La guerre et la paix, Tome III

Chapter 28

Chapter 283,690 wordsPublic domain

En effet, la tête coiffée du bonnet de coton se souleva aussitôt, et sur la belle et grave physionomie du général, dont les joues étaient empourprées par la fièvre, passa, comme un éclair, l'impression de son dernier rêve, bien éloigné sans doute de l'actualité; soudain il tressaillit et reprit son air habituel.

«Qu'est-ce? De qui?» demanda-t-il sans se presser.

Après avoir écouté le rapport de l'officier, il décacheta le pli et le lut. Ceci fait, il posa à terre ses pieds chaussés de bas de laine, chercha ses bottes, ôta son bonnet, passa un peigne dans ses favoris, et mit sa casquette.

«Combien de temps as-tu mis à venir? Allons chez Son Altesse.»

Konovnitzine avait tout de suite compris que la nouvelle avait une grande importance, et qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Était-ce un bien? Était-ce un mal? Il ne se le demandait même pas. Du reste peu lui importait: il n'employait ni sa raison ni son intelligence à juger la guerre, il trouvait cela complètement inutile. Seulement il était profondément convaincu qu'elle aurait une issue favorable, et que, pour en arriver là, il n'y avait qu'à faire strictement son devoir, et il s'en acquittait sans trêve ni merci.

Konovnitzine, aussi bien que Dokhtourow, semble n'avoir été ajouté que par pure convenance à la liste des héros de 1812, Barclay, Raïevsky, Yermolow, Miloradovitch, Platow, etc. Sa réputation était celle d'un homme de fort peu de capacités et de connaissances; à l'exemple de Dokhtourow, il n'avait jamais fait de plan de campagne; mais, comme lui aussi, il se trouvait toujours mêlé aux situations les plus graves. Depuis qu'il remplissait les fonctions de général de service, il dormait les portes ouvertes, et se faisait réveiller à l'arrivée de chaque courrier. Le premier au feu pendant la bataille, Koutouzow lui reprochait même de s'exposer inutilement, et redoutait de l'envoyer trop en avant: bref, ainsi que Dokhtourow, il était une de ces chevilles ouvrières qui, sans bruit et sans éclat, constituent le côté essentiel du mécanisme d'une machine.

En sortant de l'isba par cette nuit sombre et humide, Konovnitzine fronça le sourcil, en partie à cause de son mal de tête qui augmentait, en partie dans la prévision de l'effet que cette nouvelle allait produire sur les gros bonnets de l'état-major, sur Bennigsen surtout, qui, depuis l'affaire de Taroutino, était à couteaux tirés avec le commandant en chef. Il sentait que c'était inévitable, et ne pouvait s'empêcher de prendre à coeur les discussions qu'elle devait forcément soulever. Toll, chez qui il entra en passant pour lui faire part de l'événement, s'empressa aussitôt d'exposer longuement ses combinaisons au général qui logeait avec lui, et Konovnitzine, silencieux et fatigué, dut lui rappeler qu'il était temps d'aller chez Son Altesse.

XVII

Koutouzow, comme tous les vieillards, dormait peu, et sommeillait souvent dans la journée. Pour la nuit, il s'étendait sur son lit sans se déshabiller, et la passait presque tout entière à réfléchir, sa grosse tête balafrée appuyée sur sa main, et son oeil unique plongeant dans l'obscurité.

Depuis que Bennigsen, le personnage le plus puissant de l'état-major, en correspondance directe avec l'Empereur, évitait Koutouzow, celui-ci se sentait plus à l'aise, en ce sens que, de cette façon, il ne serait plus incessamment sollicité d'attaquer l'ennemi mal à propos. Ils doivent comprendre, se disait-il en pensant à l'enseignement qui ressortait de la bataille de Taroutino, que nous avons tout à perdre en prenant l'offensive. Le temps et la patience, voilà mes deux alliés! Il était sûr que le fruit tomberait de lui-même lorsqu'il serait mûr; il était sûr, en chasseur expérimenté, que l'animal était grièvement blessé par le concours de toutes les forces de la Russie, mais l'était-il mortellement? La question n'était pas encore résolue. Les rapports qu'il recevait de tous côtés le lui donnaient à penser, mais il attendait des preuves irrécusables. «Ils me proposent des manoeuvres, des attaques. Pourquoi? Pour se distinguer!... On dirait vraiment que se battre est une chose si réjouissante!... De véritables enfants!»

