La guerre et la paix, Tome III

Chapter 8

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Des masses d'hommes, vêtus d'uniformes différents, étaient confusément couchés, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies appartenant à M. Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs et sur ces prairies, pendant des centaines d'années, les paysans des environs avaient fait paître leur bétail et récolté leurs moissons. Aux ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient bu du sang; une foule de soldats blessés ou valides, des différentes armes, se traînaient, terrifiés, ceux-ci vers Mojaïsk, ceux-là vers Valouïew; d'autres soldats, affamés, épuisés de fatigue, se laissaient machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et riant quelques heures auparavant, où étincelaient les baïonnettes, et où s'élevaient les vapeurs irisées du matin, s'étendait maintenant un brouillard intense, imprégné de fumée, et se répandait une étrange odeur de salpêtre et de sang. De gros nuages s'étaient amoncelés, une pluie fine mouillait les morts, les blessés et les exténués. Elle avait l'air de leur dire: «Assez, assez, malheureux, revenez à vous.... Que faites-vous?» Un doute passait alors dans l'âme de ces pauvres êtres, et ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pensée du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir; jusque-là, quoique la bataille touchât à sa fin, et que les hommes sentissent toute l'horreur de leur situation, une force mystérieuse et incompréhensible continuait à diriger la main de l'artilleur, couvert de sueur, de poudre et de sang, qui, resté seul sur les trois servants de la pièce, portait péniblement les gargousses, chargeait, pointait et allumait la mèche!... et les boulets se croisaient toujours dans les airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes..., et cette oeuvre terrible, dirigée non par la volonté humaine, mais par la volonté de celui qui mène les hommes et les mondes, poursuivait impitoyablement son cours! Quiconque aurait considéré les armées russes et françaises allant à la débandade aurait pensé qu'il suffisait d'un faible effort, de part ou d'autre, pour s'anéantir complètement. Mais aucune des deux ne faisait cet effort suprême, et le feu de la bataille achevait peu à peu de s'éteindre. Les Russes ne prenaient pas l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, massés sur la route de Moscou et se bornant à la défendre, ils restèrent à ce poste jusqu'à la fin. Alors même qu'ils se seraient décidés à attaquer les Français, le désordre qui s'était mis dans leurs rangs ne le leur aurait pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient perdu la moitié de leurs forces. Cet effort était seulement possible et facile aux Français, que soutenaient le souvenir des quinze ans de victoire de Napoléon, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de leurs pertes, qui n'étaient que du quart de leur effectif, la certitude d'avoir derrière eux en réserve plus de 20 000 hommes de troupes fraîches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donné, et la colère de ne pouvoir arriver à déloger l'ennemi de ses positions. Les historiens affirment que Napoléon aurait gagné la bataille s'il avait fait avancer sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut se transformer tout à coup en printemps. Cette faute ne saurait être imputée à Napoléon: tous, depuis le général en chef jusqu'au dernier soldat, savaient que cet effort était impossible; en effet, l'esprit de corps était complètement paralysé par cet ennemi terrible qui, après avoir perdu la moitié de ses forces, restait aussi menaçant à la fin qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter à Borodino n'était pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'étoffe cloués à un bâton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire de l'étendue de la conquête: mais c'était une de ces victoires qui font passer dans l'âme de l'agresseur la double conviction de la supériorité morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion française, semblable à une bête fauve qui a rompu sa chaîne, venait de recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle courait à sa perte; mais l'impulsion était donnée, et, coûte que coûte, elle devait atteindre Moscou! L'armée russe, de son côté, quoique deux fois plus faible, se trouvait inexorablement poussée à continuer sa résistance. Là, à Moscou, toute saignante encore de ses plaies de Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir à la fuite de Napoléon, à sa retraite par le même chemin, à la perte presque totale des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et à l'anéantissement de la France napoléonienne, sur qui s'était appesantie, à Borodino même, la main d'un adversaire dont la force morale était supérieure!

CHAPITRE II

I

L'intelligence humaine ne saurait comprendre _a priori_ la perpétuité absolue dans le mouvement des corps: elle n'en conçoit les lois que lorsqu'elle peut en décomposer les unités et les étudier séparément, mais en même temps ce partage arbitraire en unités précises est la cause de la plupart de nos erreurs.

