La guerre et la paix, Tome III

Chapter 34

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Chose étrange et terrible à dire! Napoléon, cet infime instrument de l'histoire, est pour les Russes eux-mêmes un sujet inépuisable d'exaltation et d'enthousiasme: il est «grand» à leurs yeux. Mettez en parallèle Koutouzow, qui, du commencement à la fin de 1812, de Borodino à Vilna, ne s'est pas une fois démenti, ni par une action, ni par une parole, qui est un temple sans précédent de l'abnégation la plus absolue, qui pressent, avec une si rare clairvoyance, dans les événements qui se passent autour de lui, l'importance qu'ils doivent avoir pour l'avenir. Koutouzow est représenté par eux comme un être incolore, digne tout au plus de commisération, et ils ne parlent plus souvent de lui qu'avec un sentiment de honte mal déguisée!... Et cependant, où trouver un personnage historique qui ait tendu vers un seul et même but avec plus de persévérance, et qui l'ait atteint d'une manière plus complète et plus conforme à la volonté de tout un peuple?

Il n'a jamais parlé des «quarante siècles qui regardaient ses soldats du haut des Pyramides», des sacrifices qu'il avait faits à «la patrie, de ses intentions et de ses plans»! Encore moins parlait-il de lui-même. Il ne jouait aucun rôle: à première vue, c'était un homme tout rond, tout simple, ne disant que des choses tout ordinaires. Il écrivait à ses filles, à Mme de Staël, lisait des romans, aimait la société des jolies femmes, plaisantait avec les généraux, les officiers, les soldats, et ne contredisait jamais une opinion contraire à la sienne. Lorsque le comte Rostoptchine lui adressa des reproches tout personnels pour avoir abandonné Moscou, en lui rappelant sa promesse de ne pas le livrer sans bataille, Koutouzow lui répondit:

«C'est ce que j'ai fait.» Et cependant Moscou était déjà abandonné! Lorsque Araktchéïew vint lui dire de la part de l'Empereur qu'il fallait nommer Yermolow commandant de l'artillerie, Koutouzow répondit:

«C'est ce que je venais de dire,» bien qu'un moment avant il eût dit tout le contraire! Que lui importait à lui, qui, seul au milieu de cette foule inepte, se rendait compte des conséquences immenses de l'événement, que ce fût à lui ou au comte Rostoptchine qu'on imputât les malheurs de la capitale? et que lui importait surtout la nomination de tel ou tel chef d'artillerie?

Dans ces circonstances, comme dans toutes les autres, ce vieillard, arrivé par l'expérience de la vie à la conviction que les paroles ne sont pas les véritables moteurs des actions humaines, en prononçait souvent qui n'avaient aucun sens, les premières qui lui venaient à l'esprit. Mais cet homme qui attachait si peu d'importance à ses paroles, n'en a jamais prononcé une seule, pendant toute sa carrière active, qui ne tendît au but qu'il voulait atteindre. Involontairement cependant, et malgré la triste certitude qu'il avait de ne pas être compris, il lui est arrivé plus d'une fois d'exprimer nettement sa pensée, et cela dans des occasions bien différentes les unes des autres. N'a-t-il pas toujours soutenu, en parlant de la bataille de Borodino, première cause des dissentiments entre lui et son entourage, que c'était une victoire? Il l'a dit, il l'a écrit dans ses rapports et répété jusqu'à sa dernière heure. N'a-t-il pas aussi déclaré que la perte de Moscou n'était pas la perte de la Russie? et, dans sa réponse à Lauriston, n'a-t-il pas affirmé que la paix n'était pas possible, du moment qu'elle était contraire à la volonté nationale? N'a-t-il pas été le seul, pendant la retraite, à envisager nos manoeuvres comme inutiles, persuadé que tout se terminerait de soi-même, mieux que nous ne pouvions le désirer; qu'il fallait faire à l'ennemi «un pont d'or»; que les combats de Taroutino, de Viazma, de Krasnoé étaient inopportuns; qu'il fallait atteindre la frontière avec le plus de forces possible, et que pour dix Français il ne sacrifierait pas un Russe.? Lui, qu'on nous dépeint comme un courtisan mentant à Araktchéiew afin de plaire à l'Empereur, est le seul qui, à Vilna, ait osé dire tout haut, en s'attirant ainsi la disgrâce impériale, que la continuation de la guerre au delà des frontières était fâcheuse et sans objet. Il ne suffît pas d'ailleurs d'affirmer qu'il comprenait l'importance de la situation; ses actes sont là pour le démontrer: il commence par concentrer toutes les forces de la Russie avant d'en venir aux mains avec l'ennemi, il le bat, et le chasse enfin du pays, en allégeant, autant qu'il lui était possible, les souffrances du peuple et de l'armée. Lui, ce temporiseur dont la devise était: «temps et patience,» lui, l'adversaire déclaré des décisions énergiques, il livre la bataille de Borodino en donnant à tous les préparatifs une solennité sans exemple, et soutient ensuite, contre l'avis des généraux, malgré la retraite de l'armée victorieuse, que la bataille de Borodino est une victoire pour la Russie, et insiste sur la nécessité de ne plus en livrer d'autres, de ne pas commencer une nouvelle guerre, de ne pas franchir les frontières de l'Empire!

Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde, deviner aussi sûrement le sens et la portée des événements, au point de vue russe? C'est que cette merveilleuse faculté d'intuition prenait sa source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa pureté et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'était ce qui l'avait amené à réclamer, contre la volonté du Tsar, le choix de ce vieillard disgracié comme le représentant de la guerre nationale. Porté par cette acclamation du pays à ce poste élevé, il y employa tous ses efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes à la mort, mais pour les ménager et les conserver à la patrie!

Cette figure simple et modeste, et par conséquent «grande» dans la véritable acception du mot, ne pouvait être coulée dans le moule mensonger du héros européen, du soi-disant dominateur des peuples, tel que l'histoire l'a inventé!... Il ne saurait y avoir de «grands hommes» pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres à leur taille!

VI

Le 17 novembre fut le premier jour de la bataille de Krasnoé. Un peu avant le soir, après d'interminables discussions, après toutes sortes de retards causés par les généraux qui n'étaient pas arrivés en temps utile à l'endroit désigné, après l'envoi en tous sens d'aides de camp chargés d'ordres et de contre-ordres, il devint évident que l'ennemi était en fuite et qu'aucune bataille n'était possible.

La journée était belle et froide. Koutouzow, accompagné d'une nombreuse suite, où les mécontents étaient en grande majorité, monté sur son vigoureux petit cheval blanc, se rendit à Dobroïé, où le quartier général avait été transporté d'après son ordre. Le long de la route se pressaient autour des feux les prisonniers français qu'on avait faits ce jour-là, au nombre de 7 000. Non loin de Dobroïé, une foule de soldats déguenillés causaient bruyamment autour de pièces françaises dételées. À l'approche du commandant en chef, les voix se turent, et tous les yeux se fixèrent sur lui, pendant qu'un des généraux lui expliquait où l'on s'était emparé de ces canons et de ces hommes. Sa physionomie était soucieuse, et il prêtait une oreille distraite aux rapports qu'on lui faisait, il examinait ceux dont l'aspect était le plus misérable. La plupart des soldats français n'avaient plus figure humaine: le nez et les joues gelés, les yeux rouges, gonflés et purulents, il semblait ne leur rester que quelques minutes à vivre. Deux d'entre eux, dont l'un avait le visage couvert de plaies, déchiraient de la viande crue. Il y avait quelque chose d'animal et d'effrayant dans le regard en dessous jeté par ces malheureux sur les survenants. Koutouzow, après les avoir longtemps regardés, hocha la tête d'un air triste et pensif. Un peu plus loin, il vit un soldat russe qui adressait en souriant quelques paroles affectueuses à un Français: il hocha de nouveau la tête, sans que sa physionomie changeât d'expression.

«Que dis-tu? demanda-t-il au général qui essayait d'attirer son attention sur les drapeaux français réunis en faisceaux devant le régiment de Préobrajenski.... Ah! les drapeaux! reprit-il, et, s'arrachant avec peine au sujet qui le préoccupait, il jeta autour de lui un regard distrait, poussa un profond soupir et ferma les yeux.

