La guerre et la paix, Tome III
Chapter 30
--Eh bien, allons!» s'écria Denissow brusquement, et il conserva sa mauvaise humeur jusqu'à la maison du garde.
Tikhone suivit au dernier rang, et Pétia entendit les cosaques rire et se moquer de lui, à propos de certaines bottes qu'il avait jetées dans le fourré. Il comprit aussitôt que Tikhone avait tué l'homme dont il parlait et il en éprouva un sentiment pénible; involontairement il regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le coeur; mais cette faiblesse ne dura qu'un instant, il la maîtrisa, releva la tête et questionna l'essaoul, d'un air important, sur l'expédition du lendemain, afin de se maintenir à la hauteur de la société dont il faisait partie.
L'officier envoyé par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle que Dologhow arrivait en personne, et que, de son côté, tout allait à souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant à lui Pétia:
«Eh bien! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon.»
VI
Pétia, en quittant Moscou et ses parents, avait rejoint son régiment, et avait été attaché peu après, comme officier d'ordonnance, au chef d'un détachement considérable. Depuis qu'il avait été promu à ce grade, et surtout depuis son entrée dans l'armée active, où il avait pris part à la bataille de Viazma, il était sous l'influence d'une joyeuse surexcitation, à la pensée d'être devenu un homme fait, et il craignait de laisser échapper la moindre occasion de se couvrir de gloire. Heureux de tout ce qu'il avait vu et éprouvé à l'armée, il lui semblait toujours que les hauts faits ne s'accomplissaient que là où il n'était pas. Aussi supplia-t-il instamment son général, qui cherchait quelqu'un à envoyer à Denissow, de lui confier son message; celui-ci y consentit, mais, se rappelant l'action insensée de Pétia à la bataille de Viazma, où, au lieu de suivre la route, il avait galopé jusqu'à la ligne des tirailleurs sous le feu des français et tiré deux coups de pistolet, il lui défendit de prendre part aux opérations de Denissow. C'était là la raison de son embarras, quand ce dernier lui avait demandé s'il pouvait rester auprès de lui; jusqu'à la lisière du bois, Pétia s'était dit qu'il remplirait strictement son devoir et s'en retournerait aussitôt; mais, à la vue des Français et après le récit de Tikhone, il décida, avec ce brusque changement de front habituel aux très jeunes gens, que son général, qu'il avait profondément respecté jusqu'à ce moment, était un pas grand'chose d'Allemand; que Denissow était un héros, l'essaoul un autre héros, et Tikhone un troisième héros, qu'il serait honteux à lui de les abandonner dans une circonstance périlleuse, et qu'il prendrait part à l'attaque.
Le jour tombait lorsqu'ils arrivèrent tous trois à la maison du garde. Dans la demi-obscurité se dessinaient les formes vagues des chevaux sellés des cosaques, des hussards dressant les tentes sur la clairière et allumant leurs feux dans le fond d'un ravin, afin d'en dérober la fumée aux ennemis. Dans la première chambre de la petite cabane, un cosaque, les manches retroussées, hachait du mouton, tandis que dans la seconde trois officiers étaient occupés à transformer en table une porte qu'ils avaient arrachée de ses gonds. Pétia, se débarrassant de son uniforme mouillé, leur offrit aussitôt ses services pour l'arrangement du souper. Dix minutes plus tard, la table, couverte d'une nappe, fut chargée de deux flacons d'eau-de-vie et de rhum, de pain blanc, de sel, et de mouton rôti. Assis au milieu des officiers et déchirant de ses doigts la viande tendre et succulente, le long de laquelle découlait la graisse, Pétia était en proie à une exaltation enfantine qui lui inspirait une tendresse expansive pour tous les hommes, et par conséquent l'assurance d'être payé de retour.
«Vous croyez donc, Vassili Fédorovitch, dit-il à Denissow, que, si je reste avec vous un jour, il ne m'arrivera rien de désagréable!... Car, voyez-vous, poursuivit-il en se répondant à lui-même, on m'a dit de savoir, et alors je saurai, si vous me permettez de... d'aller là où ce sera le plus... car enfin ce n'est pas pour les récompenses, mais j'ai envie...» Et, serrant les dents et rejetant la tête en arrière, il regarda autour de lui, et fit un geste de menace.
«Là-bas où ce sera le plus... le plus quoi? répéta Denissow en souriant.
