La guerre et la paix, Tome III
Chapter 37
«Une patrouille survint à ce moment et arrêta les paysans et tous ceux qui ne pillaient pas, moi avec.
--Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l'interrompant, vous aurez sûrement fait... une bonne action?»
Pierre continua; arrivé à la scène de l'exécution de ses compagnons, il voulut lui épargner ces effroyables détails, mais elle exigea qu'il ne passât rien. Puis vint l'épisode de Karataïew. Ils se levèrent de table et il se mit à marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait des yeux.
«Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m'a appris cet homme, cet innocent, qui ne savait ni lire ni écrire...
--Qu'est-il devenu? demanda Natacha.
--On l'a tué presque sous mes yeux!» Et sa voix tremblait d'émotion pendant qu'il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa mort.
Jamais il ne s'était représenté ses aventures comme elles lui apparaissaient aujourd'hui. Il y découvrait une nouvelle signification, et éprouvait, en les racontant à Natacha, la rare jouissance que vous procure, non pas la femme d'esprit dont le seul but est de s'assimiler ce qu'elle entend, pour enrichir son répertoire et faire parade à l'occasion des trésors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle qui a la faculté de faire jaillir et d'absorber ce que l'homme a de meilleur. Natacha, sans s'en rendre compte, était tout attention. Pas un mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui échappaient; elle attrapait au vol la parole à peine prononcée, la recueillait dans son coeur, et devinait le mystérieux travail qui s'était accompli dans l'âme de Pierre.
La princesse Marie s'intéressait à tout ce qu'il racontait, mais elle était absorbée par une autre pensée: elle venait de comprendre que Natacha et lui pouvaient s'aimer et être heureux, et elle en ressentit une profonde joie.
Il était trois heures du matin: les domestiques, la figure allongée, entrèrent pour remplacer les bougies, mais personne n'y fit attention. Pierre termina son récit. Sa sincère émotion, empreinte d'un certain embarras, répondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir pénétrer même son silence, et, sans songer que l'heure était aussi avancée, il cherchait un autre thème de conversation.
«On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l'on venait me demander: «Veux-tu revenir à ce que tu étais avant ta captivité, ou repasser par tout ce que tu as souffert?» je répondrais: «Plutôt cent fois la captivité et la viande de cheval?» On s'imagine presque toujours que tout est perdu lorsqu'on est jeté hors du chemin battu; c'est seulement alors qu'apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en espérer beaucoup, et c'est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s'adressant à Natacha.
--C'est vrai! dit-elle en répondant à une autre pensée qui venait de lui traverser l'esprit: moi aussi, je n'aurais pas demandé mieux que de recommencer ma vie!»
Pierre la regarda avec attention.
«Oui, je n'aurais rien désiré de plus!
--Est-ce bien possible? s'écria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre et de vouloir vivre, et vous aussi?»
Natacha inclina sa tête dans ses mains et fondit en larmes.
«Qu'as-tu, Natacha?
--Rien, rien! murmura-t-elle, et elle sourit à Pierre à travers ses pleurs.
--Adieu! Il est temps de dormir...»
Pierre se leva et prit congé d'elles.
La princesse Marie et Natacha causèrent encore dans leur chambre, mais ni l'une ni l'autre ne prononça le nom de Pierre.
«Sais-tu, Marie, que j'ai souvent peur qu'en ne parlant pas de «lui», dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par l'oublier?»
Un soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette observation qu'elle n'aurait jamais osé faire de vive voix.
«Crois-tu qu'on puisse oublier? dit-elle. Quel bien cela m'a fait de tout raconter aujourd'hui, et pourtant comme c'était à la fois doux et pénible! Je sentais qu'il l'avait aimé sincèrement, c'est pourquoi.... Ai-je eu tort? dit elle en rougissant.
--De parler de «lui» à Pierre? Oh non! Il est si bon!
--As-tu remarqué, Marie, dit tout à coup Natacha avec un sourire espiègle qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarqué comme il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose? On dirait qu'il sort d'un bain moral, je veux dire... tu me comprends, n'est-ce pas?
--Oui, il a beaucoup changé à son avantage. C'est pour cela que «lui» l'a tant aimé, répondit la princesse Marie.
--Oui, et cependant ils ne se ressemblaient guère. On assure du reste que les amitiés des hommes naissent des contrastes; ce doit être sans doute ainsi...! Adieu! Adieu!» dit Natacha, et le sourire espiègle qui avait accompagné ses premières paroles sembla s'effacer à regret de son visage redevenu joyeux.