Un des généraux fit signe au soldat qui tenait les drapeaux de s'avancer et de les placer autour du commandant en chef. Celui-ci resta un moment sans rien dire, puis, se soumettant à contre-coeur aux devoirs de sa position, releva la tête, regarda avec attention les officiers qui l'entouraient, et prononça avec lenteur, au milieu d'un profond silence, ces quelques paroles:

«Je vous remercie tous pour votre fidèle et pénible service. La victoire est à nous, et la Russie ne nous oubliera pas! À vous la gloire dans les siècles à venir!» Il se tut, et, avisant un soldat tenant une aigle française, qu'il avait inclinée devant le drapeau des Préobrajenski:

«Plus bas, plus bas, qu'il baisse la tête!... Comme ça, c'est bien! Hourra! mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers le soldat.

--Hourra!» hurlèrent des milliers de voix.

Pendant qu'ils poussaient ces cris, Koutouzow, courbé sur sa selle, baissa la tête, et son regard devint doux et railleur:

«Voilà ce que c'est, mes enfants,» dit-il, lorsque le silence fut rétabli. Officiers et soldats se rapprochèrent de lui pour entendre ce qu'il allait leur dire. L'inflexion de sa voix, l'expression de son visage, étaient complètement changées: ce n'était plus le commandant en chef qui parlait, c'était simplement un vieillard qui avait à causer avec ses frères d'armes:

«Voilà ce que c'est, mes enfants. Je sais que c'est dur, mais qu'y faire? Ayez patience: cela ne durera plus longtemps. Nous reconduirons nos hôtes jusqu'au bout, et alors nous nous reposerons. Le Tsar n'oubliera pas vos services. C'est dur, j'en conviens, mais songez que vous êtes chez vous, tandis qu'eux, et il indiqua les prisonniers... voyez où ils en sont réduits: leur misère est pire que celle des derniers mendiants. Quand ils étaient forts, nous ne les ménagions pas, mais maintenant nous pouvons en avoir pitié.... Ce sont des hommes aussi bien que nous, n'est-ce pas, mes enfants?»

Dans les regards fixes et respectueux que les soldats attachaient sur lui, se lisait la sympathie éveillée par son discours. Sa figure s'éclaira de plus en plus d'un sourire bienveillant qui bridait les coins de ses lèvres et de ses yeux. Il baissa la tête et ajouta:

«À dire vrai, qui les a priés de venir? Ils n'ont que ce qu'ils méritent, après tout!»

Et, donnant à son cheval un coup de fouet accompagné d'un formidable juron, il s'éloigna au bruit des rires et des hourras des soldats, qui rompirent aussitôt leurs rangs.

Sans doute, toutes les paroles du général en chef n'avaient pas été comprises des troupes, et personne n'aurait pu les répéter textuellement; mais, solennelles au début, et empreintes à la fin d'une simplicité pleine de bonhomie, elles leur allaient droit au coeur, car chacun éprouvait comme lui, avec la conscience de la justice et du triomphe de son droit, le sentiment de compassion pour l'ennemi, si bien exprimé par le juron caractéristique du vieillard; les cris joyeux des soldats y répondirent, et ne s'arrêtèrent pas de longtemps. Un des généraux s'étant approché ensuite du maréchal pour lui demander s'il ne désirait pas monter en voiture, Koutouzow ne put lui répondre que par un sanglot.

VII

Le crépuscule du 8 novembre, dernier jour de la bataille de Krasnoé, était déjà tombé lorsque les troupes arrivèrent à l'étape. Le temps était toujours calme, il gelait, et, à travers les rares flocons de neige qui voltigeaient en l'air, on apercevait le bleu sombre du ciel étoilé.