Le rapport de Dorokhow à propos de la division Broussier, les nouvelles des partisans, les misères par lesquelles passait l'armée française, les bruits qu'on faisait courir sur son départ de Moscou, tout le confirmait dans l'idée qu'elle était vaincue, et qu'elle se préparait à battre en retraite. Ce n'étaient, il est vrai, que des suppositions, fort plausibles peut-être aux yeux des jeunes gens, mais pas à ceux de Koutouzow. Avec sa vieille expérience, il savait quel cas il fallait faire des on-dit, il savait également combien les hommes sont enclins à tirer des déductions conformes à leurs désirs, et à ne tenir aucun compte de tout ce qui peut les contrecarrer. Plus Koutouzow désirait une solution, moins il se permettait de la croire prochaine. C'était sa seule préoccupation, le reste n'était que l'accessoire, comme l'accomplissement des exigences habituelles de sa vie, dans lesquelles entraient ses conversations avec son état-major, sa correspondance avec Mme de Staël et ses amis de Pétersbourg, la lecture des romans et la distribution des récompenses. Mais la défaite imminente des Français, que seul il avait prévue, était son unique et son plus ardent désir.

Il était absorbé dans ces réflexions, lorsqu'il entendit du bruit dans la chambre voisine: c'étaient Toll, Konovnitzine et Bolhovitinow qui venaient d'y entrer.

«Eh! qui est là? Entrez, entrez! Quoi de nouveau?» s'écria le maréchal.

Pendant que le domestique allumait une bougie, Toll lui fit part de la nouvelle.

«Qui l'a apportée? demanda-t-il d'un air froidement sévère, dont ce dernier fut frappé.

--Il ne peut y avoir de doute, Altesse.

--Qu'on le fasse venir!»

Koutouzow, un pied à terre, s'était à moitié renversé sur son lit, en s'appuyant de tout son poids sur l'autre jambe. Son oeil demi fermé, fixé sur Bolhovitinow, cherchait à découvrir sur sa physionomie ce qu'il désirait tant y lire.

«Dis, dis vite, mon ami, murmura-t-il à voix basse, en ramenant sur sa poitrine sa chemise entr'ouverte.... Approche-toi. Quelles sont donc les bonnes petites nouvelles que tu m'apportes? Napoléon aurait-il quitté Moscou? Est-ce bien vrai?»

L'officier commença par lui transmettre ce qui lui avait été confié verbalement.

«Dépêche-toi, ne me fais pas languir,» interrompit Koutouzow.

L'envoyé acheva son récit et se tut en attendant des ordres. Toll fit un mouvement pour parler, mais Koutouzow l'arrêta d'un geste, et essaya de dire quelques mots; sa figure se contracta, et il se retourna du côté opposé, vers l'angle de l'isba où étaient les images.

«Seigneur Dieu, mon Créateur! Tu as exaucé ma prière... dit-il d'une voix tremblante en joignant les mains. La Russie est sauvée!» et il fondit en larmes.

XVIII

À dater de ce moment et jusqu'à la fin de la campagne, Koutouzow employa tous les moyens en son pouvoir pour empêcher, soit par autorité, soit par ruse, soit même par les prières, ses troupes de prendre l'offensive et de s'épuiser en rencontres stériles avec un ennemi dont la perte était désormais assurée. En vain Dokhtourow marche sur Malo-Yaroslavetz, Koutouzow retarde autant que possible sa retraite, ordonne l'évacuation complète de la ville de Kalouga et se replie de partout, tandis que l'ennemi fuit en sens inverse.

Les historiens de Napoléon, en nous décrivant ses habiles manoeuvres à Taroutino et à Malo-Yaroslavetz, font toutes sortes de suppositions sur ce qui serait arrivé s'il avait pénétré dans les riches gouvernements du Midi. Ils oublient que non seulement rien n'a empêché Napoléon de se diriger de ce côté, mais que, par cette manoeuvre, il n'aurait pas davantage sauvé son armée, qui portait en elle les éléments infaillibles de sa perte. Ces germes latents de dissolution ne lui eussent plus permis de réparer ses forces dans le gouvernement de Kalouga, dont la population était animée des mêmes sentiments que celle de Moscou, que dans cette dernière ville, où il n'avait pu se maintenir, malgré l'abondance des vivres, que ses soldats foulaient aux pieds. Les hommes de cette armée débandée s'enfuyaient avec leurs chefs, tous poussés par le seul désir de sortir au plus vite de cette situation sans issue, dont ils se rendaient confusément compte.

