La guerre et la paix, Tome III
Chapter 26
«Habitants paisibles de Moscou, artisans et ouvriers que les désastres ont éloignés de la ville, et vous, agriculteurs dispersés, qu'une terreur non fondée retient dans les campagnes, écoutez! Le calme est rendu à la capitale, et l'ordre s'y rétablit. Vos compatriotes sortent sans crainte de leurs refuges, assurés d'être respectés. Tout acte de violence touchant leurs personnes et leurs propriétés est immédiatement puni. Sa Majesté l'Empereur et Roi vous protège et ne considère comme ennemis que ceux qui contreviennent à ses ordres. Elle désire mettre un terme à vos malheurs, vous rendre à vos foyers et à vos familles. Répondez donc à ces mesures bienfaisantes en venant à nous sans crainte de danger. Habitants! retournez avec confiance dans vos demeures: vous trouverez bientôt le moyen de satisfaire à tous vos besoins. Artisans et travailleurs laborieux, reprenez vos différents métiers; vos maisons, vos boutiques, protégées par des patrouilles de sûreté, vous attendent, et votre labeur recevra la paye qui lui est due. Vous enfin, paysans, sortez des bois où la peur vous retient, retournez sans terreur dans vos isbas, avec la certitude d'y trouver protection. Des magasins sont établis dans la ville, où les paysans peuvent déposer le surplus de leurs provisions et les produits de la terre. Le gouvernement a pris les mesures suivantes pour en protéger la vente: 1° À dater d'aujourd'hui, les paysans et agriculteurs des environs de Moscou peuvent en toute sécurité déposer leurs provisions de toute sorte dans les deux magasins de la Mokhovaïa et de l'Okhotny-riad; 2° ces provisions seront achetées aux prix convenus entre le vendeur et l'acheteur, mais si le vendeur ne reçoit pas le prix demandé par lui, il a le droit de remporter ses marchandises à son village, et cela en toute liberté; 3° le dimanche et le mercredi de chaque semaine sont les jours fixés pour les grands marchés, aussi un nombre suffisant de troupes seront-elles échelonnées, les samedi et mardi, sur toutes les grandes routes et jusqu'à une certaine distance de la ville, afin de protéger les files de chariots; 4° des mesures semblables garantiront également le retour des paysans et de leurs voitures; 5° on avisera sans délai à rétablir les marchés ordinaires. Habitants de la ville et de la campagne, ouvriers et artisans, quelle que soit votre nationalité, vous êtes appelés à exécuter les dispositions paternelles de Sa Majesté l'Empereur et Roi, et à contribuer au bien-être général. Déposez à ses pieds le respect et la confiance, et ne tardez point à vous réunir à nous.»
Pour relever le moral de l'armée et du peuple, il passe des revues et donne des récompenses, se montre dans les rues, console les habitants, et, malgré les soucis que lui causent les affaires de l'État, visite les théâtres organisés par son ordre. En ce qui touche à la bienfaisance, le plus beau fleuron de la couronne des princes, Napoléon fait tout ce qu'il lui est humainement possible de faire: il inscrit sur le fronton des établissements de charité publique: «Maison de ma Mère», unissant ainsi le tendre sentiment de la piété filiale à la majesté bienfaisante du monarque; il inspecte la maison des Enfants-Trouvés, donne sa blanche main à baiser à ces enfants sauvés par lui, et témoigne à Toutolmine la plus grande bienveillance. Puis, selon l'éloquente narration de M. Thiers, il paye la solde de ses troupes au moyen de faux assignats russes[29]! Relevant l'emploi de ces moyens par un acte digne de lui et de l'armée française, il fait distribuer des secours aux incendiés. Mais, les vivres étant trop précieux pour être donnés à des étrangers la plupart ennemis, Napoléon aime mieux leur fournir de l'argent, afin qu'ils s'approvisionnent au dehors, et il leur fait distribuer, à eux aussi, des roubles-papier. Enfin, pour maintenir la discipline de l'armée, il ne cesse d'ordonner de sévères enquêtes au sujet des infractions au service, et de rigoureuses poursuites contre les fauteurs de pillage.
