La guerre et la paix, Tome III
Chapter 38
Le jour même de sa mort, il leur demanda pardon, à elle de vive voix et mentalement à son fils, d'avoir si mal géré leur fortune. Sa fin fut tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs derniers devoirs au défunt. Mainte et mainte fois ils avaient dansé et dîné chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous répétaient à l'envi, comme pour leur justification, avec un sincère sentiment de remords et d'attendrissement: «C'était tout de même un bien excellent homme.... On n'en trouve plus de pareils... et d'ailleurs qui n'a pas ses faiblesses?» Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires étaient tellement embrouillées, qu'il n'y avait plus aucun moyen de les remettre à flot. Nicolas reçut cette nouvelle à Paris, où il se trouvait avec les armées russes. Demandant aussitôt sa mise à la retraite, il partit en congé, sans même attendre que sa demande lui fût accordée. Leur situation financière fut mise au net un mois après la mort du comte, et chacun fut étonné de l'énormité du chiffre des dettes de toutes sortes, dont on ignorait même l'existence: le passif dévorait l'actif. Amis et parents conseillèrent à Nicolas de refuser la succession, mais, voyant dans cette façon d'agir un blâme pour la mémoire sacrée de son père, il ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la succession avec la charge de payer les dettes. Les créanciers, que la large et expansive bonté du vieux comte avait tenus longtemps silencieux, commencèrent à faire valoir leurs droits. Mitenka et plusieurs autres, qui avaient reçu des billets à ordre, se montrèrent les plus exigeants, et ne donnaient à Nicolas ni repos ni trêve. Ceux qui avaient patienté du vivant du comte étaient maintenant sans pitié pour le jeune héritier qui avait accepté de plein gré ces onéreux engagements. Aucune des combinaisons projetées par Nicolas ne lui réussit: les terres furent vendues à l'encan à vil prix, et il resta encore à payer la moitié des dettes. Nicolas emprunta à son beau-frère trente mille roubles pour acquitter celles qu'il regardait comme dettes d'honneur, et se vit obligé, pour éviter la prison dont le menaçaient les autres créanciers, de chercher un emploi. Retourner à l'armée, où, à la première vacance, il serait nommé, à coup sûr, chef de régiment, était impossible, car sa mère se cramponnait à lui comme au dernier sourire de la vie. Aussi, malgré le peu de plaisir qu'il éprouvait à rester à Moscou dans le même milieu, malgré l'antipathie que lui inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans l'administration, dit adieu à l'uniforme qu'il aimait tant, et s'établit, avec sa mère et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et Pierre, qui habitaient Pétersbourg, ne se doutaient pas des difficultés de sa situation, qu'il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et ignoraient que ses 1 200 roubles d'appointements devaient suffire à leur entretien de façon que sa mère ne pût deviner leur pauvreté. La comtesse ne pouvait admettre l'existence en dehors des conditions de luxe auxquelles elle était habituée depuis son enfance, et exigeait à tout instant qu'on satisfît ses moindres désirs, sans soupçonner la gêne qu'ils causaient à son fils. C'était tantôt une voiture dont elle avait besoin pour envoyer chercher une amie, tantôt un mets recherché pour elle, du vin fin pour son fils, ou de l'argent pour des cadeaux à Natacha, à Sonia et à Nicolas lui-même. Sonia menait le ménage, soignait sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrète inimitié, et aidait Nicolas à lui dissimuler leurs embarras financiers. Il sentait que sa reconnaissance pour elle était une dette dont il ne pourrait jamais s'acquitter; mais, tout en admirant sa patience et son dévouement sans bornes, il évitait toute intimité. Il lui en voulait de n'avoir rien à lui reprocher, et de ce que, réunissant toutes les perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l'aurait infailliblement forcé à lui donner son coeur; et plus il l'appréciait, moins il se sentait capable de l'aimer. Il avait accepté avec empressement la parole qu'elle lui avait rendue, et se tenait maintenant à distance, comme pour bien lui faire sentir que le passé ne pouvait plus revenir. Ses embarras d'argent augmentèrent. Non seulement il lui était impossible de rien mettre de côté sur ses appointements, mais, pour obéir, aux exigences de sa mère, il se vit bientôt contraint de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse? Il l'ignorait, car la pensée d'épouser une, riche héritière, comme le lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une répulsion invincible. Dans le fond de son âme, il éprouvait une satisfaction sombre et amère à supporter sans murmurer ce poids accablant. Il évitait toute distraction au dehors, et ne pouvait s'astreindre, dans son intérieur, à d'autre occupation qu'à celle d'aider sa mère à étaler des «patiences» sur la table et à se promener dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il semblait vouloir préserver de toute atteinte extérieure cette sombre disposition d'esprit, qui seule le rendait capable d'endurer une pareille vie de privations.
