La guerre et la paix, Tome III

Chapter 4

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L'historien de Napoléon nous le représente ce jour-là, passant la matinée à cheval, inspectant le terrain, discutant les différents plans qui lui étaient soumis par ses maréchaux, et donnant ses ordres aux généraux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha avait été rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc gauche, avait été reculée par suite de la prise de la redoute de Schevardino. Cette partie n'était plus ni fortifiée ni couverte par la rivière, et devant elle s'étendait une plaine ouverte et unie. Il était évident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'était là que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins à ce qu'il semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur et de ses maréchaux, ni cette faculté supérieure, appelée le génie, qu'on aime tant à prêter à Napoléon; mais ceux qui l'entouraient ne furent pas de cet avis, et les historiens qui décrivirent après coup ces événements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en examinant d'un air méditatif et soucieux les moindres détails de la localité, il secouait la tête, tantôt d'un air défiant, tantôt d'un air approbateur, et, sans initier aucun des généraux aux pensées profondes qui motivaient ses décisions, il se bornait à leur en donner la conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckmühl, ayant émis l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui répondit, sans lui en expliquer la raison, que c'était inutile. En revanche, il approuva le projet du général Compans, qui consistait à attaquer les ouvrages avancés et à faire passer les divisions par le bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se permît de faire observer qu'un mouvement à travers la forêt pouvait être dangereux, et mettre le désordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face à la redoute de Schevardino, il réfléchit quelques secondes en silence, et indiqua les places où devaient s'élever pour le lendemain deux batteries, destinées à contre-battre les redoutes des Russes, et aussi la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Après avoir donné ses instructions, il retourna à son bivouac et dicta les dispositions pour l'ordre de bataille.

Ces dispositions, qui ont provoqué un enthousiasme sans bornes chez les historiens français et une approbation unanime chez les étrangers, étaient conçues en ces termes:

«Deux nouvelles batteries, élevées pendant la nuit dans la plaine occupée par le prince d'Eckmühl, ouvriront, au petit jour, le feu contre les deux batteries ennemies leur faisant face.

«Le chef de l'artillerie du 1er corps, général Pernetti, se portera alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera ses obus sur la batterie ennemie, attaquée par:

Canons de l'artillerie de la garde: 24 pièces. Canons de la division Compans: 30 Canons des divisions Dessaix et Friant: 8

Total: 62 pièces.

«Le chef de l'artillerie du 3ème corps, général Fouché, placera tous les obusiers des 3ème et 8ème corps, 16 pièces en tout, sur les flancs de la batterie destinée à canonner la fortification gauche, ce qui réunira contre elle 40 bouches à feu.

«Le général Sorbier se tiendra prêt à se porter en avant au premier signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une ou l'autre des fortifications.

«Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village dans la forêt et tournera la position ennemie.

«Le général Compans traversera la forêt pour s'emparer du premier retranchement.

«Une fois la bataille engagée sur ce plan, d'autres ordres seront donnés conformément aux mouvements de l'ennemi.

«La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitôt que se fera entendre celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera l'attaque de l'aile droite.

«Le vice-roi s'emparera du village[1], et en franchira les trois ponts, en avançant sur la même ligne que les divisions Morand et Gérard, qui, menées par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres troupes.

«Le tout se fera avec ordre et méthode, en gardant autant que possible des troupes en réserve.

«Au camp impérial près de Mojaïsk, 6 septembre 1812.»

S'il est permis de juger les combinaisons de Napoléon, en se dégageant de l'influence presque superstitieuse qu'exerçait son génie, il est évident, au contraire, que ces dispositions manquent de clarté et de netteté. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont aucune ne pouvait être et ne fut exécutée. Il est dit en premier: que les batteries élevées sur la place choisie par Napoléon, renforcées par les bouches à feu de Pernetti et de Fouché, 102 pièces en tout, devaient ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avancés de l'ennemi. Or il était impossible d'exécuter cet ordre, parce que les projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que ces 102 bouches à feu les lancèrent dans le vide, jusqu'au moment où un général prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire avancer.

