La guerre et la paix, Tome III
Chapter 33
Lorsqu'un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d'un sentiment involontaire de terreur, car il assiste à l'anéantissement d'une fraction de cette nature animale à laquelle il appartient; mais, lorsqu'il s'agit d'un être aimé, on ressent, en dehors de la terreur causée par le spectacle de la destruction, un déchirement intérieur, et cette blessure de l'âme tue ou se cicatrise, comme une blessure ordinaire; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre attouchement.
La princesse Marie et Natacha en firent l'une et l'autre la triste expérience après la mort du prince André. Moralement courbées et affaissées sous l'influence du nuage menaçant de la mort qu'elles avaient vue si longtemps planer sur leurs têtes, elles n'osaient plus regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que pour protéger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses impressions du dehors. Tout, jusqu'au roulement de la voiture dans la rue, l'annonce du dîner, la question de la femme de chambre au sujet de la robe qu'il fallait mettre, ou, ce qui était pis encore, un mot banal, un intérêt trop faiblement exprimé, irritait leur blessure, car tout cela les empêchait de plonger leurs regards dans ce lointain mystérieux qu'elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait insulter à ce calme profond qui leur était si nécessaire à toutes deux, pour se reprendre à écouter les chants de ce choeur solennel et terrible qui n'avaient pas encore cessé de vibrer dans leur imagination. Elles échangeaient peu de paroles, mais elles éprouvaient une véritable consolation à se trouver ensemble; elles évitaient même toute allusion à l'avenir, à leur tristesse, au défunt, car en parler n'était-ce pas porter atteinte à la grandeur et à la sainteté du mystère qui s'était accompli sous leurs yeux? Cette réserve qu'elles s'imposaient ne faisait qu'aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la joie ne peut être éternelle et sans alliage.
La princesse Marie, la première, par sa position personnelle et indépendante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son neveu, fut attirée hors de la sphère de deuil dans laquelle elle avait vécu pendant près de deux semaines. Une lettre reçue exigeait une réponse, la chambre du petit Nicolas était humide, il avait attrapé un rhume; Alpatitch, arrivé de Yaroslaw, lui présentait le compte rendu des affaires, etc. Il fallut discuter avec lui à propos du conseil qu'il lui donnait de retourner à Moscou et de s'établir à nouveau dans leur hôtel; car l'hôtel était resté intact, et n'exigeait que quelques réparations insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu'il fût possible de l'arrêter, et, quelque pénible qu'il fût pour la princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu'elle se fît de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie à tous ses regrets, les soucis de l'existence la réclamaient. Elle y reprit, à son coeur défendant, sa part d'activité; elle revit les comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu, et s'occupa des préparatifs de son retour à Moscou.
Natacha, livrée à un isolement plus complet, s'éloigna insensiblement de la princesse Marie, dès que son départ fut décidé. Cette dernière proposa à la comtesse de l'emmener avec elle. Son père et sa mère y consentirent avec empressement, car, s'apercevant que leur fille s'affaiblissait de plus en plus, ils espéraient que le changement d'air et les soins des médecins de Moscou contribueraient à la rétablir!
«Je n'irai nulle part, répondit Natacha, je ne demande qu'une chose: c'est qu'on me laisse en paix!» Et elle sortit précipitamment, en retenant à grand'peine des larmes de colère plutôt que de douleur.
Blessée de l'abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande partie de son temps seule dans sa chambre, enfoncée dans un coin du divan, agitant machinalement, sans s'en apercevoir, ce qui lui tombait sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir, dans l'espace. Cette solitude la fatiguait, l'épuisait, mais elle lui était nécessaire. Dès que quelqu'un entrait chez elle, elle se levait brusquement, changeait de position, d'expression de physionomie, saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une visible impatience qu'on la laissât à elle-même. Il lui semblait toujours qu'elle était sur le point de pénétrer et de résoudre l'effrayant problème sur lequel se concentraient toutes les forces de son âme.