XIX
Pierre fut longtemps avant de s'endormir. Marchant à grands pas dans sa chambre d'un air soucieux, tantôt il haussait les épaules, tantôt il tressaillait, et ses lèvres s'entr'ouvraient comme pour murmurer un aveu. Lorsque six heures du matin sonnèrent, il pensait toujours au prince André, à Natacha, à leur amour, qui le rendait jaloux encore aujourd'hui. Il se coucha heureux et ému, et décidé à faire tout ce qui lui serait humainement possible pour l'épouser.
Il avait fixé son départ pour Pétersbourg au vendredi suivant, et le lendemain Savélitch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage.
«Comment? Je vais à Pétersbourg? Pourquoi à Pétersbourg? se demanda-t-il tout surpris. Ah oui! c'est vrai, je l'avais décidé il y a longtemps déjà, avant que «cela» fût arrivé; au fait, j'irai peut-être.... Quelle bonne figure que celle du vieux Savélitch! se dit-il en le regardant.... Eh bien, Savélitch, tu ne veux donc pas de ta liberté?
--Qu'en ferais-je, Excellence? Nous avons vécu du temps du vieux comte, le bon Dieu ait son âme!... et maintenant nous vivons auprès de vous, sans avoir à nous plaindre.
--Et tes enfants?
--Et mes enfants feront comme moi, Excellence; avec des maîtres comme vous, on n'a rien à craindre.
--Eh bien, et mes héritiers? demanda Pierre. Si je me mariais, par exemple? Cela peut arriver, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec un sourire involontaire.
--Ce serait très bien, si j'ose le dire à Votre Excellence.
--Comme il traite cela légèrement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien c'est grave et effrayant.... C'est ou trop tôt ou trop tard!
--Quels sont vos ordres, Excellence? partirez-vous demain?
--Non, dans quelques jours, je t'en préviendrai. Pardonne-moi tout l'embarras que je te donne. C'est étrange, se dit-il, qu'il n'ait pas deviné que je n'ai rien à faire à Pétersbourg, et qu'avant tout il faut que «cela» se décide. Je suis sûr, du reste, qu'il le sait et qu'il fait semblant de l'ignorer.... Lui en parlerai-je? Non, ce sera pour une autre fois.»
À déjeuner, Pierre raconta à sa cousine qu'il avait été la veille chez la princesse Marie, et qu'à sa grande surprise il y avait vu Natacha Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple.
«La connaissez-vous? lui demanda Pierre.
--Je l'ai vue une fois, et l'on parlait de son mariage avec le jeune Rostow; c'eût été très bien pour eux, puisqu'ils sont ruinés.
--Ce n'est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha.
--Ah oui! je connais son histoire, c'est fort triste.
--Décidément, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut pas me comprendre... il vaut mieux ne lui rien dire.»
Il alla dîner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, où se voyaient encore les restes des maisons incendiées, il ne put s'empêcher de les admirer. Les hautes cheminées qui s'élançaient du milieu des décombres lui rappelaient les ruines poétiques des bords du Rhin et du Colysée. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui équarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants et se dire:
«Ah! le voilà revenu, voyons un peu ce qu'il va en advenir!»
En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu'il avait été le jouet d'un songe, qu'il avait vu Natacha en rêve; mais, à peine fut-il entré, qu'il sentit, à la vibration de tout son être, l'influence de sa présence. Vêtue de noir, comme la veille, et coiffée de même, sa physionomie était pourtant tout autre et il l'aurait infailliblement reconnue la première fois si alors il l'avait vue ainsi: elle avait sa figure d'enfant, sa figure de fiancée. Ses yeux brillaient d'un éclat interrogateur, et une expression mutine et singulièrement affectueuse se jouait sur ses lèvres.
Pierre dîna chez la princesse et y aurait passé toute la soirée, si ces dames n'étaient allées aux vêpres, où il les accompagna.
Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgré le plaisir qu'elles éprouvaient à le voir et malgré l'intérêt absorbant qui l'attachait à leurs côtés, la conversation s'épuisa et finit par tomber sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n'avait cependant pas le courage de s'en aller, bien qu'il sentît qu'elles attendaient son départ avec impatience. La princesse Marie, ne prévoyant pas de terme à cette situation, se leva la première, et lui fit ses adieux, sous prétexte d'une migraine.
«Ainsi donc, vous partez demain pour Pétersbourg?
--Non, je ne pars pas, répondit Pierre vivement.... Du reste oui, peut-être.... En tout cas, je passerai demain vous demander vos commissions.» Et il se tenait debout, très embarrassé.
Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son regard lumineux, l'observa avec une profonde attention. La fatigue dont elle s'était plainte s'était subitement évanouie, et l'on voyait qu'elle se préparait à avoir avec lui un long tête-à-tête.
L'embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement à la sortie de Natacha. Avançant brusquement un fauteuil, il s'assit à côté de la princesse Marie.