X
Mais, chose étrange! toutes ces mesures, qui n'étaient en rien inférieures aux dispositions qu'il avait prises ailleurs en pareille circonstance, n'atteignaient que la superficie, comme on voit les aiguilles d'un cadran, séparé de son mécanisme, tourner au hasard sans en entraîner les rouages dans leur mouvement.
M. Thiers dit, en parlant du plan si remarquable de Napoléon, que son génie n'avait jamais rien imaginé de plus profond, de plus habile et de plus admirable, et il prouve, dans sa polémique avec M. Fain, que la rédaction doit en être portée, non au 4, mais bien au 15 octobre[30]. Ce plan «si remarquable» ne fut jamais et n'aurait jamais pu être exécuté, parce qu'il n'était pas applicable aux circonstances présentes. Les fortifications du Kremlin, pour la construction desquelles il fallait détruire la mosquée (ainsi que Napoléon appelait l'église de Saint-Basile), furent inutiles, et les mines creusées sous le Kremlin n'eurent d'autre effet que de l'aider à accomplir son désir de faire sauter cet édifice en quittant Moscou; de même que, pour consoler un enfant d'une chute, on s'en prend au plancher sur lequel il est tombé. La poursuite de l'armée russe, cause de tant de soucis pour Napoléon, présenta un phénomène extraordinaire: les généraux perdirent de vue l'armée russe, forte de 60 000 hommes. Ce ne fut, d'après M. Thiers, que le talent et peut-être le génie de Murat qui parvinrent à découvrir cette «tête d'épingle».
Dans son activité diplomatique, les arguments employés par Napoléon pour démontrer sa générosité et sa justice en causant avec Toutolmine et Iakovlew furent également superflus: Alexandre ne reçut pas ses ambassadeurs, et ne répondit pas à leur mission. En ce qui concerne ses mesures juridiques, malgré le supplice des faux incendiaires, la moitié de Moscou brûla. Ses mesures administratives ne furent pas plus heureuses: l'institution de la municipalité n'arrêta pas le pillage, et ne profita qu'aux individus qui en firent partie; ceux-là, sous prétexte de rétablir l'ordre, pillaient pour leur compte, ou ne s'occupaient que de préserver leur propre avoir. Dans la sphère religieuse, la visite à la mosquée, qui, en Égypte, avait si bien réussi, ne porta à Moscou aucun fruit. Deux ou trois prêtres essayèrent d'exécuter la volonté impériale, mais l'un fut souffleté par un soldat français pendant l'office, et un fonctionnaire fit le rapport suivant sur l'autre: «Le prêtre que j'avais découvert et invité à recommencer à dire la messe a nettoyé et fermé l'église. Cette nuit on est venu de nouveau enfoncer les portes, casser les cadenas, déchirer les livres et commettre d'autres désordres.» Quant au commerce, la proclamation «aux paisibles artisans et aux paysans» resta sans réponse, par la raison qu'il n'y avait pas de «paisibles artisans» et que les «paysans» faisaient la chasse aux émissaires qui s'égaraient jusque chez eux avec cette proclamation, et les tuaient sans merci. Les spectacles organisés pour l'amusement du peuple et des troupes ne réussirent pas davantage; théâtres ouverts au Kremlin et dans la maison Pozniakow furent aussitôt fermés, car les acteurs et les actrices furent dépouillés de tout ce qu'ils avaient.
Sa bienfaisance fut également stérile: les faux et les vrais assignats, distribués si généreusement par Napoléon aux malheureux, inondaient Moscou et n'avaient aucun prix, l'argent même était échangé contre de l'or pour la moitié de sa valeur, car les Français ne recherchaient que ce dernier métal. La preuve la plus frappante du manque de vitalité de ces dispositions se trouve dans les efforts que fit Napoléon pour mettre fin au pillage et rétablir la discipline.