Un jour, à la fin de décembre, les cheveux négligemment noués sur le sommet de la tête, habillée d'une robe de laine noire, pâle, amaigrie, elle était à moitié étendue comme d'habitude dans l'angle du divan et chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fixés sur la porte semblaient regarder du côté par où il avait disparu; alors cette rive inconnue de la vie, où jamais jusque-là elle n'avait fixé sa pensée, cette rive qui lui avait, toujours paru si lointaine et si problématique, se rapprochait d'elle; elle devenait visible et presque palpable, tandis que celle où elle était restée lui apparaissait déserte, désolée, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant là où elle savait qu'il devait être, elle ne pouvait néanmoins se le représenter autrement qu'elle ne l'avait vu dans ces derniers temps: elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se répétait ses paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu'elle s'imaginait avoir entendues.... Le voilà!... Il est tendu dans son fauteuil, avec son vêtement de velours fourré, la tête appuyée sur sa main maigre et diaphane; sa poitrine est enfoncée, ses épaules relevées, ses lèvres serrées, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se détendent sur son front pâle. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha devine qu'il lutte contre une poignante douleur.... «Quelle est cette douleur? Que sent-il?» se demande-t-elle.... Mais il a remarqué son attention; il la regarde et lui dit sans sourire: «Se lier pour la vie à un homme qui souffre est une chose horrible, c'est un tourment éternel...» Et il essaye de pénétrer sa pensée.... Natacha répond alors comme elle répondait toujours: «Cela ne durera pas, vous vous remettrez!...» Mais son regard sévère et scrutateur lui adresse un reproche plein de désespoir.... «Je lui avais dit, pensait Natacha, que rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donné un autre sens à mes paroles: je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de moi, car alors il tenait encore à la vie et il craignait la mort!... J'ai parlé sans réfléchir, autrement je lui aurais dit que j'aurais été heureuse de le voir toujours mourant plutôt que d'éprouver ce que j'éprouve aujourd'hui!... C'est inutile maintenant de chercher à réparer ma faute, il ne le saura jamais!... Son imagination se complaisant à recommencer la même scène, elle modifiait sa réponse et lui disait: «Oui, c'eût été affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez que vous êtes tout pour moi: souffrir avec vous est encore un bonheur!» Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre voix lui répéter des paroles de tendresse et d'amour qu'elle n'avait pas dites alors, mais qu'elle disait aujourd'hui: «Je t'aime, je t'aime!» répétait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur devenait moins amère et ses yeux se remplissaient de larmes... puis tout à coup elle se demandait avec terreur à qui elle parlait ainsi.... «Qui était-il? Où était-il à présent?...» Tout se dérobait derrière une appréhension indicible qui arrêtait son effusion, et, se laissant de nouveau aller à ses réflexions, il lui semblait qu'elle allait enfin pénétrer le mystère. Mais, au moment où elle allait saisir l'insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le visage décomposé, et lui dit, sans s'inquiéter de l'effet produit par son apparition:
«Venez vite, mademoiselle, un malheur est arrivé!... Pierre Illitch... une lettre!» dit-elle en sanglotant.
II
L'aversion que chacun inspirait à Natacha était plus marquée encore envers les membres de sa famille. Son père, sa mère, Sonia, lui étaient si familiers et si proches, que leurs paroles lui paraissaient toujours sonner faux dans ce monde idéal qui l'absorbait complètement. Elle leur témoignait non seulement de l'indifférence, mais même de l'inimitié. Elle écouta la nouvelle apportée par Douniacha sans la comprendre: «De quel malheur parle-t-elle? Qu'est-ce qui peut leur être arrivé, à eux, dont les jours coulent et se succèdent avec la même tranquillité?» Voilà ce qu'elle se demandait.
