La guerre et la paix, Tome III

Chapter 32

Chapter 323,782 wordsPublic domain

Pierre aperçut en ce moment Karataïew, qu'il n'avait pas encore vu, adossé à un bouleau. À l'expression attendrie que sa physionomie avait la veille pendant qu'il racontait les souffrances de l'innocent, se joignait aujourd'hui celle d'une gravité douce et sereine. Ses yeux si bons, voilés par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier, ayant peur pour lui-même, fit mine de ne pas le remarquer et détourna la tête. En reprenant sa marche, il regarda en arrière, et le vit toujours à la même place, au bord du chemin. Deux Français parlaient entre eux à ses côtés. Pierre n'y fit aucune attention, et gravit la montée en boitant; il entendit distinctement deux coups de fusil derrière lui, mais au même moment il se souvint que le passage du maréchal l'avait empêché de finir de calculer ce qui leur restait d'étapes à faire jusqu'à Smolensk, et il se remit à compter. Deux soldats, dont les fusils fumaient encore, le dépassèrent en courant. Tous deux étaient pâles, et l'un jeta à la dérobée un regard sur Pierre, qui le regarda aussi, et se rappela que l'avant-veille ce même soldat avait brûlé sa chemise en voulant la faire sécher, ce qui avait provoqué les rires de toute l'assistance. «Le Gris» hurla à l'endroit où Karataïew était assis: «Qu'a donc cette bête, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les soldats qui marchaient à côté de lui ne se retournèrent plus, mais une expression sinistre se répandit sur leurs traits.

XIV

Les prisonniers, les bagages du maréchal et ceux de la cavalerie s'arrêtèrent dans le village de Schamschew. On s'établit autour du feu de la marmite, et Pierre, après avoir mangé un morceau de viande de cheval, se coucha le dos au feu et s'endormit immédiatement du même sommeil qui s'était emparé de lui à Mojaïsk, après Borodino. La réalité se confondit avec le rêve, et une voix, était-ce la sienne ou celle d'un autre? lui répéta les mêmes pensées qu'il avait alors si clairement entendues. «La vie est tout; la vie est Dieu. Tout se meut, et ce mouvement c'est Dieu. Tant qu'il y a la vie, il y a la jouissance de reconnaître l'existence de la divinité. Aimer la vie, c'est aimer Dieu. Le plus difficile et le plus méritoire est d'aimer la vie dans ses souffrances imméritées».... «Karataïew!» se dit tout à coup Pierre en lui appliquant ces pensées. Il vit ensuite dans son rêve un petit vieillard, oublié depuis longtemps, qui lui avait donné des leçons de géographie lors de son séjour en Suisse: «Attends!» lui disait ce dernier, et il lui présenta un globe. Ce globe, animé, frémissant, n'avait pas de contours nettement indiqués: sa surface se composait de gouttes d'eau serrées l'une contre l'autre en masse compacte, et ces gouttes glissaient en tous sens, se confondant en une seule, ou bien se divisant à l'infini; et, tout en cherchant à occuper le plus d'espace possible, elles se refoulaient et s'absorbaient mutuellement. «C'est l'image de la vie,» lui disait le vieux professeur.... «Comme c'est simple et comme c'est clair! se dit Pierre, et comment ne l'ai-je pas compris plus tôt?... Dieu est au milieu, et chacune de ces gouttes essaye de s'étendre pour mieux Le refléter.... Elle grandit, elle se resserre, elle disparaît, pour revenir de nouveau à la surface.... Voilà! c'est ainsi que Karataïew a disparu!».... «Avez-vous compris, mon enfant?» répéta le professeur.... «Avez-vous compris, sacré nom?» s'écria une voix tonnante... et Pierre se réveilla. Quand il se souleva sur son séant, il vit, à deux pas de lui, un soldat français qui venait de bousculer un Russe et s'occupait à faire griller un morceau de viande enfilé dans une baguette. Les mains musculeuses de ce dernier, aux doigts poilus et courts, tournaient et retournaient la viande avec adresse. La lueur des tisons éclairait sa figure bistrée et ses sourcils épais: «Cela lui est bien égal, à ce brigand! murmurait le prisonnier, assis à deux pas de là, en caressant le petit «Gris», qui remuait gaiement la queue: «Il nous a suivis, se dit Pierre, et Platon...» Il n'acheva pas, car, au même moment, son imagination lui représenta le pauvre Platon assis sous l'arbre, les deux coups de fusil qui avaient retenti au même endroit, le hurlement du chien, l'air coupable et craintif des deux soldats qui l'avaient dépassé avec leurs fusils encore fumants, l'absence de Karataïew à l'étape du soir. Il était enfin sur le point de comprendre que Karataïew avait été tué, lorsque, sans savoir pourquoi ni comment, il revit le balcon de sa maison de Kiew, où il avait passé une soirée d'été avec une belle Polonaise. Sans essayer de rattacher l'un à l'autre ces tableaux d'une nature si différente, Pierre referma les yeux, et ce souvenir, en se confondant dans son imagination avec le globe vacillant et liquide du vieux professeur, lui causa une telle impression de bien-être et de fraîcheur, qu'il crut se sentir glisser doucement dans une eau profonde, dont les flots, clairs comme le cristal, se réunissaient sans bruit au-dessus de sa tête!

