La guerre et la paix, Tome III

Chapter 36

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«Si tous les Russes vous ressemblent, disait-il un jour à Pierre, c'est un vrai sacrilège que de faire la guerre à un peuple comme le vôtre. Vous, que les Français ont tant fait souffrir, vous n'avez même pas de haine contre eux.»

Pierre retrouva à Orel une de ses anciennes connaissances, le franc-maçon comte Villarsky, celui-là même que nous avons déjà rencontré en 1807. Il avait épousé une Russe fort riche, dont les terres, étaient situées dans le gouvernement d'Orel, et occupait en ce moment un poste provisoire dans l'administration de l'intendance. Quoiqu'il n'eût jamais été avec Besoukhow sur le pied d'une grande intimité, il fut heureux de le revoir; s'ennuyant à mourir à Orel, il était charmé de rencontrer un homme de son monde, qu'il supposait naturellement rempli des mêmes préoccupations que lui. Mais, à sa grande surprise, il remarqua bientôt, à part lui, que Pierre était singulièrement arriéré dans ses idées, et qu'il était tombé dans ce qu'il croyait être de l'apathie et de l'égoïsme.

«Vous vous encroûtez, mon cher,» lui disait-il souvent, et cependant il revenait chaque jour le voir, et Pierre, en l'écoutant, s'étonnait d'avoir pu penser autrefois comme lui.

Villarsky, occupé de ses affaires, de son service et de sa famille, regardait ces soucis tout personnels comme un obstacle à la véritable existence. Les intérêts militaires, administratifs et maçonniques absorbaient complètement son attention. Pierre ne l'en blâmait pas, et ne cherchait en aucune façon à le faire changer d'opinion; mais il étudiait, avec son sourire doux et railleur, cet étrange phénomène.

Un trait tout nouveau du caractère de Pierre, et qui lui attirait la sympathie générale, c'était la reconnaissance du droit que chacun avait, d'après lui, de penser et de juger à sa guise, et de l'impossibilité de convaincre qui que ce soit par des paroles. Ce droit, qui jadis l'irritait profondément, était aujourd'hui la principale cause de l'intérêt qu'il portait aux hommes. Cette nouvelle manière de voir exerçait une égale influence sur les côtés pratiques de son existence. Jadis toute demande d'argent l'embarrassait: «Celui-ci en a besoin assurément, se disait-il, mais cet autre en a peut-être encore plus besoin que lui. Et qui sait s'ils ne me trompent pas tous les deux?» Ne sachant en définitive à quoi se résoudre, il donnait de l'argent à tort et à travers, tant qu'il en avait. Mais maintenant, à son grand étonnement, il n'éprouvait plus la moindre perplexité. Un sentiment instinctif de justice, dont lui-même ne se rendait pas compte, lui indiquait nettement la meilleure décision à prendre. Ainsi, un jour, un colonel français prisonnier, après s'être longuement vanté auprès de lui de ses exploits, finit par demander presque impérativement un prêt de 4 000 francs, pour envoyer, disait-il, à sa femme et à ses enfants. Pierre le lui refusa sans la moindre hésitation, tout en s'étonnant de la facilité avec laquelle il lui avait négativement répondu, et, au lieu de donner la somme au colonel, il obligea adroitement l'Italien, qui en avait grand besoin, à l'accepter. Il en agit de même à propos des dettes de sa femme et de la restauration de ses maisons de ville et de campagne. Son intendant général, lui ayant présenté le tableau des pertes que lui avait causées l'incendie de Moscou, et qui étaient évaluées à près de deux millions, l'engagea, pour rétablir la balance, à refuser de payer les dettes de la comtesse et à ne pas reconstruire ses immeubles, dont l'entretien annuel revenait à 80 000 roubles. Dans le premier moment, Pierre lui donna raison, mais, à la fin de janvier, l'architecte lui ayant envoyé de Moscou le devis des travaux à faire au sujet des immeubles incendiés, Pierre, après avoir lu attentivement des lettres que le prince Basile et certains de ses amis lui écrivirent à la même époque, et dans lesquelles il était question du passif laissé par sa femme, n'hésita pas une minute à revenir sur son premier sentiment, et, résolut de faire rebâtir ses maisons et de se rendre à Pétersbourg pour acquitter les dettes de la comtesse. Cette décision diminuait, il est vrai, ses revenus des trois quarts, mais, du moment qu'il en comprit la justice et la nécessité, il la mit immédiatement à exécution.

