La guerre injuste: lettres d'un Espagnol

Part 3

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Les milliers d'êtres que Bonaparte a sacrifiés à son ambition ne déposeront pas tous contre lui au jugement dernier. Beaucoup étaient tout aussi ambitieux, tout aussi avides de gloire que lui. S'ils y ont perdu la vie, il exposait aussi la sienne à tout instant: c'est qu'alors on ne se battait pas de loin comme de nos jours. Mais quand sonnera l'heure de la justice suprême, l'impératrice Joséphine se dressera et lira sanglotante au Conseil le renoncement de ses droits, et l'Empereur sera irrémédiablement condamné.

Napoléon était un homme de proie. Je répète que nous le sommes tous quand on nous pourvoit de griffes convenables. Il s'est laissé pousser par cette loi d'ascension qui régit la vie, par ce que l'on appelle aujourd'hui «la volonté de puissance».

Il y a dans chaque homme un tyran qui se sert de ses moyens pour courir et bousculer, comme une automobile de sa gazoline. C'est le Destin des anciens, la fatalité des modernes. Napoléon croyait aveuglément au destin. «La politique, voilà la fatalité», disait Goethe dans la courte entrevue qu'il eut avec l'Empereur. Et ce disant, ses yeux exprimaient la tristesse et l'inquiétude. Tous les hommes tremblent, même les plus grands, lorsqu'ils parlent du destin; car ni le caractère, ni le courage, ni la prudence ne peuvent rien contre lui. Il n'y a qu'un être au monde qui soit capable de mépriser le destin: c'est le saint. Si l'on avait parlé de fatalité à sainte Thérèse ou à saint Vincent de Paul, ils se seraient mis à rire.

L'art de la guerre avait besoin d'un maître; tous les arts en ont eu. Alexandre, César étaient loin; leur stratégie ne valait plus rien pour le monde moderne. Bonaparte vint, et il trouva tout prêt: poudre, fusils, et des hommes pareils à des Romains, enthousiastes de leur grandeur et ayant du sang de trop dans les veines.

Je me suis attaché à étudier l'histoire de ce grand séducteur de la jeunesse et je n'y ai point trouvé les magnifiques projets qui lui sont attribués, et qu'il s'attribuait, se trompant peut-être lui-même: la résurrection de la puissance romaine, la restauration de l'Empire de Charlemagne, etc. Je n'y ai vu qu'un grand amateur, un homme passionné de l'épée, comme Michel-Ange avait la passion de l'ébauchoir, Rubens celle du pinceau, Balzac celle de la plume. Il ciselait, peignait sur le champ de bataille. La guerre n'était pas pour lui qu'un moyen, c'était aussi une fin. Il en tirait son plaisir le plus fort et c'est pourquoi il ne voulut pas l'abandonner quand il en était temps encore, et se perdit.

Le culte de Napoléon, comme le culte de Bouddha, n'a pas laissé de profondes racines dans le sol où il est né. Ainsi en fut-il d'ailleurs de notre religion, qui, née en Orient, germa et se propagea en Occident. Quand les vétérans qui l'avaient suivi dans ses romantiques expéditions furent morts ou dispersés, l'hostilité commença. Des dards vinrent de partout se planter dans la statue du grand homme: il en vint des hauts sièges remplis par les conservateurs aussi bien que de la jeunesse généreuse, il en vint des ignorants comme des intellectuels. Puis, les idées pacifistes et humanitaires se développant en France, la désaffection se manifesta de plus en plus. _Les origines de la France contemporaine_ de Taine sont l'expression la plus vive de cette désaffection. Là le héros merveilleux n'est plus qu'un heureux aventurier, un condottiere dépourvu de sens moral, de grandeur et de poésie.

Lorsqu'il fut à peu près abandonné des Français, le culte de Napoléon se réfugia en Allemagne. Les Allemands, qui ont de nombreuses et grandes qualités, ne brillent point par l'originalité. Comme les Japonais, c'est un peuple d'adaptation et non d'invention. A peine lui doit-on quelques-unes des découvertes modernes. Mais il sait admirablement se servir de ce qu'ont découvert les autres et porter ces découvertes à leur plus grande perfection. Les Anglais et les Français ont plus de génie inventif; les Allemands l'emportent dans la façon d'opérer.