--Seulement, je vous en prie, donnez-moi un commandement, un petit commandement; qu'est-ce que cela peut vous coûter?... Ah! voici mon couteau, il est à votre service,» dit-il en le tendant à un officier qui essayait de couper un morceau de mouton. L'officier le remercia et fit l'éloge de l'instrument.
«Oh! gardez-le, je vous en prie, j'en ai plusieurs.... Ah! mon Dieu, mais j'ai tout à fait oublié, s'écria-t-il tout à coup, que j'ai du raisin sec excellent, sans pépins. Nous avons un nouveau vivandier, et il a des choses merveilleuses: je lui en ai acheté dix livres.... Vous savez, je suis habitué à manger des douceurs.... En voulez-vous?...» Et Pétia courut dans l'autre pièce chercher son cosaque, et rapporta avec lui un gros panier de raisin sec.
«Prenez-en, messieurs, ne vous gênez pas!... N'auriez-vous pas besoin d'une cafetière? J'en ai acheté une parfaite chez le vivandier, un brave homme s'il en fut, très honnête surtout, c'est là le principal; je vous l'enverrai, bien sûr... À propos, avez-vous encore des pierres à fusil? J'en ai là une centaine, que j'ai achetées à très bon marché... les voulez-vous?» Il s'arrêta effrayé et rougit à la pensée d'être allé un peu loin; il tâcha de se rappeler s'il n'avait pas fait quelque autre sottise dans la journée, et, en repassant ses souvenirs, il revit la figure du petit tambour. «Nous sommes bien ici, mais lui, où l'a-t-on emmené? Lui a-t-on seulement donné à manger? Ne le maltraite-t-on pas?... J'ai bien envie de le demander.... Mais que diront-ils?... Que je suis un enfant qui en plaint un autre. Je leur montrerai demain si je suis un enfant!... Eh bien, c'est égal, je vais le leur demander!» se dit-il, et, regardant avec inquiétude la figure des officiers, dans la crainte d'y découvrir une intention moqueuse:
«Peut-on appeler ce petit prisonnier et lui donner à manger?
--Oui, ce pauvre enfant! répondit Denissow, qui ne trouvait rien de répréhensible dans ce sentiment.... Qu'on l'appelle! Il se nomme Vincent Bosse.
--Je vais l'appeler, dit Pétia.
--Va, va!... Ce pauvre enfant!» répéta Denissow. Pétia, qui était déjà à la porte, se retourna à ces mots, et se glissa entre les officiers jusqu'à Denissow.
«Que je vous embrasse, lui dit-il, mon bon ami!... Comme c'est bien, comme c'est bien à vous!» Et, l'ayant embrassé, il précipita dans l'autre chambre, en criant de toutes ses forces:
«Bosse, Vincent Bosse!
--Qui cherchez-vous!» demanda la voix d'un cosaque dans l'obscurité. Pétia lui expliqua qu'il demandait le petit Français.
«Ah! «Vessennï»?» répondit le cosaque, car le nom du petit tambour avait déjà été russifié, et cette transformation (ce mot russe veut dire printanier) s'adaptait en tous points à la jeune figure de l'enfant.... «Il se chauffe là-bas.... Eh! Vessennï, Vessennï! s'écrièrent plusieurs voix.
--C'est un petit rusé, dit le hussard qui était à côté de Pétia; nous l'avons fait manger tantôt, il était affamé.»
On entendit les pas du gamin s'approcher, et ses pieds nus patauger dans la boue.
--Ah! c'est vous, dit Pétia. Voulez-vous manger? N'ayez pas peur, on ne vous fera pas de mal, entrez, entrez!
--Merci, monsieur,» répondit le petit tambour d'une voix d'enfant et en essuyant sur le seuil ses pieds couverts de boue.
Pétia aurait voulu lui dire bien des choses, mais il ne l'osa pas, et, se bornant à lui prendre la main, il la lui serra doucement.
«Entrez! répéta-t-il encore d'un ton affectueux.... Que pourrais-je bien faire pour lui?» se dit-il en ouvrant la porte et en le poussant dans la chambre.
Cependant, malgré cette charitable réflexion, il alla s'asseoir loin de lui, par crainte sans doute que sa dignité ne souffrît d'une attention trop marquée. Il fouilla néanmoins dans sa poche, compta du bout des doigts la monnaie qu'elle contenait, et se demanda s'il ne serait pas honteux de la donner au petit tambour.
