La guerre injuste: lettres d'un Espagnol
Part 5
On prétend que de tous les grands écrivains c'est le Français qui est le plus chatouilleux, le plus impatient. Je ne sais pas si c'est vrai, n'étant en relations personnelles avec aucun. Tout ce que je sais, c'est qu'en Espagne un de ses jeunes admirateurs ayant un jour demandé à un poète fameux quel était de Shakespeare ou de lui le plus grand poète:
--Je te le dirai, répondit gravement le poète espagnol, décidé à éclaircir l'affaire.
Je ne crois pas que Victor Hugo fût allé plus loin.
Quoiqu'il en soit, je pardonne leur impertinence aux écrivains. Et si le lecteur veut bien aussi la leur pardonner, il n'a qu'à faire comme moi: c'est de vivre loin d'eux.
Un de mes amis, grand amateur de _toros_, me disait: «Les courses me ravissent; mais je déteste les toreros. Si j'étais un despote à la Caligula, la fête finie, je les ferais jeter en prison et ils n'en sortiraient qu'à la course suivante.» Faisons-en autant; enfermons les auteurs dans la prison de leurs livres et ne les en tirons qu'aux moments où nous avons besoin d'eux. Je me trouvais à Paris, alors que Zola, Daudet, Maupassant, Renan et Taine étaient du monde des vivants. Malgré la grande admiration qu'ils m'inspiraient, je ne fis aucun pas pour entrer en relation avec eux. En revanche j'en fis beaucoup pour visiter les tombes de Balzac et de Musset. Et je peux assurer qu'ils me reçurent d'une façon tout à fait cordiale et que je n'eus pas à me plaindre de leur orgueil[A].
[A] Cet article avait paru dans l'_Imparcial_, lorsque j'eus l'occasion de faire connaissance avec quelques écrivains français éminents. Ils m'ont traité avec plus de courtoisie et d'amabilité encore que Musset et Balzac. Tout ce que je viens d'en dire est donc à effacer.
D'ailleurs il n'y a pas à s'étonner que les artistes et les écrivains français se disputent avec acharnement les rayons de soleil de la gloire. C'est qu'en France la gloire existe vraiment. Les artistes et les écrivains y composent la plus haute aristocratie sociale, et le public, sans qu'ils soient précédés de licteurs ni de faisceaux, leur fait la haie et les salue avec respect. Mais en Espagne cette gloire n'existe pas, n'a jamais existé. J'espère cependant qu'elle finira par exister, car il ne faut pas que nous continuions à être jusqu'à la fin des temps le peuple le plus rustre de l'Europe. Quand je songe à ces malheureux et faméliques écrivains de notre dix-huitième siècle, qui passèrent toute leur vie à s'injurier au milieu de la plus parfaite indifférence du public, je suis pris tout ensemble de l'envie de rire et de pleurer.
En France les écrivains ne se disputent pas que la gloire, ils se disputent aussi l'argent. Car la littérature rapporte de l'argent, mais assurément beaucoup moins qu'on ne le dit en Espagne. Du reste, les gains de ces auteurs ne sont pas comparables à ceux de leurs confrères d'Angleterre ou des États-Unis. Cependant leurs gains sont considérables, mais leur gloire plus considérable encore. Aussi lutte-t-on en France avec rage et fait-on d'incroyables efforts pour l'acquérir. Ces efforts atteignent parfois même le comble du ridicule.
Ce qui explique cette soif de gloire, c'est qu'en France la littérature tient une place énorme dans la vie. Tout le monde lit, les petites gens comme les gens du monde, les hommes aussi bien que les femmes. Le nombre des librairies est surprenant. Dans l'une d'elles, j'ai dû faire queue pour acheter un livre. La demoiselle qui vous vend des gâteaux ou des cravates vous parlera des dernières publications littéraires avec une sagacité remarquable et parfois même de notre littérature avec plus d'expérience que certains millionnaires espagnols. Après la guerre, appauvris, épuisés par le malheur, les Français trouveront toujours de quoi s'acheter des livres. Tandis que la maison Nelson a dû s'arrêter de publier des ouvrages espagnols, elle continue de mettre tous les mois en vente quelques volumes en français. Et pourtant, jusqu'aujourd'hui du moins, nous n'avons eu aucune charge extraordinaire à supporter.