Qui ne connaît le sophisme des anciens qui consistait à dire qu'Achille ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois qu'Achille aura franchi la distance qui l'en sépare, celui-ci aura repris de l'avance en parcourant la dixième partie de cette même distance, et, lorsque Achille franchira la dixième, la tortue en franchira la centième, et ainsi de suite à l'infini. Pour les anciens, c'était là un problème insoluble. Le non-sens de cette proposition provient de ce qu'on a admis des unités de mouvement avec arrêt, tandis que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu.

En prenant pour base les unités les plus infimes d'un mouvement quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce n'est qu'en admettant les infinitésimaux et leur progression ascendante jusqu'à un dixième, et en faisant la somme de cette progression géométrique, que nous obtenons la solution désirée. La nouvelle science de l'emploi des infiniment petits résout actuellement des questions qui paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinitésimaux, elle rétablit en effet la condition première du mouvement (sa perpétuité absolue), et corrige par là la faute inévitable que l'intelligence humaine est entraînée à commettre en considérant les unités individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-même.

Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le même système. La marche de l'humanité, tout en étant la conséquence d'une multitude innombrable de volontés individuelles, ne subit jamais d'interruption. L'étude de ces lois est le but de l'histoire, et pour s'expliquer celles qui régissent la somme des volontés de ce mouvement perpétuel, l'esprit humain admet des unités indépendantes et séparées. Le premier procédé de l'histoire consiste, après avoir pris au hasard une série d'événements qui se suivent, à les examiner en dehors des autres, tandis qu'il ne saurait y avoir là ni commencement ni fin, puisque toujours un fait découle forcément du précédent. En second lieu, elle étudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et les accepte comme la résultante des volontés de tous les hommes, tandis que cette résultante ne se résume jamais dans l'activité d'une seule personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient les unités dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus possible de la vérité, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre, qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les volontés humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure historique, il est complètement dans l'erreur.

Il n'est pas de conclusion historique qui résiste au scalpel de la critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est qu'en étudiant les quantités différentielles de l'histoire, c'est-à-dire les courants homogènes qui entraînent les hommes, et après en avoir trouvé l'intégrale, que nous pouvons espérer d'en comprendre les lois.

Les quinze premières années du dix-neuvième siècle présentent à l'observateur un mouvement inusité de millions d'hommes. Ils quittent leurs occupations, se portent d'un côté de l'Europe à l'autre, pillent, s'entretuent, triomphent, et sont battus tour à tour. Pendant cette période de temps la vie habituelle change de cours, et tout à coup cette effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce phénomène? Quelles en sont les lois? se demande l'esprit humain.

Les historiens répondent à ces questions en nous racontant les actions et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des édifices de la ville de Paris, et ils donnent à ces actes et à ces discours le nom de Révolution; puis ils nous font une biographie détaillée de Napoléon et de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils nous parlent de l'influence de ces mêmes personnages les uns sur les autres et nous disent: «Voilà la cause du mouvement! Voilà ses lois!» Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la déclare erronée, parce qu'évidemment la cause indiquée est trop faible pour l'effet produit. C'est la somme des volontés humaines qui a amené la Révolution et Napoléon, de même que c'est encore elle qui les a supportés et qui les a renversés.

«Lorsqu'il y a des conquêtes,» nous dit l'historien, «il y a des conquérants, et à chaque bouleversement dans un empire il y a des grands hommes!» C'est vrai, répond l'esprit humain, mais il ne m'est pas démontré que les conquérants soient la cause des guerres, et que l'on puisse prétendre que les lois de ces guerres résident dans l'action individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma montre indiquer le chiffre X, j'entends aussitôt le carillon de l'église voisine, et cependant je ne saurais conclure de là que la position de l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent marcher la locomotive. Les paysans assurent qu'à la fin du printemps il souffle un vent froid parce que les chênes bourgeonnent. Bien que la cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des chênes. Je n'y vois que la réunion des conditions que je rencontre dans toute manifestation de la vie, et j'aurais beau étudier l'aiguille de ma montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du chêne, je n'y découvrirais pas la raison d'être du carillon, du mouvement de la locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver là, il me faut absolument changer mon point d'observation, et étudier les lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit procéder de même (des tentatives de ce genre ont déjà été faites), et, au lieu d'étudier seulement les rois, les empereurs, les ministres, les généraux, chercher à se rendre compte des éléments homogènes et infiniment petits qui dirigent les masses. Personne ne peut dire à quel degré de vérité il parviendra en suivant cette voie: il est évident que c'est la seule possible, et jusqu'à présent l'esprit humain n'y a employé que la millionième partie des efforts qu'il a appliqués à la description des souverains, des généraux, des ministres, et à l'exposition des combinaisons suggérées par leurs actes.

