La guerre injuste: lettres d'un Espagnol

Part 4

Chapter 43,854 wordsPublic domain

Il faut convenir que jusqu'à présent les Français ne se sont guère souciés de gagner notre sympathie. La presse en particulier n'a pas hésité à nous tirer dessus et à nous manifester son mépris dans plus d'une occasion. Quand le présent président de la République nous fit l'honneur de venir nous voir, quelques-uns des journalistes qui l'accompagnaient se sont montrés peu aimables envers nous. J'ai lu dans l'une de leurs correspondances que les rues de Madrid étaient sombres. C'est tout simplement ridicule: il y a dans d'autres capitales de l'Europe des rues aussi sombres que celles de Madrid. Mais cela n'est rien; un Français ne m'a-t-il pas dit un jour qu'il suffirait de 25.000 hommes pour conquérir l'Espagne!

Je sais bien qu'il y a partout des êtres grossiers et niais. Il ne faut pas toutefois s'étonner que ces coups d'épingle aient fini par faire l'effet d'un coup de couteau. Il y a peu de personnes capables d'assez de sang-froid pour assigner aux choses leur valeur véritable. Un des théorèmes de l'_Éthique_ de Spinoza dit: «Celui qui croit être haï d'un autre et ne lui avoir donné aucune raison de haine, haïra cet autre à son tour.»

Tout cela, je le répète, c'est le voisinage. Si les habitants d'une maison savaient comment ils parlent tout bas les uns des autres, cette maison aurait vite fait de devenir un camp d'Agramant, et quand l'un deux est assez sot pour le dire tout haut, c'est alors qu'éclatent ces querelles de Capulets et Montaigus que nous connaissons tous.

Je crois d'ailleurs que si au lieu des Français nous avions les Allemands pour voisins, les Allemands ne nous seraient pas plus pitoyables. Témoin ce journaliste germain qui vint me voir il y a quelques années. Notre nation le ravissait; tout l'intéressait, tout l'émouvait; il courait tous les villages de la province de Madrid, passait des semaines entières avec les paysans et apprenait d'eux de grossières chansons, qu'il répétait d'une façon risible. J'avais cependant quelques vagues soupçons que cette admiration pour l'Espagne n'était pas de bon aloi. Et c'est lui-même qui vint un jour me les confirmer.

--Hier, dit-il, j'ai rencontré un de mes amis de Leipzig, un confrère, qui est ici depuis quelques jours. Le malheureux se plaint de tout: de vos chemins de fer, de vos hôtels, de vos services publics, de la poste, du pavé de vos rues, de la police, de l'éclairage... J'ai fini par lui dire: «Mon cher, tu es vraiment un peu sot. Ce n'est pas en Espagne qu'on vient chercher de bons hôtels, ni des rues bien pavées, ni une police, ni une poste... On vient chercher ici de tout autres choses!»

Je confesse que des couleurs de colère me montèrent au visage. Ce jeune journaliste nous prenait pour des Africains et parlait de Madrid comme il l'eût fait de Meknez.

En dehors de ces antipathies éparses, nées du dépit, il y a chez nous des éléments puissants qui se sont mis du côté des Allemands dans le présent litige. On peut dire sans crainte de se tromper que des trois états, le clergé, l'armée et le peuple, le dernier seul a de la sympathie pour les Alliés. Les deux premiers se sont rangés d'une façon plus ou moins manifeste du côté des Empires centraux. Je vois bien sur quoi se fonde le deuxième pour garder la position qu'il a prise. L'Allemagne est un empire essentiellement militaire: il est normal que tous ceux qui exercent en Europe le métier des armes aient quelque inclination pour elle. Si l'on fabriquait en Allemagne plus de fruits au sirop que d'explosifs et de liquides inflammables et s'il sortait des usines Krupp, au lieu de canons, des gâteaux, tous les confiseurs d'Espagne seraient germanophiles.

Quant à l'attitude du premier de ces états, elle me paraît moins justifiée. D'où vient, de quoi procède l'amour que notre clergé régulier et séculier témoigne pour les Allemands?