Aussi, au conseil tenu pour la forme par Napoléon à Malo-Yaroslavetz, le général Mouton, en conseillant de partir en toute hâte, ne trouva-t-il pas un seul contradicteur, et personne, pas même Napoléon, ne chercha à combattre cette opinion. Cependant, s'ils comprenaient tous l'impérieuse nécessité de battre au plus tôt en retraite pour vaincre un certain sentiment de respect humain, il fallait encore qu'une certaine pression extérieure rendît ce mouvement absolument indiscutable. Cette pression ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain même de la réunion, Napoléon étant allé de grand matin, avec plusieurs maréchaux et son escorte habituelle, inspecter ses troupes, fut entouré par des cosaques en maraude, et ne fut sauvé que grâce à ce même amour du butin qui avait déjà perdu les Français à Moscou. Les cosaques, entraînés par le besoin du pillage comme à Taroutino, ne firent aucune attention à Napoléon, qui eut le temps de leur échapper. Lorsque la nouvelle se répandit que «les enfants du Don» auraient pu faire prisonnier l'Empereur au milieu de son armée, il devint évident qu'il ne restait plus qu'à reprendre la route la plus voisine et la plus connue. Napoléon, qui avait perdu de sa hardiesse et de sa vigueur, comprit la portée de cet incident, se rangea à l'avis de Mouton et ordonna la retraite. Son acquiescement et la marche de ses troupes en arrière ne prouvent en aucune façon qu'il ait ordonné de lui-même ce mouvement: il subissait l'influence des forces occultes qui agissaient dans ce sens sur toute l'armée.

XIX

À l'entrée des Français en Russie, Moscou était pour eux la terre promise: à leur sortie, la terre promise, c'était la patrie! Mais la patrie était bien éloignée, et l'homme qui a devant lui mille verstes à faire avant d'arriver à sa destination se dit le plus souvent qu'il en fera quarante dans sa journée et se reposera le soir; le repos du soir dérobe à sa vue la distance qui le sépare encore du but où tendent toutes ses espérances et tous ses désirs. Smolensk fut le premier point qui attira les Français sur le chemin qu'ils avaient déjà suivi; sans doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes fraîches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la force de marcher et de supporter leurs misères. En dehors de la cause première de cette poussée générale, qui liait en un seul corps toutes ces troupes et leur imprimait une certaine énergie, il y en avait encore une autre, leur quantité. Cette masse énorme, d'après les lois mêmes de l'attraction, attirait à elles les atomes individuels. Chacun de ses soldats ne désirait qu'une chose, être fait prisonnier pour échapper aux souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre occasion pour déposer les armes, cette occasion ne se rencontrait pas fréquemment; la rapidité du mouvement et le nombre des troupes y mettaient obstacle, et le déchirement intérieur de ce corps ne pouvait accélérer que dans une certaine limite le progrès incessant de la dissolution.

Aucun des généraux russes, à l'exception de Koutouzow, ne l'avait compris, car les officiers supérieurs de l'armée brûlaient du désir de donner la chasse aux Français, de leur couper la retraite, de les écraser, tous demandaient à les attaquer. Koutouzow seul employait toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent impuissantes dans un pareil moment, à contrecarrer ce désir; son entourage le calomniait et le déchirait à belles dents. À Viazma même, Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le voisinage des Français, ne purent se retenir de culbuter deux corps ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoyèrent, au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'après eux, devait avoir pour effet de barrer la route à Napoléon, eut lieu, malgré tous les efforts du commandant en chef pour l'empêcher. Quelques régiments d'infanterie s'élancèrent en avant, musique en tête, tuèrent et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant à arrêter qui que ce soit, ils n'arrêtèrent personne. L'armée française serra les rangs, et poursuivit, en fondant peu à peu, sa route fatale vers Smolensk.

CHAPITRE V

I

Peu d'événements historiques sont aussi instructifs que la bataille de Borodino, l'occupation de Moscou par les Français et leur retraite sans nouveaux combats.

Tous les historiens s'accordent à dire que l'action extérieure des peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison des succès militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.