La seconde disposition, qui enjoignait à Poniatowsky de se diriger sur le village par la forêt, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne put également aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la forêt, Toutchkow, qui lui barra le passage et l'empêcha de tourner la position indiquée. La troisième ordonnait au général Compans de se porter sur la forêt et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans ne s'en empara pas, et fut repoussée, parce qu'en sortant de la forêt elle fut forcée, par une circonstance ignorée de Napoléon, de s'aligner sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatrième, le vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la rivière sur ses trois ponts, sur la même ligne que les divisions Morand et Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiqués nulle part), lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se placer sur la même ligne que les autres troupes. Autant qu'il est possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux tentatives faites par le vice-roi pour l'exécuter, on devine qu'il devait se porter à gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis que les divisions Morand et Friant avançaient en même temps en deçà de la ligne. Rien de tout cela n'était exécutable. Le vice-roi, ayant traversé Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et Friant, qui subirent le même sort, n'enlevèrent pas la redoute, dont la cavalerie ne s'empara qu'à la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces dispositions ne fut effectuée. Il était dit encore que «des ordres ultérieurs seraient donnés conformément aux mouvements de l'ennemi». Il était donc présumable que Napoléon prendrait les mesures nécessaires durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le sut plus tard, il se trouva à une telle distance du centre des opérations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres donnés par lui pendant ce temps ne put être exécuté.

X

Plusieurs historiens assurent que si les Français ont été battus à Borodino, c'est parce que Napoléon souffrait ce jour-là d'un gros rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent été marquées au sceau du génie pendant la bataille, la Russie eût été perdue, et la face du monde changée! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les écrivains qui soutiennent que la Russie s'est transformée par la seule volonté de Pierre le Grand; que la république française s'est métamorphosée en Empire, et que les armées françaises sont entrées en Russie, également par la seule volonté de Napoléon. S'il avait dépendu de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre ou de ne pas prendre telle décision, il serait évident en ce cas que le rhume, qui aurait paralysé son action, eût été la cause du salut de la Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une chaussure imperméable, eût été notre sauveur! Dans cet ordre d'idées, cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en manière de plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthélemy, due, dit-il, à un dérangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas cette manière de raisonner, cette réflexion est tout bonnement absurde, et contraire en tous points à toute logique humaine. À la question de savoir quelle est la raison d'être des faits historiques, il nous paraît bien plus simple de répondre que la marche des événements de ce monde est arrêtée d'avance, et dépend de la coïncidence de toutes les volontés de ceux qui participent aux événements, et que celle des Napoléons n'y a qu'une influence extérieure et apparente.

Quelque étrange que paraisse à première vue de supposer que la Saint-Barthélemy, voulue et commandée par Charles IX, n'ait pas été le fait de sa volonté, et que le carnage de Borodino, qui a coûté 80 000 hommes, n'ait pas été réellement ordonné par Napoléon, bien qu'il eût pris toutes les dispositions à cet effet, la dignité humaine, en me démontrant que chacun de noms est homme au même degré que Napoléon, autorise cette solution, confirmée à plusieurs reprises par les recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napoléon n'a ni visé ni tué personne: tout fut fait par ses soldats, qui tuèrent leurs ennemis, non en conséquence de ses ordres, mais en obéissant à leur propre impulsion. Toute l'armée, Français, Allemands, Italiens, Polonais, affamés, déguenillés, fatigués par les marches qu'ils venaient de faire, sentait, en face de cette autre armée qui lui barrait le passage, que le vin était tiré et qu'il fallait le boire! Si Napoléon leur avait défendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient égorgé, et se seraient battus quand même, parce que c'était devenu inévitable!

À la lecture de la proclamation de Napoléon, qui leur promettait, comme compensation aux souffrances et à la mort, que la postérité dirait d'eux: «qu'eux aussi avaient pris part à la grande bataille de la Moskwa», ils avaient répondu par le cri de: «Vive l'Empereur!» comme ils l'avaient déjà fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclamé à chaque non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose à faire, répéter: «Vive l'Empereur!» et aller se battre pour gagner la nourriture et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient à Moscou. Ils ne tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur maître; Napoléon lui-même n'était pour rien dans la direction de la bataille, puisque aucune de ses dispositions n'a été exécutée et qu'il ignorait ce qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une manière précise si Napoléon avait ou non un rhume à ce moment-là, n'a pas plus d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train.