S'il est un peuple sur terre qui a mérité la palme de l'invention, c'est le peuple anglais. Non seulement il a trouvé des méthodes et des facilités dans les arts industriels, mais il en a trouvé même dans la façon de vivre. Et cette façon de vivre, ils l'ont peu à peu imposée au monde entier, avec leurs plus extravagants caprices. Cela tient au respect qu'on a en Angleterre pour l'initiative individuelle. Il y a aussi en France une habileté naturelle; elle n'est pas accumulée en quelques géants, mais éparse dans tous les esprits et dans toutes les mains. C'est une chose bien connue: les Français sont aptes aux choses les plus diverses.

En Allemagne, au contraire, l'initiative privée existe à peine; les Allemands tirent toute leur force de la discipline et de la patience. Tacite disait des Germains qu'ils n'étaient capables que des grands efforts, mais que la continuité du travail les impatientait. Ce coup-là, le grand historien n'a vraiment pas mis dans le mille; c'est précisément la patience qui est le trait caractéristique de l'Allemand. Il y a quelques années, un professeur de collège Allemand me disait que les petits Espagnols étaient d'ordinaire mieux doués que les petits allemands, mais qu'à la longue, par la constance dans l'effort, ces derniers ne manquaient jamais de les surpasser.

Il n'est donc pas étonnant qu'ayant perfectionné la vapeur, l'électricité, l'aviation, ils aient fait merveilleusement avancer l'art de la guerre. Pour l'étudier, ils sont accourus à la source la plus pure et la plus abondante, à la stratégie de Napoléon. A ce point de vue-là, l'Empereur est sans doute le plus grand maître qui ait existé, et peut-être le plus grand qui sera jamais. La guerre n'avait aucun secret pour lui. Il enfermait dans son esprit une telle somme de pénétration, de décision et surtout de sens commun, qu'il en était invincible.

C'est que la stratégie a été et sera toujours une question de bon sens: elle ne peut pas évoluer. Le maréchal allemand chef d'état-major Schloeffer a écrit un livre pour démontrer que la bataille de Cannes, livrée par Annibal, est le modèle ou l'idéal des batailles. Quelles qu'elles soient, le seul but qu'y poursuit une armée ne peut être et ne sera jamais que l'enveloppement de l'ennemi.

Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les stratèges allemands se vouèrent tout entiers à l'étude des guerres napoléoniennes. Le nombre de livres et d'articles de revue qui ont paru, de conférences qui ont été faites sur ce sujet, est incalculable. On apprit les batailles par coeur, on pénétra jusqu'aux replis la pensée du maître. En 1870 les Allemands ont appliqué avec le plus heureux succès le système de convergence ou de concentration des forces que Napoléon employa dans toutes ses premières campagnes et surtout dans la campagne d'Italie. Dans cette guerre-ci, les Allemands ont été empêchés par les circonstances de développer cette méthode en grand; mais ils ont eu recours à celle dont Napoléon dut se servir dans la campagne de 1813.

La situation des armées allemandes aujourd'hui est presque exactement la même que celle qu'occupaient alors les armées de Napoléon. Entouré par les Alliés de cette époque, il s'appuyait avec le meilleur de son armée sur le centre de l'Allemagne, près de Dresde. Il avait dans le Nord, pour s'opposer à celle de son ancien subordonné Bernadotte, une armée dite armée de Berlin; à l'est, une autre armée dite armée de Silésie devait résister à celle que commandait le maréchal Blücher; au Sud enfin une troisième armée faisait face aux Autrichiens et aux Prussiens du maréchal de Schwarzenberg. Sa tactique consistait dans un mouvement de va-et-vient, ce que l'on appelle à présent «jeu de navette». Il ajoutait soudain ses forces à celles d'une des armées de la périphérie, puis à une autre, à son gré. La tactique des Alliés se bornait à se retirer quand l'Empereur accourait d'un côté et en même temps à s'avancer de l'autre.