Ils sont sans doute étranges les récits officiels qui nous montrent comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble son armée, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire, massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine à comprendre que la défaite d'une armée, c'est-à-dire de la centième partie des forces de tout un peuple, entraîne sa soumission, ces faits néanmoins confirment la justesse de l'observation des historiens. Que l'armée gagne une grande bataille, et aussitôt les droits du vainqueur s'augmentent au détriment du vaincu; que l'armée au contraire soit battue, et le peuple qu'elle a derrière elle perd ses droits dans la mesure de l'échec qu'elle a subi, et, si la déroute est complète, se soumet complètement. Cela a toujours été ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, et les guerres de Napoléon confirment cette règle. À la suite de la défaite des troupes autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France s'accroissent d'autant; la victoire d'Iéna et d'Auerstaedt met fin à l'existence indépendante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Français entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel à l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de leur armée en est la conséquence.

Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux exigences de l'histoire, et de soutenir en conséquence que le champ de bataille de Borodino est resté aux Russes, et qu'après l'évacuation de Moscou l'armée française a été détruite par les combats qui lui ont été livrés! Toute la campagne de 1812, à partir de la bataille de Borodino jusqu'à la sortie du dernier Français, prouve d'abord qu'une bataille gagnée n'a pas forcément pour résultat une conquête, et n'en est même pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui décide du sort des peuples, ne réside pas dans les conquérants, dans les armées et dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.

En parlant de la situation de la grande armée, les historiens français nous assurent que tout y était dans l'ordre le plus parfait, excepté toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils ajoutent même que le fourrage manquait pour les chevaux et le bétail, et qu'on ne pouvait remédier à cet inconvénient, parce que les paysans des alentours brûlaient leur foin pour ne pas le vendre.

Il s'ensuit donc qu'une bataille gagnée n'eut pas ses conséquences accoutumées, parce que ces mêmes paysans qui vinrent à Moscou après le départ des Français pour piller la ville, et ne faisaient certainement pas preuve en cela de sentiments héroïques, aimèrent mieux brûler leur foin que d'en fournir à l'envahisseur, malgré le prix élevé qu'il leur en offrait!

Représentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre à l'épée selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se sentant atteint mortellement, jette là son arme pour prendre une massue, et s'en serve pour sa défense. Bien qu'il ait trouvé là le moyen le plus simple d'en arriver à ses fins, les sentiments chevaleresques dont il est animé l'obligent à dissimuler cette dérogation aux coutumes établies et à soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les règles... et l'on comprendra dès lors combien il peut se produire de confusion dans le récit d'un semblable duel. Le Français c'est le duelliste qui exige que la lutte ait lieu d'une manière courtoise. L'adversaire qui jette là l'épée pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes qui se travaillent à expliquer le duel selon tous les principes, ce sont les historiens.

À dater de Smolensk commença une guerre à laquelle ne pouvait s'appliquer aucune des traditions reçues. L'incendie des villes et des villages, la retraite après les batailles, le coup de massue de Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se faisait en dehors des lois habituelles. Napoléon, arrêté à Moscou dans la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne cessa-t-il de s'en plaindre à Koutouzow et à l'Empereur Alexandre; mais, malgré ses réclamations, et malgré la honte qu'éprouvaient peut-être certains hauts personnages à voir le pays se battre de cette façon, la massue nationale se leva menaçante, et, sans s'inquiéter du bon goût et des règles, frappa et écrasa les Français jusqu'au moment où, de sa force brutale et grandiose, elle eut complètement anéanti l'invasion! Heureux le peuple qui, au lieu de présenter son épée par la poignée à son généreux vainqueur, prend en main la première massue venue, sans s'inquiéter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne la dépose que lorsque la colère et la vengeance ont fait place dans son coeur au mépris et à la compassion!