Une vive fusillade et de grands cris le réveillèrent bien avant le lever du soleil.

«Les cosaques!» s'écria un Français qui s'enfuyait, et, une minute plus tard, Pierre se trouva entouré de compatriotes.

Il fut longtemps à comprendre ce qui se passait. De toutes parts s'élevaient des exclamations de joie:

«Frères! amis! camarades!» répétaient les vieux soldats en pleurant et en embrassant les cosaques et les hussards, qui, de leur côté, entouraient les prisonniers et leur offraient, qui un vêtement, qui des bottes, qui du pain!

Pierre sanglotait, et comme il ne pouvait, dans son émotion, prononcer un mot, il sauta au cou du premier soldat venu.

Dologhow, debout à l'entrée de la maison en ruines, assistait au défilé des Français désarmés, en donnant de légers coups de cravache sur la pointe de ses bottes. Sous l'impression, toute chaude encore, de leur mésaventure, ils parlaient haut entre eux, mais, en passant devant lui, et en sentant peser sur eux son regard glacial et pénétrant, qui ne leur promettait rien de bon, ils sentaient expirer la parole sur leurs lèvres. À deux pas de lui, un cosaque comptait les prisonniers, et marquait les centaines d'un trait de craie sur le battant de la porte cochère.

«Combien? demanda Dologhow.

--La seconde centaine, répondit le cosaque.

--Filez, filez!» disait Dologhow, qui avait emprunté cette expression aux Français, et un éclair de cruauté jaillissait de ses yeux lorsqu'ils se croisaient avec ceux des prisonniers.

Denissow, la tête découverte, suivait d'un air sombre et accablé les cosaques qui portaient le corps de Pétia, pour le déposer dans la fosse qu'ils avaient creusée au fond du jardin.

XV

À partir du 28 octobre, lorsque les froids commencèrent, la retraite des Français prit un caractère plus tragique. Le nombre des hommes gelés ou se chauffant à en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour.

De Moscou à Viazma, on ne comptait plus que 36 000 hommes des 73 000, non compris la garde, qui pendant toute la guerre n'avaient fait que piller. La suite devait correspondre mathématiquement à ce commencement: l'armée française diminuait dans la même proportion de Viazma à Smolensk, de Smolensk à la Bérésina et de la Bérésina à Vilna, indépendamment de l'intensité du froid, de la poursuite des Russes, des obstacles imprévus, ou de toute autre circonstance prise isolément. À partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse qui marcha ainsi jusqu'à la fin. Berthier écrivait à son souverain ce qui suit (et l'on sait à quel point les chefs se permettent de s'écarter de la vérité lorsqu'ils décrivent la situation d'une armée):

«Je crois devoir faire connaître à Votre Majesté l'état de ses troupes dans les différents corps d'armée que j'ai été à même d'observer depuis deux ou trois jours dans différents passages. Elles sont presque débandées. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en proportion du quart au plus dans presque tous les régiments; les autres suivent isolément différentes directions, chacun pour son compte, dans l'espérance de trouver des subsistances et pour se débarrasser de la discipline. En général ils regardent Smolensk comme le point où ils doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqué que beaucoup de soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet état de choses, l'intérêt du service de Votre Majesté exige, quelles que soient ses vues ultérieures, qu'on rallie l'armée à Smolensk, en commençant à la débarrasser des non-combattants, tels que les hommes démontés, et des bagages inutiles et du matériel de l'artillerie, qui n'est plus en proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des subsistances sont nécessaires aux soldats, qui sont exténués par la faim et la fatigue; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et dans les bivouacs. Cet état de choses va toujours en s'aggravant, et donne lieu de craindre que, si l'on n'y apporte un prompt remède, on ne soit plus maître des troupes dans un combat.--Le 9 novembre, à trente verstes de Smolensk[37].

