La guerre injuste: lettres d'un Espagnol
Part 2
Le docteur Labat est un disciple de la nouvelle école psychologique. M. James notamment a eu sur lui une influence décisive. Mais M. Labat est médecin, et comme tel il n'hésite pas, quand il peut, à amener l'eau à son moulin. Je veux dire qu'il exagère les enseignements un peu nébuleux et panthéistes de l'école et les transforme, quand il lui est commode, en enseignements matérialistes.
L'éminent professeur suppose que l'optimisme n'est pas une opération de l'esprit qui raisonne, mais qu'il vient de plus loin, d'une source plus profonde et plus intime. L'optimisme, dit-il à peu près, c'est l'instinct de la vie, l'horreur de la mort, l'allégresse, l'orgueil et la volonté de vivre.
J'avoue que je ne comprends pas bien cet optimisme qui consiste à avoir horreur de la mort. Appeler optimisme l'instinct de la conservation est un abus de langage. Le véritable optimiste doit n'avoir aucune peur de la mort, puisque nous sommes dans un monde où il faut que l'on meure. Le martyr chrétien qui allait au supplice en chantant était optimiste, parce qu'il savait qu'une félicité sans fin l'attendait dans l'au-delà; de même le musulman qui se jette sur l'épée de l'ennemi parce qu'un choeur de belles houris l'attend, ou le Chinois qui se laisse allègrement tuer en Amérique parce qu'il est sûr de ressusciter dans sa patrie. Quant à celui qui conserve avec inquiétude sa précieuse peau dans la certitude que quoi qu'il fasse il finira par être la pâture des vers, celui-là n'est pas optimiste.
Or, c'est de cet instinct de vie, ou de cet instinct de conservation, comme on disait autrefois, que le docteur Labat fait dériver l'optimisme français d'aujourd'hui. Il suppose que le Français est optimiste par nature et que cet optimisme est la sauvegarde de son existence. C'est, selon moi, une erreur. Il y a en France autant de pessimistes et de neurasthéniques qu'en aucun autre pays, peut-être même davantage. Et cela se comprend. Le Français est généralement ambitieux; il aime la richesse et travaille ardemment pour l'acquérir. Eh bien, dans la statistique de la neurasthénie, ce sont les hommes d'affaires qui occupent la première place. Le Français possède en outre un esprit critique aigu, et un critique n'est jamais optimiste.
Au surplus, j'ai vécu en France durant les premiers mois de la guerre et je n'ai point observé un pareil optimisme. Ce que j'ai vu, c'est la résolution, l'inébranlable volonté de se défendre jusqu'à la mort. Et cela ne peut pas s'appeler de l'optimisme. Au contraire, quand les Allemands arrivèrent aux environs de Paris, j'ai constaté quelque peu de dépression et d'abattement. Mais, et je me plais à le déclarer, la ferme et courageuse résolution des Français n'en fut nullement altérée.
Puis ce fut la bataille de la Marne. L'esprit français s'exalta soudain; un chaud optimisme régna quelque temps. On crut à la victoire immédiate, on pensa même conquérir l'Allemagne et entrer à Berlin. Mais des mois passèrent et l'on en vint à se dire qu'il ne fallait pas s'attendre à cette sorte de victoire. Le Français est le raisonneur par excellence. Peut-être en d'autres pays les hommes témoignent-ils de qualités plus hautes. Mais le bon sens est le patrimoine de la France, sauf lorsqu'on touche à sa vanité nationale, car elle a vite fait alors de passer les limites de la raison. Il est vrai qu'elle sait y revenir promptement et s'accommoder des circonstances avec une étonnante facilité.
Bien des personnes ont pensé toutefois qu'il serait possible aux Français de percer les lignes allemandes, de recouvrer le terrain perdu et d'avancer sur le territoire ennemi. Dans les derniers jours de septembre, un sergent arriva dans le village que j'habitais. C'est un de mes grands amis. Il exerce la profession de notaire, mais par tempérament c'est un soldat: il est énergique et courageux.
--Quand percerez-vous donc les lignes? lui demandai-je souriant.
--Quand nous le voudrons, me répondit-il avec tranquillité.
