La guerre et la paix, Tome III
Chapter 27
Lorsqu'au point du jour, le lendemain de son emprisonnement, il vit, en sortant de la baraque, les coupoles encore sombres et les croix du monastère de Novo-Diévitchi, la gelée blanche qui brillait sur l'herbe poudreuse, les montagnes des Moineaux et leurs pentes boisées se perdant au loin dans une brume grisâtre; lorsqu'il se sentit caressé par une fraîche brise, qu'il entendit le battement d'ailes des corneilles au-dessus de la plaine, qu'il vit soudain la lumière chasser les vapeurs du brouillard, le soleil s'élever majestueusement derrière les nuages et les coupoles, les croix, la rosée, le lointain, la rivière, étinceler à ses rayons resplendissants et joyeux, son coeur déborda d'émotion. Cette émotion ne le quitta plus, elle ne faisait que centupler ses forces à mesure que s'aggravaient de plus en plus les difficultés de sa situation. Cette disposition morale contribua aussi à entretenir la haute opinion qu'avaient de lui ses compagnons de captivité. Sa connaissance des langues, le respect que lui témoignaient les Français, sa simplicité, sa bonté, sa force, son humilité dans ses rapports avec ses camarades, sa faculté de l'absorber dans de profondes réflexions, tout faisait de lui à leurs yeux un être mystérieux et supérieur. Les qualités qui, dans sa sphère habituelle, étaient plutôt nuisibles et gênantes, le transformaient ici presque en héros, et il comprenait que cette opinion lui créait des devoirs.
XIII
Dans la nuit du 6 au 7 octobre commença la retraite des Français: on démolissait les baraques et les cuisines, on chargeait des charrettes, et les troupes et les fourgons s'ébranlaient de tous côtés.
À 7 heures du matin, un convoi de Français, en tenue de campagne, le shako sur la tête, le fusil sur l'épaule, la giberne et le sac au dos, s'alignaient devant le corps de garde, en échangeant entre eux, sur toute la ligne, un feu croisé de propos animés, émaillés de jurons. À l'intérieur, tous étaient prêts, chaussés, habillés, n'attendant que l'ordre de sortir. Seul le pauvre Sokolow, pâle, exténué, n'était ni chaussé, ni habillé et poussait des gémissements incessants. Ses yeux cernés, sortant de leur orbite, interrogeaient en silence ses compagnons, qui ne faisaient aucune attention à lui. Ce n'était pas tant la souffrance (il était malade de la dysenterie) que la crainte d'être abandonné qui le tourmentait. Pierre, chaussé de bottes cousues par Karataïew, ceint d'une corde, s'assit devant lui sur ses talons.
«Écoute donc, Sokolow, ils ne s'en vont pas tout à fait! Ils ont ici un hôpital, tu seras peut-être encore mieux partagé que nous.
--Oh! Seigneur! c'est ma mort.... Oh! Seigneur! s'écria tristement le soldat.
--Je vais leur en parler, veux-tu?» lui dit Pierre en se levant et en se dirigeant vers la porte.
À ce moment, la porte s'ouvrit, et il vit entrer un caporal et des soldats en tenue de campagne. Le caporal, celui-là même qui, la veille, avait offert à Pierre de fumer sa pipe, venait faire l'appel.
«Caporal, que fera-t-on du malade?» lui demanda Pierre qui avait peine à le reconnaître, tant il ressemblait peu, avec son shako sur la tête et sa jugulaire boutonnée, au caporal qu'il voyait tous les jours.
Il fronça le sourcil à cette question, et, murmurant une grossièreté inintelligible, il poussa la porte avec violence, et la baraque se trouva plongée dans une demi-obscurité; les tambours battirent aux champs des deux côtés, et étouffèrent les plaintes du blessé. «La voilà, c'est bien elle!» se dit Pierre, et il eut involontairement froid dans le dos.... Il venait de retrouver dans la figure transformée du caporal, dans le son de sa voix, dans le bruit assourdissant du tambour, cette force brutale, impassible et mystérieuse qui poussait les hommes à s'entre-tuer, cette force dont il avait déjà eu conscience pendant le supplice de ses compagnons. Essayer de s'y soustraire, adresser des supplications à ceux qui en étaient les instruments, c'était superflu, il le savait; il fallait attendre et patienter: il resta donc en silence à la porte de la baraque.
Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau et que les prisonniers se pressèrent à la sortie comme un troupeau de moutons, il glissa en avant et se dirigea vers ce même capitaine qui, au dire du caporal, était si bien disposé pour lui. Le capitaine était également en tenue de campagne, et sa figure avait la même expression de dureté.
«Filez, filez!» disait-il sévèrement aux prisonniers qui passaient.
Quoique Pierre pressentît que sa démarche n'aurait aucun résultat, il s'approcha de lui.
«Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit le capitaine d'une voix rude, comme s'il ne le reconnaissait pas. Il pourra marcher, que diable! répondit-il à la demande de Pierre.
--Mais il agonise, répondit ce dernier.
--Voulez-vous bien...» s'écria le capitaine en colère.
Et les tambours battaient toujours, et Pierre sentit que toute parole serait inutile, car ces hommes ne s'appartenaient plus, ils étaient les esclaves de la force.
Les officiers prisonniers furent séparés des soldats, et on leur ordonna d'ouvrir la marche. Il y avait trente officiers, y compris Pierre, et trois cents soldats. Les officiers, sortant des baraques voisines, étaient tous des étrangers, beaucoup mieux habillés que Pierre; aussi ils le regardaient d'un air méfiant. Devant lui marchait un gros major, en robe de chambre tartare, la taille ceinte d'un essuie-mains, la figure gonflée, jaune et renfrognée. Il tenait d'une main une blague à tabac, tandis que de l'autre il s'appuyait sur sa chibouque. Essoufflé et s'éventant avec son mouchoir, il grognait constamment et se fâchait après tout le monde, parce qu'il lui semblait qu'il avait été bousculé, qu'on se pressait sans raison et qu'on s'étonnait sans cause! Un autre officier, petit et fluet, interpellait chacun à tour de rôle, s'inquiétait de savoir où on les menait et de combien serait leur étape. Un fonctionnaire en bottes de feutre, en uniforme de l'intendance, se jetait à droite et à gauche, et communiquait ses impressions à ses voisins sur chaque quartier de la ville incendiée qu'ils traversaient. Un troisième, d'origine polonaise, discutait avec lui, et lui prouvait qu'il se trompait dans la désignation des quartiers.
«Qu'avez-vous à vous quereller? demanda le major avec impatience. Que ce soit Saint-Nicolas ou Saint-Blaise, n'est-ce pas la même chose? Vous voyez bien que tout est brûlé.... Voyons, pourquoi me poussez-vous, ce n'est pourtant pas la place qui manque, dit-il à un de ses compagnons qui ne l'avait même pas touché.
--Ah! Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! Qu'en a-t-on fait! s'écriaient de tous côtés les prisonniers en regardant les restes de l'incendie.
--Oh! il y en a sûrement la moitié de brûlé...
--Je vous l'ai bien dit, ça s'étendait de l'autre côté de la rivière.
--Mais puisque c'est brûlé et que vous le savez, à quoi bon en parler?» grommela le major.
En traversant un des rares quartiers intacts, les prisonniers reculèrent tout à coup en passant devant une église, et poussèrent des exclamations d'horreur et de dégoût.
«Oh! les misérables! oh! les sauvages! c'est un mort, c'est un mort, et on lui a barbouillé la figure...»
Pierre se retourna, et aperçut confusément un corps adossé contre le mur d'enceinte de l'église. Il devina, aux paroles de ses compagnons, que c'était le cadavre d'un homme qu'on avait planté tout debout, et dont la figure avait été couverte de suie.
«Marchez, sacré nom... marchez donc... trente mille diables!» s'écrièrent les officiers de l'escorte; les soldats français poussèrent en avant, à grands coups de briquet, la foule des prisonniers qui s'était arrêtée devant le mort.