II

Les forces réunies des différentes nationalités européennes se jetèrent sur la Russie: l'armée russe et la population se retirèrent, en évitant toute collision avec l'ennemi, jusqu'à Smolensk, et de Smolensk jusqu'à Borodino; l'armée française se portait vers Moscou par un mouvement de propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps lancé vers la terre, qui s'accélère en se rapprochant du but. Elle laissait derrière elle des milliers de verstes dévastées d'une contrée ennemie. Chaque soldat de Napoléon le sentait et obéissait à la force d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armée russe, plus la retraite s'accentuait, plus se développait et grandissait dans tous les coeurs la haine de l'ennemi. À Borodino nous assistons à un choc terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et après cette rencontre, l'armée russe continue sa retraite aussi fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurtée à une autre.

Les Russes se retirent à cent vingt verstes au delà de Moscou, les Français entrent dans cette ville, et, semblables à la bête fauve acculée et blessée qui lèche ses plaies, ils s'y arrêtent cinq semaines sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui les avait amenés. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgré la victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arrière jusqu'à Smolensk, Vilna, la Bérésina et au delà.

Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armée étaient persuadés que la bataille de Borodino était une victoire. Le commandant en chef l'annonça à l'Empereur et donna l'ordre de se préparer à une autre bataille pour écraser définitivement l'ennemi, mais dans la soirée et le lendemain les nouvelles de pertes jusque-là inconnues arrivèrent de tous côtés. L'armée se trouvait diminuée de moitié, et un second engagement devenait impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer à se battre de nouveau sans avoir rassemblé des renseignements précis, relevé les blessés, emporté les morts, nommé d'autres commandants, et sans donner aux hommes le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Français, entraînés en avant par la loi de la force de projection, les forçaient à reculer. Koutouzow et l'armée désiraient que l'attaque eût lieu le lendemain, mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple désir: il fallait que ce fût possible, et cette possibilité n'existait pas! Il était nécessaire au contraire qu'on se repliât à une journée de marche, et d'étape en étape, lorsque l'armée russe arriva sous les murs de Moscou, les circonstances l'obligèrent, malgré la violence du sentiment qui s'était élevé dans tous ses rangs, de reculer encore au delà. C'est ainsi que Moscou fut livré à l'ennemi.

Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont élaborés par les généraux dans le silence du cabinet, oublient ou méconnaissent les conditions inévitables au milieu desquelles se déploie l'activité d'un commandant en chef. Cette activité n'a rien de commun avec celle que nous nous représentons en étudiant sur une carte telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux côtés, un terrain connu, et en combinant à loisir les mouvements. Le commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien qu'il se rende compte de la gravité des événements, de les faire servir à l'accomplissement de ses desseins.

Les écrivains militaires nous disent très sérieusement que Koutouzow aurait dû faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait même été présenté; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous fondés sur la stratégie et la tactique, et cependant se contrecarrant l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait à choisir l'un d'entre eux, mais cela même est impossible, car le temps et les événements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait proposé, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'à ce même moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il faut attaquer les Français ou se retirer: il doit immédiatement répondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour l'éloigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui demande également sur quel endroit il doit diriger les approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point évacuer les blessés, tandis qu'un courrier arrivant de Pétersbourg lui remet une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou, et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui présente un projet diamétralement opposé à celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci à toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de sommeil pour réparer ses forces épuisées, il est obligé d'écouter un général qui se plaint d'un passe-droit, les prières d'habitants effarés qui craignent de se voir abandonnés, le rapport d'un officier envoyé pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complète avec le précédent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre général viennent lui décrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra dès lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait à Fili, à cinq verstes de la capitale, toute la liberté d'esprit nécessaire pour décider la question de l'abandon ou de la défense de Moscou, sont dans la plus complète erreur. Quand donc cette question fut-elle résolue? Elle le fut à Drissa et à Smolensk, et, d'une façon irrévocable, le 5 à Schevardino, le 7 à Borodino, et plus tard chaque jour, à chaque heure, à chaque minute de la retraite.

III

Lorsque Yermolow, envoyé par Koutouzow pour examiner la position, vint lui rapporter qu'il était impossible de se battre sous les murs de Moscou, le maréchal le regarda en silence.

«Donne-moi la main, dit-il en lui tâtant le pouls. Tu es malade, mon ami: pense à ce que tu dis...» Car il ne pouvait admettre de se replier au delà sans livrer bataille.

