La guerre et la paix, Tome III

Chapter 31

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Les rêveries de Pétia l'avaient, en attendant, transporté dans un monde féerique où rien ne rappelait la réalité. Cette grande tache noire, qu'il voyait à quelques pas, était-elle véritablement la maison du garde, ou bien n'était-ce pas une caverne conduisant dans les entrailles de la terre... et cette lueur rougeâtre, l'oeil unique d'un monstre géant, fixé sur lui?... Était-ce bien aussi un fourgon sur lequel il était assis, ou plutôt une haute tour, de laquelle, s'il venait à tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois peut-être, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel; l'aspect en était aussi féerique que celui de la terre: les nuages, emportés par le vent, couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient à découvert des myriades d'étoiles dans cet infini sans fond, qui tantôt semblait s'élever, à perte de vue, au-dessus de sa tête, et tantôt s'abaisser jusqu'à portée de la main. Il ferma involontairement les yeux, et, cédant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait toujours, les ronflements des soldats endormis se mêlaient aux hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. Pétia entendit tout à coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu, d'une beauté et d'une douceur ineffables. Musicien à l'égal de Natacha, et bien plus que Nicolas, il n'avait cependant jamais appris une seule note et n'y avait même jamais songé. Aussi ces mystérieux motifs, en envahissant soudain son cerveau et son âme, lui parurent-ils pleins de charme et d'enivrante poésie. La musique devenait de plus en plus distincte. C'était ce que les spécialistes auraient appelé «une fugue», Pétia n'avait pas la moindre idée de ce que c'est qu'une fugue. La mélodie, reprise tantôt par un violon, tantôt par un cor aux sons plaintifs et séraphiques se perdait, inachevée, dans le choeur, d'où elle s'élançait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble, en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux.... «Mais je rêve! se dit Pétia en perdant presque l'équilibre; ce sont sans doute mes oreilles qui tintent... ou peut-être ne suis-je pas le maître de cet orchestre invisible?... Oh! reviens, reviens, chante encore!...» Il referma les yeux, et les sons de l'hymne, qui se rapprochaient et s'éloignaient tour à tour, vibrèrent de nouveau à ses oreilles.... «Dieu, que c'est beau!» se disait Pétia en essayant de diriger le céleste orchestre.... «Doucement, plus doucement à présent!...» et les sons lui obéissaient.... «Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec ensemble!...» et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir des profondeurs de l'espace.... «À vous, les voix!» ordonna Pétia, et des voix d'hommes et de femmes, d'abord presque insaisissables, s'élevèrent graduellement avec une imposante énergie. À cette marche triomphale s'unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte d'eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en fût un moment troublé. Pétia en écoutait, avec un ravissement mêlé de terreur, les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles durèrent! Il était encore sous le charme, et regrettait de n'avoir auprès de lui personne à qui faire partager son bonheur, lorsque la voix de Likhatchow le réveilla brusquement.

«C'est prêt, Votre Noblesse; vous pourrez maintenant fendre avec, au moins deux Français!»

Pétia secoua sa torpeur. Un jour grisâtre perçait à travers les branches dénudées, et les chevaux, invisibles jusque-là, émergeaient peu à peu de la brume. Pétia, sautant à bas du fourgon, tira de sa poche un rouble, qu'il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau. Les hommes détachèrent les chevaux et en arrangèrent les sangles.

«Voilà le commandant,» dit Likhatchow à la vue de Denissow, qui appelait Pétia du seuil de l'isba et donnait ordre de se préparer.

X

Les chevaux furent sellés en un tour de main, et chacun se mit en place. Denissow donna ses dernières instructions au détachement d'infanterie qui servait d'avant-garde, et qui disparut bientôt derrière les arbres, en pataugeant dans la boue, et en s'enfonçant dans le brouillard du matin. Pétia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment l'ordre du départ; ses ablutions du matin l'avaient singulièrement rafraîchi, mais ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, pendant que le frisson de la fièvre l'agitait de plus en plus.

«Eh bien, est-ce prêt?» demanda Denissow.

On lui amena les chevaux, et, après avoir gourmandé son cosaque pour n'avoir pas assez serré les sangles, il se mit en selle. Pétia posa le pied sur l'étrier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui attraper la jambe, et, s'élançant sur sa monture, léger comme un oiseau, il se retourna pour voir s'ébranler la file des hussards.

«Vassili Fédorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me confierez un petit commandement, n'est-ce pas?»