Ce mouvement de va-et-vient, ce jeu de navette, c'est ce que font en ce moment les Allemands, avec des moyens infiniment plus efficaces, en transportant leurs forces de l'Orient à l'Occident et inversement. Napoléon exécutait ces mouvements à marches forcées; ils s'accomplissent aujourd'hui en wagons ou en automobiles. Napoléon les dirigeait lui-même, c'est aujourd'hui le soin d'un état-major, sous la direction du général en chef.

Les Alliés de 1813 réussirent enfin à serrer le cercle et obligèrent Bonaparte à livrer la bataille de Leipzig. Il y fut défait, et c'est miracle qu'il ait pu sauver son armée et porter en France le théâtre des opérations. Les Alliés d'aujourd'hui obtiendront-ils de réduire le cercle allemand et forceront-ils l'ennemi à accepter la bataille avec des forces inférieures aux leurs? C'est le secret de l'avenir. L'Angleterre l'a prévu, et elle déploie aujourd'hui contre l'Allemagne le même plan, le même système dont elle s'est servi obstinément pour abattre Napoléon.

Si, contre toute vraisemblance, les Allemands venaient à vaincre, les Français auraient alors tout à la fois la satisfaction et la peine d'avoir été battus par le chef même à qui ils doivent leur plus grande gloire militaire.

LES SOCIALISTES FRANÇAIS

Il n'y a pas d'homme avec le coeur en place qui ne se soit quelquefois senti socialiste. Il suffit de descendre dans une mine, de rencontrer à la porte d'un théâtre quelque mendiant transi de froid et de faim, pour qu'entre en branle la corde de nos raisonnements habituels et que nous nous rendions compte que nous sommes tous un peu fourbes et que nous marchons sur un terrain mouvant.

Et il y a pourtant des individus qui, au seul mot de «socialisme» prennent l'air navré, se grattent la tête et lancent d'odieux sons gutturaux; quelques-uns versent des larmes abondantes. Des bombes éclatent semant l'extermination, des mains noires qui fouillent leurs archives, d'autres mains, plus noires encore, qui forcent leur tiroir, des imprécations, des blasphèmes: tout cela se lève devant eux en une vision terrifiante.

Il n'y a pas de quoi. Comme le mot l'indique, le socialisme ne signifie rien d'autre au fond que désir et résolution d'organiser la société d'une façon plus juste. Ce désir et cette résolution sont parfaitement légitimes. A moins que nous ne nous imaginions que la société ait atteint la perfection.

Mais si ce désir est mêlé de haine, tout faiblit et tombe. La haine est le dissolvant le plus efficace qui soit au monde. Dès que ce dieu infernal fait son apparition, tout change d'aspect et s'assombrit. Et c'est malheureusement en compagnie d'une divinité si funeste que le socialisme a paru de nos jours.

Un _leader_ du socialisme espagnol que je rencontrai dans une _fonda_, il y a quelques années, me disait: «Détrompez-vous. Cette affaire se résoudra comme elles se résolvent toutes ici-bas, par la force. Je lui répondis: «Mon cher, je crains que vous ne soyez dans l'erreur. Cette affaire comme toutes celles d'ici-bas, se résoudra par l'amour.»

Le temps commence à me donner raison. Qui peut s'imaginer aujourd'hui qu'une révolution populaire vienne à triompher, alors que la bourgeoisie dispose de mercenaires avec des mausers, des canons à tir rapide et des mitrailleuses?

Oui, l'amour. C'est le sentiment de fraternité guidé par la raison qui se chargera de résoudre ce problème, en limant peu à peu les irritantes inégalités sociales. La Nature ne procède pas par bonds, mais la société non plus. La rive est loin, mais elle est plus près que nous ne le pensions naguère.

Le socialisme moderne a sa force en Allemagne. C'est une affirmation qui étonnera et chagrinera ceux de nos germanophiles qui ne peuvent pas se figurer qu'il nous vient d'Allemagne autre chose que la discipline, l'autorité, la soumission. Et après tout, ils ont raison. Les masses socialistes sont beaucoup plus disciplinées en Allemagne que partout ailleurs. Aussi sont-elles beaucoup plus dangereuses. Cette discipline tuera l'autre.