C'est pourquoi, habitués à être excessivement choyés et fêtés, à être connus du monde entier, à voir leurs propos, leurs gestes, et jusqu'à leurs éternuements, reproduits dans les lieux les plus reculés, c'est pourquoi de temps en temps les écrivains français prennent une voix grave et laissent échapper des sottises. Il faut avouer que la guerre leur a fourni l'occasion d'en proférer pas mal.
Dans un roman de Balzac, un aristocrate français qui rentre chez lui après les guerres de Vendée, transi de corps et d'âme par l'égoïsme de quelques-uns de ses compagnons, se contente de dire avec une magnanime simplicité: «Les barons n'ont pas tous fait leur devoir.» De même pouvons-nous dire aujourd'hui: «Tous les écrivains n'ont pas gardé leur dignité.» Ils ont écrit et publié de nombreuses fanfaronnades ridicules, des menaces, des phrases inconvenantes. Et le pire, c'est que tout cela se disait sans émotion et seulement pour attirer l'attention du public. Voilà la plaie de la littérature française. Les écrivains perdent de leur initiative et de leur liberté sacrée pour se faire les laquais de l'opinion. Nous, leurs confrères d'Espagne, nous avons sur eux à ce point de vue un avantage enviable. Que nous écrivions droit ou tordu, comme un ange ou comme le diable, nous savons d'avance que le grand public ne se soucie point de nous. Nous travaillons pour une douzaine d'amateurs; nous sommes libres comme l'oiseau de Minerve.
Oh, liberté sacrée, nous ne paierons jamais assez tes caresses! J'ai toujours senti tes baisers sur mon front quand je traçais les humbles ouvrages que j'ai livrés au public. Mais j'assure qu'ils ne m'ont jamais été si doux, ces baisers, qu'aux jours où, tout jeune homme, je descendais l'escalier d'un politique éminent chez qui je venais de passer quelques heures. «Dieu! m'écriai-je, les yeux au ciel. A quoi sert d'avoir la gloire et le pouvoir si l'on est obligé d'écouter de pareilles inepties? Infortuné grand homme! Modeste gribouilleur de papier, du moins ne suis-je pas comme toi l'esclave des grandeurs. Je suis libre. Je peux à l'instant même aller m'asseoir sur un banc de Recoletos ou manger un bifteck au café Habanero: la foule de tes flatteurs ne m'y suivra pas.»
Les écrivains français prêtent trop l'oreille aux rumeurs de la rue. Comme les rois, ils essaient leurs saluts au miroir; ils ne peuvent, comme les enfants, se passer de cajoleries. Ils auraient besoin d'une école plus rude pour acquérir un peu de simplicité. Reconnaissons toutefois que le bon sens, cette pudeur de l'esprit gaulois, s'imposa à eux après les premiers jours de la guerre. Il y a beau temps aujourd'hui que les phrases de mauvais goût ont disparu des journaux. On n'y écrit à présent qu'avec mesure et dignité.
* * * * *
Je me trouvais ces jours-ci à Montmartre, sur la terrasse du Sacré-Coeur. C'était à la tombée du jour, heure de mélancolie. Le panorama que découvraient mes yeux est unique au monde. La grande Lutèce étendait le toit de ses maisons jusqu'aux derniers confins de l'horizon. Le soleil, tour à tour caché dans les nuages et soudain reparu, jouait avec la ville qui s'éclairait ou s'assombrissait à son gré. Là, une brume bleuâtre donnait un sentiment de paix idyllique; ici, un nuage noir inspirait la tristesse et la crainte. Le Trocadéro, la tour Eiffel, les Invalides, le Panthéon, Saint-Sulpice, Sainte-Clotilde, Notre-Dame rappelaient à mon esprit les faits les plus saillants de l'histoire ancienne et moderne.
Jamais je n'ai senti comme à cette minute l'importance de la grande cité. Victor Hugo disait de Paris que c'était le cerveau du monde. Ce n'est là qu'une de ces phrases sonores comme en a proféré beaucoup ce génie emphatique. Non, Paris n'est pas le cerveau du monde: il y a bien d'autres endroits où l'on pense; il y a partout des cerveaux. Paris, c'est la main du monde. Nous vivons tellement séparés les uns des autres sur cette planète, et non seulement par la distance physique mais encore par la distance morale, ce qui est pire, que s'il n'y avait pas une main pour nous conduire les uns vers les autres, nous courrions le danger de nous glacer dans notre solitude.