En entrant dans Smolensk, qui était pour eux la terre promise, les Français s'entretuent pour s'arracher les vivres, pillent leurs propres magasins, et, cette dévastation une fois accomplie, ils reprennent leur retraite sans même savoir où elle s'arrêtera, et pourquoi ils la reprennent. Napoléon, ce génie, qui ne se connaissait pas de maître, ne le savait pas davantage. Malgré tout, son entourage et lui-même continuaient à observer l'étiquette usitée en écrivant des lettres, des rapports, des ordres du jour. On s'appelait: «Sire, mon cousin, prince d'Eckmühl, ou roi de Naples».... Mais ces rapports et ces ordres du jour étaient lettres mortes. Personne ne les exécutait, parce qu'ils étaient inexécutables, et, malgré les titres pompeux dont ils faisaient parade, chacun d'eux sentait qu'il avait beaucoup à se reprocher et que le moment de l'expiation était venu. Aussi, en dépit des soins qu'ils semblaient accorder à l'armée, chacun en réalité ne pensait qu'à soi, à fuir au plus vite, et à se sauver, si c'était possible.

XVI

Les mouvements des armées russe et française, pendant cette retraite de Moscou au Niémen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande les yeux à deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans craindre l'ennemi, mais, à mesure que la partie s'engage, il tâche de s'éloigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant à l'éviter, tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la première période de la retraite des troupes françaises sur la route de Kalouga, on savait encore où les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur celle de Smolensk, elles prirent leur course en arrêtant le battant de la clochette et, sans s'en douter, allèrent se heurter plus d'une fois contre les Russes. Une armée fuyait, l'autre la poursuivait. En quittant Smolensk, les Français avaient le choix entre plusieurs routes: on aurait donc pu supposer qu'après y avoir séjourné quatre jours, ils auraient dû connaître l'approche de l'ennemi et combiner une attaque avantageuse, mais leur foule débandée s'élança en désordre, sans plan, sans direction précise, sur le plus périlleux des chemins, celui de Krasnoé à Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir l'ennemi derrière et non devant eux, ils s'échelonnaient à de telles distances, que souvent ils se trouvaient à vingt-quatre heures les uns des autres. Napoléon fuyait en tête, puis les rois et les ducs. L'armée russe, pensant que Napoléon prendrait à droite au delà du Dnièpre, qui était, du reste, la seule manoeuvre sensée à exécuter, suivit cette même direction, et déboucha sur la grand'route de Krasnoé. Alors, toujours comme au jeu du colin-maillard, les français se trouvèrent en face de notre avant-garde. Après le premier moment de panique causée par cette apparition inattendue, ils s'arrêtèrent, puis reprirent leur course affolée en abandonnant les blessés et les traînards. C'est ainsi que, pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney défilèrent, par détachements isolés, devant les troupes russes. Personne ne s'inquiétait des autres, et chacun, se débarrassant de son artillerie, de ses bagages, de la moitié de ses hommes, ne pensait qu'à échapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite. Ney, qui s'était attardé à l'inutile besogne de faire sauter les murs de Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napoléon à Orcha, avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu'il commandait dans le principe, et qu'il avait semés tout le long de la route, avec ses canons et ses bagages, obligé de se frayer pendant la nuit un chemin à travers les bois pour gagner le Dnièpre. D'Orcha à Vilna, ce fut le même jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Bérésina furent témoins d'une épouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noyèrent, un grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser recommencèrent, à travers champs, leur course désespérée. Quant au chef suprême, il endossa une fourrure, se mit en traîneau, et partit, laissant derrière lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient augmenter le chiffre des morts!