En France, le socialisme a toujours été plus théorique que pratique. Il y eut diverses classes de rêveurs. Les uns s'attaquèrent à la propriété: ce furent les communistes. Les autres attaquèrent la famille: ce furent les fouriéristes, ceux du fameux phalanstère. D'autres, la religion: ce furent les saint-simoniens. Cependant aucun de ces rêveurs n'a réussi à entraîner et à soulever les masses. Aucun n'a été capable d'organiser une manifestation de 300.000 hommes à Paris, comme cela s'est produit à Berlin, il y a quelques années.

Si vous veniez en France et que vous parcouriez les provinces, vous seriez surpris d'apprendre ce que sont les hommes qui représentent aujourd'hui le socialisme. Dans un village, vous voyez un joli jardin remarquablement soigné et entouré de grilles; au fond, un hôtel magnifique; des jardiniers arrosent, taillent; sur la terrasse, de jeunes domestiques gracieusement vêtues, tablier blanc et coiffe blanche. «A qui cette propriété?» demandez-vous? «A M. F..., vous répond-on; le chef du parti socialiste d'ici.» Vous allez chez un médecin fameux pour le consulter. Un domestique en livrée vous ouvre la porte; la maison est tenue avec un luxe extraordinaire; au moment d'être introduit dans le cabinet, vous jetez un coup d'oeil dans la salle à manger et vous apercevez une nombreuse famille qui prend le thé. Ce médecin, c'est le fameux B..., directeur-propriétaire d'une revue socialiste. Vous entrez dans une église pour entendre la messe et en sortant vous rencontrez un monsieur qui attend une dame. Habillée avec une suprême élégance, son livre de prières à la main, la dame rejoint le monsieur, souriante, lui passe son livre, lui prend le bras et ils s'éloignent en devisant gaiement. C'est M. D..., le député socialiste de la région.

Il semble bien que ces socialistes français ne soient dangereux ni pour la propriété, ni pour la famille, ni pour la religion. Ce sont des microbes cultivés: ils ont perdu leur virulence.

«Mais les nôtres sont certainement venimeux!» s'écrie un conservateur furieux. Et il me rappelle les ignobles assassinats de Cullera, les incendies, les cruautés de Barcelone, les pillages et les déprédations commis ailleurs.

Il a raison. Pour l'instant, nos socialistes n'ont pas de chemises à se mettre. Et manquer de chemise, cela ne vaut rien pour la moralité. «Il n'est pas impossible qu'un pauvre soit honnête», disait Cervantés. L'honnêteté est en effet une chose de prix et qui n'est généralement qu'à la portée des personnes à leur aise. Le privilège le plus enviable des riches, c'est de pouvoir se donner le luxe d'être honnêtes.

Il m'est cependant venu aux oreilles que quelques-uns des chefs du socialisme espagnol ont maintenant des chemises de jour et de nuit, et non seulement des chemises, mais aussi des maisons de rapport. On dit même que ce sont d'impitoyables propriétaires et qui ne manquent jamais le premier du mois, à l'heure du déjeuner, d'envoyer leur quittance aux locataires, lesquels en perdent l'appétit et avalent de travers leurs côtelettes pannées. Je ne crois pas à cette noire légende, elle a été sans doute inventée et répandue par quelque réactionnaire malveillant.

En tout cas, nous devrions nous féliciter que les socialistes aient des maisons de rapport. Et s'ils achètent des actions de la Banque d'Espagne, ce sera mieux encore. Le jour où les socialistes espagnols auront des jardins avec des grilles et conduiront leurs femmes à la messe, les bourgeois n'auront plus à trembler pour leur titres de propriété ni pour leurs tiroirs.

Dans tous les pays, les socialistes ont ajouté de nos jours à leur bannière une devise séduisante: «A bas la guerre! Fraternité universelle.» Et c'est vraiment très bien. Tout de suite j'ai été pris par ce cri qui répond à l'aspiration la plus ardente de tout esprit chrétien.

