La guerre et la paix, Tome III
Chapter 9
Le conseil de guerre se réunit à deux heures dans la plus spacieuse des deux isbas qui appartenaient à un nommé André Sévastianow. Les paysans, les femmes et de nombreux enfants se pressaient devant la porte de l'autre isba; la petite fille d'André, Malacha, âgée de six ans, que Son Altesse avait embrassée et à laquelle il avait donné un morceau de sucre, était seule restée blottie sur le poêle de la grande chambre, à regarder curieusement et timidement les uniformes et les croix des généraux qui entraient l'un après l'autre, et allaient s'asseoir sous les images. Le grand-père, ainsi que Malacha appelait Koutouzow, était assis à part dans l'angle obscur du poêle. Affaissé dans son fauteuil de campagne, il témoignait de son agacement, tantôt en lançant des interjections étouffées, tantôt en tortillant nerveusement le collet de son uniforme, qui, quoique ouvert, semblait le gêner; il serrait la main à quelques-uns des survenants, et saluait les autres. Son aide de camp Kaïssarow fit un pas en avant pour tirer le petit rideau de la fenêtre qui était en face de son chef, mais, à un geste d'impatience de Koutouzow, il comprit que Son Altesse désirait rester dans le demi-jour pour ne pas laisser voir sa physionomie. Il y avait déjà tant de monde autour de la table en bois de sapin, couverte de plans, de cartes, de papiers et de crayons, que les domestiques militaires apportèrent encore un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus, Yermolow, Kaïssarow et Toll. À la place d'honneur, juste sous les images, se tenait Barclay de Tolly, la croix de Saint-Georges au cou. Sa figure pâle et maladive, avec son grand front, que sa calvitie rendait encore plus proéminent, trahissait les angoisses de la fièvre dont il ressentait en ce moment même le violent frisson. Ouvarow, assis à côté de lui, lui racontait quelque chose à voix basse et avec des gestes saccadés. Personne du reste ne parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils relevés, et les mains croisées sur la poitrine, écoutait avec attention. En face de lui, le comte Ostermann-Tolstoy appuyant sur son coude sa tête aux traits hardis et aux yeux brillants, paraissait absorbé dans ses pensées. Raïevsky, de son geste habituel, ramenait sur ses tempes ses cheveux noirs, qu'il enroulait autour de ses doigts, et jetait des regards impatients vers Koutouzow et vers la porte. La belle et sympathique physionomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable sourire, car il avait surpris le regard de Malacha, et s'amusait à lui faire des petits signes, auxquels elle répondait timidement.
On attendait Bennigsen, qui, sous prétexte d'inspecter une seconde fois la position, achevait tranquillement chez lui son succulent dîner; deux heures, de quatre à six, se passèrent ainsi en causeries à voix basse, sans qu'on prît aucune décision.
Lorsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de la table, mais de façon à ne pas laisser éclairer ses traits par les bougies qu'on venait d'y poser.
Bennigsen ouvrit aussitôt le conseil en formulant la proposition suivante:
«Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte capitale de la Russie, ou bien devons-nous la défendre?»
Un long et profond silence succéda à ces paroles, tous les visages se contractèrent, tous les yeux se tournèrent vers Koutouzow, qui, les sourcils froncés, toussaillait et s'efforçait de surmonter son émotion. Malacha l'observait aussi.
«L'antique et sainte capitale de la Russie?» répéta-t-il tout à coup avec colère et en accentuant les mots, pour en bien faire ressortir la fausse note.
«Vous me permettrez de dire à Votre Excellence que cette phrase n'offre aucun sens à un coeur russe. Ce n'est pas ainsi que doit être posée la question pour la discussion de laquelle j'ai réuni ces messieurs; elle est purement militaire et la voici: Le salut du pays étant dans l'armée, est-il plus avantageux de risquer de la perdre, et Moscou avec, en livrant bataille, ou de se retirer et d'abandonner la ville sans résistance? C'est là-dessus que je désire connaître votre avis.»