Les historiens attribuent encore à ce rhume légendaire la faiblesse de ses dispositions, qui, selon nous, étaient au contraire mieux prises que celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent inférieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la première que perdit Napoléon. Les combinaisons les plus profondes et les plus ingénieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amené la victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother, à la bataille d'Austerlitz, étaient le modèle de la perfection en ce genre, et cependant on les a désapprouvées, à cause même de cette perfection et de leur minutie.

Napoléon à Borodino avait joué son rôle de représentant du pouvoir aussi bien et même mieux que dans ses autres batailles. Il s'en était tenu aux mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut lui être imputée; il n'a pas perdu la tête, il n'a pas fui du champ de bataille, et son tact et sa grande expérience contribuèrent au contraire à lui faire remplir, avec calme et dignité, le personnage de chef suprême, qui semblait lui être attribué dans cette sanglante tragédie.

XI

Napoléon revint pensif de sa tournée d'inspection, en se disant: «Les pièces sont sur l'échiquier, à demain le jeu!» S'étant fait donner un verre de punch, il manda de Beausset pour lui parler des changements à introduire dans la maison de l'Impératrice, et étonna le préfet par la façon dont les moindres détails des choses de la cour étaient présents à sa mémoire.

S'intéressant à des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son amour des voyages, et causait avec insouciance, comme aurait pu le faire un grand opérateur qui retrousse tranquillement ses manches et met son tablier, pendant qu'on attache le patient sur son lit de souffrance: «L'affaire est à moi, semblait-il se dire, et j'en tiens tous les fils entre mes mains: quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que personne.... Quant à présent, je puis plaisanter: plus je plaisante, plus je suis calme, plus vous devez être rassurés et confiants, et plus vous devez être étonnés de mon génie!»

Après un second verre de punch, il alla prendre quelques instants de repos; il était trop préoccupé de la journée du lendemain pour pouvoir dormir, et, quoique l'humidité du soir eût augmenté son rhume, il passa, en se mouchant bruyamment, à trois heures du matin, dans la partie de la tente qui formait son salon, et demanda si les Russes étaient toujours là. On lui répondit que les feux ennemis apparaissaient toujours sur les mêmes points. L'aide de camp de service entra.

«Eh bien, Rapp, croyez-vous que nous ferons de la bonne besogne aujourd'hui?

--Sans aucun doute, Sire...»

L'Empereur le regarda.

«Rappelez-vous, Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire à Smolensk: «Le vin est tiré, il faut le boire!»

Napoléon fronça le sourcil et garda longtemps le silence.

«Cette pauvre armée, dit-il tout à coup, elle est bien diminuée depuis Smolensk. La fortune est une franche courtisane, Rapp, je le disais toujours et je commence à l'éprouver; mais la garde, la garde est intacte? demanda-t-il.

--Oui, Sire.»

Napoléon glissa une pastille dans sa bouche, et regarda à sa montre; il n'avait pas envie de dormir, il y avait loin jusqu'au matin, et pour tuer le temps, il n'y avait plus d'ordres à donner. Tout était prêt.

«A-t-on distribué les biscuits aux régiments de la garde? demanda-t-il sévèrement.

--Oui, Sire.

--Et le riz?»

Rapp répondit qu'il avait pris lui-même les mesures nécessaires à cet effet, mais Napoléon secoua la tête d'un air mécontent: il semblait douter que ce dernier ordre eût été exécuté. Un valet de chambre apporta du punch, Napoléon en fit donner un verre à son aide de camp; tout en le dégustant à petites gorgées:

«Je n'ai ni goût ni odorat, dit-il; ce rhume est insupportable, et l'on me vante la médecine et les médecins, lorsqu'ils ne peuvent pas même me guérir d'un rhume!... Corvisart m'a donné ces pastilles, et elles ne me font aucun bien! Ils ne savent rien traiter et ne le sauront jamais.... Notre corps est une machine à vivre. Il est organisé pour cela, c'est sa nature; laissez-y la vie à son aise, qu'elle s'y défende elle-même: elle fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de remèdes. Notre corps est comme une montre parfaite, qui doit aller un certain temps: l'horloger n'a pas la faculté de l'ouvrir; il ne peut la manier qu'à tâtons et les yeux bandés.... Notre corps est une machine à vivre, voilà tout!» Une fois entré dans la voie des définitions qu'il aimait tant, il en émit tout à coup une autre[2]: «Savez-vous ce que c'est que l'art militaire? C'est le talent, à un moment donné, d'être plus fort que son ennemi!»