Le régiment d'infanterie de ligne qui avait quitté Taroutino au nombre de 3 000 hommes arriva un des premiers, réduit à 900, au village où il devait passer la nuit. Les fourriers déclarèrent que toutes les isbas étaient occupées par les malades et les morts, les états-majors et les soldats de cavalerie. Une seule était libre pour le commandant du régiment, qui s'y rendit aussitôt, pendant que les soldats traversaient le village et mettaient leurs fusils en faisceaux en face des dernières maisons.

Semblable à un énorme polype à mille bras, le régiment s'occupa à l'instant d'arranger sa tanière et de pourvoir à sa nourriture. Une partie des soldats se dirigea, en s'enfonçant dans la neige jusqu'aux genoux, vers un petit bois de bouleaux, adroite de la route, et l'on y entendit aussitôt retentir les chansons et le bruit des haches qui coupaient les branches. L'autre partie s'agitait autour des fourgons et en tirait les marmites, les biscuits et le fourrage pour les chevaux, déjà attachés au piquet; d'autres enfin s'étaient dispersés dans le village pour nettoyer les logements des officiers de l'état-major, en enlever les cadavres des Français, ainsi que les planches et la paille des toits et les branches sèches des haies pour s'en faire des abris. Une quinzaine de soldats étaient précisément occupés à démolir une de ces clôtures, qui entourait une remise dont le toit avait déjà été arraché.

«Eh! eh! poussons tous à la fois,» criaient plusieurs d'entre eux, et la haie couverte de neige se balançait en faisant entendre dans les ténèbres de la nuit le craquement sec causé par la gelée.

Les pieux gémissaient sous leur poussée, et enfin la haie céda à moitié, en entraînant avec elle les soldats. Une formidable explosion de rires accompagna leur chute.

«À vous deux, tenez-la...

--Ici le levier!

--Où te fourres-tu donc!

--Voyons, ensemble, enfants, en mesure!»

Tous se turent! une voix, au timbre bas et velouté, entonna une chanson; à la fin du troisième refrain, comme la dernière note s'éteignait, tous les soldats lancèrent ensemble un cri modulé: «Ça marche! ensemble, enfants!» Mais, malgré tous leurs efforts, la haie résistait encore, et l'on entendit leurs respirations haletantes.

«Eh! vous autres de la sixième compagnie, arrivez donc... aidez-nous, nous vous le rendrons!»

Quelques hommes de la sixième compagnie, qui retournaient au village, accoururent à l'appel, et un moment après ils emportaient tous ensemble la haute clôture, dont les branches tordues et à moitié disjointes meurtrissaient sous leur poids les épaules des soldats essoufflés.

«Eh! va donc.... Tu buttes, animal!

--Que faites-vous là? s'écria tout à coup d'un ton impératif un sous-officier qui s'élançait vers les porteurs; le général est dans cette isba. Je vais vous arranger, imbéciles que vous êtes, continua-t-il en donnant une vigoureuse bourrade au premier soldat qui lui tomba sous la main.

--Silence donc!... pas tant de tapage!»

Les soldats, se turent, et celui qui avait reçu le coup de poing grommela entre ses dents, en voyant le sous-officier s'éloigner:

«Tudieu! quelle tape!... J'en ai la figure qui me saigne!

--Cela te déplaît, dis donc?» dit une voix railleuse. Et les soldats, marchant avec précaution, poursuivirent leur chemin, mais, à la sortie du village, la gaieté leur revint de plus belle, et ils reprirent leurs joyeux propos, entremêlés de jurons inoffensifs.

Les officiers supérieurs, réunis dans l'isba, devisaient vivement, en prenant leur thé, sur la journée qui venait de s'écouler et sur les manoeuvres en projet pour le lendemain: il s'agissait d'une marche de flanc sur la gauche, pour couper les communications du vice-roi et le faire prisonnier.

Pendant que les hommes traînaient la haie en trébuchant à chaque pas, le feu s'allumait sous les marmites, le bois éclatait en crépitant, la neige fondait, et les ombres noires des soldats, qui battaient le sol de leurs semelles, se mouvaient en tous sens. Sans que le moindre commandement eût été donné, briquets et haches travaillaient à l'unisson: d'un côté on empilait la provision de bois pour la nuit, et l'on dressait les tentes pour les officiers; de l'autre on faisait cuire le souper, on nettoyait les fusils et l'on astiquait les effets d'équipement. La haie, soutenue par des pieux, fut placée en demi-cercle du côté du nord pour empêcher le feu de s'éteindre. On sonna la retraite, on fit l'appel, on mangea, et l'on s'installa autour des foyers, les uns raccommodant leur chaussure ou fumant leur pipe, les autres se mettant tout nus et grillant à plaisir leur vermine.