--Vous parlez sérieusement?
--Oui, sérieusement. Nous attendons seulement qu'on nous en ait donné l'ordre.
Cet ordre arriva peu de jours après et l'on sait ce qui s'ensuivit. Au prix de sacrifices énormes, d'une quantité de sang prodigieuse, on avança de trois kilomètres. Au moment où j'écris, la même chose arrive aux Allemands, avec encore moins de bonheur.
Aujourd'hui l'optimisme a changé de direction. Si l'on veut savoir ce que c'est que de calculer, il faut venir en France. Un de mes amis m'a prouvé il y a peu de jours, le crayon en main, que les empires centraux ont tels et tels moyens de défense, tant de réserves métalliques, qu'ils peuvent tenir jusqu'à telle époque et que, cette époque passée, ils devront succomber. Les Français considèrent l'Allemagne comme une place assiégée. Elle ne sera point prise d'assaut, mais elle tombera rendue de faim. Ils ont dans la victoire une confiance aveugle, absolue.
* * * * *
Mais cela n'est pas de l'optimisme, dira le docteur Labat. Il s'agit là d'un calcul, de la solution d'un problème, et l'instinct vital n'a rien à voir là-dedans. Cependant, pour moi, c'est cela qui est le véritable et légitime optimisme, car il procède de la raison. L'autre, qui vient du fond même de notre nature animale, pourra nous rendre parfois la vie plus douce, plus légère; mais il est extrêmement dangereux. Si l'on veut bien tourner les regards en arrière et se rappeler l'histoire des personnes que l'on connaît, tout le monde y trouvera quelque grande catastrophe ou tout au moins une succession de contrariétés produites par cet optimisme instinctif.
A cette heure donc, les Français s'occupent à faire des calculs. Ils ne disent pas toutefois ce qu'on lit au fond de leurs yeux. Leur calcul le meilleur, c'est qu'ils comptent sur leurs bras et sur leur tête. Et, de même que le plus habile marin du monde est l'Anglais, le Français est le meilleur des soldats. Cela n'a rien d'étonnant: cent ans à peine le séparent de ces autres soldats qui parcoururent toute l'Europe en vainqueurs. Les traces de l'hérédité ne s'effacent point en cent ans.
Où le père a passé passera bien l'enfant
disait Musset.
Au reste, ne parlons pas de la valeur. Russes, Allemands, Français, Bulgares, tous se sont également bien battus. Mais il y a pour le soldat d'autres qualités d'une importance capitale: la ruse, l'allégresse, l'habileté manuelle, l'improvisation. Depuis les temps de Jules César, la race des Gaulois s'est toujours distinguée par ces qualités mêmes. Le Gaulois est un homme fertile en recours. Vous le verrez louer une maison à moitié démolie, image de la désolation; mais repassez par là quelques mois plus tard, et vous serez tout surpris de trouver un nid confortable, entouré de fleurs. Cuisine, jardin, peintures, terrasse: il aura tout improvisé.
Un de mes voisins de campagne, dans les Landes, avait besoin d'un garage. Il vit venir un maçon, qui lui en construisit un en quelques jours et d'une façon parfaite. Peu après, ce maçon se trouva sans travail. Mon voisin cherchait alors un jardinier; le maçon lui offrit de remplir cette charge, et il s'en acquitta avec une intelligence dont nous fûmes tous émerveillés. Plus tard mon même voisin vint à manquer de cuisinière. Le maçon passa à la cuisine et il y fut un cuisinier admirable.
--Pour Dieu, dis-je à mon voisin, n'allez pas congédier votre nourrice: je vois déjà votre homme donner le sein à votre fils!
La France est pleine de ces hommes-étuis. Or, dans une guerre longue comme celle-ci, ils sont d'une grande utilité. Les Allemands mettent toute leur confiance dans leurs machines; mais la meilleure de toutes les machines, c'est l'homme. Avec du talent, la plus petite force devient formidable. Les Allemands sont supérieurs par le nombre, par la préparation, par les machines de guerre; mais les moyens des Français, c'est eux-mêmes, leur adresse et leur sang-froid. Les Allemands ont plus de canons et de plus gros; mais les artilleurs français pointent et dissimulent les leurs plus adroitement. Ceux-là possèdent de splendides cuisines roulantes; mais, avec de pauvres feux de campagne, ceux-ci mangent mieux.
