La guerre et la paix, Tome III
Chapter 29
Cette guerre de partisans commença à l'entrée de l'ennemi à Smolensk, avant même d'avoir été officiellement acceptée par notre gouvernement; des milliers d'hommes de l'armée ennemie, des traînards, des maraudeurs, des fourrageurs, avaient été tués par nos cosaques et par nos paysans, avec aussi peu de remords que s'il se fût agi de chiens enragés. Denis Davidow fut le premier à comprendre, avec son flair patriotique, la tâche qui était réservée à cette terrible massue, qui, sans inquiéter des règles militaires, frappait les Français sans merci, et à lui revient tout l'honneur de ce mode de guerre. Le 24 du mois d'août, le premier détachement de partisans de Davidow fut organisé, et beaucoup d'autres suivirent son exemple. Plus la campagne se prolongeait, plus il s'en formait.
Les partisans détruisaient en détail la grande armée, et balayaient devant eux ces feuilles mortes qui se détachaient elles-mêmes de l'arbre desséché. Au mois d'octobre, lorsque les Français couraient vers Smolensk, on comptait déjà une centaine de ces détachements, de forces numériques et d'allures différentes. Les uns avaient conservé toute l'apparence des troupes régulières, avec de l'infanterie, de l'artillerie et tout le confort habituel de la vie. D'autres ne se composaient que de cosaques et de cavalerie; d'autres encore étaient un mélange de cavalerie et d'infanterie, et enfin quelques-uns étaient formés uniquement de paysans et de propriétaires, qui restèrent inconnus. On citait un sacristain qui, à la tête d'un de ces derniers, avait fait quelques centaines de prisonniers, et une certaine starostine Vassillissa qui en avait aussi beaucoup sur la conscience. Cette guerre prit tout son développement à la fin du mois d'octobre, et les partisans, étonnés de leur propre audace et s'attendant à tout instant à être entourés et pris par l'ennemi, se cachaient dans les forêts et ne dessellaient jamais leurs chevaux. La guerre une fois en train, chacun savait ce qu'il pouvait entreprendre. Les petits détachements qui, les premiers, commencèrent à suivre de près les Français, trouvaient faisable ce que les chefs de corps plus nombreux n'auraient pas osé prendre sur eux de risquer. Quant aux cosaques et aux paysans qui parvenaient à se faufiler jusqu'au milieu des troupes ennemies, ils croyaient tout possible.
Le 23 octobre, Denissow, tout entier à sa passion pour la guerre de partisans, se trouvait en marche avec son détachement. Il suivait depuis la veille, sans s'éloigner de la forêt qui longeait la grand'route, un convoi considérable de bagages de cavalerie et de prisonniers russes se dirigeant sous bonne escorte vers Smolensk, comme le lui avaient rapporté les espions. En dehors de Denissow, qui avait aussi sa compagnie à peu de distance, le passage de ce convoi était également connu des chefs des grands détachements et de l'état-major. Deux d'entre eux, un Polonais et un Allemand, envoyèrent demander à Denissow, chacun de son côté, s'il ne voulait pas se réunir à eux pour tâcher de mettre la main sur ce butin que tous convoitaient: «Non, mon ami, j'ai moi-même bec et ongles,» se dit Denissow en lisant leurs lettres, et il répondit à l'Allemand que, malgré tout désir de servir sous les ordres d'un chef aussi célèbre et aussi brave, il se voyait privé de cet honneur, parce qu'il s'était déjà engagé à se réunir au général polonais; et à ce dernier, qu'il avait promis son concours au général allemand. Denissow était donc décidé à s'emparer du convoi avec l'aide de Dologhow, sans faire son rapport aux autorités supérieures. Ce convoi se dirigeait, le 22 octobre, du village de Mikouline sur celui de Schamschew; du côté gauche, une profonde forêt s'avançait parfois jusqu'au bord de la route, ou s'en éloignait à la distance d'une gerote. C'était dans cette forêt que Denissow et les siens s'enfonçaient, pour en sortir tour à tour, sans perdre de vue le mouvement des Français. Des cosaques avaient eu la bonne chance de s'emparer dans la matinée de deux fourgons ennemis, chargés de selles et de harnais, qui s'étaient embourbés. Après cette capture, ils ne renouvelèrent plus leur attaque, car il était plus sage de laisser arriver le tout jusqu'au village de