Denissow, qui avait presque oublié l'existence de Pétia, le regarda avec surprise:

«Je ne te demande qu'une chose, lui dit-il sévèrement: c'est de m'obéir et de ne pas te fourrer là où tu n'as que faire!...» Et pendant toute la marche il ne lui dit plus un mot.

Lorsqu'ils arrivèrent à la lisière du bois, la plaine commençait déjà à s'éclairer, et Denissow donna alors un ordre à l'essaoul; ses cosaques défilèrent un à un devant eux, et il descendit la montagne à leur suite. Glissant et se retenant sur leurs pieds de derrière, les chevaux avec leurs cavaliers arrivèrent bientôt dans le ravin. Pétia, dont le frisson augmentait, avançait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et les vapeurs du brouillard dérobaient seules à la vue les objets éloignés. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque, lui fit un signe de tête et lui dit tout bas:

«Le signal!»

Le cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au même instant les chevaux partirent au galop, pendant que d'autres coups de feu éclataient de tous côtés. Pétia fouetta son cheval en lui rendant la main, et s'élança en avant sans écouter Denissow qui l'appelait. Il lui avait semblé qu'au moment du signal la lumière avait paru et qu'il faisait jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient dépassé, bouscula un traînard, et continua son galop effréné. Devant lui, des hommes, des Français, sans doute, traversaient la route de droite à gauche; l'un d'eux glissa et tomba sous les pieds de son cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s'était arrêté devant une isba, et un cri effroyable de détresse s'en échappa. Pétia s'approcha, et ses yeux tombèrent sur la figure pâle d'un Français effaré qui serrait convulsivement le bois de la lance dirigée contre lui.

«Hourra! mes enfants!» s'écria Pétia, et, talonnant son cheval couvert d'écume, il enfila la rue du village.

Des coups de feu s'échangeaient à quelques pas de là. Des cosaques, des hussards, des prisonniers russes déguenillés, couraient en tous sens, en criant à tue-tête. Un jeune Français, la tête découverte, se défendait à la baïonnette contre les hussards: lorsque Pétia arriva, il était déjà à terre. J'ai encore été en retard,» se dit-il en se dirigeant du côté où la fusillade était plus vive; on se battait dans la cour où Dologhow et lui étaient entrés la veille; les Français, retranchés derrière la haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les cosaques massés autour de la porte cochère. Il aperçut, à travers la fumée de la poudre, la figure pâle de Dologhow, qui criait à ses hommes:

«Prenez-les à revers et que l'infanterie ne bouge pas!

--Ne pas bouger?... Hourra!» s'écria Pétia, et, sans s'arrêter une seconde, il s'élança au plus épais de la mêlée.

Une décharge fendit l'air, les balles sifflèrent, les cosaques et Dologhow entrèrent à sa suite dans la cour de la maison; au milieu des nuages de fumée, on voyait des Français jeter là leurs armes, ou se précipiter à la rencontre des cosaques, tandis que d'autres dégringolaient de la montagne vers l'étang. Pétia continuait à galoper dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il gesticulait d'une façon étrange des deux bras à la fois, et se penchait de plus en plus d'un côté de sa selle. Son cheval, venant à se heurter contre les tisons d'un foyer à demi éteint, s'arrêta court, et Pétia tomba lourdement à terre. Ses pieds et ses mains s'agitèrent un moment, tandis que sa tête restait immobile: une balle lui avait traversé le cerveau. Un officier français sortit de la maison avec un mouchoir blanc au bout de son épée, et déclara à Dologhow qu'ils se rendaient. Celui-ci, descendant alors de cheval, s'approcha de Pétia, qui gisait sur le sol, les bras étendus.

«Fini!» dit-il les sourcils froncés, et il alla à la rencontre de Denissow.

«Tué!» s'écria ce dernier en devinant de loin, à cet abandonnement du corps qu'il connaissait si bien, que Pétia était mort.

«Fini!» répéta Dologhow, comme s'il éprouvait un plaisir particulier à prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu'entouraient les cosaques.

«Nous le laisserons là,» cria-t-il à Denissow, qui ne lui répondit rien.

De ses mains tremblantes, celui-ci avait relevé la figure, maculée de boue et de sang, du pauvre Pétia.... «Je suis habitué à manger des douceurs, c'est du raisin sec excellent, prenez-le tout».... Ces paroles lui revinrent involontairement à la mémoire, et les cosaques se regardèrent stupéfaits, en entendant des sons rauques, pareils au jappement d'un chien, qui sortaient de la poitrine oppressée de Denissow. Se retournant tout à coup, il se cramponna convulsivement à la palissade.