VII
Le petit tambour, après avoir reçu sa portion de mouton, fut revêtu d'un caftan russe, pour ne pas être renvoyé avec les prisonniers, et l'attention de Pétia fut détournée de lui par l'arrivée de Dologhow. Il avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruauté de ce dernier à l'égard des Français aussi avait-il constamment les yeux braqués sur lui, depuis qu'il était entré dans la chambre. L'extérieur de Dologhow frappa Pétia par son irréprochable correction. Tandis que Denissow portait le «tchèkmène»[36], toute sa barbe et sur la poitrine l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par toute sa façon d'être, le rôle exceptionnel qu'il remplissait en ce moment, Dologhow, qui jadis se singularisait à Moscou par son costume persan, s'était donné aujourd'hui l'apparence de l'officier de la garde le mieux tenu. Le menton rasé de frais, vêtu de la capote ouatée de la garde, le Saint-Georges passé à la boutonnière et la casquette d'ordonnance posée droit sur la tête, il jeta dans un coin sa bourka mouillée, et, s'approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le sujet qui l'amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la rivalité des grands détachements, de l'envoi de Pétia, de sa réponse aux deux généraux et de tout ce qu'il savait sur le convoi français.
«C'est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et combien il y a d'hommes, dit Dologhow.... Il faudrait y aller voir; dans l'ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j'aime l'exactitude!... Quelqu'un de ces messieurs ne voudrait-il pas m'accompagner jusque dans leur camp? Je puis même, au besoin, lui prêter un uniforme.
--Moi! moi! j'irai avec vous, s'écria Pétia.
--C'est complètement inutile, répliqua Denissow.... Je ne le lui permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow.
--Et pourquoi cela? s'écria Pétia.... Pourquoi ne puis-je l'accompagner?
--Pourquoi pas? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit tambour.... L'as-tu depuis longtemps, ce moutard?
--Depuis aujourd'hui, mais il ne sait rien... aussi je le garde.
--Et les autres, qu'en fais-tu? demanda Dologhow.
--Comment, ce que j'en fais? Mais je les renvoie contre quittance, dit Denissow en rougissant... et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je n'en ai pas un sur la conscience.... On dirait vraiment que c'est difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la ville la plus prochaine?... Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que de souiller son honneur de soldat?
--Ces mièvreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire.... Quant à toi, elles ne sont plus de ton âge.
--Mais, reprit Pétia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement à aller avec vous.
--Oui, je le répète, mon cher, ces mièvreries ne sont plus notre fait, poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir à provoquer l'irritation de Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu gardé, celui-là? Parce qu'il te fait de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!»
L'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tête.
«Comme je ne prendrai pas cela sur mon âme, je me dispenserai d'en discuter l'opportunité. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne sera pas moi du moins qui les aurai tués!» Dologhow se mit à rire.
«Tu crois donc qu'ils n'ont pas reçu vingt fois l'ordre de nous empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux sentiments chevaleresques, que nous échapperons aux branches des trembles?... Mais il est temps d'agir, reprit-il après un moment de silence: qu'on dise à mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux uniformes français.... Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il à Pétia.
--Oui, oui, c'est dit!» répondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait éveillé en lui toutes sortes d'idées qui ne lui permettaient pas de se rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. «Mais, se disait-il, si les grands pensent ainsi, c'est que ce doit être bien.... Il ne faut pas surtout que Denissow s'imagine que je lui obéirai et qu'il peut disposer de moi...» Aussi, malgré les supplications de ce dernier, Pétia lui répondit qu'il savait ce qu'il avait à faire et qu'il ne craignait pas le danger.
«Vous comprenez bien vous-même, lui dit-il, qu'il est impossible de ne pas être fixé sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque la vie des nôtres en dépend... et puis j'en ai très grande envie, voyez-vous.... Ne me retenez pas, ce serait encore pis.»
VIII
Après avoir endossé l'uniforme français, et s'être coiffés du shako, Pétia et Dologhow se rendirent à cheval jusqu'à la clairière d'où Denissow avait examiné le camp; arrivés là, ils descendirent dans le ravin, où Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les attendre sans bouger, et s'élança ensuite avec Pétia sur la route qui conduisait au pont. La nuit était des plus sombres.
«Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent, j'ai un pistolet, murmura Pétia.
--Tais-toi, ne parle pas russe,» répliqua vivement Dologhow.