II
Au commencement de l'hiver, la princesse Marie arriva à Moscou: les bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow. Le fils, disait-on, se sacrifiait à sa mère. «Je m'y attendais!» se dit la princesse Marie, en voyant dans le dévouement de Nicolas une nouvelle et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de parenté, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d'aller rendre visite à la comtesse, mais le souvenir du séjour de Nicolas à Voronège lui rendait cette visite pénible. Elle laissa passer quelques semaines avant de la faire. Nicolas fut le premier à la recevoir, car on ne pouvait entrer chez sa mère qu'en traversant sa chambre. À sa vue, le visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu'elle s'attendait à y lire, une froideur sèche et hautaine. Il s'informa de sa santé, la conduisit près de la comtesse, et les quitta au bout de quelques secondes. La visite terminée, il la reconduisit avec une réserve marquée jusqu'à l'antichambre, et répondit à peine à ses questions sur la santé de sa mère. «Que vous importe? semblait dire son regard, laissez-moi en paix.»
«Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilités, dit-il à Sonia, lorsque la voiture de la princesse se fut éloignée. Qu'ont-elles besoin de venir?
--C'est mal à vous de parler ainsi, Nicolas, répondit Sonia en cachant avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l'aime tant!» Nicolas garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse y revenait à tout propos; ne tarissant pas en éloges sur le compte de la princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendît sa politesse, et exprimait le désir de la voir plus souvent. On sentait que le silence de Nicolas à ce sujet l'irritait.
--Il faut que tu y ailles, c'est une charmante fille.... Tu y verras au moins quelqu'un, car tu dois mourir d'ennui avec nous autres.
--Je n'y tiens pas, maman.
--Je ne te comprends pas, mon ami: tantôt tu veux voir du monde, tantôt tu t'y refuses.
--Mais je n'ai jamais dit que je m'ennuyais, repartit Nicolas.
--Comment! N'as-tu pas dit tout à l'heure que tu ne voulais pas la voir? C'est une fille de beaucoup de mérite, tu as toujours eu de la sympathie pour elle, et aujourd'hui, par je ne sais quelle raison... on me cache toujours tout.
--Mais pas le moins du monde, maman.
--Je t'aurais compris si je te demandais de faire une démarche désagréable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la politesse exige.... Je ne m'en mêlerai plus, puisque tu as des secrets pour moi.
--J'irai si vous le voulez.
--Cela m'est parfaitement égal, c'est pour toi seul que je le désire.»
Nicolas soupirait, mordait sa moustache, étalait les cartes et s'efforçait de distraire l'attention de sa mère, mais, le lendemain et les jours suivants, elle revenait sur le même sujet. La froide réception de Nicolas avait froissé la princesse Marie dans son amour-propre, et elle se disait: «J'avais raison de ne pas vouloir faire cette visite.... Au fond, je n'en attendais pas autre chose.... Après tout, je suis allée voir la pauvre vieille, qui avait toujours été excellente pour moi.» Mais ces réflexions ne parvenaient pas à calmer le regret qu'elle éprouvait en songeant à l'accueil que lui avait fait Nicolas. Malgré sa ferme résolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d'oublier ce qui s'était passé, elle se sentait involontairement dans une fausse position, et lorsqu'elle cherchait à s'en rendre compte, elle était forcée de s'avouer à elle-même que ses rapports avec Nicolas y étaient pour beaucoup. Son ton sec et poli n'était pas la véritable expression de ses sentiments: il devait cacher un sous-entendu qu'elle aurait voulu à tout prix éclaircir pour retrouver sa tranquillité. On était en plein hiver, lorsqu'un jour qu'elle assistait à une leçon de son neveu, on vint lui annoncer Rostow. Bien décidée à ne pas trahir son secret et à ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de l'accompagner au salon. Au premier regard qu'elle jeta sur Nicolas, elle comprit qu'il était simplement venu remplir un devoir de politesse, et elle se promit de ne pas sortir de la réserve la plus absolue. Aussi, au bout des dix minutes exigées par les convenances, et consacrées aux questions banales sur la santé de la comtesse et sur les dernières nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s'apprêta à prendre congé. Grâce à Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-là très bien soutenu la conversation, mais, à ce moment, fatiguée de parler de ce qui l'intéressait si peu, et revenant par un rapide enchaînement d'idées à son isolement et au peu de joies qu'elle avait en ce monde, elle se laissa involontairement aller à une silencieuse rêverie, les yeux fixés devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas. Celui-ci eut tout d'abord l'air de ne pas s'en apercevoir et échangea quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant à rester immobile et rêveuse, il fut forcé de la regarder et ne put se méprendre sur la douleur qu'exprimaient ses traits délicats.