Rapp ne répondit rien.

«Demain nous aurons affaire à Koutouzow. C'est lui qui commandait à Braunau, vous en souvient-il? et il n'est pas monté à cheval une seule fois pendant trois semaines pour examiner les fortifications.... Nous verrons bien!»

Il regarda encore une fois à sa montre; il n'était que quatre heures. Il se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur son uniforme, et sortit de la tente. La nuit était sombre, et un léger brouillard flottait dans l'air. On distinguait à peine les feux de bivouac de la garde; à travers la fumée, on entrevoyait dans le lointain ceux des avant-postes russes. Tout était calme; on n'entendait que le bruit sourd et le piétinement des troupes françaises qui s'apprêtaient à aller occuper les positions désignées. Napoléon s'avança, examina les feux, prêta l'oreille au bruit toujours croissant, et, passant près d'un grenadier de haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui se tenait immobile et droit comme un pilier à l'apparition de l'Empereur, il s'arrêta devant lui.

«Combien d'années de service? lui demanda-t-il avec cette brusquerie affectueuse et militaire dont il faisait volontiers parade avec les soldats.--Ah! un des vieux! Et le riz?... l'a-t-on reçu au régiment?

--Oui, Sire.»

Napoléon fit un signe de tête et le quitta. À cinq heures et demie, il se dirigea à cheval vers le village de Schevardino; l'aube blanchissait, le ciel s'éclaircissait de plus en plus, un seul nuage flottait à l'orient. Les feux abandonnés se mouraient à la pâle lumière du petit jour; à droite retentit un coup de canon, sourd et solitaire, dont le son franchit l'espace et s'éteignit dans le silence général. Un second, un troisième ébranlèrent bientôt l'air, puis un quatrième et un cinquième résonnèrent avec solennité, quelque part à droite dans le voisinage. Ils retentissaient encore, que d'autres coups leur succédèrent aussitôt en se confondant. Napoléon atteignit, avec sa suite, Schevardino, et descendit de cheval: la partie était engagée.

XII

Pierre, revenu de chez le prince André, à Gorky, ordonna à son domestique de tenir ses chevaux prêts pour le lendemain matin, de le réveiller à la pointe du jour; puis il s'endormit aussitôt dans le coin que Boris lui avait obligeamment offert. À son réveil, l'isba était déserte, les petits carreaux des fenêtres tremblaient, et son domestique le secouait pour le réveiller.

«Excellence, Excellence! répétait-il avec insistance.

--Quoi?... Qu'y a-t-il?... Est-ce commencé?

--Écoutez la canonnade, dit le domestique, qui était un ancien soldat; tous sont partis depuis longtemps, même Son Altesse.»

Pierre s'habilla à la hâte et sortit en courant. La matinée était belle, gaie, fraîche, la rosée brillait; le soleil, déchirant le rideau de nuages, lança par-dessus le toit, à travers les vapeurs qui l'entouraient, un faisceau de rayons qui vinrent tomber sur la poussière de la route, humide de rosée, sur les murs des maisons, sur les clôtures en planches et sur les chevaux de Pierre, sellés à la porte de l'isba. Le grondement de la canonnade devint plus distinct. Un aide de camp passa au galop.

«Dépêchez-vous, comte, il est temps!» lui cria-t-il en passant.