VIII

Les conditions exceptionnellement pénibles de la vie des soldats russes, qui souffraient du manque de chaussure et de vêtements chauds, qui couchaient à la belle étoile et marchaient dans la neige par dix-huit degrés de froid, sans même recevoir la ration réglementaire, auraient pu faire croire avec quelque raison qu'ils devaient présenter l'aspect le plus triste et le plus navrant. Jamais au contraire l'armée, même dans la situation la plus favorable, n'avait été aussi en train et aussi bien disposée. Cela provenait de ce que chaque jour elle rejetait hors de son sein tout ce qu'elle avait d'hommes affaiblis et découragés. Il n'y restait donc que la fleur des troupes, celles qui conservaient la force de l'âme et celle du corps.

De nombreux soldats de la huitième compagnie s'étaient réunis derrière l'abri de la haie. Deux sergents-majors entre autres y avaient réclamé une place autour du feu, qui y était plus vif que partout ailleurs, sous prétexte qu'ils avaient aidé à y apporter des bûches.

«Eh, dis donc, Makéew... où t'es-tu perdu? Est-ce que les loups t'auraient mangé? Apporte-nous donc du bois, fainéant, cria un soldat avec des cheveux roux et une figure rougie par le froid, dont la fumée faisait cligner les yeux, mais qui ne s'éloignait pas du brasier.

--Vas-y donc, «la corneille», répondit celui à qui il s'adressait, en se retournant vers un autre de ses camarades.

Le soldat roux n'était ni sous-officier ni caporal, mais sa vigueur physique lui donnait le droit de commander à ceux qui étaient plus faibles que lui. «La corneille», petit soldat malingre, au nez pointu, se leva avec soumission, mais au même moment la lueur du bûcher éclaira la silhouette d'un jeune troupier de bonne tournure qui s'avançait en pliant sous le faix d'une brassée de branches sèches.

«Voilà qui est bien, donne-les ici.»

Les branches furent cassées, jetées sur les charbons, et, grâce au souffle des bouches et aux pans des capotes mis en mouvement, la flamme jaillit et pétilla. Les soldats s'approchèrent, allumèrent leurs pipes, pendant que leur jeune camarade, les poings sur les hanches, piétinait sur place pour réchauffer ses pieds glacés.

«Ah, petite mère, la rosée est froide mais belle... chantonnait-il à demi-voix.

--Eh! dis donc, tes semelles s'envolent, s'écria «le roux», en voyant pendre une des semelles du jeune garçon.... C'est dangereux de danser, sais-tu?»

Le danseur s'arrêta, arracha le morceau de cuir qui pendillait et le jeta au feu.

«C'est vrai,» dit-il, et, tirant de sa giberne un morceau de drap français gros-bleu, il en entoura son pied.

«On nous en donnera bientôt d'autres, dit un des soldats, et même nous en aurons une double paire!... Et Pétrow, ce fils de chienne, est donc resté parmi les traînards?

--Je l'ai cependant vu, répondit un autre.

--Eh bien! quoi, c'est un de plus de...

--À la troisième compagnie il a manqué hier neuf hommes à l'appel!

--La belle nouvelle! Que faire, que diable, quand les pieds sont gelés?

--À quoi bon y penser? murmura le sergent-major.

--Tu as donc bien envie d'en avoir de pareils? dit un vieux soldat en s'adressant d'un air de reproche à celui qui avait parlé des pieds gelés.