Au même moment, un «qui vive?» nettement accentué, suivi du bruit sec d'un fusil qu'on armait, se fit entendre à quelques pas.
«Lanciers au 6ème!» s'écria Dologhow, sans rien changer à l'allure de son cheval.
La noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont.
«Le mot d'ordre?» Dologhow retint son cheval et avança au pas.
«Dites donc, le colonel Gérard est-il ici?
--Le mot d'ordre? répéta la sentinelle sans répondre, et en lui barrant le chemin.
--Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot d'ordre.... J'ai besoin de savoir si le colonel est ici... entendez-vous, imbécile!» Et, poussant de côté la sentinelle avec le poitrail de son cheval, il continua sa route.
Apercevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit à elle: c'était un soldat portant un sac sur ses épaules, et il lui répéta sa question. Le soldat s'approcha sans défiance, caressa de la main le cou du cheval, et répondit naïvement que le commandant et les officiers étaient plus haut dans une ferme, ainsi qu'il appelait la maison du propriétaire.
Le bivouac était établi des deux côtés de la route que longeait Dologhow; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des soldats, il arriva devant la grande porte cochère, entra dans la cour, descendit de cheval, et s'approcha d'un grand feu qui flambait au beau milieu, et autour duquel étaient assis quelques hommes causant à haute voix. Dans une petite marmite placée sur le feu mijotait un morceau de viande qu'un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu, tournait avec la baguette de son fusil.
«Oh! c'est un dur à cuire, disait un des officiers assis dans l'ombre, de l'autre côté.
--Il les fera marcher, les lapins! répondit un autre en riant, mais tous deux se turent, en plongeant les yeux dans l'obscurité, au bruit des pas de Dologhow et de Pétia, qui s'approchaient de leur groupe.
--Bonjour, messieurs,» dit Dologhow à haute voix.
Des ombres s'agitèrent autour du foyer: un officier de haute taille en fit le tour et s'approcha des nouveaux venus.
«C'est vous, Clément? D'où diable...?» Mais il n'acheva pas.
Reconnaissant son erreur, il fronça légèrement les sourcils, salua Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l'amenait. Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur régiment, et le pria de lui dire s'il ne savait pas où se trouvait le 6ème lanciers. Il l'ignorait complètement, et il sembla à Pétia que les officiers les examinaient d'un air défiant. Le silence dura quelques secondes.
«Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard,» dit d'un ton gouailleur une voix derrière le brasier.
Dologhow répliqua qu'ils avaient mangé et qu'ils allaient continuer leur chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la marmite, il s'assit sur ses talons à côté de l'officier qui lui avait parlé. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda nouveau quel était son régiment. Dologhow fit semblant de ne pas l'entendre, préoccupé en apparence d'allumer sa pipe, de questionner à son tour les officiers sur le plus ou moins de sécurité des routes, et de s'informer auprès d'eux s'il ne risquait pas de rencontrer des cosaques.
«Ces brigands sont partout,» répondit l'un d'eux; à quoi Dologhow répliqua que les cosaques n'étaient à redouter que pour des traînards isolés comme lui et son compagnon, mais qu'assurément ils n'oseraient pas attaquer des détachements considérables.
Personne ne releva l'observation. «Quand donc partira-t-il?» se disait Pétia, qui était resté debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d'hommes par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers.
«L'ennuyeuse affaire que de traîner ces cadavres après soi.... Mieux vaudrait fusiller toute cette canaille!» ajouta-t-il en éclatant de rire, et ce rire étrange fit craindre à Pétia que les Français ne s'aperçussent de la ruse.
Le rire de Dologhow ne trouva pas d'écho, et un des officiers français, invisible dans l'ombre où il était étendu, couvert de son manteau, s'approcha et glissa quelques mots à l'oreille de son voisin. Dologhow se leva au même moment et demanda ses chevaux. «Nous les donnera-t-on, oui ou non?» pensa Pétia en se rapprochant involontairement de son compagnon. On amena les chevaux.
«Bonsoir, messieurs,» dit Dologhow. Pétia essaya d'en dire autant, mais il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient à chuchoter. Dologhow fut longtemps à se mettre en selle, car le cheval ne se tenait pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte cochère, suivi de Pétia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les poursuivait, mais qui n'osait pas.
Au lieu de reprendre le même chemin, ils traversèrent le village, où ils s'arrêtèrent un instant et prêtèrent l'oreille.