Joffre est l'incarnation de cet esprit gaulois, fait d'astuce, de courage, de prudence et de gaieté. C'est lui qui a sauvé la France au moment suprême par sa tactique admirable; c'est lui qui, patient et énergique, attend que le fruit soit mûr pour secouer l'arbre; c'est lui, homme de pitié, que les soldats appellent «le père Joffre», parce qu'il est avare du sang de ses fils. Louange à ce Gaulois insigne qui fut le boulevard choisi par la Providence pour sauver la civilisation latine et l'indépendance des peuples faibles! Le jour où sa statue se dressera sur une place de Paris, nous irons tous, non point pour y planter des clous, mais pour la couronner de fleurs.
Il ne ressemble pas aux généraux allemands, qui, eux, ont non seulement copié strictement la tactique de Napoléon, mais aussi ses procédés impitoyables. «--Sire, Sire, disait le général Junot à l'Empereur, il est absolument impossible de s'emparer de cette batterie autrichienne: un feu d'enfer balaie tous les hommes.--Avancez! répondait Napoléon.--Chaque régiment qui avance est un régiment perdu.--Avancez!» répétait Napoléon.
Il importe de ne pas confondre le peuple allemand avec ceux qui le dirigent aujourd'hui politiquement et militairement. L'allemand est un peuple doué de solides vertus: il est courageux, intelligent, opiniâtre, laborieux, idéaliste. Mais, comme tous les idéalistes, il manque d'esprit critique et c'est pourquoi il obéit facilement à tout ce qu'on lui suggère. Sa race lui est montée au cerveau et c'est ce qui lui a fait dire et commettre un assez beau nombre de sottises. Néanmoins, tout le monde s'accorde à reconnaître ses hautes qualités. Mais ces qualités ont une tache, la jalousie des Anglais: jalousie de parents, qui se dissipera bientôt.
Aussi est-il intolérable, extrêmement pénible, d'entendre M. Maurice Barrès appeler les Allemands «sale race». Tous les hommes de bon sens en France ont réprouvé ce langage, et la Presse, la première.
Pourtant le docteur Labat lui a donné l'appui d'arguments médicaux. Il dit que l'instinct de vie (encore, l'instinct de vie!) justifie de pareilles injures, qu'il a pris l'avis des blessés de son hôpital et qu'ils sont unanimes à donner raison à M. Barrès et à reconnaître que lorsqu'on porte un coup de baïonnette en s'écriant: «Tiens cochon! Crève, sale bête!», la baïonnette fait quelques pouces de plus dans le corps de l'ennemi.
Je confesse que des raisons chirurgicales de cette sorte ne m'ont point convaincu. Ma pensée vole vers cette mémorable bataille de Fontenoy, où le général français se découvre et crie en s'approchant de l'ennemi: «Messieurs les Anglais, tirez les premiers!» Aujourd'hui ce mot peut paraître don-quichottesque; mais entre le «tirez les premiers» du général et le «crève, sale bête!» de M. Barrès, je n'hésite pas à préférer le premier. On peut être sûr que celui qui dit «tirez les premiers» ne tournera jamais le dos à l'ennemi; quant à l'autre, on n'en peut rien assurer.
Quels vilains temps que ceux où nous sommes! C'est dans les vôtres, nobles hommes, que j'eusse aimé vivre et non point en ceux, sans honneur, où l'on conseille aux soldats de se salir les lèvres pour se donner du coeur et où l'on commande aux officiers de fusiller les femmes et de jeter des bombes la nuit sur des berceaux d'enfants.
MÉDITATION SUR LE CONFLIT
Ni les gaz asphyxiants que dégagent les tranchées allemandes, ni la rhétorique, plus asphyxiante encore, dont les Germains et les germanophiles se servent pour exalter leur morale, n'arriveront à étouffer la vérité rebelle.