Schamschew, et là, après s'être joints à Dologhow, qui devait arriver le soir même dans un bois avoisinant pour s'entendre avec eux, de tomber au point du jour de deux côtés à la fois sur les Français, de les battre et d'enlever tout le convoi. Six cosaques furent laissés en vedette sur la grand'route, afin de donner l'alarme en cas d'apparition de nouvelles colonnes. Denissow était à la tête de 200 hommes, Dologhow pouvait en avoir autant sous ses ordres, et l'on avait lieu de croire qu'il y en avait 1 500 avec le transport, mais cette supériorité de force numérique n'effrayait pas Denissow. Un seul renseignement lui était indispensable: savoir quelles étaient ces troupes? Il fallait à cet effet «prendre langue», c'est-à-dire s'emparer d'un des hommes de la colonne ennemie. Ils étaient tombés, dans la matinée, tellement à l'improviste sur les deux fourgons, que les soldats qui les conduisaient avaient été tous tués, et l'on n'avait emmené vivant qu'un petit tambour qui était resté parmi les traînards, et qui n'avait pu les renseigner sur la nature des troupes de l'escorte. Une seconde attaque aurait été imprudente, aussi Denissow préféra-t-il envoyer jusqu'à Schamschew le paysan Tikhone Stcherbatow, pour faire prisonnier, s'il était possible, un des fourriers envoyés en avant.
III
C'était un jour d'automne, doux et pluvieux; le ciel et l'horizon se confondaient en une seule et même teinte d'un gris terne. Tantôt il bruinait, tantôt il tombait quelques grosses gouttes.
Monté sur un cheval de race, maigre et efflanqué, enveloppé d'une bourka, coiffé d'une papakha[32], ruisselant d'eau, Denissow, à l'exemple de son cheval qui baissait la tête en dressant les oreilles, inclinait la sienne pour se garantir de la pluie qui tombait obliquement, et regardait devant lui avec inquiétude. Une forte préoccupation se lisait sur sa figure amaigrie, couverte d'une barbe noire courte et épaisse. Il était suivi d'un sous-officier cosaque, également en bourka et en bonnet fourré, monté sur un bon petit cheval du Don, et d'un second cosaque, nommé Lovaïski, habillé comme les deux autres, droit comme un piquet, blond, avec de petits yeux clairs et une expression de fermeté calme empreinte sur le visage et dans tout son maintien. Bien qu'on n'eût pu dire ce qu'il y avait de particulier dans sa physionomie, on voyait tout d'abord que, tandis que Denissow était mal à l'aise sur sa selle, celui-ci, au contraire, semblait rivé sur la sienne comme s'il ne faisait qu'un avec sa monture. En avant d'eux marchait leur guide, un paysan, mouillé jusqu'à la moelle des os, vêtu d'un caftan gris, coiffé d'un bonnet pointu en laine blanche, et, un peu en arrière, sur un cheval kirghiz maigre et nerveux, à la queue et à la crinière bien fournies, à la bouche ensanglantée, un jeune officier en capote française de couleur gros-bleu; à côté de lui, un hussard, également à cheval, avait pris en croupe le petit tambour en uniforme déchiré et en bonnet de police bleu, qui se cramponnait au soldat de ses mains rougies par le froid, il regardait autour de lui d'un air étonné, en battant de ses pieds nus les flancs du cheval. Trois ou quatre hussards suivaient, à la file l'un de l'autre, le long de l'étroit sentier de la forêt; puis venaient les cosaques, qui en bourka, qui en capote française, qui la tête couverte d'une housse de cavalerie. Sous la pluie qui tombait à torrents, on ne distinguait plus la couleur des chevaux; les bais et les bruns semblaient également noirs, leurs cous s'étaient étrangement amincis sous leurs crinières mouillées, et une épaisse buée s'échappait de leur croupe et leur encolure. Les cavaliers, leurs selles, leurs brides, tout ruisselait d'eau, et avait pris l'apparence triste et flétrie de la terre et des feuilles mortes dont elle était couverte. Les hommes se tenaient immobiles, les bras serrés contre le corps, pour empêcher, autant que possible, un nouveau courant de s'infiltrer sous leurs vêtements; au milieu d'eux, deux fourgons, attelés de chevaux français portant des selles cosaques, tressautaient sur les branches sèches et les racines, et clapotaient dans l'eau des ornières. Le cheval de Denissow se porta de côté pour éviter une mare, et Denissow se heurta le genou contre un arbre.