Villarsky étant obligé de se rendre à Moscou, il s'arrangea de manière à faire le voyage avec lui, et continua à éprouver, le long de la route, toute la joie d'un écolier en vacances. Tout ce qu'il rencontrait sur son chemin prenait à ses yeux une valeur nouvelle, et les regrets que son compagnon ne cessait d'exprimer sur l'état pauvre et arriéré de la Russie, comparativement à l'Europe occidentale, ne diminuaient en rien son enthousiasme, car, là où Villarsky ne voyait qu'un déplorable engourdissement, Pierre découvrait au contraire une source de puissance et de force et cette vivifiante énergie qui avait soutenu dans la lutte, sur les plaines couvertes de neige, ce peuple si foncièrement pur et unique dans son genre.

XV

Il serait aussi difficile de se rendre compte des motifs qui ont engagé les Russes, après le départ des Français, à se grouper de nouveau dans ce lieu qui avait nom Moscou, que de s'expliquer pourquoi et où courent avec tant de hâte les fourmis d'une fourmilière bouleversée par un accident quelconque. Les unes s'enfuient en emportant les oeufs, avec de menues brindilles; d'autres reviennent vers la fourmilière; d'autres se choquent, se heurtent, et se battent; mais, de même qu'en examinant de près cette fourmilière dévastée, on devine, à l'énergie, à la ténacité des mouvements de ses nombreuses habitantes, que le principe qui faisait sa force a survécu à sa ruine complète, de même, au mois d'octobre, malgré l'absence de toute autorité, d'églises, de richesses, d'habitations, Moscou avait repris sa physionomie du mois d'août. Tout y avait été détruit, sauf son indestructible et puissante vitalité.

Les mobiles qui poussèrent ceux qui furent les premiers à l'envahir étaient d'une nature toute sauvage. Une semaine plus tard, Moscou comptait déjà 15 000 habitants, puis 28 000, et le nombre alla en croissant avec une telle rapidité, que, dès l'automne de 1813, le chiffre de sa population avait déjà dépassé celui de l'année précédente.

Les cosaques du détachement de Wintzingerode, les paysans des villages voisins et les fuyards qui se cachaient dans les environs furent les premiers à y rentrer et s'y livrèrent au pillage, en continuant ainsi l'oeuvre des Français. Les paysans revenaient chez eux avec d'interminables files de charrettes pleines d'objets ramassés dans les maisons et dans les rues. Les cosaques faisaient de même, tandis que les propriétaires s'enlevaient mutuellement tout ce qu'ils pouvaient, sous prétexte de rentrer en possession de leur bien. Ces pillards furent suivis d'une foule d'autres. Plus leur nombre augmentait, plus leur besogne devenait difficile, et la rapine prenait une allure plus définie. Bien que les Français eussent trouvé Moscou vide, il avait pourtant conservé tous les dehors d'une organisation administrative régulière; mais plus le séjour des Français se prolongea, plus cette apparence de vie s'éteignit, pour se transformer bientôt en un état de pillage sans limites. Le brigandage, qui signala tout d'abord la rentrée des Russes dans la capitale, eut le résultat contraire, car les gens de toute classe, marchands, artisans, paysans, les uns par curiosité, les autres par calcul ou par intérêt de service, y affluant comme le sang afflue au coeur, y ramenèrent la richesse et la vie habituelle. Les paysans, qui y arrivaient avec des charrettes vides dans l'espoir de les remplir de butin, furent arrêtés par les autorités et forcés d'emporter les cadavres; d'autres, avertis à temps du mécompte de leurs camarades, apportèrent du blé, du foin, de l'avoine, et, par suite de la concurrence qu'ils se faisaient entre eux, ramenèrent le prix des denrées au même taux où elles étaient avant le désastre; les charpentiers, dans l'espoir de trouver de l'ouvrage, y vinrent en foule, et les édifices incendiés furent réparés et sortirent de leurs ruines; les marchands recommencèrent leur commerce; les cabarets, les auberges utilisèrent les maisons abandonnées; le clergé rouvrit quelques églises que le feu avait épargnées; les fonctionnaires mirent en ordre leurs tables et leurs armoires dans de petites chambres; les autorités supérieures et la police s'occupèrent de la distribution des bagages laissés par les Français, ce dont on profita comme d'habitude pour s'en prendre à la police et pour l'acheter; les demandes de secours affluèrent de tous côtés, en même temps que les devis monstrueux des soumissionnaires pour la reconstruction des immeubles de la couronne, et le comte Rostoptchine répandit de nouveau ses affiches.