«J'ai à vous faire une confidence, dit-il avec une émotion contenue, venez à mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je espérer? Je sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l'heure est mal choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je être son frère?... Non, non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis.... J'ignore, reprit-il après un moment de silence et en s'efforçant de parler avec suite, j'ignore depuis quand je l'aime, mais je n'ai jamais aimé qu'elle, et je ne puis me représenter l'existence sans elle. Sans doute, il est difficile de lui demander à présent sa main, mais la pensée qu'elle pourrait me l'accorder et que j'en laisserais échapper l'occasion est horrible pour moi. Dites, chère princesse, puis-je espérer?
--Vous avez raison, répondit la princesse Marie, de penser que l'heure serait mal choisie de lui parler de votre...» Elle s'arrêta en réfléchissant que la métamorphose qui s'était opérée chez Natacha rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu'elle ne serait pas offensée de recevoir l'aveu de cet amour, et qu'au fond de son coeur elle le désirait; mais, n'obéissant pas à ce premier mouvement, elle répéta:
«Lui parler à présent est impossible. Fiez-vous à moi, je sais...
--Quoi? dit Pierre d'une voix haletante en l'interrogeant des yeux.
--Je sais qu'elle vous aime..., qu'elle vous aimera!» Elle avait à peine prononcé ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra avec force.
«Vous le croyez, dites, vous le croyez?
--Oui, je le crois. Écrivez à ses parents. Quant à moi, je lui en parlerai lorsqu'il en sera temps. Je le désire, et mon coeur me dit que cela sera.
--Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur! répondit Pierre en baisant les mains de la princesse Marie.
--Faites votre voyage à Pétersbourg, cela vaudra mieux, et je vous promets de vous écrire.
--Aller à Pétersbourg maintenant? Soit, je vous obéirai. Mais demain, puis-je encore venir vous voir?»
Et Pierre revint le lendemain pour prendre congé.
Natacha était moins animée que les jours précédents, mais lui, en la regardant, ne sentait qu'une impression: celle du bonheur dont il était pénétré et qui augmentait d'intensité à chacune de ses paroles, au moindre mouvement qu'elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda involontairement quelques secondes. «Cette main, ce visage, ce trésor de séductions, sera-t-il véritablement à moi, toujours à moi?»
«Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut.... Je vous attendrai avec impatience,» ajouta-t-elle tout bas.
Ces simples paroles, l'expression de physionomie qui les avait accompagnées, furent pour Pierre, pendant les deux mois de son absence, une source inépuisable de souvenirs et d'ineffables rêveries. «Elle m'a dit qu'elle m'attendrait avec impatience.» Et il se répétait à toute heure du jour: «Quel bonheur! quel bonheur!»
XX
Rien de semblable à ce qu'il éprouvait lorsqu'il était fiancé avec Hélène ne se passait aujourd'hui en lui. Il se reprochait alors avec honte les: «Je vous aime» qu'il lui adressait; maintenant, au contraire, c'était avec une jouissance infinie et sans mélange qu'il se retraçait les moindres détails de leur entrevue et qu'il s'en répétait les dernières paroles. Il ne se demandait plus s'il faisait bien ou mal, car l'ombre même d'un doute n'était plus possible. Il ne redoutait qu'une chose: d'avoir été le jouet d'une illusion.... Et puis, n'était-il pas trop présomptueux, n'était-il pas trop sûr de son fait? La princesse Marie ne s'était-elle pas trompée? Natacha ne lui répondrait-elle pas en souriant: «C'est bien étrange.... Comment ne comprend-il pas qu'il n'est qu'un homme comme tous les autres, tandis que moi je suis si au-dessus de lui?»
La folie du bonheur, qu'il se croyait incapable de ressentir désormais, s'empara de lui complètement. Sa vie, le monde entier, se résumaient pour lui dans son amour pour elle et dans l'espoir de s'en faire aimer. Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d'autres intérêts empêchaient seuls de se manifester. Il étonnait souvent ceux qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et éprouvait parfois le besoin de leur expliquer qu'ils perdaient leur temps à de banales futilités. Lorsqu'on lui offrait de prendre du service, lorsqu'on discutait devant lui les questions politiques du moment, en leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain, il écoutait avec compassion, et étonnait ses auditeurs par l'étrangeté de ses remarques. Malgré tout, le rayonnement de son âme, en projetant sa clarté sur tous ceux qu'il trouvait sur son chemin, lui faisait instantanément découvrir ce qu'il y avait de bon et de bien dans chacun d'eux. En examinant les papiers laissés par sa femme, aucun autre sentiment que celui d'une profonde pitié ne s'éleva dans son coeur, de même que le prince Basile, très fier d'une nouvelle nomination et d'une nouvelle croix, n'était plus, à ses yeux, qu'un pauvre vieillard qu'il plaignait sincèrement. Néanmoins, les jugements qu'il porta sur les hommes et sur les événements, pendant cette période de sa vie, restèrent toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l'aidèrent souvent dans la suite à résoudre ses incertitudes: «J'étais peut-être ridicule et étrange à cette époque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que j'en avais l'air. Mon intelligence était plus ouverte et plus pénétrante; je comprenais alors ce qui valait la peine d'être compris dans la vie, parce que... parce que j'étais heureux!»