«Eh, que diable!» s'écria Denissow en colère... et, donnant sa monture deux ou trois coups de fouet, il s'éclaboussa, lui et ses compagnons. Mouillé, affamé, et surtout impatienté de n'avoir pas de nouvelles de Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu'il avait envoyé en avant: «Il ne se représentera jamais une occasion pareille, se disait-il. Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie à un autre jour, un des détachements m'enlèvera le convoi sous le nez...» Et il ne cessait de regarder au loin, dans l'espoir d'apercevoir enfin le messager de Dologhow.
Débouchant tout à coup dans une clairière d'où l'on avait une large échappée de vue sur la droite, Denissow s'arrêta:
«Voici quelqu'un!» dit-il.
L'essaoul[33] regarda dans la direction indiquée: «Ils sont deux, dit-il, un officier et un cosaque, et il n'est pas à supposer, poursuivit l'essaoul, qui aimait à employer des mots peu usités entre eux, que ce soit le lieutenant-colonel?»
Les cavaliers qu'ils avaient aperçus descendirent la montasse, se dérobèrent un moment derrière un repli de terrain et ne tardèrent pas à reparaître. L'officier, les cheveux au vent, les vêtements transpercés, les pantalons remontés jusqu'à mi-jambe par la course qu'il venait de faire, talonnait son cheval fatigué. Un cosaque le suivait au trot, debout sur ses étriers. Cet officier était un tout jeune garçon, aux joues colorées et aux yeux vifs et brillants; arrivé près de Denissow, il lui remit un pli tout mouillé.
«De la part du général, dit-il, excusez l'humidité du papier. On n'a fait que nous répéter que c'était si dangereux, ajouta-t-il en se tournant vers l'essaoul, pendant que Denissow, les sourcils froncés, décachetait l'enveloppe.... Aussi avons-nous pris nos précautions avec l'ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque; nous avions chacun deux pistolets.... Mais qu'est-ce donc? et il désigna le petit tambour... un prisonnier? Avez vous déjà eu une affaire? Peut-on lui parler?
--Rostow! s'écria Denissow.... Comment, Pétia, ne m'as-tu pas dit tout de suite que c'était toi?...» Et il lui tendit la main en souriant.
Tout le long de la route, Pétia Rostow s'était tracé la ligne de conduite que, d'après lui, il devait suivre à l'égard de Denissow, ainsi qu'il convenait à un homme fait, à un officier, sans faire la moindre allusion à leurs relations passées; mais, à cet accueil affectueux, sa figure s'illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle qu'il s'était promis de garder, il lui raconta comment il avait passé devant les Français, combien il était fier de la mission qu'on venait de lui confier, et comment il avait déjà vu le feu à Viazma, où un hussard s'était distingué.
«Je suis enchanté de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air soucieux.
--Michel Théoclititch, dit-il en s'adressant à l'essaoul, c'est encore l'Allemand, auquel ce jeune homme est attaché, qui me demande de nous joindre à lui;... aussi, si nous ne parvenons pas à enlever le transport aujourd'hui, il nous le soufflera demain...»
Pendant qu'il causait avec le cosaque, Pétia, tout penaud du ton distrait de Denissow, et supposant que ses pantalons relevés pouvaient bien en être cause; fit tous ses efforts pour les redescendre sans que personne s'en aperçût et pour se donner un air guerrier.