XVI

À la fin de janvier, Pierre arriva à Moscou et s'établit dans une aile de sa maison, qui était restée intacte. Comptant repartir le surlendemain pour Pétersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la jubilation de la victoire définitivement remportée, le reçurent avec joie, et le questionnèrent sur ce qu'il avait vu. Bien qu'on lui témoignât beaucoup de sympathie, il se tenait sur la réserve, et se bornait à répondre vaguement aux questions qu'on lui adressait sur ses projets d'avenir. Il apprit entre autres que les Rostow étaient à Kostroma, mais le souvenir de Natacha n'était plus pour lui qu'une agréable réminiscence d'un passé déjà bien éloigné. Heureux de se sentir indépendant de toutes les obligations de la vie, il l'était aussi de se sentir dégagé de cette influence à laquelle il s'était cependant soumis de son plein gré.

Les Droubetzkoï lui ayant annoncé l'arrivée de la princesse Marie à Moscou, il s'y rendit le même soir. Chemin faisant, il ne cessa de penser au prince André, à ses souffrances, à sa mort, à leur amitié, et surtout à leur dernière rencontre, la veille de Borodino.

«Est-il mort irrité, comme je l'ai vu alors, se disait-il, ou bien l'énigme de la vie ne s'est-elle pas dévoilée à lui au moment de sa mort?»

Il pensa à Karataïew, et établit une comparaison involontaire entre ces deux hommes si différents l'un de l'autre, et pourtant si rapprochés par l'affection qu'il avait eue pour tous les deux.

Pierre était grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky, laquelle, tout en conservant son caractère habituel, portait encore quelques traces de délabrement. Un vieux valet de chambre, au visage sévère, comme pour donner à comprendre que la mort du prince n'avait rien changé aux règles établies, lui dit que la princesse venait de se retirer dans son appartement, et qu'elle ne recevait que le dimanche.

«Annonce-moi, elle me recevra peut-être.

--En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits.»

Quelques instants après, le valet de chambre revint, accompagné de Dessalles, chargé par la princesse de dire à Pierre qu'elle serait très heureuse de le voir et qu'elle le priait de monter chez elle.

Il la trouva, à l'étage supérieur, dans une petite chambre basse éclairée d'une seule bougie, et habillée de noir. Une autre personne, également en deuil, était auprès d'elle. Pierre supposa au premier abord que c'était une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la princesse aimait à s'entourer, et auxquelles il n'avait jamais fait attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. «Oui, lui dit-elle quand il la lui eut baisée, et en remarquant le changement de sa figure, voilà comme on se rencontre. «Il» a beaucoup parlé de vous les derniers temps,--et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec une hésitation qui n'échappa pas à Pierre.

--La nouvelle de votre délivrance m'a fait bien plaisir, c'est la seule joie que nous ayons eue depuis longtemps.--Et de nouveau elle jeta un regard inquiet à sa compagne.

--Figurez-vous que je n'ai rien su de lui, dit Pierre... je le croyais tué, et ce que j'ai appris m'est parvenu indirectement par des tiers. Je sais qu'il a rencontré les Rostow.... Quelle étrange coïncidence!»

Pierre parlait avec vivacité. Il jeta à son tour les yeux sur l'étrangère, et, voyant son regard de curiosité affectueuse, il comprit instinctivement qu'il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un être bon et charmant, qui ne gênerait en rien ses épanchements avec la princesse Marie. Celle-ci ne put s'empêcher de laisser percer un grand embarras lorsqu'il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de nouveau de Pierre à la dame en noir.

«Vous ne la connaissez donc pas?» dit-elle.

Pierre examina plus attentivement le pâle et fin visage, la bouche étrangement contractée et les grands yeux noirs de l'inconnue, où tout à coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux à son coeur, dont il était depuis si longtemps privé. «Non, c'est impossible, se dit-il. Serait-ce elle, cette figure pâle, maigre, vieillie, avec cette expression austère... c'est sans doute une hallucination!» À ce moment la princesse Marie prononça le nom de Natacha, et le pâle et fin visage aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte rouillée qui cède à une pression du dehors. La bouche sourit, et il s'échappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le pénétra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire: c'était Natacha, et il l'aimait plus que jamais!

La violence de son impression fut telle, qu'elle révéla à Natacha, à la princesse Marie, et surtout à lui-même, l'existence d'un amour qu'il avait encore de la peine à s'avouer. Son émotion était mêlée de joie et de douleur, et plus il cherchait à la dissimuler, plus elle s'accentuait, sans le secours de paroles précises, par une rougeur indiscrète: «C'est seulement de la surprise,» se dit Pierre; mais, quand il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha, et son coeur se remplit de bonheur et de crainte. Il s'embrouilla dans sa réponse, et s'arrêta court. Ce n'était pas seulement parce qu'elle était pâlie et amaigrie, qu'il ne l'avait pas reconnue, mais parce que dans ses yeux, où brillait jadis le feu de la vie, il n'y avait plus que sympathie, bonté et inquiète tristesse.