Grande et noble destinée que celle de la France! Tous nous venons nous y laver de notre exclusivisme. C'est le centre où s'équilibrent toutes les forces; c'est l'alambic où se distillent tous les mauvais goûts et toutes les grossièretés dont le monde est entaché. La France est comme un grand salon et Paris une maîtresse de maison qui sait avec un tact raffiné faire observer une attitude correcte à ses hôtes les plus mal élevés.
Si les Allemands avaient vaincu la France, ils eussent tôt ou tard été soumis au joug aimable de cette ravissante Circé, comme autrefois les Romains à celui d'Athènes.
La France se charge de faire la balance des grandeurs et des petitesses des hommes. Quand ils arrivent à Paris, les rois les plus despotiques se transforment en citoyens aimables et les humbles ouvriers en hommes de bonne compagnie. Tout le monde ici se fait la barbe et ôte ses bottes de cheval. Les Peaux-Rouges d'Amérique vous y demanderont pardon de passer devant vous.
On me dira que tout cela n'est que l'apparence, et que l'important est d'avoir l'intelligence élevée et le coeur droit. D'accord; mais la courtoisie est un antidote contre l'égoïsme et le commencement de la charité. On arrive aux sentiments par les actes, disent les psychologues modernes; Pascal prenait de l'eau bénite pour se donner la foi. La nature humaine est si vicieuse qu'il lui faut tous les freins de l'éducation pour qu'elle ne montre point sa lèpre.
Mais elle n'est pas que distinguée et charmante, cette maîtresse de maison: elle est en outre plus cultivée qu'aucune. L'Angleterre a une littérature plus riche, l'Allemagne une philosophie plus haute, l'Italie un art plus splendide. Pourtant, considérée dans l'ensemble, c'est la France qui l'emporte. Sa littérature du dix-septième siècle est admirable. Les noms de Corneille, Racine, Bossuet, Fénelon, Mme de Sévigné, Molière, La Rochefoucauld rivalisent avec les noms les plus grands des autres pays. Au dix-huitième, il y a des colosses comme Voltaire, Diderot, Rousseau, et d'exquis écrivains comme Marivaux, l'abbé Prévost, Beaumarchais et Champfort. Le dix-neuvième est merveilleux: Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Balzac, George Sand, Michelet ont vécu dans le même moment, et à côté d'eux des douzaines d'écrivains notables, tels qu'aucune nation n'en saurait montrer.
Et si nous en venons aux sciences, c'est mieux encore. L'Allemagne est la première dans l'application industrielle; mais dans la science pure les Français ont été et continuent à être les maîtres. Descartes, Malebranche, Pascal, Laplace, Lavoisier, Lamarck, Champollion, Ampère, Gay-Lussac, Buffon, Cuvier en sont la preuve; et de nos jours Pasteur, Auguste Comte, Claude Bernard, Quatrefages, Charcot, Taine, Brown-Séquard. Dans ces dernières années il n'y a pas eu de naturaliste comparable à Pasteur, ni de mathématicien comparable à Henri Poincaré, mort naguère, ni de métaphysicien égal à Bergson, gloire de son pays. En ce moment Le Dantec, Boutroux, Pierre Janet, Grasset, Richet, Durkheim, Le Bon, et tant d'autres qu'il m'est impossible de nommer, travaillent avec éclat.
Quand je me rappelle tant de noms illustres, quand j'observe cette jeunesse si avide de s'instruire et que je considère le travail efficace et harmonieux que font en même temps ici les savants naturalistes et les penseurs, les prêtres et les militaires, les ouvriers et les écrivains, je ne peux m'empêcher de tourner les regards vers cette Espagne que j'aime tant. Mon coeur se serre et un flot d'amertume me monte à la gorge et m'étouffe.