Les discussions commencèrent; Bennigsen, qui ne se tenait pas pour battu, admit l'opinion de Barclay, et trouva comme lui qu'il était impossible de défendre la position de Fili; en conséquence, il proposa de faire passer pendant la nuit les troupes du flanc droit au flanc gauche, afin d'attaquer l'aile droite de l'ennemi. Les opinions se partagèrent, on discuta le pour et le contre. Yermolow, Doctourow, Raïevsky soutinrent Bennigsen; pensaient-ils qu'un sacrifice était nécessaire avant d'abandonner Moscou, ou bien avaient-ils en vue d'autres considérations personnelles? ils ne semblaient pas comprendre que leur réunion ne pouvait plus arrêter la marche fatale des événements. Par le fait, Moscou était abandonné. Les autres généraux le voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la direction à faire prendre à l'armée dans sa retraite. Malacha, qui regardait de tous ses yeux, expliquait autrement ce qui se passait. Elle croyait qu'il s'agissait d'une querelle entre «le grand-père» et «l'habit aux longs pans», comme elle désignait à part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils s'irritaient l'un contre l'autre, et dans le fond de son petit coeur elle donnait raison au «grand-père»; elle saisit au vol un coup d'oeil perçant et rusé jeté par ce dernier sur Bennigsen, et fut toute ravie de lui voir remettre à sa place son adversaire, qui rougit et fit quelques pas dans la chambre; les paroles que Koutouzow avait prononcées d'une voix calme et mesurée à l'adresse de Bennigsen exprimaient une désapprobation complète.
«Je ne saurais, messieurs, accepter le plan du comte, dit Koutouzow. Faire changer de position à une armée dans le voisinage immédiat de l'ennemi est toujours une opération dangereuse; l'histoire est là pour le confirmer. Ainsi, par exemple...» il s'arrêta comme pour rassembler ses souvenirs; reportant ensuite un regard clair et d'une candeur affectée sur Bennigsen.... «par exemple, si la bataille de Friedland, que vous devez vous rappeler, comte, n'a pas été à notre avantage, c'est précisément à cause d'une conversion semblable.»
Un silence d'une minute qui parut éternelle, pesa sur l'assistance.
Les discussions reprirent ensuite à bâtons rompus, mais on sentait que le sujet était épuisé.
Tout à coup Koutouzow soupira. Comprenant qu'il allait parler, tous les généraux se tournèrent vers lui.
«Eh bien, messieurs, je vois que c'est moi qui payerai les pots cassés. J'ai écouté les opinions de chacun. Je sais que quelques-uns ne seront pas de mon avis, mais... ajouta-t-il en se levant... en vertu du pouvoir qui m'a été confié par l'Empereur et la patrie, je commande la retraite!»
Les généraux se dispersèrent dans un silence solennel, comme celui qui accompagne d'ordinaire les prières des morts. Malacha, qu'on attendait depuis longtemps à souper, descendit lentement et à reculons de la soupente, en se cramponnant de ses petits pieds nus aux saillies du poêle, et, se faufilant prestement entre les jambes des généraux, elle disparut par la porte entre-bâillée.
Koutouzow, après avoir congédié les membres du conseil, resta longtemps appuyé sur la table à réfléchir à ce terrible problème, se demandant de nouveau où et comment s'était décidé l'abandon de Moscou, et à qui il pouvait être imputé.
«Je ne m'y attendais pas, dit-il à son aide de camp Schneider, qui venait d'entrer chez lui à une heure avancée de la nuit. Je n'aurais jamais cru pareille chose possible!
--Il faut vous reposer, Altesse, lui répondit l'aide de camp.
--Eh bien, on verra! Je leur ferai manger comme aux Turcs de la viande de cheval,» dit Koutouzow en frappant la table de son poing, et il répéta: «Ils en mangeront! Ils en mangeront!»
V
Comme contraste à Koutouzow et à propos d'un fait d'une bien autre importance que la retraite de l'armée, c'est-à-dire l'abandon et l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe, bien à tort, pour en avoir été le fauteur.
Tout Russe animé aujourd'hui du même sentiment qu'éprouvaient alors nos pères, aurait pu prophétiser ces événements, que la bataille de Borodino avait rendus inévitables.
À Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les villages de l'Empire, l'esprit était le même qu'à Moscou, quoique complètement en dehors de l'influence du comte Rostoptchine et de ses affiches. Le peuple attendait l'ennemi avec insouciance, sans s'agiter, sans commettre aucun désordre. Il l'attendait avec calme, sentant que, lorsque le moment serait venu, il saurait agir comme il le devait. Dès qu'on sut l'approche de l'ennemi, les classes les plus aisées s'éloignèrent en emportant tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres détruisirent et incendièrent le reste. La conviction que ce devait être, et que ce sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans tout coeur russe. Cette conviction, je dirai plus, la prévision de la prise de Moscou, s'était répandue en 1812 dans toute la société de cette ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en août, en laissant derrière eux leurs maisons et la moitié de leur fortune, le prouvaient bien, car ils agissaient sous l'influence de ce patriotisme latent qui ne consiste ni dans les phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants pour le salut de la patrie, et autres actes contraires à la nature humaine, mais qui s'exprime simplement, sans éclat, et par cela même produit d'immenses résultats. «Il est honteux,» disaient les affiches du comte Rostoptchine, «de fuir le danger. Les lâches seuls abandonnent Moscou!» Et cependant ils partaient malgré la qualification de poltrons qui leur était appliquée! Ils partaient parce qu'ils savaient que cela devait être ainsi. Rostoptchine ne pouvait les avoir effrayés par le récit des horreurs commises par Napoléon dans les pays conquis. Ils savaient très bien que Berlin et Vienne étaient restés intacts, et que pendant l'occupation française, les habitants passaient gaiement leur temps avec ces vainqueurs pleins de séductions que les hommes et même les femmes en Russie portaient alors dans leur coeur! Ils partaient parce qu'il ne pouvait être question pour les Russes de rester sous la domination des Français: bonne ou mauvaise, pour eux elle était inacceptable! Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait à livrer une belle et opulente capitale à l'incendie et au pillage devenus par là même inévitables, car il n'est que trop vrai que ne pas brûler et ne pas piller des foyers abandonnés est tout à fait contraire à l'esprit du peuple russe! Ainsi donc la grande dame qui dès le mois de juin quittait Moscou avec ses nègres et ses bouffons pour se réfugier dans ses terres du gouvernement de Saratow, malgré la crainte d'être arrêtée sur l'ordre de Rostoptchine, était instinctivement résolue à ne pas devenir la sujette de Bonaparte, et, d'après nous, elle accomplissait simplement et véritablement la grande oeuvre du salut de la patrie! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui blâmait les partants, ou renvoyait les tribunaux hors de la ville; qui fournissait à des braillards avinés de mauvaises armes; qui ordonnait des processions et les défendait le lendemain; qui s'emparait de toutes les voitures de transport des particuliers; qui annonçait son intention de brûler Moscou, sa maison, et se dédisait le quart d'heure suivant; qui exhortait la populace à se saisir des espions et lui reprochait ensuite de les avoir saisis; qui chassait tous les Français de la ville, et y laissait tranquillement Mme Aubers-Chalmé, le grand centre de réunion de la colonie française; qui, sans raison aucune, envoyait en exil le vieux et respectable Klutcharew, directeur des postes; qui rassemblait le peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant pour se battre avec l'ennemi, et lui livrait, pour s'en débarrasser, un homme à écharper; qui prétendait ne pas survivre au malheur de Moscou et finissait par fuir par une porte dérobée, tout en rimant un mauvais quatrain français[11] pour que personne ne doutât de sa coopération: cet homme ne comprenait pas la valeur morale de l'événement qui s'accomplissait sous ses yeux. Dévoré du désir d'agir seul, d'étonner le monde par un exploit d'un patriotisme héroïque, il se moquait, en gamin, de l'abandon et de l'incendie de Moscou, en essayant d'arrêter ou d'activer, de son faible bras, le courant irrésistible du mouvement national qui l'emportait avec le reste.
VI
En revenant de Vilna avec la cour, Hélène se trouva dans une position embarrassante. Elle jouissait en effet à Pétersbourg de la protection toute particulière d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers postes de l'Empire, tandis qu'à Vilna elle s'était liée avec un jeune prince étranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux valoir leurs droits, elle dut dès lors songer à résoudre de son mieux le délicat problème de conserver cette double intimité sans offenser ni l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible à une autre femme, n'exigea même pas de sa part un instant de réflexion: au lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gâté en prouvant sa culpabilité, elle n'hésita pas une minute à mettre, comme un véritable grand homme, le droit de son côté.
En réponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla à sa première visite, elle releva fièrement sa belle tête à moitié tournée vers lui.
«Voilà bien l'égoïsme et la cruauté des hommes, dit-elle avec hauteur. Je ne m'attendais pas à autre chose: la femme se sacrifie pour vous; elle souffre, et voilà toute sa récompense! Quel droit avez-vous, monseigneur, de me demander compte de mes amitiés? Cet homme a été plus qu'un père pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empêcher de parler, peut-être a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un père, mais ce n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas un homme pour être ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte qu'à Dieu et à ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en portant la main à son beau sein qui se soulevait d'émotion, et en levant les yeux au ciel.