«Votre Haute Noblesse aurait-elle des ordres à me donner? dit-il en portant la main à la visière de sa casquette et en reprenant le rôle d'aide de camp du général, auquel il s'était préparé.... Ou bien dois-je rester ici auprès de Votre Haute Noblesse?
--Des ordres?... répéta Denissow d'un air pensif, voyons, peux-tu rester ici jusqu'à demain?
--Ah! je vous en prie, gardez-moi, s'écria soudain Pétia.
--Mais que t'a dit le général? De retourner à l'instant, sans doute?» Pétia rougit:
«Il ne m'a rien dit... alors puis-je rester?
--C'est bien, répliqua Denissow, et, se tournant vers ses hommes, il leur ordonna de se diriger par le bois vers la maison du garde, qui était l'étape indiquée, et envoya l'officier monté sur le cheval kirghiz, qui remplissait près de lui les fonctions d'aide de camp, demander à Dologhow s'il viendrait dans la soirée: pendant ce temps, suivi de Pétia et de l'essaoul, il irait jusqu'à la lisière du bois examiner de loin la position des Français, qu'il comptait attaquer le lendemain. «Eh bien, vieux barbu, fit-il en s'adressant au guide, mène-nous vers Schamschew.»
IV
La pluie avait cessé et le brouillard tombait goutte à goutte des branches alourdies. Denissow, l'essaoul et Pétia suivaient en silence le paysan au bonnet blanc, qui marchait légèrement et sans bruit, les pieds dans ses chaussures de tille, sans s'inquiéter des feuilles et des racines qui lui barraient le chemin. Arrivé au bord du talus, le guide s'arrêta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau d'arbres; s'y plaçant sous un grand chêne, qui n'avait pas encore perdu son feuillage, il appela à lui ses compagnons, d'un signe mystérieux. Denissow et Pétia le rejoignirent et aperçurent de là les Français. À gauche, derrière le bois, s'étendait un champ; à droite, par-dessus un ravin aux bords escarpés, on apercevait un petit village et une maison de propriétaire avec son toit défoncé; dans ce village, dans cette maison, autour des puits, de l'étang, le long de la route qui menait au pont, on entrevoyait, à travers les vapeurs du brouillard, les masses mouvantes d'une foule d'hommes; on entendait distinctement les cris en langue étrangère qu'ils poussaient pour activer les pas des chevaux à la montée, et les appels qu'ils se jetaient entre eux.
«Amenez le prisonnier,» dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux l'ennemi.
Le cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit à son chef, qui lui demanda quelles étaient les troupes qu'ils avaient devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfoncées dans ses poches, leva sur Denissow ses yeux effrayés, et s'embrouilla si bel et si bien, que, quoiqu'il fût prêt à dire ce qu'il savait, il se borna à répondre affirmativement à toutes les questions. Denissow se tourna vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions.
«Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il.
--L'endroit est bien choisi, répondit l'essaoul.
--Nous enverrons l'infanterie par le bas, du côté des marais; elle se glissera jusqu'aux jardins; vous arriverez de l'autre côté avec mes hussards, et alors, à un signal donné...
--On ne peut pas traverser le ravin, dit l'essaoul, il y a là une fondrière, et les chevaux s'embourberont, il faut prendre plus à gauche.»
Pendant qu'ils se concertaient ainsi à mi-voix, on entendit tout à coup éclater le coup sec d'une arme à feu, et une légère fumée blanche s'éleva dans l'air, suivie des cris d'une centaine de voix françaises. Denissow et l'essaoul firent involontairement un pas en arrière, en pensant qu'ils servaient de point de mire; mais les coups de fusil et les cris ne s'adressaient pas à eux; quelque chose de rouge traversait le marais en courant.
«N'est-ce pas notre Tikhone qu'on a signalé? dit l'essaoul.
--Eh! sans doute c'est lui.... Oh! le misérable! s'écria Denissow.