XIV
On déboucha dans le voisinage du dépôt des vivres; les prisonniers n'avaient jusque-là rencontré personne dans les ruelles qu'ils longeaient avec leur escorte et ses charrettes; ils tombèrent au milieu d'une batterie d'artillerie qui avait d'autant plus de peine à avancer que des voitures particulières s'étaient glissées au milieu de ses fourgons.... Tous s'arrêtèrent à l'entrée du pont pour donner aux premiers arrivés le temps de passer. Devant, derrière, on ne voyait que d'interminables files de voitures du train, et sur la droite, à la jonction du chemin de Kalouga, une masse énorme de troupe, avec leurs bagages, s'étendait à perte de vue: c'était le corps de Beauharnais, qui était sorti le premier de la ville; en arrière, le long des quais et sur le pont de pierre, s'avançait le corps commandé par Ney; les troupes de Davout, dont les prisonniers faisaient partie, avaient à franchir le Krimski-Brod (le gué de Crimée). Après l'avoir dépassé, ils se virent obligés de s'arrêter de nouveau; puis, après une pause de quelques instants, ils se remirent en marche, au milieu de la cohue d'hommes et de voitures qui se bousculaient de tous côtés. Il leur fallut plus d'une heure pour faire les cent pas qui séparent le pont de la rue de Kalouga. Arrivés au carrefour, les prisonniers passèrent, réunis en groupe, et restèrent là pendant quelques heures. Un bruit incessant, semblable au mugissement de la mer, causé par le frottement des roues, le martellement des pieds des chevaux, les injures et les cris qui se croisaient en tous sens, remplissait l'air. Pierre, aplati contre le mur d'une maison à moitié brûlée, prêtait l'oreille à ce vacarme, qui, dans son imagination, se rattachait au roulement du tambour. Quelques-uns de ses compagnons se hissèrent au-dessus de lui sur la muraille.
«Que de monde! que de monde!... Et jusque sur les canons encore!... Oh! les scélérats, vois-tu ce qu'ils ont pillé?... Regarde donc là-bas.... Ils l'ont volé à une image.... Vrai Dieu! ce sont, pour sûr, des Allemands! Ah! les misérables!... Ils sont tellement chargés, qu'ils en traînent la jambe!... Tiens, ils emmènent aussi un droschki... et celui-là qui s'est assis sur ses coffres!... Il mériterait d'en recevoir une bonne sur la...!... Et quand on pense que cela va durer comme ça jusqu'au soir!... Vois donc, vois donc.... Est-ce que ce ne sont pas les chevaux de Napoléon!... Quels chevaux! Quelles housses!... Et ces grands chiffres et ces grandes couronnes!... Ça n'en finira pas!»
La curiosité porta en avant tous les prisonniers, et, grâce à sa haute stature, Pierre put voir par-dessus la tête de ses compagnons ce qui excitait si vivement leur intérêt. Trois calèches, enchevêtrées entre les caissons, avançant à grand'peine serrées l'une contre l'autre, contenaient des femmes fardées et attifées de couleurs voyantes, qui criaient à tue-tête. À dater du moment où Pierre avait reconnu l'existence de cette force mystérieuse qui, à un moment donné, soumettait tous les hommes à sa terrible influence, rien ne fit plus impression sur lui, ni le cadavre enduit de suie pour amuser la populace, ni ces femmes allant Dieu sait où, ni l'incendie de Moscou. On aurait dit que son âme, se préparant à une lutte difficile, se refusait à toute émotion qui pouvait l'affaiblir. Les femmes passèrent, et, après elles, le défilé des soldats, des télègues, des fourgons, des voitures, des caissons, et encore des soldats, avec quelques femmes de loin en loin, reprit son cours de plus belle.
Pendant cette heure d'attente, Pierre, absorbé par le mouvement général, ne voyait aucun objet en particulier. Tous, hommes et chevaux, semblaient être poussés par une puissance invisible dans toutes les directions, et n'avoir qu'un désir, celui de se dépasser les uns les autres; tous se bousculaient, se heurtaient, s'injuriaient, se montraient les poings et les dents, et, sur chaque visage, on lisait cette expression dure et résolue qui, le matin même, avait fait une si vive impression sur l'esprit de Pierre, quand il l'avait vue empreinte sur la figure du caporal.