Lorsqu'elle entra dans le salon, son père sortait de la chambre de la comtesse. Sa figure contractée était couverte de larmes; en apercevant sa fille, il fit un geste désespéré, et éclata en sanglots déchirants, qui bouleversaient sa bonne et placide figure:
«Pétia, Pétia!... Va! Va! Elle t'appelle!» Pleurant à chaudes larmes comme un enfant, et traînant ses jambes affaiblies, il s'affaissa sur une chaise, en couvrant sa figure de ses mains.
On aurait dit qu'un courant électrique enveloppait dans ce moment Natacha de la tête aux pieds, et la frappait douloureusement au coeur; elle sentit quelque chose éclater en elle, elle crut mourir, mais cette horrible angoisse fut instantanément suivie d'une sensation de délivrance. La torpeur qui pesait sur elle s'était évanouie. La vue de son père, les cris de douleur sauvage de sa mère, lui firent oublier sa propre désolation; elle courut à son père, mais celui-ci, d'un geste qui trahissait sa faiblesse, lui indiqua la porte de la chambre de la comtesse, sur le seuil de laquelle la princesse Marie venait d'apparaître, pâle et tremblante. Saisissant Natacha par la main, elle murmura quelques mots, mais celle-ci, incapable de la voir et de l'entendre, la repoussa, se précipita vers sa mère, et s'arrêta une seconde devant elle, comme si elle luttait contre elle-même. La comtesse, à moitié couchée dans un fauteuil, en proie à des mouvements nerveux qui agitaient tout son corps, se frappait la tête contre la muraille. Sonia et les femmes de chambre tenaient ses mains étroitement serrées.
«Natacha, criait la comtesse, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, il ment?... Natacha! poursuivait-elle, en repoussant ceux qui entouraient, dis-moi que ce n'est pas vrai!»
Natacha s'agenouilla sur le fauteuil, se pencha au-dessus de sa mère, releva sa tête affaissée, et colla sa figure contre la sienne.
«Maman, ma chérie!... Je suis là, maman! murmurait-elle sans interruption, et, la prenant dans ses bras, elle luttait tendrement avec elle en la faisant entourer d'oreillers, en la forçant à boire un peu d'eau, en dégrafant sa robe.
«Je suis là, maman, je suis là!» lui disait-elle toujours, en baisant sa tête, son visage, ses mains, et aveuglée par le torrent de larmes qui coulait le long de ses joues.
La comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma un moment. Tout à coup, se soulevant avec un violent effort, elle promena autour d'elle un regard terne, et, apercevant sa fille, elle lui prit la tête à deux mains et la serra de toutes ses forces, puis, fixant ses yeux sur son visage, qu'elle pressait à lui faire mal, elle la regarda longtemps d'un air égaré.
«Natacha, tu m'aimes? lui dit-elle tout bas d'une voix confiante.... Tu ne me tromperas pas, tu me diras la vérité?»
Les yeux de Natacha, voilés de larmes, semblaient implorer son pardon.
«Mère chérie!» dit-elle en employant tout son amour filial à soulager sa mère d'une part de son terrible malheur, pendant que celle-ci, impuissante à conjurer l'horrible réalité, s'obstinait à repousser l'idée qu'elle pouvait encore vivre, lorsque son fils bien-aimé venait d'être tué à la fleur de l'âge, et elle retombait dans le monde du délire pour fuir la fatale vérité.
Natacha n'aurait pu dire comment se passèrent cette première nuit et la journée qui suivit. Elle ne dormit pas, et ne quitta pas sa mère d'une minute. Son affection, tenace et patiente, ne cherchait ni à consoler ni à expliquer, mais enveloppait la pauvre affligée d'effluves de tendresse qui étaient comme un appel à la vie. La troisième nuit, profitant d'un moment d'assoupissement de sa mère, elle venait de fermer les yeux en appuyant sa tête sur le bras du fauteuil, lorsque, à un craquement du lit, elle les rouvrit tout à coup, et vit la malade, assise sur son séant, parlant tout bas:
«Comme je suis heureuse de ton retour!... Tu es fatigué?... veux-tu du thé?»
