La guerre et la paix, Tome III
Chapter 35
Tous relevèrent la tête et écoutèrent. Deux figures humaines, d'une tournure étrange, furent soudain éclairées par la flamme au moment où elles sortirent du taillis: c'étaient deux Français qui se cachaient dans la forêt. Prononçant des paroles inintelligibles pour les soldats, ils se dirigèrent vers eux. L'un, coiffé d'un shako d'officier, paraissait très affaibli, et, se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit auprès du feu; son compagnon, plus petit, trapu, les joues bandées d'un mouchoir, était évidemment plus robuste. Il releva son compagnon, et, montrant sa bouche, dit quelques mots. Les soldats les entourèrent, on étendit une capote sous le malade, et on leur apporta à tous deux de la «cacha» et de l'eau-de-vie. L'officier était Ramballe avec son domestique Morel. Lorsque ce dernier eut avalé l'eau-de-vie et une grande écuelle de «cacha», une gaieté maladive s'empara de lui; il se mit à parler sans s'arrêter, tandis que son maître, refusant de rien prendre, gardait un morne silence, en regardant les soldats russes de ses yeux rouges et vagues. Un long et sourd gémissement s'échappait parfois de ses lèvres. Morel, désignant les épaules du malade, cherchait à faire comprendre que c'était un officier, et qu'il fallait le réchauffer. Un officier russe, s'étant approché d'eux, envoya demander au colonel s'il ne voudrait pas recueillir un officier français transi de froid. Le colonel donna l'ordre de le lui amener. Ramballe fut engagé à se lever; il essaya, mais, au premier mouvement qu'il fit, il vacilla, et serait infailliblement tombé, sans le secours d'un soldat qui le souleva et aida ses camarades à le transporter dans l'isba. Passant ses bras autour du cou de ses porteurs et inclinant la tête comme un enfant sur l'épaule de l'un d'eux, il ne cessait de répéter d'une voix plaintive:
«Oh! mes braves, mes bons, mes bons amis!... Voilà des hommes!»
Morel, resté avec les soldats, occupait la meilleure place. Ses yeux étaient rouges, enflammés et larmoyants; vêtu d'une pelisse de femme, il avait mis par-dessus son bonnet un mouchoir noué sous le menton. L'eau-de-vie l'ayant un peu grisé, il chantait d'une voix rauque et mal assurée une chanson française. Les soldats se tenaient les côtes de rire.
«Voyons, voyons, que je l'apprenne.... Comment est-ce? J'attraperai l'air, bien sûr? disait le soldat chanteur que Morel serrait contre lui avec tendresse.
--Vive Henri IV, Vive ce roi vaillant! Ce diable à quatre..., chantait Morel.
--Vive harica, vive cerouvalla! sidiablaka... répétait à son tour le soldat qui avait saisi le refrain.
--Bravo! bravo!» s'écrièrent quelques voix, au milieu d'un franc éclat de rire.
Morel riait avec eux en continuant...: «eut le triple talent de boire, de battre, et d'être un vert galant!
--Cela sonne bien tout de même. Voyons, Zaletaiew, répète.
--Kiou kiou... le tripetala déboi, déba et dettra vargala, chanta-t-il, criant à pleins poumons et avançant ses lèvres avec effort.
--C'est ça, c'est ça!... c'est du français, n'est-ce pas?... Donne-lui de la «cacha», il lui en faudra pas mal pour en manger à sa faim.» Et Morel engloutit sa troisième écuelle.
De sympathiques sourires couraient sur les visages des jeunes soldats, tandis que les vieux, trouvant au-dessous d'eux de s'occuper de ces puérilités, restaient étendus de l'autre côté du feu, en se soulevant parfois pour jeter un coup d'oeil affectueux sur Morel.
«C'est aussi des hommes pourtant, dit l'un d'eux en s'enveloppant de sa capote, et l'absinthe aussi a ses racines.»
--Oh! comme le ciel est étoilé, c'est signe de gelée, quel malheur!...»
Les étoiles, assurées de n'être plus dérangées par personne, scintillèrent plus vivement sur la sombre voûte; tantôt s'éteignant, tantôt s'allumant et lançant dans l'espace une gerbe de lumière, elles semblaient se communiquer mystérieusement une joyeuse nouvelle.