--Il leur échappera,» répondit le cosaque.
L'homme qu'ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la rivière; il s'y précipita la tête en avant avec une telle violence, que l'eau en rejaillit de tous côtés, et, y disparaissant pour une seconde, il en sortit tout ruisselant sur la rive opposée, et reprit sa course; les Français qui le poursuivaient s'arrêtèrent.
«Il est adroit, il n'y a pas à dire, s'écria le cosaque.
--Oh! l'animal! reprit Denissow de mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc fait jusqu'à présent?
--Qui est-ce? demanda Pétia.
--C'est notre plastoune[34], je l'avais envoyé prendre langue.
--Ah oui! dit Pétia avec conviction,» quoiqu'il n'eût pas compris.
Ce Tikhone Stcherbatow, l'un des hommes les plus utiles de leur détachement, était un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y arriva au commencement de ses opérations, et qu'il eut fait venir le staroste pour le questionner, comme il en avait l'habitude, sur les mouvements des Français, celui-ci répondit à l'exemple de ses collègues, qu'il n'en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que son but était d'attaquer les Français et de savoir s'il n'en avait pas vu dans son village, le staroste se décida à répondre que les «_miraudeurs_» y étaient effectivement venus, et que Tikhone Stcherbatow, qui était le seul parmi eux à s'occuper de ces choses-là, pourrait le renseigner à ce sujet. Denissow l'envoya chercher, et lui adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fidélité au Tsar, au pays et sur la haine de l'ennemi qui devait animer tout enfant de la patrie.
«Nous n'avons fait aucun mal aux Français, répondit Tikhone, intimidé par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui dirait, amusés entre nous: nous avons bien tué une vingtaine de «_miraudeurs_», mais, à part cela, nous ne leur avons fait aucun mal.»
Le lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le prévenir que Tikhone, qu'il avait complètement oublié, demandait à se joindre à leur détachement. Il y consentit, et Tikhone, qu'on chargea d'abord de toutes les corvées, telles que d'arranger les feux du bivouac, de porter l'eau, de panser les chevaux, etc., montra bientôt de grandes dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s'en allait à la maraude et ne manquait jamais d'en revenir soit avec des armes, soit avec des uniformes, soit même avec des prisonniers, si on lui en donnait l'ordre. Denissow l'exempta alors de tous les gros ouvrages, le plaça parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.
Tikhone n'aimait pas le cheval: il marchait toujours à pied et ne restait jamais en arrière de la cavalerie; armé d'un mousqueton, il le portait plutôt pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se sert de ses dents et croque avec une égale adresse les puces et les os. D'un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait des cuillers. Tikhone avait une situation à part parmi ses camarades. S'agissait-il en effet d'une besogne difficile--donner un coup d'épaule à une charrette embourbée, tirer par la queue un cheval enfoncé dans le marais, se glisser au milieu des Français ou faire cinquante verstes dans la journée--c'était toujours à lui qu'elle était dévolue. «Que diable, ça ne lui coûte rien, c'est une chair bien portante,» disaient ses camarades en riant. Un jour qu'il faisait prisonnier un Français, celui-ci l'atteignit au bas des reins d'un coup de pistolet. Cette blessure, traitée par Tikhone, à l'extérieur et à l'intérieur, seulement avec de l'eau-de-vie, fut dans tout le détachement le sujet d'interminables plaisanteries, auxquelles il se prêtait du reste volontiers. «Eh bien, l'ami, c'est fini, tu ne recommenceras plus, te voilà devenu crochu,» lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant mille grimaces et mille contorsions, prétendait être fâché cette fois pour tout de bon et injuriait les Français de la façon la plus comique. Le résultat immédiat de cet incident fut qu'il ne ramena plus de prisonniers. Personne mieux que lui ne savait découvrir les occasions favorables pour une attaque, personne plus que lui n'avait assommé et dépouillé d'ennemis, et par suite il était le favori des cosaques et des hussards. Tikhone avait donc été envoyé la nuit précédente à Schamschew pour «prendre langue», comme disait Denissow. Était-ce parce que la capture d'un seul Français lui paraissait indigne de lui, ou parce qu'il avait dormi trop longtemps? le fait est que, s'étant faufilé, quand le jour était venu, dans un taillis, il y avait été découvert par l'ennemi, ainsi que son chef avait pu le constater.