Natacha s'approcha.
«Comme te voilà grand et beau!» poursuivit la comtesse en prenant la main de sa fille...
--Maman, à qui parlez-vous?
--Natacha, il est mort, mort!... Je ne le verrai plus!» Alors, se jetant au cou de sa fille, elle fondit en larmes pour la première fois.
III
Sonia et le vieux comte essayaient en vain de remplacer Natacha; elle était décidément la seule qui pût arrêter sa mère sur la pente d'un désespoir voisin de la folie. Pendant trois semaines elle resta constamment auprès d'elle, sommeillant à ses côtés dans un fauteuil: elle lui donnait à boire, à manger, et ne cessait de lui adresser de douces et tendres paroles.
La blessure de cette pauvre âme ne pouvait se cicatriser. La mort de Pétia avait emporté la meilleure part de sa vie. Un mois plus tard, cette femme, que la nouvelle de la mort de son fils avait trouvée portant légèrement et avec vigueur ses cinquante ans, sortit de sa chambre, vieille, à moitié morte, et ne prenant plus aucun intérêt à l'existence. Ce coup, qui l'avait terrassée, arracha au contraire sa fille à sa léthargie. Natacha avait cru que sa vie était finie lorsque son affection pour sa mère lui démontra que l'essence de son être, c'est-à-dire l'amour, était encore vivace en elle, et, l'amour une fois réveillé dans son âme, elle revint à la vie.
Les derniers jours du prince André avaient déjà lié Natacha et la princesse Marie; ce nouveau malheur les rapprocha davantage. Cette dernière avait remis son départ; elle soigna avec dévouement Natacha, dont les forces physiques avaient été soumises à une trop rude épreuve dans la chambre de sa mère, et qui était tombée malade à son tour. S'apercevant un jour qu'elle avait le frisson, la princesse Marie voulut qu'elle vînt chez elle, la coucha sur son lit, baissa les stores, et allait la quitter, lorsque Natacha la rappela.
«Je n'ai pas sommeil, Marie, reste avec moi.
--Mais tu es fatiguée, dors.
--Non, non, pourquoi m'as-tu emmenée?... Elle me demandera.
--Non, ma chérie, elle est au contraire beaucoup mieux aujourd'hui.»
Natacha, étendue sur le lit, examinait dans la demi-obscurité les traits de la princesse Marie: «Lui ressemble-t-elle? se demandait Natacha. Oui et non: elle a quelque chose de particulier, d'étrange, quelque chose qui m'est inconnu, mais elle m'aime, et son coeur est essentiellement bon... mais que pense-t-elle? Comment me juge-t-elle?»
«Mâcha, dit-elle timidement en l'attirant par la main, ne crois pas que je sois mauvaise, non, ma petite âme, je t'aime bien, je t'assure, soyons amies, complètement amies.» Et elle lui couvrit de baisers la figure et les mains.
La princesse Marie, confuse et embarrassée, répondit cependant avec joie à cet épanchement.