Parmi les prisonniers russes qui venaient d'être délivrés, se trouvait Pierre Besoukhow.

XI

Les autorités françaises n'avaient pris aucune nouvelle disposition pour le transport des prisonniers dont Pierre faisait partie. Aussi, à dater du 22 octobre, ne suivaient-ils plus les mêmes troupes qu'à leur sortie de Moscou. Une partie du train de subsistances qui, pendant les premiers jours, formait l'arrière-garde de l'armée, fut enlevée par les cosaques, et le reste les devança. L'artillerie, qui les précédait dans le principe, se trouvait maintenant remplacée par les énormes fourgons de bagages du maréchal Junot, escortés par un détachement de Westphaliens. Les troupes qui, jusqu'à Viazma, marchaient en trois colonnes, avançaient maintenant pêle-mêle, et le désordre, dont Pierre avait aperçu les symptômes à la première étape, était arrivé à son comble. Les deux côtés du chemin étaient jonchés de cadavres de chevaux; des hommes en haillons, des traînards de différentes armes, tantôt se joignaient à eux, tantôt restaient en arrière. De fausses alertes leur avaient plus d'une fois causé des paniques indescriptibles. Les soldats du convoi tiraient au hasard, se jetaient les uns sur les autres, et se bousculaient en s'injuriant, et en s'en prenant à leurs camarades de leurs folles terreurs. Les bagages de la cavalerie et ceux de Junot formaient encore, avec les prisonniers, un certain ensemble; mais cet ensemble fondait rapidement de jour en jour. Les cent vingt charrettes du convoi se réduisaient à une soixantaine; le reste avait été enlevé ou abandonné, et trois des fourgons de Junot avaient été pillés par des hommes du corps de Davout. Pierre avait entendu dire aux Allemands que ce convoi était gardé par un plus grand nombre de sentinelles que celui des prisonniers, et qu'un de leurs compatriotes avait été fusillé sur l'ordre du maréchal lui-même, parce qu'on avait trouvé sur lui une cuiller à ses armes. Le chiffre des prisonniers avait sensiblement diminué: de trois cent trente qu'ils étaient à la sortie de Moscou, on n'en comptait plus que cent, qui, à eux seuls, donnaient plus de soucis aux soldats de l'escorte que les fourgons de cavalerie et ceux de Junot. S'ils comprenaient qu'il fallait veiller sur les voitures de bagages, en revanche, affamés et transis comme ils étaient, il leur paraissait encore plus pénible, et même odieux, de garder à vue des Russes, aussi affamés et aussi transis qu'eux, qui mouraient comme des mouches, et qu'ils avaient ordre de fusiller à la première tentative d'évasion. Dans la crainte de se laisser aller à un sentiment de compassion qui aurait pu empirer leur propre situation, ils les traitaient plus durement encore que de coutume. À Dorogobouge, les soldats de l'escorte enfermèrent les prisonniers dans une écurie pour aller piller leurs propres magasins; quelques-uns des prisonniers tentèrent de s'enfuir par un passage souterrain qu'ils avaient creusé, mais ils furent pris sur le fait et fusillés. L'ordre, établi au début, que les officiers devaient marcher séparés des soldats, n'existait plus; tous les hommes valides formaient un même groupe, et Pierre se trouva ainsi réuni à Karataïew et à son petit chien aux jambes torses; Karataïew fut repris de la fièvre le troisième jour de marche, et, à mesure qu'il s'affaiblissait, Pierre s'en éloignait instinctivement, ou était obligé de faire un effort pour s'en approcher, tant ses gémissements incessants, et l'odeur acre et pénétrante qui s'exhalait de toute sa personne, lui causaient une invincible répulsion.

Pendant qu'il était enfermé dans la baraque, Pierre avait compris par tout ce qui se passait dans son âme, par le genre de vie auquel il était forcément soumis, que l'homme est créé pour le bonheur, que ce bonheur est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de l'existence, et que le malheur est le résultat fatal, non du besoin, mais de l'abondance. Une nouvelle et consolante vérité s'était aussi révélée à lui pendant ces trois dernières semaines: c'est qu'il n'y a rien d'irrémédiable dans ce monde, et que, de même que l'homme n'est jamais complètement heureux et indépendant, de même il n'est jamais complètement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses limites comme la liberté, et que ces limites se touchent: que l'homme couché sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est repliée, souffre autant que celui qui, s'endormant sur la terre humide, sent le froid le gagner; que lui-même avait tout autant souffert autrefois avec des souliers de bal trop étroits, qu'aujourd'hui avec les pieds nus et endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu'il avait cru épouser sa femme de sa propre volonté, il était aussi peu libre qu'à cette heure, où on l'avait enfermé, pour toute la nuit, dans une écurie!