XXI
À dater de la première soirée passée avec Pierre, un grand changement s'était opéré en Natacha. Presque à son insu, la sève de la vie s'était réveillée dans son coeur, et s'était répandue sans lutte dans tout son être. Sa démarche, son visage, son regard, sa voix, tout s'était métamorphosé. Les aspirations au bonheur étaient montées à la surface et demandaient à être satisfaites. À dater de ce jour, Natacha parut avoir oublié tous les événements antérieurs. Aucune plainte ne s'échappa plus de ses lèvres, aucune parole n'effleura plus les ombres évanouies du passé, et parfois même elle souriait à des projets d'avenir. Quoiqu'elle ne prononçât jamais le nom de Pierre, une flamme éteinte depuis longtemps s'allumait dans ses yeux lorsqu'elle entendait parler de lui par la princesse Marie, et ses lèvres réprimaient avec peine un frémissement involontaire.
La princesse Marie, frappée de ce changement dont elle devina facilement la cause, en éprouvait du chagrin. «Aimait-elle donc assez peu mon frère pour l'avoir si vite oublié?» Mais, lorsqu'elle la voyait, elle ne pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce réveil à la vie était si soudain, si irrésistible, si imprévu, pour elle-même, que la princesse Marie ne se reconnaissait plus; le droit de l'accuser même au fond de son coeur, et Natacha s'abandonnait si complètement, si sincèrement à ce nouveau sentiment, qu'elle ne cherchait même pas à cacher que la douleur s'était effacée pour faire place à la joie.
Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre après son explication avec Pierre, Natacha l'attendait sur le seuil.
«Il a parlé, n'est-ce pas, il a parlé? répétait-elle avec une expression attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J'ai eu envie d'écouter à la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout.»
Quelque sincère, quelque touchant que fût son regard, ces paroles ne laissèrent pas de blesser la princesse Marie; elle pensa à son frère. «Qu'y faire? se dit-elle: cela ne peut être autrement...» Et, d'un ton doux et sévère à la fois, elle lui fit part de son entretien avec Pierre. À la nouvelle de son départ pour Pétersbourg, Natacha poussa une exclamation de surprise, mais, devinant aussitôt l'impression pénible qu'elle venait de produire chez son amie:
«Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j'ai si grand'peur d'être mauvaise: j'agirai comme tu me le conseilleras.
--Tu l'aimes?
--Oui, murmura-t-elle.
--Pourquoi pleures-tu, alors? J'en suis heureuse, répondit la princesse Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.
--Ce ne sera pas de sitôt, Marie.... Pense donc quel bonheur, je deviendrai sa femme, et toi tu épouseras Nicolas.
--Natacha, je t'avais priée de ne jamais m'en parler. Ne parlons que de toi!»
Elles se turent.
«Mais pourquoi va-t-il à Pétersbourg?» demanda tout à coup Natacha, et, répondant aussitôt elle-même à sa question, elle ajouta: «Cela doit être ainsi, c'est sans doute mieux... n'est-ce pas, Marie?»
ÉPILOGUE[39] I Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en 1813, fut le dernier heureux événement pour nos vieux amis les Rostow. Le comte Ilia Andréïévitch mourut la même année, et, comme il arrive toujours, avec lui s'effondra sa famille, telle que nous l'avons connue. L'incendie de Moscou, la mort du prince André, la douleur de Natacha, la fin prématurée de Pétia, le désespoir de la comtesse, tous ces coups successifs finirent par accabler le pauvre comte.
Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l'étendue de tous ses malheurs, et, inclinant sa vieille tête sous la main de la Providence, il eut l'air d'attendre et d'appeler son dernier moment. Tantôt effaré, éperdu, tantôt en proie à une excitation fébrile, il passait sans transition d'un extrême à l'autre.
Quand vint la noce de sa fille, il ne s'occupa que du côté matériel des arrangements: il commandait les dîners, les soupers, et faisait son possible pour paraître gai: mais sa gaieté n'était plus communicative comme auparavant. Elle faisait naître au contraire un sentiment de compassion chez ceux qui le connaissaient et l'aimaient. Les nouveaux mariés une fois partis, il s'affaissa, se plaignit d'un invincible ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever; malgré les assurances trompeuses des médecins, il avait compris que son heure était arrivée. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans se déshabiller: chaque fois qu'elle lui présentait une potion, il sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.