Cette vérité, c'est que cette guerre monstrueuse à laquelle l'humanité assiste étonnée a été longuement méditée, préparée, puis déchaînée par une nation européenne dans le seul but de dominer matériellement et moralement les autres.
Et comme cette vérité saute aux yeux et qu'il est impossible de la nier, les Espagnols qui sympathisent avec cette nation croient justifier leur sympathie en rappelant les torts que les Français et les Anglais nous firent en des temps plus ou moins anciens. Ainsi le loup de la fable évoquait pour manger l'agneau les mauvais traitements qu'il avait reçus de ses pères.
Dans tous les temps et sur tous les points du globe habité, c'est contre leurs voisins que se sont battus les peuples et non pas contre ceux qui vivaient au loin. Il est bien probable que si Berlin était à la place de Bordeaux ou de Lisbonne nous en serions déjà venus aux mains avec les Allemands, comme nous l'avons fait avec les Portugais et les Français. L'Allemagne et l'Autriche, qui sont non seulement des voisines mais des soeurs, ont été en guerre de nos jours même.
Quand on sort du terrain de la haine et qu'on passe sur celui des raisons, les arguments se présentent sous les formes les plus diverses.
Contre l'Angleterre, on se sert de l'argument chrématistique; l'Angleterre a de très riches colonies, des territoires immenses dans les cinq parties du monde, tandis que l'Allemagne, pays hautement civilisé et tout aussi méritant que la Grande-Bretagne, possède peu de chose hors de chez elle. Pourquoi?
Ceux qui s'indignent d'avoir à poser cette question sont le plus souvent de riches propriétaires. Ils ne se rendent pas compte que le langage qu'ils tiennent contre l'Angleterre est justement celui que tiennent contre eux-mêmes les socialistes et les communistes. «Nous valons autant que vous, disent-ils. Mais, tandis que vous êtes riches, nous sommes pauvres: pourquoi? Vous êtes des voleurs, livrez les biens que vous possédez injustement.»
L'argument n'aurait de portée que si la Grande-Bretagne était incapable de coloniser. Ses colonies seraient-elles plus heureuses entre les mains de l'Allemagne? C'est à ces colonies qu'il faudrait le demander.
Contre la France, c'est de l'argument religieux qu'on se sert. Cette nation qui a décrété la séparation de l'Église et de l'État et chassé les ordres religieux, mérite un châtiment exemplaire.
Personne ne l'a rendue responsable des sanglants excès de la Convention, ni des assassinats commis par Robespierre et Marat. Pourquoi l'accuser aujourd'hui des dispositions d'un ministre anticlérical?
En admettant d'ailleurs que l'argument fût juste, ce qui ne le serait certainement point, ce serait de l'étendre à ceux qui n'ont commis aucune faute. La masse du peuple en France est en effet catholique et c'est de son plein gré, sans le moindrement recourir au trésor public, qu'elle soutient aujourd'hui le culte catholique avec la même décence qu'autrefois.
On oublie ou l'on feint d'oublier que c'est de cette France impie que la pensée chrétienne rayonne à travers le monde une lumière merveilleuse. Non seulement il y existe en ce moment un groupe de philosophes spiritualistes, dont Boutroux, le chef, livre sur le terrain de la pensée de glorieuses batailles aux savants matérialistes allemands comme les Wundt, les Haeckel et les Ostwald; mais il y existe aussi une phalange d'éminents apologistes catholiques, des prêtres le plus souvent, dont les livres font la consolation de tous les croyants de l'Europe. On oublie que quelques-uns de ces prêtres se battent aujourd'hui dans les tranchées de l'Alsace et des Flandres, et qu'ils s'étonnent et s'affligent d'entendre les reproches que font à leur patrie ceux qui se donnent pour les hérauts de la chrétienté.
Contre la Russie, c'est de son retard qu'on tire un argument. Ces pauvres Russes! Ils n'ont point de canons de précision, point de chemins de fer stratégiques, point de gaz asphyxiants; ils mangent avec les doigts: ce sont de vrais sauvages. Il faut aller leur apprendre le maniement des armes à feu et de la fourchette.