--Ce n'est pas, me disait un ami, par amour des Allemands qu'ils sont ainsi: c'est en haine des Français.

--Impossible! répliquai-je. Dans la doctrine chrétienne, le mot haine est vide de sens. Un ministre du Crucifié ne doit jamais agir que par amour. Il est possible d'ailleurs de haïr une ou plusieurs personnes, mais monstrueux et absurde de détester quarante millions d'êtres humains.

Pour parler avec la sincérité promise, je dirai que je suis assez porté à croire à l'existence de quelque révélation connue seulement des religieux et des prêtres et cachée à la plupart de nous. Il est plus que probable qu'une religieuse, dans quelque couvent d'Espagne, eut une de ces visions célestes comme en ont eu sainte Thérèse ou son élève la bienheureuse Marina de Escobar, et que Notre Seigneur, dans cette vision, lui découvrit que nous devions nous mettre résolument du côté des Germains et des Turcs. On a eu grand tort dans ce cas de ne pas rendre publique la nouvelle de cette vision, car sa publication eût permis aux fidèles chrétiens d'Espagne qui avons pris le parti des Alliés de sortir de l'état de péché mortel où nous sommes.

Je comprends néanmoins que certains catholiques se soient laissés égarer par cette loi d'association de sentiments, dont Spinoza a aussi parlé. Lorsqu'une personne ou une chose nous a produit une impression désagréable, tout ce qui se rapporte à cette personne ou à cette chose nous produit le même effet. C'est ainsi qu'ils étendent à tous les Français l'aversion que quelques-uns d'entre eux leur inspirent.

Le sectarisme en France avait fini par devenir odieux. C'était un terrorisme blanc, à l'instar du terrorisme rouge de 93, dont le genre humain garde encore le souvenir affreux. On n'y coupait point de têtes, mais des carrières et des bourses. C'étaient des sacrifices non sanglants, avec des conséquences désastreuses pour les victimes et leurs familles. Comme au temps de Robespierre, le Pouvoir central avait ses délateurs dans tous les coins de la République. Des renseignements sur les fonctionnaires civils et sur les militaires arrivaient aux bureaux des ministères de l'Intérieur et de la Guerre. C'était une Inquisition renversée. Il y avait une liste de personnes qui se confessaient et communiaient, une autre de celles qui n'assistaient qu'à la messe du dimanche, une autre enfin de celles qui accompagnaient leurs femmes à l'église et restaient à la porte. Est-ce assez ridicule? Il semble impossible que les Français, si avisés d'ordinaire, si fins, d'un sentiment du comique si aigu, aient pu supporter un ridicule de cette taille-là.

Mais je ne vois pas qu'il y ait là de quoi les haïr. Ce n'est qu'une de ces innombrables lâchetés sociales, comme on en observe dans tous les temps et dans tous les pays. Un démagogue parvient à s'élever et sème la terreur dans la nation, non plus comme ses anciens collègues au moyen de la guillotine, mais par le retrait d'emploi et la disgrâce. Est-ce étonnant? Qu'on se rappelle ces malheureux temps où notre Espagne était dans les griffes d'une minorité anarchique et grossière. L'exercice du culte catholique était alors soumis à des restrictions, on injuriait dans la rue les ministres de ce culte, de répugnants blasphèmes étaient proférés en plein Congrès des députés. Supposons qu'il ait alors existé près de nous un peuple craignant Dieu et qui, sous le coup de ces excès nous ait pris en mortelle haine et se soit réjoui de nos malheurs. N'aurions-nous pas immédiatement crié à l'injustice? C'est précisément la situation où se trouve aujourd'hui la France vis-à-vis de l'Espagne.