À dater de ce jour, elles eurent l'une pour l'autre cette amitié exaltée et passionnée qui ne se rencontre qu'entre femmes. Elles s'embrassaient à tout instant, s'adressaient de tendres paroles, et passaient ensemble la plus grande partie de leur journée. Si l'une s'en allait, l'autre s'inquiétait, et ne se rassurait que lorsqu'elle l'avait rejointe. Elles se sentaient plus en paix avec elles-mêmes, réunies que séparées; c'était un sentiment plus fort que l'amitié, et si exclusif, que la vie ne devenait possible que si l'amie était là. Parfois, elles gardaient le silence pendant de longues heures, ou bien, couchées l'une à côté de l'autre, elles bavardaient toute la nuit jusqu'au matin. Les souvenirs les plus lointains étaient leur thème favori. La princesse Marie racontait son enfance, ses rêveries, parlait de sa mère et de son père, et Natacha, qui jusque-là s'était détournée avec une indifférence hautaine de cette vie de dévouement et de soumission, dont elle ne pouvait comprendre la poétique et chrétienne abnégation, aujourd'hui ardemment attachée à la princesse Marie, s'éprit de sympathie pour son passé, et en comprit enfin le côté intime, resté si longtemps impénétrable à ses yeux. Sans doute, elle ne songeait pas à pratiquer cette abnégation absolue, car elle était habituée à chercher d'autres joies, mais elle apprécia d'autant plus vivement cette vertu, qu'elle ne la possédait pas. Quant à la princesse Marie, elle aussi, en écoutant les récits de l'enfance et de l'adolescence de Natacha, elle entrevoyait un horizon qui lui était inconnu, la foi dans la vie et dans les jouissances qu'elle apporte avec elle. De «lui» elles ne parlaient qu'à de bien rares intervalles, pour ne pas insulter (c'était leur idée) à l'élévation de leurs sentiments, mais ce silence volontaire accomplissait peu à peu, et malgré elles, l'oeuvre de l'oubli.
Natacha avait singulièrement pâli, et sa faiblesse était si grande que, lorsqu'on lui parlait de sa santé, elle en éprouvait un certain plaisir; mais tout à coup, par une révolution subite, elle se sentait envahir, non pas par la crainte de la mort, mais par celle de la maladie et de la perte de sa beauté. Examinant alors son visage amaigri, elle s'étonnait du changement survenu dans ses traits, et les étudiait tristement dans son miroir. «C'était inévitable,» se disait-elle, et cependant elle en avait peur, et regrettait qu'il en fût ainsi! Un jour, ayant monté trop vite l'escalier, elle s'arrêta essoufflée, et trouva aussitôt une raison pour redescendre, puis une autre pour remonter: elle cherchait ainsi à essayer et à mesurer ses forces. Une autre fois elle appela Douniacha, et la voix lui manqua. Bien qu'elle l'entendît s'approcher, elle l'appela de nouveau, à pleins poumons, comme lorsqu'elle chantait, et elle s'écouta avec attention. Elle ne s'en doutait pas et n'aurait pu le croire possible, mais, à travers la couche épaisse de limon dont elle croyait son âme recouverte, perçaient déjà les fines et tendres pointes de l'herbe nouvelle, qui devait prendre le dessus, et faire bientôt disparaître, sous la sève de sa verdure, la douleur qui l'avait écrasée. La plaie intérieure se cicatrisait.
La princesse Marie partit pour Moscou à la fin de janvier, emmenant Natacha avec elle, car le comte insistait pour qu'elle consultât les médecins.
IV
Après le choc des deux armées qui avait eu lieu à Viazma, et où il avait été impossible à Koutouzow d'arrêter l'élan de ses troupes, désireuses de culbuter l'ennemi et de lui couper la re-raite, la fuite des Français et la poursuite des Russes continuèrent sans nouvelle bataille. La fuite de l'armée française était tellement rapide, que l'armée russe ne pouvait l'atteindre; les chevaux de l'artillerie tombaient, épuisés, sur la route, et nos soldats, exténués de fatigue par cette course incessante de quarante verstes par vingt-quatre heures, ne pouvaient plus en accélérer la vitesse.