X
L'armée française continuait à fondre dans une progression égale et mathématique, et le passage de la Bérésina, sur lequel on a tant écrit, n'a été qu'un incident de sa destruction, et nullement l'épisode décisif de la campagne. Si l'on en a fait tant de bruit du côté des Français, c'est que tous les malheurs, tous les désastres échelonnés le long de leur route, se réunirent ensemble en un sinistre pour les accabler sur ce pont écroulé, et laisser ensuite dans l'esprit de chacun un ineffaçable souvenir. Si, du côté des Russes, il a eu un égal retentissement, c'est que, loin du théâtre de la guerre, à Pétersbourg, Pfühl avait composé un plan, destiné à faire tomber Napoléon dans un piège stratégique qu'il lui tendait _ex professo_ sur les bords de la Bérésina. Convaincu que tout se passerait conformément à la combinaison adoptée, on soutenait que la Bérésina avait été la perte des Français, quand au contraire les conséquences de ce passage furent moins fatales aux Français que Krasnoé, comme le prouve le chiffre des prisonniers et des canons qui leur furent enlevés dans cette rencontre.
Plus la fuite des Français s'accélérait, plus étaient misérables les derniers débris de leur armée, surtout après la Bérésina, et plus s'éveillaient d'un autre côté les passions des généraux russes, qui ne se ménageaient pas les reproches et en accablaient surtout Koutouzow. Supposant que l'insuccès du plan de Pétersbourg lui serait attribué, on ne lui épargnait ni le mécontentement, ni le dédain et les railleries, déguisées, il est vrai, sous des formes respectueuses, qui le mettaient dans l'impossibilité de relever l'accusation. Tout son entourage, incapable de le comprendre, déclarait ouvertement qu'avec ce vieillard entêté il n'y avait pas de discussion possible; que jamais il ne serait à la hauteur de leurs vues, et qu'il se bornerait toujours à leur répondre par son éternelle phrase: «Il faut faire un pont d'or aux Français.» S'il leur disait qu'il fallait attendre les vivres, que les soldats n'avaient pas de bottes, ces réponses si simples à leurs savantes combinaisons étaient pour eux une nouvelle preuve que c'était un vieil imbécile, tandis qu'eux, les généraux intelligents et habiles, n'avaient aucun pouvoir.
Ces dissentiments et ces dispositions malveillantes de l'état-major arrivèrent aux dernières limites après la jonction de l'armée de Koutouzow avec celle de Wittgenstein, le brillant amiral et le héros de Pétersbourg. Une seule fois, après la Bérésina, Koutouzow prit de l'humeur, et écrivit à Bennigsen, qui envoyait des rapports particuliers à l'Empereur, les lignes suivantes:
«Je prie Votre Haute Excellence, au reçu de cette lettre, de vous retirer à Kalouga à cause de l'état précaire de votre santé, et d'y attendre les ordres ultérieurs de Sa Majesté Impériale.»
À la suite de l'éloignement de Bennigsen, le grand-duc Constantin, qui avait fait le commencement de la campagne et qui avait été mis de côté par Koutouzow, revint à l'armée, fit part au commandant en chef du déplaisir que causaient à l'Empereur la faiblesse de nos succès et la lenteur de nos mouvements, et lui annonça la prochaine arrivée de Sa Majesté.
Koutouzow, chez qui l'expérience du courtisan était au moins égale à celle du militaire, comprit aussitôt que son rôle était fini, et que le semblant de pouvoir dont on l'avait revêtu lui était retiré. C'était facile à comprendre. D'un côté, la campagne dont on lui avait confié la direction était terminée, et par conséquent il avait rempli son mandat; et, de l'autre, il éprouvait une fatigue physique qui exigeait, pour son corps brisé par l'âge, un repos absolu.
Le 29 novembre, il entra à Vilna, «Son cher Vilna», comme il l'appelait. Il y était venu déjà deux fois comme gouverneur; il trouva donc, en dehors des aises de la vie que lui offrait cette ville, heureusement préservée des horreurs de la guerre, de vieux amis et de bons souvenirs. Rejetant loin de lui tout souci gouvernemental et militaire, il se mit à vivre d'une existence régulière et tranquille, autant que le lui permettaient toutefois les intrigues qui s'ourdissaient autour de lui, comme si tout ce qui allait se passer d'événements importants lui était devenu complètement indifférent.