A tort ou à raison, une grande partie de cette France trouve que nous, Espagnols, nous lui sommes hostiles. Les Français se sentent blessés et s'irritent, et cette irritation se traduit en froideur, pour ne pas dire plus. Quelques Espagnols, hommes et femmes, se plaignent à moi d'avoir été reçus sans politesse dans certains lieux; que dans les magasins où ils font leurs achats, ils ont entendu, prononcées à voix basse, de désagréables paroles. «Mesdames, messieurs, leur ai-je répondu, ce qui vous arrive là ne doit pas vous surprendre. On oublie aisément que l'amour n'est pas aussi répandu qu'il conviendrait dans notre humanité. Quand un chien étranger traverse un village, ceux du village lui aboient tous sans raison. Entre gens qui se sont vus longtemps et qui semblaient s'estimer, il suffit d'un rien pour amener la rupture et la haine. Qu'un domestique nous insulte dans la rue et nous en voudrons à son maître qui n'aura pas quitté son logis. Mon père avait un chien à qui il était impossible de traverser certain quartier où nous passions quand nous allions en promenade. Arrivé là, il devait s'en retourner, parce qu'il avait dans ce quartier un frère de race qui lui était un ennemi formidable. Un jour le maître de ce chien vint nous voir. A notre grande surprise, notre chien qui était très pacifique se jeta furieusement sur l'autre et ce fut une rude affaire que de l'empêcher de le mettre en pièces. Tel est le monde des chiens; tel est aussi celui des hommes. Nous payons à Paris les vitres que nos germanophiles brisent à Madrid.

Et pourtant je dois à la vérité de reconnaître que ni moi ni aucune des personnes qui m'accompagnent n'avons rien entendu qui pût nous déplaire dans notre voyage en France. Bien au contraire, on nous a partout reçus avec la plus parfaite correction. Mes bons Espagnols ont sans doute été victimes de leur imagination.

Mais en admettant même qu'il y ait dans le vulgaire quelque hostilité à l'égard de la France, cela ne nous déconcerterait pas. Qu'est-ce que le vulgaire? Ici et partout ailleurs il n'y a d'important que les gens qui pensent, ceux que l'on s'est mis de nos jours à appeler les «intellectuels». A Paris c'est quelques milliers de personnes; quelques centaines à Madrid. Ceux-là ont de la stabilité dans les sentiments et sont par conséquent dignes de respect. La masse penche d'un côté ou de l'autre selon le vent; ce qu'elle aime aujourd'hui, elle l'aura demain en horreur. La roche Tarpéienne a partout et toujours été près du Capitole. Je me souviens qu'à mon premier voyage à Paris, il y a une vingtaine d'années, on m'avait recommandé, si je voulais m'épargner des ennuis, de faire tout mon possible pour n'être pas pris pour un Italien. Il serait bon aujourd'hui de prendre en France l'accent napolitain ou toscan.

Les intellectuels français sont avec nous. Ils ont reçu avec gratitude le manifeste que leur adressèrent les nôtres. Ils savent apprécier nos qualités et, pour dire toute la vérité, j'ajouterai qu'ils nous jugent parfois meilleurs que nous sommes. Dans une étude sur la littérature espagnole qu'a publiée naguère le savant professeur de la Sorbonne M. Ernest Martinenche, je lis les lignes suivantes: «De toutes les littératures étrangères, l'espagnole est peut-être celle qui a exercé en France l'action la plus profonde et la plus continue.» Il est donc faux que nous soyons en mépris aux seuls hommes capables d'apprécier. Et comme en définitive c'est eux qui guident l'opinion et qui dirigent le monde, nous ne pouvons qu'être sûrs de l'amitié de la France.

LES FEMMES ET LA GUERRE

Me promenant au Bois de Boulogne, voici quelques années, en compagnie d'un Espagnol arrivé comme moi depuis peu à Paris, il nous arriva de rencontrer un jeune et joli couple gracieusement embrassé. Il passa près de nous le plus tranquillement du monde, sans paraître le moindrement embarrassé d'être vu. Mon compagnon s'en montra profondément scandalisé: il était arrivé tout disposé à se scandaliser.

A Madrid, la corruption parisienne est proverbiale. Tout est proverbial à Madrid. Je veux dire que ce que l'un pense, l'autre aussi le pense, et ainsi de suite.

Un de mes amis, très enclin au paradoxe, prétend qu'il y a deux cent quarante personnes en Espagne qui pensent par elles-mêmes. Hormis ceux qui ne pensent en aucune façon, et c'est la classe la plus nombreuse, les autres pensent aux dépens du voisin.