XVII

Quand on voit les Français, pendant tout le cours de cette campagne, courir à leur perte inévitable, en ne subordonnant à aucune combinaison stratégique l'ensemble de leurs opérations ou les détails de leur marche, on ne peut se figurer que les historiens, à propos de cette retraite, reproduisent leur théorie de la mise en mouvement des masses par la volonté d'un seul. Cependant ils ont écrit des volumes pour énumérer les remarquables dispositions prises par Napoléon pour guider ses troupes, et vanter le talent militaire déployé à cette occasion par ses maréchaux. Ils ont recours aux arguments les plus spécieux, afin de nous expliquer les motifs qui l'engagèrent à choisir, pour battre en retraite, la route dévastée qu'il avait prise en marchant sur Moscou, au lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment approvisionnés. Ils exaltent son héroïsme au moment où, se préparant à livrer bataille à Krasnoé et à commander en personne, il dit à, son entourage: «J'ai assez fait l'Empereur, il est temps de faire le général!» Et pourtant, malgré ces nobles paroles, il fuit plus loin, abandonnant toute son armée à son malheureux sort! Ils nous dépeignent ensuite la bravoure des maréchaux, celle de Ney en particulier, qui se borne, après un détour dans la forêt, à passer de nuit le Dnièpre, et à arriver à Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, après avoir perdu les neuf dixièmes de ses hommes! Enfin ils nous décrivent complaisamment dans tous ses détails le départ de l'Empereur, de l'Empereur laissant là sa grande et héroïque armée!

Ce fait, qui, en langue vulgaire, serait tout simplement taxé de lâcheté, et qu'on apprend aux enfants à mépriser, est représenté par les historiens comme quelque chose de grand et de marqué au coin du génie. Et quand ils sont à bout d'arguments pour justifier une action contraire à tout ce que l'humanité reconnaît de bon et de juste, ils évoquent solennellement la notion de la grandeur, comme si elle pouvait exclure la notion du bien et du mal. S'il était possible de partager leur manière de voir, il n'y aurait donc rien de mal pour celui qui est «grand», et aucune atrocité ne pourrait lui être reprochée. «C'est grand!» disent les historiens, et cela leur suffit. Le bien et le mal n'existent pas pour eux, il n'y a que «ce qui est grand et ce qui ne l'est pas», et «le grand» est pour eux la marque essentielle de certains personnages qu'ils décorent du nom de héros! Quant à Napoléon, qui s'enveloppe de sa fourrure et s'éloigne à fond de train de tous ceux qu'il a emmenés avec lui, et dont la perte est en train de se consommer, il se dit, lui aussi, en toute tranquillité, que «c'est grand!» Et parmi tous ceux qui depuis cinquante ans l'appellent: Napoléon «le Grand», il n'y en a pas un qui comprenne qu'admettre «la grandeur» en dehors des lois éternelles du bien et du mal équivaut à reconnaître son infériorité et sa petitesse morale! À notre avis, la mesure du bien et du mal, donnée par le Christ, doit s'appliquer à toutes les actions humaines, et il ne saurait y avoir de «grandeur» là où il n'y a ni simplicité, ni bonté, ni vérité!