Pourtant, ces sauvages, qui sont armés de massues de fer en guise de fusils, à en croire les journaux allemands, ces sauvages-là se battent depuis longtemps contre toute l'armée autrichienne et plus d'un tiers de l'armée allemande.
Contre la Belgique enfin, on use d'un argument sanchopancesque. Qui donc a fourré la Belgique dans une si folle aventure? Comment a-t-elle eu l'audace de faire front au colosse allemand? Ne sait-elle pas que rien n'est plus prudent que de rester en bons termes avec les forts? Si elle avait laissé tranquillement passer les armées du Kaiser, elle ne serait pas dans la calamité où elle se trouve, elle aurait reçu une pleine bourse de pièces d'or et qui sait? à la fin de la guerre, peut-être un petit morceau de la France.
Voilà ce que l'on entend ici. Là-bas, en Allemagne, on méprise les raisons: nous entrons sur le théâtre de la volonté rugissante et de l'automatisme. Un seul mot nous en vient «Nous voulons!» Et de toutes les régions du monde où la volonté l'emporte sur la raison, les hommes répondent à ce «nous voulons»: «Puisque vous le voulez, nous le voulons aussi.»
C'est un cas de désagrégation mentale dans lequel le psychisme inférieur, le centre de l'automatisme, brise son engrenage avec la libre raison et s'abandonne passivement à toutes les fantaisies de l'hypnotiseur. Les hypnotiseurs du peuple allemand, ce sont les magnats de la politique et de l'armée prussienne, secondés par la poltronnerie de quelques intellectuels. Ce sont eux qui ont imposé à ce peuple et la guerre et la férocité dans la guerre. Ils lui ont dit: «Gardez-vous de votre coeur comme d'un ennemi; fusillez des prêtres, démolissez des monuments, violentez des femmes, asphyxiez les enfants, essayez de tous les moyens pour atterrer l'ennemi.» Et ces honnêtes citoyens, ces bons pères de famille que nous avons tous connus fusillent, violent, saquent, asphyxient. Si on leur disait en outre de sacrifier les prisonniers, ils les sacrifieraient aussi.
Un pareil état de misère morale inspire plus de pitié que de haine. Ce sont des hommes en sommeil; ce n'est pas à eux qu'il faut imputer leurs horreurs, mais à ceux qui les ont ainsi magnétisés.
A qui donc enverrons-nous le compte de la dispersion qui s'est produite dans les centres cérébraux de quelques-uns de mes compatriotes? Car il y a parmi nous des individus qui rougissent dès qu'on prétend que les Teutons n'ont pas bien fait de livrer Louvain au pillage et de fusiller des prêtres; ils rougissent, se grattent la tête, sentent bouillir leur cervelle et finissent par s'écrier qu'ils en auraient fait tout autant, qu'ils auraient tué plus de prêtres encore et qu'ils en auraient même ensuite mangé en sauce tartare.
J'ai eu l'horreur d'entendre des dames se féliciter du torpillage du _Lusitania_ et des exploits des zeppelins.
Le naufrage du _Lusitania_ est une chose effroyable, mais ce naufrage de l'âme féminine est plus effroyable encore...
Comme tout ce qui écorche un instant la croûte de notre malheureuse planète, cette guerre aura sa fin. L'épais nuage qui couvre aujourd'hui toute l'Europe se dissoudra enfin dans l'atmosphère azurée; la terre maternelle boira le sang, dévorera les os et, dans son sein fécond, la vie immortelle poursuivra son travail mystérieux; les prés auront de nouveau des fleurs, les arbres agiteront de nouvelles branches à la brise du soir, les oiseaux de Dieu se remettront à bénir de leurs trilles le lever de l'aurore.
Et que restera-t-il de tout cela? Une grande honte et un grand remords.
Oui, un grand remords.
Un jour viendra (le Ciel nous le donne bientôt!) où ces automates assassins de femmes et d'enfants sortiront de leur stupeur hypnotique. Épouvantés d'eux-mêmes, ils tomberont alors aux pieds de leurs fils et leur demanderont pardon de les avoir tant scandalisés, d'avoir outragé sous leurs yeux d'enfants l'honneur du genre humain, d'avoir voulu leur arracher du coeur la seule chose pour laquelle l'homme puisse vivre et doive mourir.