C'est une plaisanterie qui n'est pas tout à fait dépourvue de vérité. Nous autres Espagnols, qui avons été sur terre et sur mer de hardis aventuriers, nous devenons, dès que nous nous lançons sur l'océan des idées, de timides marins. Un voyageur américain assure qu'en Angleterre on exige de chacun qu'il ose avoir une opinion propre, et qu'on pardonne facilement à qui rompt avec les conventions pourvu que ce soit avec esprit. On voit dans ce procédé une garantie de la force et du progrès de la nation. Or, en Espagne, c'est justement le contraire qui se produit. Ici, on voit d'un mauvais oeil tout homme qui dit ou fait ce que d'autres n'ont pas dit ou fait avant lui. On conte que l'Allemagne est le pays de l'uniforme: l'Espagne l'est aussi; mais nous, c'est intérieurement que nous le portons.

Pour en revenir à mon compagnon de promenade, je dois dire qu'il rugit d'indignation.

--Quelle honte! quel cynisme! Il faut venir à Paris pour voir cela! s'écria-t-il.

--Ce n'est pas la peine de faire un si long voyage, répondis-je. On voit bien que vous ne fréquentez pas les allées du Retiro.

Paris, pour ce qui est des relations des deux sexes, n'est pas plus corrompu que Londres, Berlin ou New-York. Songez qu'avant la guerre il y avait à Paris une population flottante beaucoup plus nombreuse qu'en aucune autre ville du monde. Tous les gais compagnons d'Europe et d'Amérique s'y donnaient rendez-vous pour s'amuser.

Force est de confesser que la mauvaise renommée des Françaises leur vient des Français mêmes. Ce sont leurs pères, leurs maris, leurs frères qui les ont déshonorées aux yeux du monde; dans le théâtre et dans les romans de ces cinquante dernières années, il n'est question que des vilains tours que les femmes françaises jouent à leurs maris. L'intempérance est à peu près la seule muse des romanciers modernes; l'adultère leur seul sujet. De sorte que celui qui se sature de cette littérature-là doit forcément penser qu'il n'y a en France ni femme fidèle ni fille pudique, ce qui est une infâme calomnie.

Sortez de Paris et vous trouverez dans toutes les provinces de la France les mêmes moeurs qu'en Espagne. Moi qui depuis longtemps passe une partie de l'année dans une de ces provinces, je n'y ai jamais rien observé de bien immoral. Assurément, il y a bien çà et là quelques divorces; mais les dames françaises regardent de travers la femme divorcée, tout comme cela se ferait en Espagne. D'ailleurs, nos lois y consentant, n'y aurait-il pas de divorces chez nous!

Et puis, la Française a tant de choses à faire valoir, qu'on peut bien lui passer un peu de coquetterie. Elle a pour elle sa grâce, son intelligence, son élégance, sa culture; elle a surtout l'inlassable besoin de se rendre aimable. Ce n'est pas dans les hommes, mais dans les femmes, que réside la fameuse courtoisie française. J'en demande bien pardon à tous mes bons amis de France.

Le pouvoir de la femme française est infini. Personne ne lui résiste. Parfois sans beauté, souvent sans haute position sociale, sans riches habits, ni instruction solide, elle sait cependant fasciner, puis s'assujettir ceux qui l'approchent. On est étonné, lorsqu'on lit la correspondance de Voltaire, de l'immense variété de phrases ingénieuses dont disposait cet homme pour flatter ses correspondants. Or, toutes les Françaises sont de petits Voltaires. Quand en France vous entrez dans un cercle de dames, soyez sûr que vous y entendrez maintes petites phrases flatteuses pour votre amour-propre et dites avec un tel art, une simplicité si raffinée, que vous ne vous rendrez pas compte qu'on vous adule. Et cela constitue un vrai péril: vous vous retirerez en faisant la roue comme un paon.

Il est remarquable qu'à mesure qu'elle vieillit la Française devient plus aimable. Si les Anglaises, comme le disent les romanciers et les voyageurs, aigrissent avec le temps, les Françaises sont comme les confitures: elles concentrent leur douceur et se givrent en vieillissant. C'est alors qu'elles déploient tous les recours de leur art. Il est difficile en France de se défendre d'une jeune femme; mais résister à une vieille, impossible.