II

Une des exceptions les plus frappantes et les plus fécondes en résultats aux prétendues lois de la guerre est sans contredit l'action isolée des individus contre les masses compactes d'ennemis qui tiennent la campagne. Ce genre d'opérations se produit toujours dans une guerre nationale, c'est-à-dire qu'au lieu de se réunir en nombre, les hommes se divisent par petits détachements, attaquent à l'improviste et se débandent dès qu'ils sont assaillis par des forces considérables, pour reprendre ensuite l'offensive, à la première occasion favorable. Ainsi ont fait les guérillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les Russes en 1812. En lui donnant le nom de «guerre de partisans», on s'est imaginé en préciser la signification, tandis qu'en réalité ce n'est pas «une guerre» proprement dite, puisqu'elle est en opposition avec toutes les règles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au contraire à l'agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver, au moment de l'attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de partisans, toujours heureuse, comme le démontre l'histoire est en contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction provient de ce que, pour les stratégistes, la force de troupes est identique à leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces, dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En soutenant cette proposition, la science militaire est semblable à une théorie de la mécanique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des forces avec les masses subordonnerait directement les premières aux secondes.

La force (la quantité de mouvement) est le produit de la masse multipliée par la vitesse.

Dans la guerre, la force des troupes est également le pro duit de la masse, mais multipliée par un _x_ inconnu.

La science militaire, trouvant dans l'histoire une foule d'exemples où l'on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force effective, et que les petits détachements mettent parfois les grands en déroute, admet confusément l'existence d'un multiplicateur inconnu, et cherche à le découvrir tantôt dans l'habileté mathématique des dispositions prises, tantôt, dans le mode d'armement du soldat, ou, le plus souvent, dans le génie des généraux. Cependant les résultats attribués à la valeur de ce multiplicateur sont loin de s'accorder avec les faits historiques, et, pour dégager cet _x_ inconnu, il suffirait de renoncer, une fois pour toutes, à faire la cour aux héros, en exaltant outre mesure l'efficacité des dispositions prises en temps de guerre par les commandants supérieurs.

_x_, c'est l'esprit des troupes, c'est-à-dire le désir plus ou moins vif de se battre, de s'exposer aux dangers, sans tenir compte du génie des commandants en chef, de la formation sur deux ou sur trois lignes, et de la quantité de massues, ou de fusils tirant trente coups par minute, dont les hommes seraient armés. Ceux chez qui le désir de se battre est le plus vif seront toujours placés dans les meilleures conditions pour une lutte. L'esprit des troupes, c'est le multiplicateur de la masse, donnant comme produit la force. Le définir et en préciser la valeur, c'est le problème de la science, et il sera possible de le résoudre exactement le jour seulement où nous cesserons de substituer arbitrairement à cette «inconnue» les dispositions prises par le commandant en chef, l'armement du soldat, etc.; alors seulement, en exprimant par équations certains faits historiques, et en les comparant à la valeur relative, on peut espérer déterminer «l'inconnue» elle-même.

Dix hommes, dix bataillons ou dix divisions se battant contre quinze hommes, quinze bataillons ou quinze divisions, ont le dessus, c'est-à-dire qu'ils ont tué et fait prisonniers le reste sans exception, en perdant 4 de leur côté, donc 4 _x_ = 15 _y_, soit _x_: _y_:: 15: 4. L'équation ne donne pas la valeur de l'»inconnue», mais indique le rapport entre les deux «inconnues», c'est-à-dire entre l'esprit de corps (_x_ et _y_) qui animait chacun des belligérants. En appliquant ainsi le système des équations différentes aux différents faits historiques (batailles, campagnes, durée des guerres), il en résulte une série de nombres, qui renferment assurément et peuvent fournir au besoin de nouvelles lois.

La règle de tactique qui prescrit d'agir par masses à l'attaque, et par fractions à la retraite prouve une fois de plus, sans le savoir, que la force d'une armée gît dans l'esprit qui l'anime. Pour conduire ses hommes au feu, il faut plus de discipline (et elle ne s'obtient que sur des masses mises en mouvement) que pour se défendre contre les assaillants, aussi la loi qui ne tient pas compte de «l'esprit des troupes» n'aboutit-elle, le plus souvent, qu'à des appréciations mensongères partout où une violente exaltation ou un grand affaissement viennent à se produire dans «l'esprit des troupes», comme, par exemple, dans les guerres nationales.

Les Français, au lieu de se défendre isolément pendant leur retraite, se serrent en masses, car, l'esprit de l'armée étant à bas, la force seule de la masse pouvait contenir les unités. Les Russes au contraire, qui, selon ces lois de la tactique, auraient à attaquer par masses, se divisent, parce que l'esprit des troupes est surexcité, et l'on voit des individus isolés battre les Français sans en attendre l'ordre, et s'exposer, sans y être contraints, aux fatigues et aux dangers les plus grands.