LA STRATÉGIE DE NAPOLÉON
Je suis allé à Marly et à la Malmaison. On éprouve un plaisir physique à ne plus entendre le bruit de la métropole et à passer quelques instants dans la fraîcheur et la tranquillité des champs. Mais le plaisir est encore plus vif pour l'esprit, surtout quand l'endroit où l'on est vous offre son passé comme un refuge contre un présent douloureux. Vus de loin, et lorsqu'ils sont déjà à demi ensevelis dans l'abîme du temps, les événements les plus pénibles allègent l'âme au lieu de l'affliger. C'est là le secret de l'art. Le monde, comme pure représentation, ne fait jamais de mal.
Il n'y a point trace à Marly de la cour fastueuse qui y vécut. Marly est un tranquille village où l'on entend battre la faux et mugir des troupeaux. J'en ai parcouru les bois et les prairies avec respect, évoquant la figure du Roi-Soleil, qui se plaisait tant dans ces lieux. Son amour excessif pour Marly servit de prétexte à un de ses courtisans pour dire, dans un transport d'adulation, que «la pluie de Marly ne mouillait point». Louis XIV avait le gosier large, mais il ne put avaler cette bouchée-là.
La Malmaison me fut malheureuse: la guerre a fait fermer le palais. Gardiens et cicerone sont sous les armes. Je dus me contenter de longues promenades dans le parc et de mes souvenirs du vainqueur d'Austerlitz.
Louis XIV et Napoléon! Deux monstres d'égoïsme et d'orgueil. Saint-Simon a analysé l'orgueil du premier avec une sagacité merveilleuse; Taine, celui du second. Mais, quoi! j'ai connu une couturière qui était aussi égoïste que Napoléon et un cireur non moins vaniteux que Louis XIV.
Pour moi, je crois que si nous prenions un passant au hasard de la rue et que nous lui infusions le courage et l'intelligence de l'Empereur, je crois bien qu'on en ferait un autre Napoléon. En tout cas, il ne serait pas en reste pour l'égoïsme. Et si nous le dotions du pouvoir de Louis XIV, ce serait un autre Louis XIV, et ce n'est probablement pas d'orgueil qu'il manquerait non plus. Égoïsme et orgueil nous viennent ensemble et tout naturellement, et ceux qui s'en délivrent sont des êtres exceptionnels devant qui l'on devrait s'agenouiller.
Que de souvenirs dans cette Malmaison! Derrière chaque massif de fleurs la gracieuse figure de l'impératrice Joséphine semble nous sourire. Elle y fut heureuse, et puis la plus infortunée des femmes. C'est là que, victime de l'implacable égoïsme de son mari, cette douce et sympathique créature rendit son âme à Dieu. Toutes les idylles de ce monde misérable se terminent dans les larmes.
Et ma mémoire s'emplit soudain de ces jours dramatiques où Napoléon rentre à Paris avec la résolution secrète de répudier sa femme. Il est d'abord plus cérémonieux et plus froid avec elle; il ferme ensuite toute communication entre leurs appartements; il lui fait connaître enfin sa décision par des émissaires diplomatiques.
Que devait-il se passer dans le coeur de cette noble femme quand elle constatait que l'homme idolâtré, que l'homme qui lui avait donné avec son amour le plus haut trône du monde, allait rompre le sacré, le doux lien qui les unissait, et partager son lit et sa gloire avec une autre? Je crois vraiment que c'est alors que fut signé dans le ciel la sentence qui condamna l'Empereur. Malheur à qui maltraite un enfant ou brise le coeur d'une femme! Les anges ne tardent pas à se venger de lui.
Je ne voudrais pas que l'on prît cela pour des niaiseries. Qui peut dire qu'à la balance divine une larme ne pèsera pas plus qu'un empire? Le monde n'est que le symbole d'une réalité plus haute. Un mot tombé des lèvres d'un humble charpentier de Nazareth a fait trembler la Création. Des chevaux, des batailles, des canons, cela n'est rien; les empires sont des ombres, les étoiles des apparences, la gloire un songe. Mais la parole d'un homme bon subsiste éternellement.