--Mais écoutez-moi, au nom du ciel.
--Épousez-moi, et je serai votre esclave.
--Mais c'est impossible!
--Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'à moi[12]!» dit-elle en pleurant.
Le prince essaya de la consoler, tandis qu'à travers ses larmes elle répétait que le divorce était possible, qu'il y en avait des exemples (il y en avait alors si peu à citer, qu'elle nomma Napoléon et quelques autres personnages haut placés); qu'elle n'avait jamais été la femme de son mari, qu'elle avait été sacrifiée!
«Mais la religion, mais les lois? répétait le jeune homme à demi vaincu.
--Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilité si elles ne pouvaient servir à cela?»
Surpris par cette réflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux demanda conseil aux Révérends Pères de la congrégation de Jésus, avec lesquels il était en intimes relations.
Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fêtes que donnait Hélène à sa «datcha» de Kammennoï-Ostrow, on lui présenta un séduisant jésuite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et brillants faisaient un étrange contraste avec ses cheveux blancs comme neige. Ils causèrent longtemps ensemble dans le jardin, poétiquement éclairé par une splendide illumination, aux sons entraînants d'un joyeux orchestre, de l'amour de la créature pour Dieu, pour Jésus-Christ, pour les sacrés coeurs de Jésus et de Marie, et des consolations promises dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion catholique! Hélène, touchée de ces vérités, sentit plus d'une fois ses yeux se mouiller de larmes en écoutant M. de Jobert, dont la voix tremblait d'une sainte émotion! Le cavalier qui vint la chercher pour la valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur de conscience passa la soirée en tête-à-tête avec elle, et, à dater de ce moment, devint un de ses habitués.
Un jour, il conduisit la comtesse à l'église catholique, où elle resta longtemps agenouillée devant un des autels. Le Français, qui n'était plus jeune, mais tout confit en béates séductions, lui posa les mains sur la tête, et, à cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta plus tard, l'impression d'une fraîche brise qui pénétrait dans son coeur.... C'était la grâce qui opérait!
On la conduisit ensuite vers un abbé de robe longue, qui la confessa et lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une boîte d'or, les hosties de la communion; il la félicita d'être entrée dans le giron de la sainte Église catholique, l'assura que le pape en allait être informé, et qu'elle recevrait bientôt de lui un document important.
Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle était l'objet de la part de ces gens, dont la parole était si élégante et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figurée sur sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immaculée, tout lui causait une amusante distraction. Néanmoins elle ne perdait pas son but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire où il y a de la ruse sous jeu, c'était le plus faible comme intelligence qui devait vaincre le plus fort.
Hélène comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne manqua pas d'insister auprès d'eux, avant de se rendre à leurs demandes, pour faire hâter les différentes formalités indispensables en vue de son divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de satisfaire ses désirs et ses caprices, tout en se conformant à de certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son confesseur, elle exigea qu'il lui dît catégoriquement à quel point l'engageaient les liens du mariage. C'était le moment du crépuscule: tous deux, près de la fenêtre ouverte du salon, respiraient le doux parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait à peine la poitrine et les épaules d'Hélène; l'abbé, bien nourri et rasé de frais, tenait ses mains blanches modestement croisées sur ses genoux, et, en portant sur elle un regard doucement enivré par sa beauté, lui expliquait sa manière d'envisager la question brûlante qui l'intéressait. Hélène souriait avec inquiétude; on aurait dit qu'à voir la figure émue de son directeur spirituel elle craignait que la conversation ne prît une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le charme de son interlocutrice, l'abbé se laissait évidemment aller au plaisir de développer sa pensée avec art.
«Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il, vous avez juré fidélité à un homme qui, de son côté, entré dans les liens du mariage, sans en reconnaître l'importance religieuse, a commis une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entière valeur, et cependant vous étiez liée par votre serment. Vous l'avez enfreint.... Quel est donc votre péché? Péché véniel ou mortel? Péché véniel, assurément, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre péché peut vous être remis; mais, ici se présente une nouvelle question, et...
--Mais, dit Hélène en l'interrompant tout à coup avec une certaine impatience, je me demande comment, après avoir embrassé la vraie religion, je me trouverais encore liée par les obligations de celle qui est erronée?»