Tchitchagow était le plus acharné projeteur de diversions militaires; c'était lui qui avait proposé d'en faire une en Grèce et l'autre à Varsovie; il refusait toujours de se rendre où on l'envoyait. Tchitchagow regardait Koutouzow comme son obligé, parce qu'ayant reçu en 1811 la mission de conclure la paix avec la Turquie en dehors de ce dernier, et ayant appris qu'elle était déjà signée, il avait dit à l'Empereur que tout l'honneur en revenait à Koutouzow, fut le premier à venir à sa rencontre, à l'entrée du château de Vilna, en petite tenue de marin, l'épée au côté, la casquette sous le bras, et lui remit le rapport de l'état des troupes et les clefs de la ville. La déférence semi-méprisante que la jeunesse témoignait à ce vieillard, qu'elle regardait comme tombé en enfance, perçait à tout propos avec une brutale franchise, dans la conduite de Tchitchagow, qui connaissait déjà les accusations portées contre Koutouzow. Ce dernier lui ayant dit que les fourgons qui contenaient sa vaisselle de table et qui lui avaient été enlevés à Borissow lui seraient rendus intacts:
«C'est sans doute pour me dire que je n'ai pas sur quoi manger.... J'ai au contraire tout ce qu'il faut pour vous, même dans le cas où vous voudriez donner des dîners[38],» répliqua vivement Tchitchagow, qui tenait à faire montre, dans chaque parole, de son importance personnelle, et supposait à Koutouzow la même préoccupation.
Celui-ci, avec un sourire fin et pénétrant, lui répondit simplement:
«Ah! ce n'est que pour vous dire ce que je vous dis, et rien de plus.»
Le commandant en chef arrêta la plus grande partie des troupes à Vilna, contre la volonté de l'Empereur. Après quelque temps de séjour, son entourage déclara qu'il avait complètement baissé. S'occupant fort peu de l'administration militaire, il laissait ses généraux agir à leur guise, et menait une vie de plaisirs, en attendant l'arrivée du Souverain.
XI
Le 11 décembre, Sa Majesté, accompagnée de sa suite, du comte Tolstoï, du prince Volkonsky et d'Araktchéïew, arriva dans son traîneau de voyage, droit au château de Vilna. Malgré un froid très vif, une centaine de généraux et d'officiers des états-majors, ainsi qu'une garde d'honneur du régiment de Séménovsky, l'attendaient au dehors.
Le courrier qui précédait le Tsar, dans une troïka menée à fond de train, s'écria:
«Le voici!» Konovnitzine s'élança dans le vestibule pour annoncer le Tsar à Koutouzow, qui attendait dans la chambre du suisse.
Une minute plus tard, la poitrine couverte de décorations, le ventre comprimé par son écharpe, il s'avança sur le perron en se balançant de toute sa forte et grasse personne, mit son chapeau, prit ses gants à la main, et, descendant avec peine les degrés, reçut le rapport qu'il devait remettre à l'Empereur.
Une seconde troïka passa ventre à terre, et tous les yeux se fixèrent sur un traîneau qui s'avançait rapidement derrière elle, et au fond duquel on apercevait déjà l'Empereur et Volkonsky.
Accoutumé, depuis cinquante ans, à l'émotion que lui causait invariablement une arrivée impériale, le général en chef la ressentit cette fois comme toujours: il tâta, avec une hâte inquiète, ses décorations, redressa son chapeau, et, au moment où l'Empereur mit pied à terre, leva les yeux sur lui; puis, prenant courage, il s'avança, et lui présenta le rapport, en lui parlant de sa voix insinuante et voilée. L'Empereur l'enveloppa des pieds à la tête d'un rapide coup d'oeil, et fronça imperceptiblement les sourcils, mais, se dominant aussitôt, il lui ouvrit les bras et l'embrassa. De nouveau, l'impression que lui fit cette accolade familière, en se rattachant peut-être à ses pensées intimes, agit sur lui comme d'habitude et se traduisit par un sanglot.