Voilà, en effet, ce que disaient les autorités militaires: «Le pillage continue en ville malgré la défense qui en a été faite; l'ordre n'est pas rétabli, pas un marchand ne trafique légalement; seules les vivandières vendent, et encore ce ne sont que des objets volés.
«La partie de mon arrondissement continue à être en proie au pillage des soldats du 3ème corps, qui, non contents d'arracher aux malheureux, réfugiés dans des souterrains, le peu qui leur reste, ont même la férocité de les blesser à coups de sabre, comme j'en ai vu plusieurs exemples.
«Rien de nouveau, sinon que les soldats se permettent de voler et de piller. (9 octobre.)
«Le vol et le pillage continuent. Il y a une bande de voleurs dans notre district qu'il faudra faire arrêter par de fortes gardes. (11 octobre.)
«L'Empereur est excessivement mécontent de ce que, malgré la sévérité de ses ordres, on ne voit revenir au Kremlin que des maraudeurs de la garde; il voit avec douleur que les soldats d'élite choisis pour garder sa personne, appelés à donner l'exemple de la soumission, poussent la désobéissance jusqu'à enfoncer les portes des caves, des magasins préparés pour l'armée; d'autres se sont abaissés au point de désobéir aux sentinelles et aux officiers de garde, les ont injuriés et même battus.
«Le grand maréchal du palais se plaint vivement de ce que, malgré les défenses réitérées, les soldats continuent à faire leurs besoins dans toutes les cours, et même jusque sous les fenêtres de l'Empereur.»
Cette armée, comme un troupeau débandé qui foule à ses pieds le fourrage destiné à le sauver de la famine, fondait peu à peu et périssait sous l'influence du séjour. Elle ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle fut saisie d'une terreur panique, causée par la prise des convois sur la route de Smolensk et par la nouvelle de la bataille de Taroutino; Napoléon la reçut au moment où il passait une revue; ainsi que le dit M. Thiers, elle éveilla en lui le désir de châtier les Russes: aussi s'empressa-t-il d'ordonner le départ, désiré par toute l'armée. En s'enfuyant de Moscou, les soldats traînèrent avec eux tout ce qu'ils purent prendre. Napoléon lui-même emportait son trésor particulier. Les énormes convois qui entravaient la marche de l'armée l'effrayaient, mais, dans sa grande expérience de la guerre, il ne fit pas brûler les fourgons, comme il l'avait exigé d'un de ses maréchaux en approchant Moscou. Ces calèches, ces voitures, pleines de soldats et de butin, trouvèrent grâce à ses yeux, parce que, disait-il, ces équipages pouvaient être employés plus tard pour les vivres, les malades et les blessés.
La situation de l'armée n'était-elle pas comparable dans ce moment à celle de l'animal blessé qui sent que sa perte est prochaine et qui est affolé par la terreur? Les habiles manoeuvres de Napoléon et ses projets grandioses, depuis le moment de son entrée à Moscou jusqu'à celui de la destruction de ses troupes, ne sont-ils pas, en effet, comme les bonds et les convulsions qui précèdent la mort de l'animal blessé? Effrayé par le bruit, il se jette en avant, reçoit le coup du chasseur, et revient sur ses pas, hâtant ainsi lui-même sa fin. Napoléon, sous la pression de son armée, fit de même. Le bruit de la bataille de Taroutino l'effraya, il se jeta en avant, atteignit le chasseur, et revint, lui aussi, sur ses pas, pour reprendre le chemin le plus désavantageux, le plus dangereux, les voies anciennes et connues.