Enfin, le chef de leur escorte parvint à faire une trouée, et gagna avec ses prisonniers la route de Kalouga. Ils marchèrent tout d'une traite et ne s'arrêtèrent qu'au coucher du soleil. Les voitures furent dételées, et les hommes se préparèrent à passer la nuit à la belle étoile, au milieu de jurons, de cris et de querelles interminables. Une voiture qui les avait suivis enfonça avec son timon celle d'un des officiers du convoi; plusieurs soldats se précipitèrent de ce côté, les uns pour donner des coups de fouet aux chevaux, les autres pour les saisir par la bride, et tous au besoin pour se battre entre eux, si bien qu'un Allemand fut grièvement blessé à la tête. On aurait dit qu'un seul et même sentiment de violente réaction, après l'entraînement désordonné de la journée, s'était emparé de ces hommes depuis qu'ils avaient fait halte en plein champ, dans le crépuscule humide d'une soirée d'automne. On aurait dit qu'ils venaient de comprendre que leur destination leur était encore inconnue, et que bien des misères les attendaient. Les soldats de l'escorte traitaient les prisonniers plus durement qu'avant leur sortie de la ville, et cette étape fut la première où ils furent nourris de viande de cheval. Depuis les officiers jusqu'aux derniers soldats, tous témoignaient un mauvais vouloir extrême qui contrastait avec leurs bons procédés d'autrefois. Cette disposition s'accentua encore davantage lorsqu'il fut constaté à l'appel qu'un soldat russe, prétextant une violente colique s'était enfui, et Pierre vit un Français battre un Russe pour s'être trop éloigné de la grand'route; il entendit aussi le capitaine son ami tancer vertement le sous-officier, en le menaçant de le faire passer en jugement à cause de la fuite du prisonnier. Le sous-officier ayant répliqué que le soldat était malade et ne pouvait marcher, l'officier répondit qu'ils avaient reçu l'ordre de fusiller les traînards. Pierre sentit alors que cette force brutale qui l'avait terrassé une première fois, allait de nouveau s'imposer à lui; il en eut peur, mais plus il se sentait près d'être écrasé par elle, plus s'élevait et se développait dans son âme une puissance de vie, indépendante de toute influence extérieure.
Il soupa d'un gruau de seigle et d'un morceau de viande de cheval, et causa avec ses camarades. Ils ne parlèrent ensemble ni de ce qu'ils avaient vu à Moscou, ni de la grossièreté des Français à leur égard, ni de l'ordre de les fusiller en cas de fuite, mais de leurs souvenirs personnels et de quelques incidents comiques de leurs campagnes: il n'en fallut pas davantage pour les mettre en gaieté et leur faire momentanément oublier la gravité de leur situation.
Le soleil était couché depuis longtemps, de brillantes étoiles s'allumaient une à une dans le ciel, et le disque de la pleine lune, dont la couleur rouge sang rappelait la lueur des incendies, s'élevait majestueusement au bord de l'horizon et glissait dans les vapeurs grisâtres, en répandant dans l'espace sa clarté. La soirée était finie, mais ce n'était pas encore la nuit. Pierre se leva, quitta ses nouveaux compagnons et passa, entre les feux, de l'autre côté de la route, où se trouvaient, lui avait-on dit, les soldats prisonniers. Une sentinelle l'arrêta: il fut obligé de revenir sur ses pas, mais, au lieu de retourner auprès de ses camarades, il s'assit par terre derrière une des charrettes, et, ramenant à lui ses pieds, la tête baissée, il resta là à réfléchir. Plus d'une heure s'écoula ainsi sans que personne songeât à s'occuper de lui. Tout à coup il partit d'un si bruyant éclat de rire, de ce gros rire bon enfant qui le secouait de la tête aux pieds, qu'on se retourna de tous côtés à cette étrange explosion de gaieté.
«Ah! ah! faisait Pierre en se parlant à lui-même.... Il ne m'a pas laissé passer, le soldat!... On m'a attrapé, on m'a enfermé, et l'on me tient prisonnier!... Qui ça, moi? mon âme immortelle?... Ah! ah! ah!»
Et il riait aux larmes. Un soldat se leva et s'approcha pour voir ce qui provoquait le rire de ce colosse. Pierre cessa de rire, se leva à son tour, et, s'éloignant de l'indiscret, regarda autour de lui.