L'Empereur salua les officiers, la garde des Séménovsky, et, serrant encore une fois la main au maréchal, entra au château.
Resté seul avec lui, il ne lui cacha pas son mécontentement des fautes qu'il avait commises à Krasnoé et à la Bérésina, ainsi que de la lenteur apportée à la poursuite de l'ennemi, et termina en lui exposant le plan d'une campagne hors du pays. Koutouzow ne fit ni objections ni remarques. Sa figure n'exprimait qu'une soumission complète et impassible, la même qu'il avait témoignée, sept ans auparavant, en recevant les ordres de l'Empereur sur le champ d'Austerlitz. Lorsqu'il le quitta, la tête inclinée sur sa poitrine, et traversant la grande salle, de son pas lourd et chancelant, une voix l'arrêta en lui disant:
«Votre Altesse!»
Koutouzow releva la tête, et regarda longtemps le comte Tolstoï, qui était debout devant lui et lui présentait sur un plateau d'argent un petit objet. Il semblait ne pas comprendre ce qu'on lui voulait. Tout à coup un imperceptible sourire passa sur sa large figure, et, s'inclinant respectueusement, il prit l'objet qui était sur le plateau. C'était le Saint-Georges de première classe.
XII
Le lendemain, Koutouzow donna un grand banquet, suivi d'un bal que l'Empereur honora de sa présence. Du moment qu'il avait reçu le Saint-Georges, on lui rendait les plus grands honneurs, mais le mécontentement du Souverain n'était un secret pour personne. Les convenances seules étaient observées, et l'Empereur en donnait l'exemple tout le premier; mais tout bas on disait que ce vieillard était coupable et tombé en enfance. Lorsque, à l'entrée de Sa Majesté dans la salle de bal, Koutouzow, suivant les traditions de l'époque de Catherine, fit incliner devant lui les drapeaux ennemis, Alexandre fronça le sourcil et murmura quelques mots, et entre autres ceux-ci:
«Vieux comédien!»
Sa mauvaise humeur contre Koutouzow provenait surtout de ce que ce dernier ne voulait pas ou ne pouvait pas comprendre la nécessité de la nouvelle campagne projetée.
Le lendemain de son arrivée à Vilna, le Tsar avait dit aux officiers réunis:
«Vous n'avez pas sauvé la Russie seule, vous avez sauvé l'Europe!»
Tous comprirent alors que la guerre n'était pas finie. Mais Koutouzow n'y voulait rien entendre, et disait tout haut qu'une autre guerre ne pourrait ni améliorer la position, ni augmenter la gloire de la Russie, que son prestige en serait au contraire diminué, et que sa situation à l'intérieur en deviendrait pire. Il essaya de prouver à l'Empereur la difficulté de faire de nouvelles levées, et lui fit même entrevoir la possibilité d'un insuccès.
Il était dès lors évident qu'avec une telle disposition d'esprit le maréchal n'était qu'un obstacle, dont il fallait se débarrasser.
Pour éviter de le froisser trop vivement, on s'arrêta à une combinaison toute naturelle: on lui ôta peu à peu le pouvoir, comme on avait fait à Austerlitz, pour le remettre insensiblement entre les mains de l'Empereur. À cet effet, l'état-major fut peu à peu transformé, et la puissance de celui de Koutouzow devint nulle. Toll, Konovnitzine et Yermolow reçurent d'autres destinations, et l'on parla ouvertement de la santé ébranlée du maréchal, car on savait que plus on le répétait, plus il devenait facile de lui donner un successeur. De même que, dans le temps, Koutouzow avait été retiré sans bruit de la Turquie pour organiser les milices à Pétersbourg, et de là envoyé à l'armée où il était indispensable, de même aujourd'hui, son rôle étant fini, un nouveau rouage fut mis en mouvement. La guerre de 1812 ne devait plus se borner à garder son caractère national, si cher à tout coeur russe, elle allait prendre une importance européenne.