Ce peuple espagnol, je me le représente comme un homme bien doué, bien bâti, d'une intelligence pénétrante, mais endormi. Je voudrais qu'un génie puissant, un nouvel Ariel, parût et le secouât rudement en lui criant dans l'oreille: «Éveille-toi! Éveille-toi! N'entends-tu pas le chant de l'alouette? Ne vois-tu pas que le soleil crible déjà la terre de ses rayons? L'oeuvre est longue. Presse-toi! L'humanité attend beaucoup encore du pays qui lui a donné Cervantés et découvert de nouveaux mondes. Dans la marche du progrès, qui n'avance pas recule. Si tu continues à dormir, la poussière finira par faire croûte sur toi; les araignées et les rats te grimperont dessus et les moutons imprimeront leur ongle sur ton visage.»
Peut-être l'endormi s'éveillera-t-il; peut-être alors se frottera-t-il les yeux et après un instant d'hésitation répondra-t-il: «Pourquoi?» Puis, se tournant de l'autre côté, il se remettra à dormir.
Mais peut-être aura-t-il raison. Une fois debout, que verrait-il? Des campagnes desséchées, des hommes affamés, le népotisme dictant ses ordres, l'injustice dressée en système, la frivolité lâchant des éclats de rire stupides, une politique mesquine empoisonnant les plus hautes intelligences et les caractères les plus nobles...
Dors donc, peuple espagnol, dors! Il vaut mieux vivre endormi, qu'être éveillé mais sans espoir.
LE KRISCHNA DES TRANCHÉES
La répétition est la loi de la vie. Les faits se répètent et les pensées aussi. Ce qu'ont pensé nos plus lointains ancêtres quand ils commencèrent à penser, nous le pensons nous-mêmes aujourd'hui.
Devant la nécessité inéluctable, l'homme, poursuivi par les rigueurs de la nature, se réfugie dans sa propre âme et adopte un stoïcisme fataliste qui l'émancipe de la douleur. Toute la philosophie de l'Orient est imprégnée d'un pareil stoïcisme; la philosophie grecque acquit le sien au Portique; les plus grands hommes de l'antiquité lui rendirent un culte. Et de nos jours mêmes, quand la foi chrétienne n'adoucit point notre amertume, chacun de nous lutte contre la douleur en mettant son âme pointe en avant contre les événements et en livrant sa pensée à l'oracle de la fatalité.
De tous les oracles fatalistes, celui qui s'exprime dans l'épisode du Mahabharata indien connu sous le nom de Bhagavad-Gita est le plus fameux et le plus impressionnant. Les armées des Pandavas et des Curavas se trouvent en face l'une de l'autre dans une plaine immense. Les cornes de guerre sonnent, les tambours battent, les chars se précipitent, les flèches sifflent. Krischna, incarnation humaine de Vichnou, consent à servir de cocher au troisième fils de Pandou, Ardjouna, son disciple favori. A la vue de tous ces hommes qui vont s'égorger, Ardjouna se sent pris d'une mélancolie désespérée. Il contemple cette multitude d'amis et d'ennemis que sépare la haine et que la mort va unir, et ses mains tremblent, sa bouche se sèche, ses cheveux se dressent, la peau lui brûle, ses forces tombent, son arc lui échappe des mains. Il se laisse défaillir sur le siège de son char, pâle, effrayé, l'âme transie de douleur. C'est alors que Krischna lui révèle qui il est, et commence à l'instruire de la vanité des choses terrestres et du caractère insignifiant de tous nos actes. Le vrai sage ne doit s'inquiéter ni des vivants ni des morts: le corps n'est que l'enveloppe d'une intelligence immortelle, qui change de forme comme un habit. Mourir ou tuer, c'est absolument indifférent, etc., etc.
Là-bas, dans les tranchées de la Champagne, cette même scène s'est répétée. Il ne s'agissait plus de dieux, mais de pauvres soldats de l'infanterie. Voici comment j'en ai eu la nouvelle.
Je venais d'entrer avec un ami dans un café des boulevards. Au moment de nous asseoir, mon ami aperçut au fond de la salle quelqu'un qu'il connaissait et il s'empressa d'aller le saluer. Je vis que son interlocuteur avait deux béquilles près de lui et je pensais immédiatement que c'était un invalide de la guerre. Mon ami me fit signe alors de m'approcher; il me présenta à l'invalide et nous prîmes place à sa table. C'était un garçon qui avait l'aspect agréable, l'air ouvert et bon. On lui avait coupé une jambe, il n'y avait pas longtemps; c'était le fils d'un banquier du boulevard Haussmann et il paraissait jouir d'une brillante situation dans le monde.