Fraternité universelle: le beau mot! Mais en attendant cette fraternité si vaste, les bons socialistes ne pourraient-ils pas faire usage d'une autre un peu moins étendue? Pourquoi voyons-nous tous les jours, quand une grève se déclare dans quelque établissement industriel, que le malheureux ouvrier qui se présente, poussé par la faim, pour reprendre le travail, est assailli par ses compagnons avec une fraternité canine?

Il n'y a personne en Europe qui n'ait éprouvé quelque sympathie à voir parmi les principes du socialisme moderne le désarmement des nations et conséquemment la paix entre elles... On disait autrefois: «Paix entre les princes chrétiens». Il aurait fallu ne pas supprimer cette phrase, car ce sont les princes chrétiens qui ont été la principale cause de cette guerre. Tous, jusqu'aux plus récalcitrants bourgeois, tournèrent les regards vers eux avec une affectueuse complaisance. Dans les ténèbres amoncelées sur la vieille Europe par des armements incessants qui semaient l'épouvante dans les âmes, le seul rayon de lumière que nous ayons perçu nous venait du socialisme. La diplomatie, nous disions-nous, est impuissante: elle a perdu tout crédit; mais le socialisme est fort, les masses ouvrières se chargeront d'opposer une barrière à la superbe et aux ambitions des tyrans. Si elles laissent tomber leur fusil et se croisent les bras, qui fera la guerre?

Nous avons été bien amèrement déçus. Les ouvriers ne laissèrent pas tomber leur fusil. Tous s'empressèrent au contraire de l'empoigner et de s'en servir avec une inconscience de soldats mercenaires.

Était-ce lâcheté! Était-ce l'effet de ce féroce instinct qui pousse les troupeaux qu'on est parvenu à exciter? Je n'en sais rien; mais le fait est vraiment lamentable. De toutes les faillites qu'a entraînées la guerre, celle du socialisme est assurément la plus attristante. Causant il y a quelques jours avec l'un de ses représentants, je lui exprimai, non sans chaleur ni amertume, le sentiment de tristesse que ses coreligionnaires avaient donné au monde dans cette guerre.

--Est-ce la peine, lui disais-je, que pendant tant d'années vous ayez prêché la paix et la fraternité internationale, fait systématiquement obstacle aux armements, pour en arriver à être des guerriers aussi féroces que les nôtres?

Et voici dans quels termes il répondit à mon interpellation:

«Pour tout le monde, socialistes ou bourgeois, des jours très durs se sont levés. Quand dans une maison l'on crie «au feu!», les plus stoïques sautent de leur lit; et si c'est «au voleur!» qu'on crie, le moins cruel se saisira de son couteau de cuisine. Être pacifiste lorsqu'on a à côté de soi un ennemi qui épie vos mouvements pour se jeter sur vous à la moindre négligence, c'est un vrai crime. Eh bien, nous, les socialistes français, nous l'avons commis, ce crime-là, et nous devons l'expier en versant largement notre sang. Nous nous étions opposé aux dépenses militaires; nous avons maltraité des généraux qui étaient braves et prévoyants, pensant que nos frères de là-bas en feraient autant. Ils faisaient bien quelque chose, mais nous voyons aujourd'hui que ce n'était qu'une comédie, qu'au fond ils étaient les complices des tyrans et que les uns et les autres s'entendaient pour s'élancer sur nous et nous arracher le fruit de nos travaux. Toutes les lois, qu'elles soient divines ou humaines, cèdent devant le droit de légitime défense. Ne vous êtes-vous pas, vous, brillamment défendus à Saragosse et à Gérone quand nous avons envahi votre territoire? Et vous saviez pourtant bien que nous ne venions pas avec l'intention de nous saisir de votre bourse. C'était bien différent d'aujourd'hui. Je reconnais que nous, les Français, nous pénétrions injustement sur le territoire des autres. Ce fut un mouvement de vanité exploité par un homme de génie. Auparavant notre République avait elle-même été attaquée par ces autres. Mais nous du moins nous avions en venant chez eux quelque chose à donner. Nous apportions, en politique, les droits sacrés de l'homme, alors méconnus ou foulés aux pieds en Europe; dans l'ordre civil, nous apportions un Code que vous avez tous copié dans la suite. Nous avions remplacé un régime despotique par un régime libéral, ou simplement un roi par un autre. Après tout ils étaient Français tous les deux: l'un frère de Bonaparte, l'autre petit-fils de Louis XIV. Et la preuve que nous n'étions pas des bandits, c'est que vos hommes les plus éminents d'alors, les Moratin, les Silvela, les Menendez Valdès, les Hermosilla, d'autres encore, prirent notre parti. La même chose advint dans d'autres pays. Le plus haut esprit que l'Allemagne ait eu jusqu'alors, Goethe, fut injurié dans sa propre patrie parce qu'il passait pour être notre ami.