Au mouvement des peuples de l'Occident vers l'Orient succédait un mouvement inverse. Cette nouvelle guerre exigeait un nouveau moteur, ayant d'autres mobiles que ceux de Koutouzow. Alexandre Ier était cet homme, aussi nécessaire pour rétablir les limites des territoires et des peuples, que l'autre l'avait été pour le salut et la gloire de la Russie. Koutouzow ne pouvait comprendre ce que signifiaient l'Europe, son équilibre et Napoléon. Il lui semblait à lui, représentant du peuple russe, et russe de coeur, que, du moment où l'ennemi était écrasé, la patrie délivrée et parvenue au pinacle de la gloire, l'oeuvre elle-même était terminée. Il ne restait donc plus au représentant de la guerre nationale qu'à mourir, et il mourut!
XIII
Pierre, comme il arrive le plus souvent, ne sentit le poids des privations physiques et de la tension morale qu'il avait éprouvées pendant sa captivité, que lorsqu'elle arriva à son terme. À peine en liberté, il partit pour Orel, et le surlendemain, au moment de se mettre en route pour Kiew, il tomba malade d'une fièvre bilieuse, comme le déclarèrent les médecins; cette fièvre l'y retint pendant trois mois. Malgré leurs soins, leurs saignées et leurs médicaments de toutes sortes, la santé lui revint.
Les jours qui s'écoulèrent entre sa libération et sa maladie ne lui laissèrent aucune impression. Il ne conserva que le souvenir d'un temps gris, sombre, pluvieux, d'un affaissement physique, de douleurs intolérables dans les pieds et dans le côté, d'une suite ininterrompue de malheurs et de souffrances, de la curiosité indiscrète des généraux et des officiers qui le questionnaient, des difficultés qu'il avait eues à trouver une voiture et des chevaux, et par-dessus tout de l'engourdissement moral qui l'avait accablé. Le jour où il fut mis en liberté, il vit passer le corps de Pétia, et apprit également que le prince André venait de mourir à Yaroslaw, dans la maison des Rostow. Denissow, qui lui avait annoncé cette nouvelle, fit, en causant avec lui, allusion à la mort d'Hélène, croyant qu'il la savait déjà. Pierre en fut étrangement surpris, mais rien de plus: il n'appréciait pas toute l'importance que cet événement pouvait avoir pour lui, tant il était poussé par le désir de quitter au plus vite cet enfer, où les hommes s'entretuaient, pour se retirer n'importe où, s'y reposer, coordonner ses idées, et réfléchir en paix à tout ce qu'il avait vu et appris. Revenu complètement à lui après sa maladie, il aperçut à son chevet deux de ses domestiques, venus tout exprès de Moscou pour le rejoindre, ainsi que l'aînée de ses cousines, qui habitait une de ses terres aux environs d'Orel.
Les impressions dont il avait pris l'habitude ne s'effacèrent qu'insensiblement de son esprit pendant sa longue convalescence: il eut même de la peine à se faire à la pensée que, le matin une fois venu, il ne serait pas chassé en avant avec le troupeau dont il faisait partie, que personne ne lui prendrait son lit, et qu'il aurait sûrement à dîner et à souper; mais, quand il dormait, il revoyait en rêve tout le passé et tous les détails de sa captivité.