Le calme régnait dans le bivouac, si animé quelques heures auparavant par le bruit des voix et le pétillement des feux, dont les tisons pâlissaient maintenant et s'éteignaient peu à peu. La pleine lune était arrivée au zénith; les bois et les champs, invisibles jusque-là, se dessinaient nettement à l'entour, et au delà de ces champs et de ces bois inondés de lumière, l'oeil se perdait dans les profondeurs infinies d'un horizon sans limites. Pierre plongea son regard dans ce firmament où scintillaient à cette heure des myriades d'étoiles.
«Et tout cela est à moi, pensait-il, tout cela est en moi, tout cela c'est moi!... Et c'est «cela» qu'ils ont pris, c'est «cela» qu'ils ont enfermé dans une baraque!»
Il sourit et alla se coucher auprès de ses camarades.
XV
Dans les premiers jours d'octobre, un parlementaire remit à Koutouzow une lettre de Napoléon qui contenait des propositions de paix; cette lettre était faussement datée de Moscou, car Napoléon se trouvait alors un peu en avant des troupes russes, sur la vieille route de Kalouga. Koutouzow répondit à cette lettre, comme à la première apportée par Lauriston, qu'il ne pouvait être question de paix.
Bientôt après on apprit, par un rapport de Dorokhow, qui était à la tête d'un corps de partisans, que les forces ennemies observées à Faminsk se composaient de la division Broussier, et que cette division, séparée du reste de l'armée, pouvait être facilement culbutée. Officiers et soldats demandaient à grands cris à sortir de l'inaction, et les généraux de l'état-major, excités par le souvenir de la facile victoire de Taroutino, insistaient auprès de Koutouzow pour qu'il accédât à la proposition de Dorokhow; mais, le commandant en chef continuant à refuser de prendre l'offensive, on se décida pour un terme moyen: on enverrait un petit détachement pour attaquer Broussier.
Par un étrange effet du hasard, cette mission de la plus grande importance, comme la suite le prouva, fut confiée à Dokhtourow, à qui son allure modeste avait fait, sans motifs plausibles, une réputation d'indécision et d'imprévoyance, et que personne n'a jamais songé à représenter, comme tant d'autres composant des plans de bataille, s'élançant en avant de son régiment, et jetant à pleines mains des croix sur les batteries. C'était cependant ce même Dokhtourow que nous trouvons pendant toutes nos guerres avec les Français, depuis Austerlitz jusqu'à l'année 1815 à la tête des opérations les plus difficiles. C'était lui qui était resté le dernier à la chaussée d'Aughest, lors de la bataille d'Austerlitz, reformant les régiments et sauvant tout ce qui pouvait être sauvé dans cette déroute où pas un général n'était à l'arrière-garde. Malade de la fièvre, il allait ensuite avec vingt mille hommes défendre Smolensk contre toute l'armée de Napoléon. Arrivé là, à peine s'est-il endormi d'un sommeil agité, que la canonnade le réveilla, et Smolensk tint toute la journée. À la bataille de Borodino lorsque Bagration est tué, que nos troupes du flanc gauche sont décimées dans la proportion de 9 à 1, que toute la force de l'artillerie française est dirigée de ce côté, c'est encore ce Dokhtourow «indécis et imprévoyant» que Koutouzow s'empresse d'envoyer pour réparer la faute qu'il avait commise en faisant d'abord un choix malheureux. Dokhtourow y va, et Borodino devient une de nos gloires les plus brillantes. Ce fut donc lui qu'on envoya à Fominsk, puis à Malo-Yaroslavetz, et c'est là, on peut le dire sans crainte d'être démenti, que commença la déroute des Français. On chante en vers et en prose bien des génies et bien des héros de cette période de la campagne, mais de Dokhtourow on dit à peine un mot et si l'on en parle, ce n'est que pour en faire un éloge équivoque.