«Entends-tu?» dit Dologhow, et Pétia reconnut la voix des prisonniers russes, groupés autour d'un feu.
De là ils descendirent vers le pont, croisèrent la sentinelle, qui les laissa passer sans mot dire, et s'engagèrent dans le ravin, où les attendaient les cosaques.
«Eh bien, adieu! Tu diras à Denissow que c'est pour la pointe du jour, au premier coup de fusil,» dit Dologhow en s'éloignant, mais Pétia le saisit par la main en lui disant:
«Oh! quel héros vous faites! Comme c'était beau! Comme je vous aime!
--C'est bien, c'est bien!» répliqua Dologhow; mais, Pétia continuant à ne pas le lâcher, il devina que le jeune garçon se penchait vers lui pour l'embrasser; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut dans la nuit.
IX
En revenant à la maison du garde, Pétia trouva Denissow qui l'attendait dans la première pièce avec une vive inquiétude, et se reprochait de l'avoir laissé aller.
«Dieu merci, s'écria-t-il, Dieu merci!... Mais que le diable t'emporte! s'écria-t-il en interrompant le récit exalté de Pétia. Grâce à toi, je n'ai pas dormi; va-t'en te coucher, nous aurons encore le temps de faire un somme.
--Je n'ai pas envie de dormir, répondit Pétia; je me connais: si je m'endors, je ne pourrai plus me réveiller, et puis, je n'ai pas l'habitude de dormir avant la bataille.»
Il resta donc quelque temps dans la cabane à repasser les détails de sa course aventureuse et à rêver au lendemain, et, quand il vit Denissow endormi, il sortit pour prendre l'air.
Il faisait nuit au dehors: quelques rares gouttes de pluie tombaient encore: on entrevoyait çà et là les silhouettes des tentes des cosaques et de leurs chevaux attachés au piquet; un peu plus loin se dessinait indistinctement le contour de deux fourgons attelés, et tout au fond du ravin un feu s'éteignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards, plusieurs ne dormaient pas; on distinguait le murmure de leurs voix et le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. Pétia se dirigea vers les fourgons, près desquels se trouvaient les chevaux sellés. Il reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie.
«Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les naseaux et en l'embrassant.... Eh bien, nous ferons de la besogne demain.
--Eh quoi, bârine, vous ne dormez pas? dit un cosaque qui était assis près des fourgons.
--Non, Likhatchow; c'est ton nom, n'est-ce pas? Je viens de rentrer: nous sommes allés faire une visite aux Français.»
Pétia lui raconta en détail non seulement son expédition, mais encore pourquoi il y avait pris part, et comment, à son avis, il valait mieux risquer sa vie que de laisser aller les autres à l'aventure.
«Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque.
--Non, je n'en ai pas l'habitude... À propos, vos pierres à fusil sont-elles en bon état? J'en ai apporté avec moi, si tu en as besoin, tu peux en prendre.»
Le cosaque sortit sa tête de dessous le fourgon pour examiner Pétia de plus près.
«Je te le propose parce que je suis habitué à tout faire avec exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout à la diable, ne préparent rien et le regrettent ensuite; je n'aime pas cela, moi!
--C'est vrai, murmura le cosaque.
--Et puis, je t'en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est émou.... Pétia s'arrêta au moment où il allait dire un mensonge, car le sabre n'avait jamais été aiguisé. Peux-tu me le repasser?
--Pourquoi pas? On peut.»
Likhatchow se leva, fouilla dans les bâts; et Pétia grimpa sur le fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. «Est-ce qu'ils dorment, les camarades? lui demanda-t-il.
--Les uns dorment, les autres non.
--Et le gamin où est-il?
--Vessennï. Il s'est jeté dans un coin à l'entrée de la cabane et s'est endormi de peur.»
Pétia garda longtemps le silence, en prêtant l'oreille à tous les bruits; des pas se firent tout à coup entendre, et une ombre se dressa devant lui.
«Qu'est-ce que tu aiguises donc là, toi? demanda le nouveau venu.
--Mais voilà, j'aiguise un sabre pour le bârine.
--Bonne idée, dit l'homme, qui était un hussard.... Dis donc, n'est-il pas resté une écuelle ici chez vous?
--Elle est là près de la roue.
--Il va faire bientôt jour,» ajouta le hussard, et, prenant l'écuelle, il s'éloigna en s'étirant.