Ce joyeux sentiment de liberté, qui est inné dans le coeur de l'homme, et qu'il avait si vivement éprouvé à la première étape, s'empara de nouveau de son âme, pendant sa convalescence. Il ne comprenait pas seulement que cette liberté morale, indépendante des circonstances extérieures, pût ainsi doubler d'intensité, et lui causer de si profondes jouissances, quand par le fait elle n'était que le résultat de sa liberté physique. Seul dans une ville étrangère, personne n'exigeait rien de lui, personne ne lui donnait d'ordres, il ne manquait de rien, et le souvenir de sa femme ne se dressait plus devant lui comme une incessante humiliation. Par suite d'une ancienne habitude, il se demandait parfois: «Que vais-je faire à présent?» et il se répondait: «Rien, je vivrai.... Dieu! que c'est bon!» De but dans la vie, il n'en avait pas, et cette indifférence, qui jadis faisait son tourment, lui procurait maintenant la sensation d'une liberté sans limite. Pourquoi aurait-il eu un but, aujourd'hui qu'il avait la foi, non pas la foi en certaines règles et en certaines pensées de convention, mais la foi en un Dieu vivant et toujours présent? Jadis il l'avait cherché dans les missions qu'il s'imposait à lui-même, et tout à coup, étant prisonnier, il avait découvert, non à force de raisonnement, mais par une sorte de révélation intime, qu'il y avait un Dieu, un Dieu partout présent, et que le Dieu de Karataïew était plus grand et bien plus inaccessible à l'intelligence humaine que le «grand Architecte de l'Univers», reconnu par les francs-maçons. N'avait-il pas été semblable à celui qui cherche au loin l'objet qui est devant ses pieds? N'avait-il pas toujours passé sa vie à regarder dans le vague, par-dessus la tête des autres, tandis qu'il n'avait qu'à regarder devant lui? Jadis rien ne lui révélait l'Infini: il sentait seulement qu'il devait exister quelque part et marchait obstinément à sa découverte. Tout ce qui l'entourait n'était pour lui qu'un mélange confus d'intérêts bornés, mesquins, sans aucun sens, tels que la vie européenne, la politique, la franc-maçonnerie, la philosophie. Maintenant il comprenait l'Infini, il le voyait en tout, et admirait sans restriction le tableau éternellement changeant, éternellement grand, de la vie dans ses infinies variations. La terrible question qu'il se posait autrefois à chaque instant, qui faisait toujours crouler les échafaudages de sa pensée: «Pourquoi?» n'existait plus pour lui, car son âme lui répondait simplement que Dieu existe, et que pas un cheveu ne tombe de la tête de l'homme sans sa volonté!
XIV
Pierre avait peu changé: distrait comme toujours, il semblait seulement être sous l'influence d'une préoccupation constante. Malgré la bonté peinte sur sa figure, ce qui éloignait autrefois de lui, c'était son air malheureux; maintenant le sourire continuel que la joie de vivre mettait sur ses lèvres, la sympathie qu'exprimait son regard, rendaient sa présence agréable à tous. Jadis il discutait beaucoup, s'échauffait à tout propos et écoutait peu volontiers: maintenant, se laissant rarement entraîner par la discussion, il laissait parler les autres, et connaissait ainsi souvent leurs pensées les plus secrètes.
Sa cousine, qui ne l'avait jamais aimé, et qui l'avait même sincèrement haï, lorsque après la mort du vieux comte elle fut devenue son obligée, ne pouvait revenir de son étonnement et de son dépit, en découvrant, après un court séjour à Orel, où elle était venue avec l'intention de le soigner malgré l'ingratitude dont elle l'accusait, qu'elle éprouvait pour lui un véritable penchant. Il n'avait cependant rien fait pour s'attirer ses bonnes grâces, car il se bornait à l'étudier avec curiosité. Comme elle avait toujours cru entrevoir de l'indifférence et de la raillerie dans son regard, elle se repliait sur elle-même et ne lui présentait que ses piquants; aujourd'hui, au contraire, qu'elle avait constaté, avec défiance d'abord, avec reconnaissance ensuite, qu'il essayait de pénétrer jusqu'au fond de son coeur, elle en arriva, à son insu, à ne plus lui montrer que les bons côtés de son caractère: «Oui, c'est un bien excellent homme, lorsqu'il ne subit pas l'influence de vilaines gens, mais bien celle de personnes comme moi,» se disait la vieille cousine.
Le docteur qui le visitait tous les jours, bien qu'il se crût obligé de donner à entendre que chaque minute lui était précieuse pour le bien de l'humanité souffrante, passait également chez Pierre des heures entières à lui conter ses anecdotes favorites et ses observations sur les caractères de ses malades et surtout de sa clientèle féminine.
Plusieurs officiers de l'armée française étaient internés à Orel comme prisonniers, et le docteur lui en amena un qui était Italien. Il prit l'habitude d'aller souvent chez Pierre, et la princesse Catherine riait dans son for intérieur de l'amitié passionnée que l'officier témoignait à son cousin. Il était heureux de causer avec lui, de lui raconter son passé, de lui faire la confidence de ses amours, et d'épancher devant lui le fiel dont son coeur était rempli contre les Français, et surtout contre Napoléon.