire sarcastique:

--Ce reproche indique qu'il n'y a pas encore en France un esprit vraiment scientifique. Pour déterminer le bien et le mal des choses, il est nécessaire de fuir les concepts à priori et de bien comprendre que tout, absolument tout, dépend des résultats expérimentaux. La discipline scientifique nous oblige de penser que, seule, une systématisation des faits nous donnera la vérité exacte, et jamais les spéculations de l'imagination individuelle. Pour vous la guerre est une aventure; c'est pour nous un théorème. Nous considérons le résultat et nous le développons d'une manière inflexible. La guerre la plus cruelle est nécessairement la plus courte.

--Je me félicite vivement, m'écriai-je, de n'être pas un homme de science! Mieux vaut mourir dans une ignorance crasse que de porter une conscience chargée de cruauté. Nous tous ici, nous sommes des chrétiens et nous voyons en chacun de nos semblables l'image de Dieu et non point des moutons ou des boeufs qui doivent être sacrifiés pour que les autres existent. Le plus grand philosophe que vous ayez eu, Emmanuel Kant, a dit admirablement que nous «devions toujours prendre un être humain comme fin et non point comme moyen».

--Ce sont des subtilités de philosophes, des vieilleries métaphysiques, qu'aucun esprit positif ne peut croire de nos jours, répondit-il sans cesser de sourire. Nos actes de cruauté ont été et sont absolument nécessaires comme les termes d'un théorème, et ils ont une explication satisfaisante parce qu'elle est scientifique.

--Vous voulez dire que ce sont des assassinats scientifiques?

Il me jeta un long regard de colère et de mépris, et me tourna le dos.

Je n'en fus pas le moins du monde touché. La seule chose qui m'affligerait, c'est que des hommes honorables et pitoyables me tournassent eux aussi le dos.

De cet entretien, comme d'ailleurs de tout ce que je lis et observe, j'ai tiré la conviction que les Alliés n'obtiendront rien de tels hommes en leur enlevant des canons, s'ils ne leur enlèvent auparavant leurs idées.

LA RELIGION DE LA FRANCE

L'irréligion de la France est le topique dont ses ennemis ont tiré le plus de profit. Un moine à qui je faisais part en Espagne du grand mouvement religieux qui s'est produit en France, me disait:

--C'est possible: les Français se souviennent de sainte Barbe quand il tonne.

--Est-ce que par hasard les Espagnols se souviendraient d'elle quand le ciel est bleu? répliquai-je. Je crois bien que nous ne pensons presque tous à l'autre monde qu'au moment de prendre congé de celui-ci, à moins que des parentes ou des voisines ne nous aient glissé un prêtre dans notre chambre et dit avec plus ou moins de ménagements: «Tu vas mourir: prépare-toi!»

--Oh, mais chez nous les églises sont pleines de monde, grâces à Dieu!

--Pleines de femmes, oui. Le matin, à l'église, je n'ai jamais vu qu'un seul homme aller à la sainte table pour trente ou quarante femmes qui y allaient. En Espagne, on dirait que nous chargeons les femmes de notre religion, comme elles sont chargées de notre cuisine et de notre blanchissage.

Il faut reconnaître qu'elles s'acquittent de la première de ces charges avec une diligence et une perfection qu'elles ont peu l'habitude d'apporter dans la seconde. C'est vraiment étonnant que de voir l'ardeur avec laquelle quantité de femmes accourent au temple à toutes heures du jour! J'en suis arrivé à m'imaginer que pour certaines âmes timorées Dieu est une sorte de Louis XIV qui a constamment besoin d'être adulé. Elles courent à la neuvaine et aux quarante heures, comme les courtisans se pressaient à Versailles au «dîner» et au «coucher» du roi. Je connais une dame qui va toujours communier avec trois ou quatre scapulaires pendus au cou. S'il lui arrive d'en oublier un chez elle, ce n'est qu'en tremblant qu'elle s'avance vers la sainte table, craignant que Notre Seigneur ne lui en veuille de ne se point présenter avec toutes ses décorations.

Mais les esprits qui prennent la religion au sérieux observent avec chagrin qu'il y a peu de gens qui ont une foi vraie et claire. Nous avons l'habitude d'attribuer ce fait à la corruption des temps; c'est une erreur. Bien des personnes s'extasient sincèrement en parlant de la ferveur des temps anciens, et pourtant, alors comme aujourd'hui, les âmes soucieuses des choses éternelles étaient en très petit nombre. La dévotion était plus apparente, il y avait plus d'hypocrisie. On aimait plus la terre que le ciel.

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