Descendu de voiture sur la montagne Poklonnaïa, à six verstes de la barrière Dorogomilow, il s'assit sur un banc; une foule de généraux l'entoura, et au milieu d'eux le comte Rostoptchine, qui arrivait à l'instant de Moscou. Cette brillante réunion, divisée en plusieurs groupes, discutait sur les avantages et les désavantages de la position, sur la situation des troupes, sur les plans proposés et sur l'esprit qui régnait dans la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'était un conseil militaire. La conversation ne s'écartait pas des intérêts généraux; les nouvelles particulières se communiquaient à voix basse; aucune plaisanterie, aucun sourire ne déridait leurs figures soucieuses, et l'on voyait que tous s'efforçaient d'être à la hauteur des circonstances. Le général en chef écoutait toutes les opinions énoncées, questionnait les uns et les autres, sans entrer dans leurs discussions et sans faire connaître son avis. Parfois, après avoir prêté l'oreille, il se détournait, désappointé d'avoir entendu autre chose que ce qu'il désirait entendre. Les uns parlaient de la position choisie; les autres non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient même à ceux qui en avaient déterminé le choix; un troisième disait que la faute datait de plus loin, qu'il aurait fallu accepter la bataille l'avant-veille; le quatrième racontait la bataille de Salamanque, dont les détails venaient d'être apportés par un Français nommé Crossart. Ce Français, en uniforme espagnol, accompagnait un prince allemand au service de la Russie, et, en prévision de la défense possible de Moscou, exposait les péripéties du siège de Saragosse. Le comte Rostoptchine assurait que, bien que lui et la milice fussent prêts à mourir sous les murs de l'antique capitale, il ne pouvait s'empêcher de regretter l'obscure inaction dans laquelle on l'avait laissé, ajoutant que, s'il avait pu pressentir ce qui se passait, il eût agi tout autrement. Quelques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combinaisons stratégiques, causaient de la direction que devaient prendre les troupes; la plupart enfin ne disaient que des non-sens. De tous ces discours, Koutouzow ne tirait qu'une conclusion: c'est que la défense de Moscou était matériellement impossible. L'ordre de livrer bataille n'aurait eu pour résultat qu'un immense désordre, car, non seulement cette position n'était pas défendable aux yeux des généraux, mais déjà même ils délibéraient sur les conséquences d'une retraite, et ce sentiment était partagé par toute l'armée. Tandis que presque tous critiquaient ce plan, Bennigsen continuait, il est vrai, à le soutenir, mais la question par elle-même n'avait plus d'importance: ce n'était qu'un prétexte à discussions et à intrigues. Koutouzow le comprenait et ne se méprenait pas sur la valeur du patriotisme que Bennigsen déployait avec une insistance bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas d'insuccès il comprenait que la faute retomberait sur lui, Koutouzow, pour avoir amené les troupes, sans combat, jusqu'à la montagne des Moineaux, et que, dans le cas où il refuserait d'exécuter le plan proposé par Bennigsen, l'autre se laverait les mains du crime d'avoir abandonné Moscou. Mais ces intrigues préoccupaient peu le vieillard en ce moment: un unique et menaçant problème se dressait devant lui, problème que jusqu'à présent personne n'avait pu résoudre: «Est-ce vraiment moi qui ai laissé arriver Napoléon jusqu'aux murs de Moscou? Quel est donc l'ordre donné par moi qui a pu amener un tel résultat?» se répétait-il pour la centième fois: «Était-ce hier soir, lorsque j'ai envoyé dire à Platow de se retirer, ou était-ce avant-hier, lorsque, à moitié endormi, j'ai ordonné à Bennigsen de prendre ses dispositions? Oui, Moscou doit être abandonné, les troupes doivent se replier, il faut s'y résigner.» Et il lui semblait aussi terrible de prendre cette résolution que de se démettre de ses fonctions. Car, à part le pouvoir qu'il aimait, auquel il était habitué, il se croyait surtout destiné à la gloire, sauver son pays: n'était-ce pas là ce qu'avait eu en vue l'opinion publique en demandant sa nomination, contrairement au désir de l'Empereur. Il se croyait seul capable de commander l'armée dans ces circonstances critiques, seul capable de lutter sans terreur contre son invincible adversaire, et pourtant il fallait prendre un parti, et mettre un terme aux conversations inopportunes de son entourage. Appelant à lui les plus anciens généraux, il leur dit:

«Bonne ou mauvaise, ma tête doit s'aider elle-même!...» Et, montant en voiture, il retourna à Fili.

IV