La confusion de Pierre n'eut pas d'écho chez Natacha, et une douce satisfaction éclaira seule son visage.

XVII

«Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci.... La pauvre comtesse fait mal à voir.... Natacha elle-même a besoin de consulter un médecin; aussi l'ai-je enlevée de force.

--Hélas! Qui de nous n'a pas éprouvé, répondit Pierre.... Vous savez sans doute que «c'est arrivé» le jour de notre délivrance.... Je l'ai vu, quel charmant garçon c'était!»

Natacha gardait le silence, mais ses yeux s'agrandissaient et brillaient de pleurs contenus.

«Aucune consolation n'est possible, poursuivit Pierre, aucune! Pourquoi, on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de jeunesse et de vie?

--Oui, oui, c'est ce qui rend la foi doublement nécessaire de nos jours, dit la princesse Marie.

--C'est bien vrai, répondit Pierre.

--Pourquoi? demanda Natacha en le regardant.

--Comment, pourquoi? dit la princesse Marie.... La seule pensée de ce qui attend ceux...

--Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous dirige peut seul supporter une perte semblable à celles que vous avez éprouvées.»

Natacha fit un mouvement pour répondre, mais s'arrêta, pendant que Pierre s'adressait avec empressement à la princesse Marie pour avoir des détails sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu, mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son entière liberté; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de ses actions avait un juge dont l'opinion était pour lui ce qu'il y avait de plus précieux au monde. Tout en causant, il s'inquiétait, dans son for intérieur, de l'effet qu'il produisait sur Natacha, et se jugeait à son point de vue à elle. La princesse Marie se décida, à contre-coeur, à donner à Pierre les détails qu'il lui demandait, mais ses questions, l'intérêt dont elles étaient empreintes, sa voix tremblante d'émotion, l'obligèrent à retracer peu à peu ces tableaux qu'elle avait peur d'évoquer pour elle-même.

«Ainsi donc, il s'est calmé, adouci.... Il n'avait jamais eu qu'un but, et il y tendait de toutes les forces de son âme, celui d'être parfaitement bon.... Que pouvait-il alors craindre de la mort? Ses défauts, s'il en a eu, ne peuvent lui être attribués.... Quel bonheur pour lui de vous avoir revue!» continua-t-il en s'adressant à Natacha, les yeux pleins de larmes.

Elle eut un tressaillement et inclina la tête, en se demandant indécise si elle parlerait ou non de lui.

«Oui, dit-elle enfin d'une voix basse et voilée, ça été un grand bonheur, pour moi du moins, et lui,--elle essaya de dominer son émotion,--lui, le désirait aussi, lorsque je suis allée vers lui!»

Sa voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout à coup, relevant la tête avec un visible effort, elle reprit d'une voix émue:

«En quittant Moscou, je ne savais rien, je n'osais pas demander après lui, lorsque Sonia m'a appris qu'il nous suivait. Je ne pouvais ni manger, ni me figurer dans quel état il était; je ne désirais qu'une chose, le voir!»

Tremblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce qu'elle n'avait encore raconté à personne, tout ce qu'elle avait souffert pendant ces trois semaines de voyage et de séjour à Yaroslaw. Pierre, en l'écoutant, ne pensait ni au prince André ni à la mort, ni à ce qu'elle disait. Il ne ressentait qu'une vive compassion de la peine qu'elle devait éprouver à évoquer ainsi ce triste passé; mais, en faisant ce récit douloureux, Natacha semblait obéir à une impulsion irrésistible. Elle mêlait les détails les plus puérils aux pensées les plus intimes, revenait plusieurs fois sur les mêmes scènes, et semblait ne pouvoir plus s'arrêter. À ce moment, Dessalles demanda, de l'autre chambre, si son élève pouvait entrer.

«Et c'est tout, c'est tout!...» s'écria Natacha en se levant vivement, et, en s'élançant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever la lourde portière, elle se heurta la tête contre un des battants, et disparut en poussant un gémissement de douleur: était-ce un gémissement de douleur physique ou de douleur morale?

Pierre, qui ne l'avait pas quittée des yeux, sentit, quand elle ne fut plus là, qu'il était de nouveau seul en ce monde.

La princesse Marie le tira de sa rêverie en appelant son attention sur l'enfant qui venait d'entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son père le troubla si vivement, dans la disposition attendrie où il se trouvait, que, l'ayant embrassé, il se leva et se détourna en passant son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre congé de la princesse Marie, quand elle le retint.

«Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu'à trois heures, le souper doit être prêt, descendez: nous viendrons vous rejoindre à l'instant.... C'est la première fois, savez-vous, ajouta-t-elle, qu'elle a parlé ainsi à coeur ouvert!»

XVIII

Quelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne rejoignirent Pierre dans la grande salle à manger. Les traits de Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravité qu'il ne lui avait jamais connue. Tous les trois éprouvaient le malaise qui suit ordinairement un épanchement sérieux et intime. Ils s'assirent sans rien dire autour de la table; Pierre déplia sa serviette, et, décidé à rompre un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir pénible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en faire autant de leur côté. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de vivre et l'aveu inconscient que la douleur n'est pas éternelle et laisse encore de la place à la joie.

«Voulez-vous une goutte d'eau-de-vie, comte? dit la princesse Marie, et ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du passé.

--Racontez-nous comment vous avez vécu, c'est toute une légende, à ce qu'on nous a dit?

--Oui, oui, répondit-il avec un air de douce raillerie, on a inventé sur moi des choses que je n'ai pas vues même en rêve. J'en suis encore tout ébahi. Je suis devenu un homme intéressant, et cela ne me donne aucun mal.... C'est à qui m'engagera et me racontera en détail ma captivité fantastique.

--On nous a dit que l'incendie de Moscou vous avait coûté deux millions: est-ce vrai?

--Peut-être, mais je suis devenu trois fois plus riche qu'auparavant, répondit Pierre, qui ne cessait de le répéter à qui voulait l'entendre, malgré la diminution que devait apporter à ses revenus sa résolution de payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses hôtels. Ce que j'ai infailliblement recouvré, c'est ma liberté,--mais il s'arrêta, ne voulant pas s'appesantir sur un ordre d'idées qui lui était tout personnel.

--Est-il vrai que vous comptiez rebâtir?

--Oui, c'est le désir de Savélitch.

--Où avez-vous appris la mort de la comtesse? Étiez-vous encore à Moscou?»

La princesse Marie rougit aussitôt, craignant que Pierre ne donnât une fausse interprétation à ces paroles qui soulignaient ce qu'il avait dit de sa liberté recouvrée.

«Non, j'en ai reçu la nouvelle à Orel; vous pouvez vous figurer combien j'en ai été surpris. Nous n'étions pas des époux modèles, dit-il en regardant Natacha et en devinant qu'elle était curieuse d'entendre de quelle façon il s'exprimerait à ce sujet; mais sa mort m'a frappé de stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont tort généralement, et l'on se sent doublement coupable envers celle qui n'est plus.... Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi ai-je ressenti une grande pitié pour elle,--et il cessa de parler, heureux de sentir qu'il avait l'approbation de Natacha.

--Vous voilà donc redevenu un célibataire et un parti?» dit la princesse Marie.

Pierre devint écarlate et baissa les yeux. Les relevant, après un long silence, sur Natacha, il lui sembla que l'expression de son visage était froide, réservée, presque dédaigneuse.

«Avez-vous réellement vu Napoléon, comme on le raconte? lui demanda la princesse Marié.

--Jamais, dit Pierre en éclatant de rire.... Il leur semble en vérité à tous que prisonnier et hôte de Napoléon sont synonymes. Je n'en ai même pas entendu parler; le milieu dans lequel je vivais était trop obscur pour cela.

--Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous étiez resté à Moscou pour le tuer? Je l'avais bien deviné lorsque nous vous avons rencontré.»

Pierre répondit que c'était en effet son intention, et, se laissant entraîner par leurs nombreuses questions, il leur fit un récit détaillé de toutes ses aventures. Il en parla tout d'abord avec cette indulgente ironie qu'il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-même, mais peu à peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu'il avait endurées et des horreurs auxquelles il avait assisté, donna à ses paroles cette émotion vraie et contenue de l'homme qui repasse dans sa mémoire les scènes poignantes auxquelles il a été mêlé.

La princesse Marie examinait tour à tour Natacha et Pierre, dont cette narration faisait surtout ressortir l'inaltérable bonté. Natacha, accoudée et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions brèves, prouvaient qu'elle saisissait le sens réel de ce qu'il voulait leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu'il ne pouvait exprimer en paroles. L'épisode de l'enfant et de la femme dont il avait pris la défense et qui avaient été la cause son arrestation, fut raconté par lui en ces termes:

«Le spectacle était horrible, des enfants abandonnés, d'autres oubliés dans les flammes.... On en retira un devant mes yeux... puis des femmes, dont on arrachait les vêtements et les boucles d'oreilles...» Pierre rougit et s'arrêta en hésitant.