Il y a quelques jours, j'attendais le tram à une station. Je ne savais pas qu'il fallait arracher d'une certaine colonne un petit papier avec un numéro. Une dame aux cheveux gris s'aperçut de mon involontaire insouciance.

--Monsieur, me dit-elle, vous feriez bien d'aller chercher un numéro, sans quoi vous ne prendrez jamais le tram.

Une autre fois, dans une église, j'oublie mon manteau sur le prie-dieu où je m'étais agenouillé. Je me trouvais déjà à la porte, quand je sens derrière moi une respiration haletante et j'entends une voix qui me disait:

--Monsieur, votre pardessus que vous aviez oublié!

C'était encore une dame avec des cheveux blancs. Comment ne pas adorer ces bonnes vieilles françaises?

Autre particularité curieuse: en France, contrairement à ce qu'on observe en Espagne, il n'y a pas de provinciales. Toutes les femmes sont parisiennes. Même goût dans le vêtement, même esprit, même politesse, même distinction dans les manières. Dans un village, en plein air, j'ai vu d'humbles paysannes danser avec une élégance et une majesté telles que si une fée eût soudain changé en soie le percale de leurs habits et en orchestre le misérable violon qui accompagnait leurs pas, on se fût cru au milieu de princesses. Tout en nous promenant, nous entendions des personnes qui se saluaient en termes cérémonieux et entamaient une conversation où s'échangeaient de fines idées. Nous tournons la tête: ce sont des domestiques qui ont rencontré un employé de tramway. J'ai même été témoin d'une discussion entre deux femmes, qui en vinrent aux mains sans abandonner cependant toute courtoisie.

--Oh, madame! criait l'une en lançant un coup de griffe à l'autre.

--Oh, mademoiselle! faisait l'autre, la main en l'air pour la saisir aux cheveux.

Quant à la politique, si presque tous les hommes en France sont républicains, il est rare qu'une femme le soit. Du moins, toutes les femmes que j'ai rencontrées m'ont interrogé sur notre roi, sur la reine, sur les princes et les infants, avec un intérêt, une sympathie qui révèlent des sentiments monarchiques encore tièdes. Elles manifestent la plus vive curiosité pour les particularités de la vie et pour les habitudes de notre famille royale. J'avais beau leur dire que n'étant pas courtisan et n'allant jamais au palais, il m'était impossible de leur donner satisfaction, elles s'obstinaient, voulaient tirer de moi quelque détail amusant, une nouvelle, une anecdote. Alors, me souvenant que j'étais romancier, je leur contai une histoire.

Leur attitude, la guerre déclarée, fut absolument admirable. Je les ai vues pleines de confiance, sereines, résolues comme les hommes, mais avec plus de dignité encore. Devant moi, quelques-uns de ceux-ci, complètement affolés, se laissèrent aller à injurier l'ennemi, à proférer contre lui des paroles de mauvais goût. Jamais les femmes ne s'abaissaient à l'injure grossière. Elles, si communicatives d'ordinaire, restaient graves et silencieuses. Mais dans leurs yeux, dans toute leur personne, on lisait l'inébranlable décision d'aider leurs maris, leurs frères jusqu'à la mort.

Et ce qu'elles l'ont accomplie, cette décision! Dans une guerre d'agression et de conquête, la femme est peureuse. Pour marcher il faut qu'elle se sente accompagnée de la justice. Mais quand elle la sent à son côté, elle est alors plus intrépide que l'homme. Souvenez-vous, Espagnols, des remparts de Gérone défendus par nos héroïques aïeules: «Pas de quartiers! criaient-elles! Nous n'en faisons ni n'en voulons.»