Se faisant suivre de son cheval, Pierre longea la route jusqu'au mamelon du haut duquel il avait examiné le champ de bataille. Cette colline était couverte de militaires: on y entendait le murmure des conversations en français des officiers de l'état-major, et l'on y voyait, se détachant de l'ensemble, la tête grise de Koutouzow, coiffée d'une casquette blanche avec une bande rouge; sa grosse nuque s'enfonçait dans ses larges épaules. Il regardait au loin à l'aide d'une lunette d'approche. En gravissant la colline, Pierre fut frappé du spectacle qui s'offrit à ses yeux. C'était le panorama de la veille, mais occupé aujourd'hui par une masse imposante de troupes, envahi par la fumée de la fusillade, et éclairé par les rayons obliques du soleil, qui montait à la gauche de Pierre, projetant, dans l'air pur du matin, des chatoiements d'un rose doré, et étalant de côté et d'autre de longues et noires bandes d'ombre. Les grands bois qui fermaient l'horizon semblaient avoir été taillés dans une pierre étincelante, d'un jaune verdâtre, et derrière leurs cimes, qui se découpaient sur le ciel en une mince ligne foncée, se dessinait dans le lointain la grande route de Smolensk, couverte de troupes. À côté de la colline, les champs dorés et les coteaux ruisselaient de lumière, mais partout, devant, à gauche et à droite, on ne voyait que des soldats. C'était animé, majestueux et imprévu; mais ce qui attira surtout l'attention de Pierre, ce fut l'aspect du champ de bataille lui-même, la vue de Borodino et de la vallée de la Kolotcha, qui s'étendait des deux côtés de la rivière.

Au-dessus de la Kolotcha, à Borodino même, à l'endroit où la Voïna se jette dans la Kolotcha, à travers de vastes marais, s'élevait un de ces brouillards qui, en se fondant et en se vaporisant sous les rayons du soleil, donnent une couleur et un contour magiques au paysage qu'ils laissent entrevoir. Sur ce brouillard, sur la fumée qui s'y mêlait à flocons épais, sur l'eau, sur la rosée, sur les baïonnettes, sur Borodino même, se jouaient les rayons étincelants de la lumière du matin. À travers ce rideau transparent, on apercevait la blanche église, les toits des isbas du village, et de tous côtés des masses compactes de soldats, des caissons verts et des bouches à feu. Dans la vallée, sur les hauteurs, à mi-côte, dans les bois, dans les champs, partaient des coups de canon, tantôt isolés, tantôt par volées, suivis de tourbillons de fumée, qui s'arrondissaient, se rencontraient, et se confondaient dans l'espace. Chose étrange à dire, cette fumée et ces détonations étaient ce qui prêtait le plus de charme à ce spectacle. Pierre mourait d'envie de se trouver là où il voyait surgir ces panaches de fumée, là où s'agitaient ces baïonnettes brillantes, là où était le mouvement, et d'où partaient ces détonations incessantes. Il se retourna pour comparer son impression à celle que devaient éprouver dans ce moment Koutouzow et son entourage: il lui sembla voir rayonner sur tous les visages cette émotion latente qu'il avait déjà remarquée la veille, mais dont il n'avait compris la nature qu'après son entretien avec le prince André.

«Va, mon ami, va, que Dieu soit avec toi,» dit Koutouzow à un général qui était à ses côtés.

Le général qui venait de recevoir cet ordre passa devant Pierre pour descendre la colline.

«Au pont!» répondit-il à la question d'un des officiers.

«Et moi aussi!» se dit Pierre en le suivant. Le général monta le cheval que tenait un cosaque, pendant que Pierre s'approchait de son domestique et lui demandait laquelle de ses deux montures était la plus tranquille. L'empoignant alors par la crinière, penché en avant et serrant de ses talons le ventre de son cheval, il sentit tout à coup qu'il perdait ses lunettes; mais, ne pouvant ni ne voulant lâcher la bride et la crinière, il partit sur les traces du général, au milieu des officiers qui le suivaient des yeux dans sa course aventureuse.

XIII

Le général galopa en avant, descendit la colline, tourna brusquement à gauche, et Pierre, l'ayant perdu de vue, se fourvoya dans les rangs d'un détachement d'infanterie; il essaya en vain de se dégager des soldats qui l'entouraient de tous côtés, et qui jetaient des regards mécontents et interrogateurs sur ce gros homme en chapeau blanc, qui les bousculait sans nécessité dans un moment aussi grave et aussi critique pour eux tous.

«Pourquoi, diable, passer au milieu du bataillon?» dit l'un d'eux.