Le 10 octobre, le jour même où Dokhtourow s'arrêtait à mi-chemin de Fominsk dans le village d'Aristow, et s'apprêtait à exécuter l'ordre de Koutouzow, l'armée française, atteignant dans ses mouvements désordonnés les positions de Murat, comme si elle avait l'intention de livrer bataille, tourna brusquement à gauche, sans raison apparente, sur la grand'route le Kalouga, et entra à Fominsk, occupé jusque-là par Broussier. Dokhtourow n'avait avec lui que le détachement de Dorokhow, et deux autres détachements moins importants, ceux de Figner et de Seslavine. Le 11 octobre au soir, ce dernier amena un soldat français de la garde qu'on venait de faire prisonnier; le soldat assura que les troupes établies à Fominsk composaient l'arrière-garde de l'armée, qu'elle avait quitté Moscou cinq jours auparavant, et que Napoléon était avec elle. Les cosaques du détachement, qui avaient aperçu les régiments français de la garde sur la route de Horovsk, confirmèrent cette déposition. Il devenait dès lors évident qu'au lieu d'une division, on avait devant soi toute l'armée ennemie sortie de Moscou et marchant dans une direction imprévue. Dokhtourow, qui avait reçu ordre d'attaquer Fominsk, hésitait à entreprendre quoi que ce soit, ne se faisant plus une idée bien nette de ce qu'il avait à faire, en face de cette nouvelle complication. Bien que Yermolow l'engageât à prendre une décision, il insista sur la nécessité de recevoir de nouveaux ordres du commandant en chef. À cet effet on envoya un rapport à l'état-major, et ce rapport fut confié à Bolhovitinow, officier intelligent, qui devait y ajouter les explications verbales, et qui, après avoir reçu le paquet et les instructions, partit pour le quartier général, accompagné d'un cosaque et de deux chevaux de rechange.
XVI
Cette nuit d'automne était sombre et chaude. Après avoir fait trente verstes, en une heure et demie, sur une route boueuse et défoncée par la pluie des quatre derniers jours, Bolhovitinow arriva à Létachevka, à deux heures de la nuit, descendit de cheval devant une isba entourée d'une haie sèche de branches tressées, sur laquelle était une pancarte portant les mots «Quartier général». Jetant à son cosaque la bride de son cheval il entra dans l'antichambre, où régnait la plus profonde obscurité.
«Le général de service?... Très important! dit-il en s'adressant à une ombre qui se leva en sursaut à ces mots.
--Il est très malade depuis hier; voilà trois nuits qu'il ne dort pas, répondit la voix endormie d'un domestique militaire.
--Eh bien, allez alors réveiller le capitaine.... Je vous dis que c'est très urgent, c'est de la part du général Dokhtourow, reprit l'envoyé en suivant à tâtons, par la porte entr'ouverte le domestique qui allait, de son côté, éveiller le capitaine.
--Votre Noblesse, Votre Noblesse, un «coulier»!
--Quoi? Qu'est-ce? De qui? s'écria le capitaine.
--De la part de Dokhtourow. Napoléon est à Fominsk! dit Bolhovitinow en devinant à la voix que ce n'était pas Konovnitzine.
Le capitaine bâillait et s'étirait.
«Je n'ai pas bien envie, je vous avoue, de le réveiller, dit-il: il est assez malade, et ce ne sont peut-être que des bruits.
--Voilà le rapport, reprit le premier: j'ai ordre de le remettre à l'instant même au général de service.
--Attendez un peu que j'aie de la lumière. Où diable te fourres-tu donc toujours?» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Celui qui parlait était Scherbinine, aide de camp du général Konovnitzine. «J'ai trouvé, j'ai trouvé!» poursuivit-il en rencontrant sous sa main le chandelier.
À la lueur de la chandelle que Scherbinine venait d'allumer, Bolhovitinow le reconnut et aperçut, dans l'angle opposé de la chambre, un autre dormeur, qui était le général.
«Qui a donné ce renseignement? demanda le capitaine en prenant le pli.
--La nouvelle est sûre, répondit l'autre. Les prisonniers, les cosaques et les espions disent tous la même chose.
--Il faudra donc le réveiller,» se dit Scherbinine en s'approchant de l'homme endormi, qui était coiffé d'un bonnet de coton et enveloppé d'un manteau militaire.
«Piotr Pétrovitch! dit-il tout bas, mais Konovnitzine ne bougea pas...--Au quartier général!» dit-il plus haut et en souriant, sachant que ces mots seraient d'un effet magique.