De toutes les souffrances qui l'accablaient en ce moment, et dont il conserva jusqu'à sa mort le souvenir, la plus insupportable fut celle que lui faisaient éprouver ses pieds. Dès la seconde étape, il s'était dit, en les examinant, qu'il lui serait impossible de marcher le lendemain; mais, quand l'ordre de se mettre en route fut donné, il se traîna d'abord en boitant, puis, les blessures s'échauffant par la marche, la douleur s'apaisa peu à peu. Bien que, chaque soir, ses pieds fussent dans un état effrayant, il finit par ne plus les regarder, et n'y songea plus. Ce fut alors seulement qu'il apprécia à toute sa valeur la force de résistance vitale de l'homme, la bienfaisante influence du changement de lieu, et la distraction qu'il apporte avec lui, semblable à la soupape de sûreté d'une machine à vapeur, qui en laisse échapper le trop-plein lorsque la mesure normale est dépassée. Il n'entendait pas fusiller les prisonniers qui restaient en arrière, bien qu'une centaine au moins eussent déjà péri de cette façon. Il ne pensait plus à Karataïew, qui s'affaiblissait chaque jour davantage, et à qui le même sort était sans doute réservé: encore moins pensait-il à lui-même. Plus sa situation devenait précaire, plus l'avenir était sombre, plus ses réflexions et ses pensées étaient consolantes et douces, et plus son esprit s'isolait de tout ce qui l'entourait et se passait autour de lui!

XII

Le 22 octobre, dans la journée, Pierre gravissait une montée par une route boueuse et glissante; ses yeux, fixés sur les inégalités du terrain, se portaient de temps en temps sur ses compagnons d'infortune. Le petit chien aux jambes torses gambadait gaiement le long de la route, en sautant parfois comme d'habitude sur trois pattes, et en s'élançant ensuite, sur les quatre à la fois, à la poursuite de corbeaux installés sur une charogne. On en voyait de tous côtés, de différentes sortes et à différents degrés de décomposition, depuis le cheval jusqu'à l'homme. Les loups, empêchés d'en approcher par le passage continuel des troupes, laissaient «le Gris» se livrer en toute liberté à ses fantaisies vagabondes. La pluie ne cessait de tomber depuis le matin, et si elle s'arrêtait un instant, ce n'était que pour retomber plus dru après chaque éclaircie. La terre, complètement détrempée, ne pouvait plus l'absorber, et elle s'écoulait en mille petits ruisseaux. Pierre comptait ses pas sur ses doigts, et, s'adressant à la pluie, il lui disait mentalement: «Encore, encore, mouille-moi bien!»

Il lui semblait qu'il ne pensait à rien; mais son âme veillait et méditait, et d'un simple récit fait la veille par Karataïew elle tirait un grand enseignement. Karataïew, enveloppé de son manteau, avait en effet raconté aux soldats, de sa voix douce mais affaiblie par la maladie, une histoire que Pierre lui avait souvent entendu répéter. Il était plus de minuit, c'était l'heure où la fièvre le quittait et où il redevenait gai comme d'habitude. À la vue de cette figure pâle et amaigrie, vivement éclairée par le feu du bivouac, Pierre eut un serrement de coeur. Embarrassé de sa compassion pour cet homme, il voulut se retirer, mais, comme il n'y avait point d'autre feu allumé, force lui fut de s'asseoir à côté de lui.

«Eh bien, comment vas-tu? lui demanda-t-il sans le regarder.

--Pleurer sur sa maladie ne fera pas venir la mort,» dit Karataïew en reprenant son récit.

Pierre, comme nous l'avons déjà dit, le connaissait par coeur, le petit soldat le contait toujours avec une satisfaction particulière. Il y prêta néanmoins une attention toute nouvelle. Il s'agissait d'un vieux et honnête marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en pèlerinage. Ils s'arrêtèrent dans une auberge pour y passer la nuit, et le lendemain matin l'ami du marchand fut trouvé assassiné et volé; un couteau ensanglanté, découvert sous l'oreiller du marchand, le fit mettre en jugement: il fut condamné à passer par les verges, à avoir les narines arrachées, et à être envoyé aux travaux forcés, «comme cela se devait,» dit Karataïew.