Il va de soi que la conversation roula sur la guerre. M. Gardiel--ce sympathique jeune homme se nommait ainsi--nous entretint longtemps de la vie des tranchées; il nous conta quelques-unes de ses aventures guerrières. Son récit n'avait rien d'extraordinaire; les journaux en ont publié mille semblables. Je l'écoutais cependant avec attention: le banal devient intéressant lorsqu'il est rapporté naïvement et par la personne même qui l'a vécu. Un des épisodes de cette histoire commune sortit tout à coup de l'ordinaire et me toucha profondément. Le voici en quelques mots.
--Parmi les hommes de la compagnie à laquelle j'appartenais, dit-il, il y en avait un que sa laideur distinguait du reste. La nature en lui semblait s'être surpassée. Je crois bien que c'était l'homme le plus laid de France. Entre nous, nous l'appelions «la Mérode», en souvenir d'une beauté qui a fait grand bruit naguère. Et le moral dans ce garçon répondait assez bien au physique. Taciturne, brusque, indifférent à ce qui se passait autour de lui, il nous était antipathique à tous. Ce qu'il avait de plus repoussant, c'était le sourire: un sourire sardonique, malicieux, qui ne lui tombait jamais des lèvres. Si une grenade l'avait mis en morceaux, nous ne l'aurions pas regretté.
De son vrai nom il s'appelait Tabourin; on m'a dit qu'il était professeur dans un collège de Lyon. Sa vocation scientifique était patente: il profitait de toutes les occasions qui s'offraient à lui pour faire la chasse aux insectes, aux papillons. Il les fixait ensuite sur de petits bouts de carton qu'il gardait soigneusement dans son havresac, ce qui nous le rendait encore plus antipathique. Son indifférence glaciale était répugnante. Quand il entendait qu'on se plaignait de l'humidité, de la faim, d'un mal quelconque, ses yeux avaient un regard plus sarcastique. Lui ne proférait jamais une plainte.
«La grande offensive de septembre arriva. Les horreurs d'un enfer imaginé par un dévot hystérique ne seraient rien à côté de celles que nous avons connues pendant quelques jours. Nous avons vu couler tant de sang, tant de membres s'éparpiller, nous avons entendu de tels cris de douleur que, pour ma part, j'avais fini par être dans un état de stupeur indicible.
«Une nuit, j'étais couché dans le fond de la tranchée, fatigué à m'évanouir, mais incapable de dormir. J'entendais respirer mes camarades; je songeais à ce que nous apporterait le matin prochain, peut-être cette nuit même; je pensais à nos familles, à nos mères, et j'étais triste jusqu'à la mort. Je ne pleurais pas: à la guerre on perd la faculté de pleurer; mais je ne pouvais me retenir de soupirer.
--Tu ne peux pas dormir, hein? me murmura quelqu'un à l'oreille.
C'était Tabourin.
--Non, fis-je sèchement.
--Tu es triste?
--Oui, répondis-je sur le même ton.
--Veux-tu de l'éther? J'en ai encore un peu.
La douceur de sa voix me surprit: c'était un tel contraste avec son air repoussant! Je n'acceptai pas son offre; mais ému de reconnaissance, je lui dis:
--Non, je ne suis pas triste, du moins de ce qui peut m'arriver demain. Être tué d'un coup de fusil ou de baïonnette, c'est peut-être ce qu'il y a de mieux. Ce qui m'attriste, c'est de voir dormir tranquillement tous ces pauvres diables et de penser à tout ce qu'il leur reste à souffrir. C'est aussi de penser à tous ceux qui les aiment, et qui les pleurent et les pleureront.