Napoléon, qui se présente à nous comme l'instigateur du mouvement, ainsi qu'aux yeux des sauvages la figure sculptée sur la proue d'un bâtiment semble en être le guide, était, à cette époque de sa vie, semblable à un enfant qui, se cramponnant aux courroies de l'intérieur de la voiture, s'imagine que c'est lui qui la conduit.
XI
Le 6 octobre, de grand matin, Pierre sortit de la baraque, et s'arrêta sur le seuil de la porte, en caressant un petit chien à jambes courtes et torses, qui couchait d'habitude aux pieds de Karataïew, s'aventurait souvent en ville, mais revenait infailliblement chaque soir. Personne ne l'avait réclamé, et il ne portait aucun nom sur son collier. Les Français l'appelaient «Azor», et Karataïew «le Gris». Le pauvre animal ne semblait nullement embarrassé de n'avoir ni maître ni race déterminée; il portait ferme et droite sa queue en panache, et ses jambes torses faisaient si bien leur service, qu'il lui arrivait souvent de dédaigner de se servir des quatre à la fois, et de s'en aller, une patte de derrière gracieusement relevée, en sautillant sur ses trois autres. Tout était pour lui sujet de joie; il se roulait sur le dos, se chauffait au soleil d'un air pensif et important, ou jouait avec un morceau de bois ou un brin de paille.
L'habillement de Pierre se composait d'une chemise sale, déchirée, dernier vestige de ses anciens vêtements, d'un pantalon de soldat noué aux chevilles pour tenir plus chaud, selon le conseil de Karataïew, et d'un caftan. Son extérieur n'était plus le même: il avait perdu de sa corpulence, mais sa forte charpente faisait toujours de lui l'image de la force physique: une barbe épaisse et une longue moustache couvraient le bas de son visage; ses cheveux longs, emmêlés, remplis de vermine, sortaient de dessous son bonnet; l'expression de ses yeux était plus ferme et plus calme qu'auparavant, et son laisser-aller habituel avait fait place à une énergie toute prête à l'action. Pierre regardait tour à tour la plaine sur laquelle on voyait des charrettes et des hommes à cheval, la rivière qui scintillait au bas, le petit chien qui le mordillait en jouant, et ses pieds nus et sales, auxquels il faisait prendre des poses plus ou moins gracieuses, tout en souriant d'un air béat et satisfait, au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et appris pendant ces derniers jours.
Le temps était devenu doux et clair. C'était l'été de la Saint-Martin, avec ses petites gelées blanches, dont la fraîcheur matinale, en se mêlant aux rayons du soleil, mettait dans l'air un stimulant réparateur. L'éclat magique et cristallin qu n'appartient qu'à ces belles journées d'automne se répandait sur tout le paysage. Au loin se dessinait la montagne des Moineaux avec son village et son église au clocher vert; les toits des maisons, le sable, les pierres, les arbres dépouillés de leur feuillage, se découpaient, en lignes fines et précises, sur l'horizon transparent. À deux pas de la baraque se trouvaient les décombres d'une maison à moitié brûlée, occupée par les Français, et dont le jardin était garni de quelques maigres buissons de lilas. Cette maison, dévastée et délabrée, qui, sous un ciel gris, aurait présenté l'image de la désolation, avait aujourd'hui, sous le bain de lumière qui l'inondait, toutes les apparences du calme et de la paix.
Un caporal français, l'uniforme déboutonné, un bonnet de police sur la tête, une mauvaise pipe entre les dents, s'approcha en faisant à Pierre un signe amical du coin de l'oeil:
«Quel soleil, hein? Monsieur Kiril (c'était ainsi que les Français appelaient Pierre), on dirait le printemps!...» et il s'appuya contre la porte, en lui réitérant son invitation habituelle et toujours refusée de fumer une pipe avec lui.... «Si encore on avait un temps comme celui-là quand on est en marche!» dit-il.