Une fois convaincues que leur patrie avait été injustement attaquée, les Françaises, pour alléger le sort des leurs, déployèrent les merveilleux recours de leur propre nature. Aux champs, elles prirent sur leurs épaules la lourde charge des cultures; ici, à Paris, elles remplissent avec un égal succès les emplois des hommes. Et cela n'est pas sans inquiéter ces derniers. C'est ainsi qu'un ouvrier me disait il y a quelque temps, sur un ton d'amertume:

--Voyez, monsieur; les femmes ont déjà tout envahi: elles sont encaisseurs de tramways, garçons de café, employés de commerce, cochers, elles travaillent dans les usines et même aux munitions. Qu'est-ce qui se passera après la guerre? Les hommes trouveront toutes les places prises et ils auront bien de la peine à les reprendre. La femme se contente d'un salaire moitié moindre que celui d'un homme. Il va de soi que les entrepreneurs et les propriétaires d'établissements commerciaux préféreront conserver les femmes. Un grave conflit en sortira, vous pouvez me croire.

Oui, je le crois. Mais je n'ai pu m'empêcher de me demander: quelle est la cause originale de ce conflit? Ce sont les principaux besoins des hommes, et pour parler très nettement, nous pourrions dire: leurs vices. La femme n'a pas besoin d'alcool ni de tabac; elle est plus sobre dans sa nourriture; elle n'exige pas des plaisirs coûteux. Il n'y a qu'une façon de résoudre le problème: c'est que les hommes deviennent plus sobres, plus soumis à leurs devoirs et se résignent à vivre avec le même salaire que les femmes. Ils y gagneraient, et leur nation, leur race tout entière y gagneraient aussi.

Des milliers de jeunes femmes dans une situation brillante, abandonnant les commodités du foyer, allèrent servir dans les ambulances du front; d'autres entrèrent dans les hôpitaux, dont quelques-uns se trouvent dans les lieux les plus retirés du territoire, pour y recevoir les blessés; d'autres enfin courent le pays, faisant tout ce qui est possible humainement pour trouver des secours.

J'ai été témoin de leurs travaux dans ces hôpitaux. Elles ne se bornent pas à entourer de soins les blessés, à les veiller, à nettoyer leurs plaies: elles font beaucoup plus. Comme elles savent que la gaieté est le plus efficace des médicaments connus, et capable à lui seul de merveilleuses cures, elles s'efforcent de donner de cette gaieté à leurs malades. La première chose qu'elles font pour cela, c'est d'installer un piano, et si possible, un cinématographe. Alors, selon les circonstances et l'état des blessés, elles organisent des concerts vocaux ou instrumentaux, jouent des comédies, lisent des romans, font des tours de prestidigitation et surtout rient, bavardent, charment les malades.

Inutile d'ajouter que le petit dieu ailé, fils de Mars et de Vénus, accourt dans ces lieux qui devraient être l'abri de la douleur et qui sont souvent celui de l'allégresse. Avec une cruauté inouïe, il achève l'oeuvre des Allemands en tirant sur ces malheureux, non plus comme aux temps antiques des flèches d'or, mais d'ardentes grenades à mains. Quelques-uns d'entre eux vont se rétablir à la sacristie de la paroisse; d'autres repartent pour le front. Mais ceux-là promettent à leurs infirmières qu'ils leur reviendront bientôt, à nouveau blessés.

AUTEURS ET LIVRES

Après les hommes politiques, nous les hommes de lettres, nous sommes ce qu'il y a de pire en tous pays. La politique est le domaine de l'intérêt et de la vanité. Un artiste se passera sans peine de déjeuner si vous daignez lui louer ses oeuvres; et si vous lui dites du mal de celles de ses confrères, peut-être se passera-t-il en outre de dîner. Mais, en plus de l'éloge, il faut à l'homme politique du champagne et de bons cigares. Toutefois, en ce qui concerne la flatterie, il a le palais moins fin que l'écrivain. Quand j'étais jeune et que je fréquentais des politiciens, j'en ai vu qui avalaient avec délectation de vrais plats de gargote.

Cependant, il est trop souvent question de la vanité des poètes, comme si ceux qui ne sont point poètes étaient exempts de toute vanité. Dans ce monde-ci, tous ceux qui ont fait une oeuvre, et même aussi ceux qui n'en ont jamais fait, tous se jugent dignes d'être célébrés.