Il lui sembla entrevoir confusément qu'il en était la cause, et ne sut comment s'y prendre pour lui témoigner un peu d'intérêt.
«Adieu, princesse,» lui dit-il.
Elle sembla se réveiller et soupira en rougissant.
«Pardon, murmura-t-elle, vous partez déjà? Eh bien, adieu!
--Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse? Je vais vous l'apporter,» dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre.
Un silence embarrassant s'établit entre eux deux.
«Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on pas, princesse, que notre première rencontre à Bogoutcharovo a eu lieu hier, et cependant que d'événements se sont passés depuis!... Nous nous imaginions être bien malheureux alors; eh bien! je donnerais beaucoup pour en revenir là, mais ce qui est passé ne revient plus.»
La princesse Marie avait fixé sur lui son doux et profond regard en cherchant à pénétrer le sens caché de ces paroles.
«C'est vrai, dit-elle, vous n'avez pourtant rien à regretter dans le passé, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi un bon souvenir de dévouement et d'abnégation...
--Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m'adresse constamment des reproches, et.... Pardon, ce sujet ne peut vous intéresser,» continua-t-il en redevenant, à ces mots, froid et calme comme à son entrée.
Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l'homme qu'elle avait connu et aimé, et c'est avec cet homme qu'elle renoua la conversation.
«J'avais pensé que vous me permettriez de vous exprimer..., dit-elle avec hésitation: mes relations avec vous et les vôtres étaient devenues telles, qu'il me semblait qu'un témoignage de sympathie de ma part ne pouvait vous offenser: il paraît que je me suis trompée, ajouta-t-elle d'une voix tremblante.... Je ne sais pourquoi vous étiez tout autre auparavant, et je...
--Ah! il y a mille raisons à cela, répondit Nicolas en appuyant sur ce dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c'est parfois bien lourd à porter!
--C'est donc cela, c'est donc cela, se dit en tressaillant de joie la princesse Marie. Ce n'est donc pas seulement cet honnête et loyal regard, cet extérieur charmant que j'ai aimé en lui, j'avais deviné toute la noblesse de son âme.... C'est donc parce qu'il est pauvre et que je suis riche.... C'est donc cela... car autrement...»
Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu'elle lui avait laissé entrevoir, et examinant sa bonne et mélancolique figure, elle comprit à n'en plus douter la raison de son apparente froideur.
«Pourquoi donc, comte, pourquoi? s'écria-t-elle tout à coup en se rapprochant de lui involontairement; pourquoi? vous devez me le dire.»
Il garda le silence.
«Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que, moi aussi, je souffre et je vous l'avoue... pourquoi me priver alors de votre bonne amitié?»
Et des pleurs brillèrent dans ses yeux.
«J'ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m'est sensible.... Pardonnez-moi, adieu!»
Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.
«Princesse! Au nom du ciel, un instant!» Il l'arrêta. Elle se retourna, leurs regards se rencontrèrent en silence, la glace était rompue, et ce qui leur semblait tout à l'heure encore impossible devint pour eux une réalité prochaine et inévitable.