«Et voilà, mes amis, que, pendant une dizaine d'années plus, le vieillard vit aux galères, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce doit être, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh bien! un soir les forçats, réunis comme nous sommes dans ce moment, se mirent à se raconter l'un à l'autre pourquoi ils avaient été condamnés, en quoi ils avaient péché devant Dieu. L'un se confessait d'avoir tué une âme, l'autre deux, celui-ci d'avoir incendié, celui-là d'avoir déserté; on s'adressa au vieillard: «Et toi, grand-père pourquoi souffres-tu?--Moi, mes enfants, répondit-il, c'est pour mes péchés et ceux des autres. Je n'ai ni tué, ni pris le bien d'autrui, je donnais du mien au prochain quand il était pauvre. Je suis, mes petits amis, un marchand, et j'avais de grandes richesses...» Et voilà qu'il leur raconte tout en détail comment la chose s'est passée: «Je ne me plains pas, dit-il, car c'est sans doute Dieu qui m'a envoyé ici; mais c'est ma pauvre femme et mes enfants que je regrette...» Et voilà le vieillard qui se met à pleurer.... Ne voilà-t-il pas que parmi eux se trouve l'assassin du marchand. «Où cela s'est-il passé, grand-père? Quand? Comment?...» Et voilà que l'homme questionne, et son coeur se serre: il s'approche du vieux et se jette à ses pieds: «C'est pour moi, bon vieux, que tu pâtis; c'est la vérité vraie; c'est un innocent, mes enfants, qui est dans la peine, car c'est moi qui ai fait le coup, et qui ai glissé le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne, grand-père, pardonne-moi, au nom du Christ.» Karataïew se tut, en souriant doucement, et, les yeux fixés sur la flamme, il arrangea les tisons.... Et le vieillard lui répond: «Que Dieu te pardonne, nous sommes tous pécheurs devant Lui, c'est pour mes propres péchés que je souffre...» Et il versa des larmes brûlantes.

«Que diras-tu de cela, mon ami? poursuivit Karataïew, dont le sourire illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du récit était dans ce qui allait suivre.

L'assassin se dénonça lui-même à l'autorité. «J'ai, dit-il, six âmes sur la conscience (c'était un grand misérable), mais c'est le vieillard qui me fait le plus de peine: je ne veux pas qu'il continue à pleurer à cause de moi.» On écrivit donc ce qu'il disait, et l'on envoya le papier là où il devait aller; c'était loin, et puis le jugement prit du temps, et aussi les papiers à écrire, comme ça se passe toujours avec les autorités; enfin il arriva jusqu'au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar: «Délivrer le marchand et lui donner une récompense selon le jugement,» et, l'oukase une fois venu, on chercha le vieux. «Où donc est ce vieux, demandait-on, cet innocent qui souffrait? L'oukase du Tsar est arrivé!».... Et l'on chercha encore.» Ici la voix de Karataïew trembla: «Mais Dieu lui avait déjà pardonné, reprit-il: il était mort! C'est ainsi, mon ami!» Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps son sourire.

C'était précisément le sens mystérieux de ce récit, l'exaltation touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant remplissaient l'âme de Pierre d'un bonheur confus et indéfinissable.

XIII

«À vos places,» dit tout à coup une voix. Une agitation soudaine se produisit aussitôt parmi les soldats de l'escorte et les prisonniers; on aurait dit qu'ils s'attendaient à quelque événement heureux et solennel; des commandements se croisèrent en tous sens, et à la gauche des prisonniers passa un détachement de cavalerie bien monté et bien habillé. Une expression de contrainte, causée par l'approche des chefs supérieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut rejeté hors de la route, et les soldats de l'escorte s'alignèrent.

L'Empereur! l'Empereur! le maréchal! le duc!... Et à la suite de la cavalerie s'avança rapidement une voiture attelée de chevaux gris. Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d'un personnage de l'escorte; c'était un des maréchaux, dont le regard s'arrêta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s'en détourna aussitôt, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de compassion qu'il cherchait à dissimuler. Le général qui conduisait le convoi, effrayé, la figure échauffée, talonnait son cheval efflanqué, et galopait derrière la voiture. Quelques officiers se réunirent, les soldats les entourèrent. «Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il dit?» répétait-on de tous côtés avec une inquiétude marquée.