Il demeura quelques instants silencieux; puis, approchant ses lèvres de mon oreille, il dit doucement:
--Le sang, ce n'est rien; les larmes, moins encore. Qu'importe de mourir! Je crois que ce doit être un plaisir immense que de se reposer dans le sein de la grande Nature. Avec quel calme on doit dormir sous quelques pelletées de terre! En réalité, mon cher, la mort n'existe pas; l'étincelle de vie qui nous anime ne s'éteint pas avec chacun de nous: elle va allumer un autre foyer. Les champs, les mers, les hommes, les bêtes, les soleils qui brillent dans le ciel, tout ce qui se meut et respire, tout naît et tout meurt, tout tombe et tout renaît. Seul le grand pouvoir de la Nature ne s'éteint jamais, il est seul immortel. Ce grand pouvoir silencieux et tranquille est le seul qui existe vraiment: nous ne sommes, nous, que des apparences, que les projections du grand cinématographe. Pourquoi la destruction nous ferait-elle horreur? Elle aussi n'est qu'apparente. Vois les fourmis: elles traversent la route en file, accomplissant leur tâche. Le pied d'un passant en écrase une centaine; les autres poursuivent impassiblement leur ouvrage sans donner d'importance à l'accident. Pourquoi en donnons-nous tant, nous autres, à la mort d'une centaine d'entre nous? Nous et elles, nous tombons également dans le sein fécond de notre mère la terre. Jamais le Destin ne pourra nous priver de ce giron maternel. Le secret de la force des choses est en nous comme en tout le reste des êtres. Il n'y a pas de vide dans l'Univers. Les limites entre le monde inanimé et le monde de la vie sont imaginaires... Console-toi, mon ami; la mort n'est une porte d'horreur et de ténèbres pour personne: c'est au contraire le passage d'une heure sombre à une heure claire. Soumettons-nous gaiement à la volonté de la nature et ne voyons pas en elle une ennemie, mais une tendre alliée qui nous délivre de l'intolérable tyrannie de la vie.
Naturellement, cela ne me consolait pas; mais dès lors j'eus du respect pour ce compagnon qui était tout autre que ce que mes camarades et moi-même nous nous étions figuré.
La grande offensive se termina; notre compagnie avait à peu près perdu la moitié de ses hommes; je m'en étais tiré par miracle, et Tabourin aussi. Nous revînmes à la vie monotone et malpropre des tranchées. Tous ceux qui l'ont soufferte se la rappelleront avec dégoût. J'essayai d'avoir avec Tabourin des rapports plus étroits; car après les graves paroles que j'avais entendues de lui, il me semblait que son âme n'était pas sans noblesse. Seulement mes attentions se brisèrent contre son attitude toujours ironique et glaciale. Il continuait à nous fuir; il parlait très peu et sur un ton presque toujours méprisant. Il devenait chaque jour plus antipathique à ses camarades et plus odieux à ses chefs.
Tabourin passait de nouveau ses loisirs à la chasse des lépidoptères, dont il étudiait les antennes et les trompes et les écailles des ailes à travers une loupe énorme. Parfois la nuit il voulut chasser à la lumière les papillons nocturnes. Il en fut rudement réprimandé et il dut se rabattre sur les chasses diurnes et crépusculaires. Tout d'abord nous avions ri de ce goût-là. Nous finîmes par le respecter, nous persuadant que Tabourin était un homme de science, peut-être un grand entomologiste.
Un jour, nous eûmes à faire une reconnaissance périlleuse dans un terrain occupé par l'ennemi. Nous étions douze et un lieutenant. Nous parcourûmes tantôt en nous cachant comme des lapins, tantôt en faisant des sauts de chèvre, une assez grande étendue sans nous laisser découvrir. Nous sortions d'un bois quand on s'aperçut qu'il nous manquait un homme. Cet homme c'était Tabourin. Étonné, car nous n'avions entendu aucun coup de fusil, le lieutenant s'arrêta et commanda à deux soldats de retourner sur leurs pas pour le chercher. Ils revinrent bientôt sans l'avoir découvert. Nous continuâmes de reconnaître le terrain en nous couvrant plus soigneusement aux regards: nous étions en plein dans les lignes ennemies.
Tout à coup, au moment de descendre dans une dépression du terrain, nous apercevons au-dessous de nous deux soldats qui parlaient avec animation: un Allemand et un Français. A notre vue le premier prit la fuite. Le lieutenant, croyant logiquement qu'il s'agissait d'un espion, commanda le feu, sûr en même temps que nous nous découvrions du coup. L'Allemand n'avait pas fait vingt pas qu'il tombait criblé de balles.