XVIII

Quel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la dernière partie de la campagne de 1812, n'a pas éprouvé un sentiment de pénible et vague dépit? Qui ne s'est demandé comment notre armée, après avoir accepté la bataille de Borodino, lorsqu'elle était inférieure en nombre à celle des Français, n'avait pas pu, après les avoir cernés de trois côtés à la fois, leur couper la retraite et les faire tous prisonniers; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par détachements entiers? L'histoire (du moins celle qui s'accorde ce titre) nous répond qu'il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow, et autres, qui n'ont pas su, en temps utile, prendre certaines dispositions; mais alors pourquoi ne pas les avoir jugés et condamnés? Même en leur imputant ce prétendu oubli de leur devoir, il est difficile en effet de comprendre, eu égard aux conditions dans lesquelles se trouvait l'armée russe à Krasnoé et à la Bérésina, comment elle ne s'est pas emparée de toute l'armée française, avec ses maréchaux, ses rois et son empereur, surtout si, comme on l'assure, c'était là le dessein arrêté en haut lieu! Expliquer cet étrange phénomène, en disant que Koutouzow a entravé la réussite, c'est complètement inadmissible, puisque nous savons tous, aujourd'hui, que, malgré sa volonté bien arrêtée de ne pas prendre l'offensive, il n'avait pas pu s'opposer au désir manifesté par ses troupes à Viazma et à Taroutino. Si, comme on le prétend, le projet des Russes était de couper la retraite à l'armée française et de la faire prisonnière en masse, et que leurs tentatives en ce sens n'aient abouti qu'à des échecs, il s'ensuit naturellement que les Français doivent considérer cette dernière période de la campagne comme une série de victoires pour leurs armes, et que les historiens militaires russes ont tort d'y voir une marche triomphale pour nos soldats. Car, s'ils veulent être logiques, malgré leur enthousiasme lyrique et patriotique, ils sont bien obligés de reconnaître que la retraite des Français, depuis Moscou, a été une suite ininterrompue de succès pour Napoléon et de défaites pour Koutouzow. Mais, en mettant de côté pour un moment tout amour-propre national, on sent qu'il y a évidemment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu'en définitive les victoires successives de l'ennemi ont abouti à son anéantissement, tandis que les défaites russes ont eu pour résultat la libération de la patrie. La cause réelle de cette contradiction gît dans le fait que les historiens, en se bornant à étudier les événements dans la correspondance des Empereurs et des généraux, dans les récits et dans les rapports officiels, ont faussement supposé que le plan était de couper la retraite à Napoléon et à ses maréchaux, et de les faire prisonniers. Ce plan n'a jamais existé et ne pouvait exister, car il n'avait aucune raison d'être. De plus, il était impossible de l'exécuter, car l'armée de Napoléon s'enfuyait avec une précipitation qui tenait du vertige, hâtant ainsi elle-même le dénoûment désiré. Il aurait donc été absurde d'entreprendre des opérations habilement combinées contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en route, et dont la capture, même celle de leur Empereur et de leurs généraux, n'aurait fait qu'embarrasser l'action des poursuivants. L'idée de couper la retraite à Napoléon était aussi peu sensée qu'impraticable, car l'expérience nous prouve que jamais un mouvement de colonne exécuté pendant une bataille, à cinq verstes de distance, ne concorde, à point nommé, avec le plan primitif. On a beau s'imaginer bénévolement que Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient à l'heure dite, à l'endroit désigné par avance, c'était en réalité aussi invraisemblable qu'impossible; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en recevant le plan qu'on lui envoyait de Saint-Pétersbourg, il disait que les dispositions faites à distance n'avaient jamais le résultat qu'on en attendait. Quant à l'expression militaire de «couper une retraite», c'est également un non-sens, et rien de plus: on coupe un morceau de pain, on ne coupe pas une armée. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne peut ni couper une armée, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours moyen de faire un détour, et messieurs les tacticiens devraient savoir, par l'exemple de Krasnoé et de la Bérésina, combien la nuit est favorable aux mouvements imprévus. Quant aux prisonniers, on ne prend que ceux qui le veulent bien, comme l'hirondelle qui ne se laisse attraper que lorsqu'elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui se rendent méthodiquement, selon toutes les règles de la stratégie et de la tactique. Quant aux Français, ils pensaient avec raison qu'il n'y avait pas plus d'avantage pour eux d'un côté que de l'autre, car, prisonniers ou fuyards, ils n'avaient d'autre perspective que de mourir de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino à Krasnoé, l'armée russe, sans livrer un seul combat, perdit 50 000 hommes en malades et traînards. Pendant cette période de la campagne, nos troupes, manquant de vivres, de chaussures, de vêtements, bivouaquaient des mois entiers dans la neige, par quinze degrés de froid; les jours n'avaient que sept ou huit heures de durée, les nuits étaient sans fin, il n'y avait plus, par conséquent, de discipline, puisqu'elles luttaient à tout instant contre la mort et les souffrances. Là-dessus les historiens se contentent de vous dire que Miloradovitch aurait dû exécuter une marche de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son côté, et que Tchitchagow se serait avancé (ayant de la neige au-dessus des genoux) pour refouler et culbuter l'ennemi. Que ne nous disent-ils plutôt que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout ce qui était possible et indispensable pour l'honneur de la nation. Ce n'est pas leur faute si, pendant ce temps, d'autres Russes, confortablement assis dans des chambres bien closes, s'amusaient à combiner des plans irréalisables! Cette étrange et inconcevable contradiction du fait réel et de la description officielle provient de ce que les historiens s'attachent à nous décrire les sentiments sublimes et à non répéter les paroles mémorables de certains généraux, au lieu de dépeindre prosaïquement les événements. Les grandes phrases de Miloradovitch, les récompenses reçues par tel ou tel militaire pour ses profondes combinaisons stratégiques ont seules le don de les intéresser, mais les 50 000 hommes disséminés dans les hôpitaux et dans les cimetières n'attirent pas leur attention, comme s'ils étaient indignes de leurs savantes recherches.... Et cependant ne suffit-il pas de laisser de côté l'étude des rapports et des plans de bataille, et de pénétrer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers d'individus qui prennent une part immédiate aux événements pour donner à des questions jusque-là insolubles en apparence une solution claire comme le jour?

CHAPITRE VI

I