III
Nicolas épousa la princesse Marie dans le courant de l'automne de 1813, et alla s'établir avec elle, sa mère et Sonia, à Lissy-Gory. Pendant les quatre années qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris celle qu'il avait contractée envers Pierre, et en 1820 il avait si bien arrangé ses affaires, qu'il avait ajouté à Lissy-Gory une petite terre, et qu'il était en négociations pour racheter Otradnoë: c'était son rêve favori. Nicolas, forcé de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour l'agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n'aimait pas les innovations, surtout les innovations anglaises, qui commençaient alors à être de mode. Il se moquait des ouvrages de pure théorie, ne songeait ni à construire des fabriques, ni à ensemencer des blés chers et d'une espèce étrangère au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins à une branche de son administration au détriment des autres, il avait toujours devant les yeux sa propriété tout entière, et non pas seulement une de ses parties. Pour lui, l'important était, non pas l'oxygène et l'azote contenus dans le sol et dans l'air, non pas la charrue et l'engrais, mais le travailleur qui mettait en oeuvre toutes ces forces. Le paysan attira tout d'abord son attention: c'était mieux qu'un instrument pour lui, c'était un juge. Il l'étudia avec soin, chercha à comprendre ses besoins, à se rendre compte de ce qu'il tenait pour bon ou pour mauvais, et les ordres qu'il donnait devenaient pour lui une source de renseignements précieux. Ce ne fut que lorsqu'il eut saisi leurs goûts, leurs désirs, et qu'il eut appris à parler leur langue, qu'il lut dans leur pensée, qu'il se sentit rapproché d'eux, et qu'il put les gouverner d'une main sûre et ferme, c'est-à-dire leur rendre les services qu'ils étaient en droit d'attendre de lui. Son administration ne tarda pas à avoir les résultats les plus brillants. Nicolas, avec une clairvoyance remarquable, nommait dès le début de sa gestion, aux fonctions de bourgmestre, de staroste et de délégué, ceux mêmes que les paysans auraient choisis, s'ils en avaient eu le droit. Au lieu d'analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer dans le «doit et avoir», comme il le disait en plaisantant, il se renseignait sur la quantité de bétail que possédaient les paysans, et s'efforçait, par tous les moyens, de l'augmenter. Il ne permettait pas aux familles de se séparer et tenait à les conserver groupées ensemble. Il était sans pitié pour les paresseux et les dépravés, et les chassait au besoin de la communauté. Pendant les travaux des champs, pendant les semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le même soin ses champs et ceux des paysans, et peu de propriétaires pouvaient se vanter d'en avoir en aussi bon état et d'un aussi bon rendement que les siens. Il n'aimait pas à avoir affaire avec les dvorovy[40], qu'il regardait comme des parasites. On l'accusait cependant de ne pas les tenir assez sévèrement; lorsqu'il devait punir l'un d'eux, son indécision était si grande, qu'il consultait toute la maison avant d'en venir là, et il était enchanté de trouver l'occasion de le faire partir comme recrue, à la place d'un paysan. Quant à ces derniers, il était d'avance tellement sûr d'avoir la majorité pour lui, qu'il n'hésitait jamais dans les mesures à prendre en ce qui les concernait. Il ne se permettait pas de les accabler de travail, ou de les châtier, ou de les récompenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-être n'aurait-il pas su dire en vertu de quelle règle il agissait ainsi, mais il la sentait dans son âme, ferme et inflexible. Parfois pourtant il lui arrivait de s'écrier avec dépit, à propos d'un désordre ou d'un insuccès: «Que peut-on faire avec notre peuple russe?» et il s'imaginait détester le paysan, mais il aimait de tout son coeur «notre peuple russe» et son génie; c'est pour cela qu'il l'avait si bien compris, et s'était engagé dans la seule voie au bout de laquelle il était sûr de trouver de bons résultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient à sa femme une sorte de jalousie: elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si étranger pour elle: pourquoi cet air de gaieté et de bonheur lorsque, s'étant levé à l'aube, et ayant passé toute la matinée dans les champs ou sur l'aire, il ne rentrait qu'à l'heure du thé? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu'il parlait de l'activité d'un riche paysan qui avait passé toute la nuit, avec sa famille, à transporter ses gerbes et à faire ses meules? Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu'il voyait tomber une pluie fine et serrée sur les pousses altérées de l'avoine, ou emporter par le vent un nuage menaçant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, hâlé, les cheveux parfumés de menthe et d'absinthe sauvages, il s'écriait en se frottant joyeusement les mains: «Encore un jour comme celui-ci, et notre récolte et celle des paysans seront rentrées»? Elle s'étonnait aussi de ce qu'avec son bon coeur, son empressement à prévenir tous ses désirs, il se désespérait de recevoir, par son entremise, des pétitions de paysans qui demandaient à être affranchis de certains travaux. Il les refusait constamment, et se fâchait tout rouge, en l'engageant à ne pas se mêler dorénavant de ses affaires.