Voici qui suffira à donner une idée du degré d'épuisement auquel notre armée était arrivée; depuis Taroutino elle n'avait perdu, en blessés et en morts, que 5 000 hommes, dont une centaine à peine avaient été faits prisonniers, tandis qu'en arrivant à Krasnoé elle était déjà réduite à la moitié des 100 000 hommes d'effectif qu'elle comptait à sa sortie de Taroutino. La rapidité de sa poursuite agissait par conséquent sur elle d'une façon aussi dissolvante que la fuite sur les Français, avec cette différence toutefois qu'elle marchait de plein gré, sans se sentir, comme l'ennemi, menacée d'un anéantissement complet, et que ses traînards étaient recueillis par leurs compatriotes; au contraire, les Français restés en arrière tombaient infailliblement entre les mains des Russes. Koutouzow employa, autant qu'il le put, toute son activité à ne pas entraver la retraite des Français, à la favoriser au contraire, tout en facilitant le mouvement en avant de nos troupes. Depuis les fatigues et les pertes qu'elles avaient subies, une autre raison le forçait encore à temporiser! c'était seulement à condition de suivre les Français à distance, qu'on pouvait espérer les tourner dans leur course désordonnée. Koutouzow sentait, comme tout soldat russe, que l'ennemi était vaincu et irrémédiablement vaincu par la seule force des circonstances. Mais ses généraux, surtout les étrangers, brûlant de désir de se distinguer personnellement, de faire prisonnier un duc ou un roi, s'obstinaient à trouver le moment propice pour livrer une bataille en règle, et pourtant rien n'était plus absurde. Aussi ne cessaient-ils de lui présenter des plans, dont le seul résultat était l'augmentation des marches forcées et un surcroît de fatigue pour les hommes, tandis que le plan unique, fermement poursuivi par Koutouzow, de Moscou à Vilna était de diminuer pour ses soldats les misères de cette campagne. Malgré tous ses efforts, il fut néanmoins impuissant à mettre un frein à toutes ces ambitions qui s'agitaient autour de lui, et qui se manifestaient surtout lorsque les troupes russe venaient à tomber inopinément sur les troupes françaises.
C'est ce qui arriva à Krasnoé; là, au lieu d'avoir affaire à une colonne française isolée, on se heurta contre Napoléon lui-même entouré de 16 000 hommes; là il fut impossible à Koutouzow d'épargner à son armée une funeste et inutile collision; le carnage des hommes débandés de l'armée française par les hommes épuisés de l'armée russe continua trois jour durant. On fit un grand nombre de prisonniers, on prit de canons et un bâton qu'on appelait «bâton de maréchal», chacun enfin tint à prouver qu'il s'était «distingué». Après l'affaire, ce fut une altercation générale: tous se reprochaient les uns aux autres de n'avoir pris ni Napoléon ni aucun de ses maréchaux. Ces hommes, entraînés par leurs passions, n'étaient que les instruments aveugles de l'inexorable nécessité: ils se regardaient comme des héros, et demeuraient persuadés qu'ils s'étaient conduits de la manière la plus noble et la plus méritoire. Koutouzow surtout était l'objet de leur animosité: ils l'accusaient de les avoir empêchés, dès le début de la campagne, de battre Napoléon, de ne penser qu'à ses intérêts, et de n'avoir arrêté la marche de l'armée à Krasnoé que parce qu'il avait perdu la tête en apprenant sa présence, d'être en relations avec lui, même de lui être vendu, etc.
Non seulement, sous l'influence de ces sentiments passionnés, les contemporains ont ainsi jugé Koutouzow; mais, tandis que la postérité et l'histoire décernent à Napoléon le nom de «Grand», les étrangers le dépeignent, lui, comme un vieillard usé, comme un courtisan corrompu et affaibli, et les Russes, comme un être indéfinissable, une sorte de mannequin, utile dans le moment, grâce à son nom essentiellement russe!
V
Dans les années 1812 et 1813, on l'accusait tout haut. L'Empereur en était mécontent, et dans un livre d'histoire, récemment écrit par ordre supérieur, Koutouzow est représenté comme un courtisan intrigant et fourbe, tremblant même au seul nom de Napoléon, et capable d'avoir empêché, par ses doutes, les troupes russes de remporter à Krasnoé et à la Bérésina une éclatante victoire. Tel est le sort de ceux qui ne sont pas proclamés de «grands hommes», tel est le sort de ces individualités isolées qui, devinant les desseins de la Providence, y soumettent leur volonté: la foule les punit d'avoir compris les lois supérieures qui régissent les affaires de ce monde en déversant sur elles le mépris et l'envie.