Cette observation fit sur le confesseur à peu près le même effet que la solution du problème de l'oeuf par Christophe Colomb; il resta ébahi devant la simplicité avec laquelle elle l'avait résolu. Étonné et charmé de ses progrès rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout d'abord à lui déduire ses raisons.
«Entendons-nous, comtesse,» reprit-il en cherchant à combattre le raisonnement de sa fille spirituelle...
VII
Hélène comprenait fort bien que l'affaire en elle-même, ne présentait aucune difficulté au point de vue religieux, et que les objections de ses guides leur étaient dictées uniquement par la crainte des autorités laïques.
Elle décida donc qu'il fallait y préparer peu à peu la société. Elle excita la jalousie de son vieux protecteur et joua avec lui la même comédie qu'avec le prince. Aussi stupéfait d'abord que ce dernier de la proposition d'épouser une femme dont le mari était vivant, il ne tarda pas, grâce à l'imperturbable assurance d'Hélène, à regarder bientôt la chose comme toute naturelle. Hélène n'aurait certes pas gagné sa cause si elle avait montré la moindre hésitation, le moindre scrupule, et gardé le moindre mystère; mais elle racontait, sans se gêner et avec un laisser-aller plein de bonhomie, à tous ses amis intimes (c'est-à-dire à tout Pétersbourg) qu'elle avait reçu du prince et de l'Excellence une proposition de mariage, qu'elle les aimait également, et qu'elle ne savait comment se résoudre à leur causer du chagrin. Le bruit de son divorce se répandit aussitôt; bien des gens se seraient élevés contre son projet, mais, comme elle avait pris soin de laisser connaître l'intéressant détail de son incertitude entre ses deux adorateurs, ces gens-là n'y trouvèrent plus rien à redire. Elle avait déplacé la question; on ne se demandait plus, si la chose était possible, mais bien lequel des deux prétendants lui offrait le plus d'avantages, et comment la cour envisagerait son choix. Il y avait bien par-ci par-là, des gens à préjugés qui, incapables de s'élever à la hauteur voulue, voyaient dans toute cette l'affaire une profanation du sacrement de mariage; mais ils étaient peu nombreux et ils ne parlaient qu'à mots couverts. Quant à savoir s'il était bien ou mal pour une femme de se remarier du vivant de son mari, on n'en soufflait mot, parce que, disait-on, la question avait été déjà tranchée par des esprits supérieurs, et l'on ne voulait passer ni pour un sot ni pour un homme sans savoir-vivre.
Marie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se permît d'exprimer hautement une opinion contraire. Elle était venue cet été-là, à Pétersbourg voir un de ses fils; rencontrant Hélène à un bal, elle l'arrêta au passage, et, au milieu d'un silence général, lui dit de sa voix forte et dure:
«Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari? Crois-tu donc avoir inventé quelque chose de neuf? Pas du tout, ma très chère, tu as été devancée et c'est depuis longtemps l'usage dans...»
Et, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude ses larges manches, la regarda sévèrement et lui tourna le dos. Malgré la crainte qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait volontiers de folle: aussi ne resta-t-il de sa mercuriale que l'injure de la fin, qu'on se redisait à l'oreille, cherchant dans ce mot seul tout le sel de son sermon.
Le prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la mémoire et se répétait à tout propos, disait à sa fille, chaque fois qu'il la rencontrait:
«Hélène, j'ai un mot à vous dire:... J'ai eu vent de certains projets relatifs à... vous savez? Eh bien, ma chère enfant, vous savez que mon coeur de père se réjouit de vous savoir... vous avez tant souffert... mais, chère enfant, ne consultez que votre coeur. C'est tout ce que je vous dis[13]...» Et, pour cacher son émotion de commande, il la serrait sur sa poitrine.
Bilibine n'avait pas perdu sa réputation d'homme d'esprit; c'était un de ces amis désintéressés comme les femmes à la mode en ont souvent, et qui ne changent jamais de rôle; il lui exposa un jour, en petit comité, sa manière de voir sur cet important sujet.
«Écoutez, Bilibine,» lui répondit Hélène, qui avait l'habitude d'appeler les amis de cette catégorie par leur nom de famille... et elle lui toucha l'épaule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes: «Dites-moi comme à une soeur ce que je dois faire.... Lequel des deux?» Bilibine plissa son front et se mit à réfléchir.