--Qu'est-ce que tu crois donc, toi? s'écria, de derrière le brasier, d'une voix aiguë et tremblante, celui qu'on avait appelé «la corneille». Si le corps reste sain, on maigrit, et puis on meurt... c'est comme moi, je n'en puis plus!...» et il ajouta d'un air résolu en interpellant le sergent-major: «Qu'on m'envoie à l'hôpital! Ça me fait mal partout, la fièvre ne me lâche pas, et alors, moi aussi, je resterai en route!

--Voyons, voyons!» répondit le sergent-major avec calme.

«La corneille» se tut et la conversation recommença sur toute la ligne.

«On en a pris pas mal de Français aujourd'hui, mais quant à leur chaussure, ce n'est pas la peine d'en parler, dit un soldat en changeant de sujet.

--Ce sont les cosaques qui les ont déchaussés; on a nettoyé l'isba pour le colonel et on les a tous emportés.... Eh bien, croiriez-vous, mes enfants, cela faisait de la peine de les voir ainsi bousculer. Il y en avait un qui vivait encore et qui marmottait quelque chose dans sa langue.... Et comme il est propre ce peuple, mes enfants? reprit le premier... et blanc, blanc comme ce bouleau qu'est là-bas..., et il y en a de braves parmi eux, et de très nobles, que je vous dirai!

--Qu'est-ce qui t'étonne? On en recrute chez eux de toutes les classes.

--Et pourtant ils ne comprennent pas un mot de ce que nous disons, objecta avec un air de surprise le jeune soldat.... Je lui demande à quelle couronne il appartient, et lui me bégaye une réponse à sa façon. C'est un peuple étonnant!

--Il y a là-dessous quelque diablerie, mes camarades, dit celui qui s'étonnait de la blancheur de peau des Français: les paysans m'ont raconté qu'à Mojaïsk, lorsqu'on a enlevé les morts un mois après la bataille, ils étaient encore aussi blancs et aussi propres que du papier, et pas la moindre odeur!

--Cela tient-il au froid? demanda l'un.

--En voilà un imbécile! Au froid, quand il faisait chaud? Si c'était le froid, les nôtres aussi n'auraient pas senti mauvais; tandis qu'ils me disaient que les nôtres étaient pleins de vers, et qu'on était obligé de se bander la bouche avec des mouchoirs quand on les emportait; mais eux restaient toujours blancs comme du papier.

--C'est probablement leur nourriture qui en est cause, dit le sergent-major, ils avaient un manger de maîtres.

--Et les paysans m'ont raconté, reprit le narrateur, qu'on les a envoyés de dix villages, et que pendant vingt jours ils n'ont fait qu'enlever les morts, et pas tous encore, car il y avait aussi des loups en masse...

--C'était là une vraie bataille, quoi! dit un vieux troupier, tandis que toutes les autres, ce n'a été que pour tourmenter le soldat!»

La conversation tomba, et chacun s'arrangea pour passer la nuit de son mieux.

«Ah! Dieu! quelle quantité d'étoiles; on dirait que ce sont les femmes qui ont tendu leurs toiles là haut! dit le jeune soldat en tombant en admiration devant la voie lactée.

--C'est bon signe, mes enfants, la récolte sera belle.»

Au milieu du silence général on entendit bientôt les ronflements de quelques dormeurs; les autres se retournaient pour se chauffer, en échangeant entre eux quelques paroles.... Tout à coup du brasier voisin, à une centaine de pas de distance, s'élevèrent de bruyants éclats de rire.

«Oh! qu'est-ce qu'ils ont donc à la cinquième compagnie?... Et ce qu'il y a de monde, regarde donc!»

Un soldat se leva pour aller voir de plus près.

«C'est qu'ils rient joliment bien là-bas, dit-il en revenant.... C'est deux Français qui sont venus, un tout gelé, mais l'autre si en train qu'il chante des chansons.

--Oh! oh! Eh bien, allons-y, faut voir ça!»

IX

La cinquième compagnie bivouaquait sur la lisière même de la forêt, et un énorme feu éclairait vivement, au milieu de la neige, les branches d'arbres ployant sous le givre, lorsque, au milieu de la nuit, on entendit dans le bois des pas qui faisaient craquer les branches sèches.

«Mes enfants, ce sont les sorcières!» dit un soldat.