Lorsque, pour essayer de pénétrer sa pensée, elle lui parlait du bien qu'il faisait à ses serfs, il s'emportait. «C'est bien le dernier de mes soucis, répondait-il, et ce n'est pas à leur bonheur que je travaille; le bonheur du prochain n'est que poésie, et conte de femmelette. Je tiens à ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et à ce que notre fortune s'arrondisse de mon vivant; je n'ai pas d'autre but, et pour l'atteindre il faut l'ordre, la sévérité et la justice, ajoutait-il, car si le paysan est nu et affamé, s'il n'a qu'un cheval, il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi.»
Était-ce vraiment d'une manière aussi inconsciente que Nicolas faisait du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains? Le fait est que sa fortune augmentait à vue d'oeil; les paysans du voisinage venaient à tout moment lui demander de les acheter, et longtemps après sa mort la population conserva le souvenir de sa gestion: «Il s'y entendait, disait-elle: il pensait d'abord à l'avoir du paysan et puis au sien: il ne nous gâtait pas, en un mot c'était un bon administrateur!»
IV
Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci à Nicolas, c'était son emportement et son habitude de hussard d'avoir la main leste. Dans les premiers temps de son mariage, il n'y avait rien vu de répréhensible, mais, la seconde année, un certain incident le fit subitement changer de manière de voir à ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du défunt Drône, le staroste de Bogoutcharovo, qui était accusé de malversations. Nicolas le reçut sur le perron, et, aux premiers mots du prévenu, lui répondit par une grêle d'injures et de coups. Rentrant un moment après pour déjeuner, il s'approcha de sa femme, qui travaillait, la tête inclinée sur son métier, et lui raconta, comme de coutume, tout ce qu'il avait fait dans la matinée, et entre autres l'affaire du staroste.
La comtesse Marie, rougissant et pâlissant tour à tour, ne releva pas la tête et garda le silence.
«Quel impudent coquin! s'écria-t-il en s'échauffant à ce souvenir, s'il avait au moins avoué qu'il était ivre, mais.... Qu'as-tu donc, Marie?»
Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa de nouveau la tête.... «Qu'as-tu, mon amie?» Les pleurs embellissaient toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de pitié, et non de colère ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et profonds avaient alors un charme irrésistible. À cette question de son mari, elle fondit en larmes.
«Nicolas, j'ai tout vu.... Il est coupable, je le sais.... Mais pourquoi l'as-tu...?» Et elle se voila la figure de ses mains.
Nicolas ne répondit rien, rougit fortement, et s'éloigna d'elle en faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses larmes, mais, ne trouvant rien de blâmable dans une habitude qui remontait pour lui à tant d'années, il lui donna tort, et se dit: «Ce sont des petites faiblesses de femme... ou plutôt n'aurait-elle pas vraiment raison?» Dans son irrésolution, il jeta un regard sur ce visage aimé qui souffrait pour lui, et comprit qu'elle avait dit juste, et qu'il était coupable envers lui-même.
«Marie, lui dit-il tout doucement, cela n'arrivera plus, je te le jure.... Jamais!» reprit-il d'une voix émue, comme un enfant qui demande pardon.
Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle saisit la main de son mari et la porta à ses lèvres.
«Quand as-tu brisé ton camée? lui dit-elle pour changer de sujet de conversation, en examinant une bague qu'il portait toujours au doigt et qui représentait la tête de Laocoon.
--Ce matin, Marie, et que cette bague brisée me rappelle à l'avenir la parole que je viens de te donner!»
Depuis lors, quand il sentait la colère le gagner et ses poings se fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant celui à qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps à autre, de s'oublier, et alors, en s'en confessant à sa femme, il lui renouvelait sa promesse.
«Tu dois sûrement me mépriser, Marie? disait-il.
--Mais pourquoi ne t'en vas-tu pas, lui répondait-elle pour le consoler, lorsque tu ne te sens plus la force de te maîtriser?»