Mais l'Allemagne, qu'apporte-t-elle de neuf et de bon à l'Europe? Elle n'a pas les poètes les mieux inspirés, ni les plus profonds philosophes; ses lois ne sont pas les plus sages, ni ses moeurs les plus pures. Elle a des hommes de science éminents. Il y en a d'aussi grands en France, en Angleterre, en Italie et en Russie. Ce n'est pas à elle que reviennent les plus étonnantes inventions modernes, mais aux pays de Marconi et d'Edison. Au lieu de régime plus libéral et plus humain, c'est l'autocratie militaire que les Allemands apportent. C'est eux qui ont imposé à toute l'Europe cette servitude moderne qu'on appelle le service militaire obligatoire. C'est eux qui se sont dressés contre la généreuse entreprise du tzar Nicolas II se proposant le désarmement. C'est eux qui ont fait échouer la Conférence de La Haye. C'est eux qui entretenaient l'alarme dans le monde entier. En somme, que leur doit-on? Un peu de chimie et beaucoup moins de sens moral.»

Je laisse à mon ardent interlocuteur la responsabilité de ces raisons, qui, si elles sont excessives, sont cependant vraies dans le fond.

FRANÇAIS ET ESPAGNOLS

C'est, je crois, un sujet très délicat. Il faut y être maître-équilibriste pour ne pas tomber dans de lamentables méprises. Parler en ce moment des relations entre Français et Espagnols sans blesser les uns ni les autres, c'est une entreprise dont les dangers devraient me faire reculer. «Taisez-vous! méfiez-vous! Les oreilles ennemies vous écoutent», disent partout à Paris des écriteaux. Je ne suivrai pas ce conseil. J'ai, pour me risquer sur la corde tendue, un balancier dont je me suis toujours servi avec bonheur. Ce balancier, c'est la sincérité.

Mais l'écriteau en question se prête au commentaire. Tout d'abord il montre que le caractère français est expansif. Les Berlinois n'ont sans doute pas eu besoin de pareil avis. Et si mes compatriotes les Galiciens étaient en guerre avec une autre puissance européenne (mais ils ne se mettront jamais dans ce cas), ils n'en auraient pas besoin non plus.

J'avais un ami, précisément un Galicien, que je rencontrais dans la rue après une longue séparation.

--Quand donc êtes-vous arrivé? lui demandai-je.

--Il y a trois jours, me répondit-il.

Mais il ajouta aussitôt, regrettant d'avoir laissé échappé la vérité:

--Et un peu plus.

Il est évident que la France manque de maîtres comme celui-là.

Parlons donc sérieusement de notre amitié pour les Français.

Il va de soi qu'il y a des gens en Espagne qui n'aiment pas et qui n'admirent pas la France. Vieux ressentiments, dépits, colères, voilà ce qui monte à la surface dès qu'on remue un peu l'eau.

C'est l'histoire de tous les voisins. Quand on vit longtemps avec quelqu'un dans un commerce étroit, les petits ennuis, les inattentions, les injustices naturelles à l'égoïsme finissent par se déposer peu à peu dans ce que les psychologues appellent la «subconscience». L'éducation, le désir d'avoir la paix, la paresse concourent aussi à contenir tous ces éléments de discorde. Mais il arrive un moment où quelque événement imprévu leur ouvre la porte. Ils sortent alors avec fureur et brutalité, l'oeil injecté de sang.