V
Après avoir causé quelques instants avec l'essaoul au sujet de l'attaque projetée pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas.
«Maintenant, mon ami, dit-il à Pétia, allons nous sécher.»
En approchant de la maison du garde, Denissow s'arrêta, et plongea son regard dans la forêt. Il vit venir à lui entre les arbres, marchant à grandes enjambées, un homme juché sur de longues jambes, les bras ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare, un fusil sur l'épaule et une hache à la ceinture; à sa vue, cet homme jeta avec précipitation quelque chose dans le fourré, et, ôtant son bonnet mouillé, s'approcha de lui: c'était Tikhone. Sa figure fortement grêlée et ridée, ses yeux bridés, rayonnaient de satisfaction: relevant la tête, il semblait retenir avec peine un éclat de rire.
«Où donc t'es-tu perdu? lui demanda Denissow.
--Où je me suis perdu? J'ai été chercher le Français, répondit-il hardiment d'une voix de basse un peu rauque.
--Et pourquoi as-tu rampé de jour dans le taillis, imbécile, tu ne l'auras pas attrapé?
--Pour l'attraper, je l'ai attrapé.
--Où est-il donc?
--Je l'avais d'abord attrapé comme cela, à l'oeil, poursuivit-il en écartant ses grands pieds, et je l'ai mené dans le bois.... Là je vois qu'il ne peut pas convenir, alors je me dis; il faut en prendre un autre qui fera mieux l'affaire.
--C'était donc cela! Ah! le coquin! dit Denissow en s'adressant à l'essaoul.... Pourquoi donc ne l'as-tu pas amené?
--Pourquoi vous l'amener? s'écria Tikhone brusquement, il ne valait rien.... Ne sais-je donc pas ce qu'il vous faut?
--Ah! l'animal!... Et après?
--Après?... je suis allé en chercher un autre... j'ai rampé tout le long du bois et je me suis couché comme cela... et il jeta subitement à terre pour montrer comment il avait fait.... Voilà qu'il s'en trouve un sur mon chemin, je saute sur lui et je l'empoigne, dit-il en se levant vivement, et je lui dis: «Allons, mon colonel!...» Mais voilà-t-il pas qu'il se met à hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des petites épées; alors voilà que je brandis ma hache de cette façon et je leur dis: «Qu'est-ce que vous faites, au nom du Christ?»
--Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t'ont donné la chasse à travers le marais.»
Pétia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur sérieux, il fit de même, sans parvenir toutefois à comprendre ce que tout cela signifiait.
«Ne fais pas l'imbécile, dit Denissow d'un air fâché: pourquoi n'as-tu pas amené le premier?»
Tikhone se gratta le dos d'une main, de l'autre la tête, et sa bouche, se fendant en un sourire béatement idiot, laissa voir entre ses dents la brèche qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et Pétia put enfin s'en donner à coeur joie.
«Mais quoi? Je vous ai déjà dit qu'il ne valait rien, il était mal habillé, et grossier par-dessus le marché! Comment, qu'il me dit, je suis moi-même fils de «ganaral», et je n'irai pas!
--Brute! dit Denissow, j'avais besoin de le questionner.
--Je l'ai questionné, moi, reprit Tikhone, mais il m'a dit ne pas savoir grand'chose, et puis, qu'il dit, les nôtres sont nombreux mais mauvais.... Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en fixant ses yeux d'un air déterminé sur Denissow.
--Je t'en ferai servir une centaine de tout chauds[35], reprit Denissow, pour t'apprendre à jouer l'imbécile.
--Pourquoi se fâcher? reprit Tikhone; on dirait que je ne connais pas vos Français.... Qu'il fasse seulement un peu sombre, et je vous en amènerai jusqu'à trois si vous voulez.