Pierre l'interrompit pour lui demander ce qu'il savait de nouveau; le vieux troupier lui raconta que les troupes quittaient la ville et qu'on attendait dans la journée l'ordre du jour concernant les prisonniers. Pierre lui rappela qu'un des soldats prisonniers, nommé Sokolow, était dangereusement malade et qu'il faudrait prendre quelques mesures à son égard.
«Soyez tranquille, monsieur Kiril, nous avons pour cela des hôpitaux volants de campagne, et c'est l'affaire des autorités de prévoir tout ce qui peut arriver.... Et puis, monsieur Kiril, vous n'avez qu'à dire un mot au capitaine, vous savez? Oh! c'est un... qui n'oublie jamais rien. Parlez-en au capitaine quand il viendra, il fera tout pour vous.»
Le capitaine en question causait souvent avec Pierre et lui témoignait beaucoup de sympathie.
«Vois-tu, saint Thomas, qu'il me disait l'autre jour: Kiril, c'est un homme qui a de l'instruction, qui parle français; c'est un seigneur russe qui a eu des malheurs, mais c'est un homme.... Et il s'y entend, le.... S'il demande quelque chose, qu'il me dit, il n'y a pas de refus. Quand on a fait ses études, voyez-vous, on aime l'instruction et les gens comme il faut. C'est pour vous que je dis cela, monsieur Kiril. Dans l'affaire de l'autre jour, sans vous, ça aurait mal fini...» Et, ayant bavardé quelque temps, il s'en alla.
L'allusion du caporal avait trait à une querelle qui avait eu lieu dernièrement entre les prisonniers et les Français. Pierre avait eu la bonne chance d'apaiser ses compagnons. Quelques-uns d'entre eux, l'ayant vu parler avec le caporal, le prièrent de lui demander les nouvelles, et au moment où il leur en faisait part, un soldat français, maigre, jaune et tout déguenillé, s'approcha de leur baraque: portant la main à son bonnet de police en signe de salut, il demanda à Pierre si le soldat Platoche, auquel il avait donné sa chemise à coudre, était dans cette baraque.
Les Français avaient reçu la semaine précédente du cuir et de la toile, et ils les avaient donnés aux prisonniers russes pour leur en faire des bottes et des chemises.
«C'est prêt, c'est prêt! dit Karataïew, en apportant l'objet demandé, proprement plié. Vu le beau temps, ou peut-être pour travailler plus à son aise, Karataïew était en caleçon avec une chemise noire comme la suie et toute déchirée. Ses cheveux relevés en arrière, et retenus, à la mode des ouvriers, par un étroit ruban de tille, donnaient à sa bonne et grosse figure un air encore plus avenant que d'habitude.
«Avant de s'engager, il est bon de s'entendre[31].... Je l'ai promise pour vendredi et la voilà!»
Le Français jeta un coup d'oeil inquiet autour de lui, puis triomphant de son indécision, il ôta son uniforme, et enfila bien vite la chemise, car pour le moment il n'en avait pas d'autre qu'un long et sale gilet de soie à fleurs qui couvrait, tant bien que mal, son corps maigre et chétif. Il craignait évidemment qu'on ne se moquât de lui; mais personne ne fit la moindre remarque.
«Elle est venue à point, celle-là! dit Platon en arrangeant la chemise, pendant que le Français passait ses bras dans les manches, tout en examinant attentivement la couture. Vois-tu, mon ami, ce n'est pas un atelier ici, nous n'avons pas ce qu'il nous faut pour coudre, et tu sais que, même pour tuer un pou, il faut un outil.
--C'est bien, c'est bien, merci... mais vous devez avoir encore de la toile? demanda le Français.
--Elle sera encore mieux lorsque tu l'auras portée, continua Platon en admirant son ouvrage.
--Merci, mon vieux, mais le reste?»
Pierre, qui voyait que Platon ne tenait pas à comprendre le Français, ne se mêlait pas de leur conversation. Karataïew remerciait pour son salaire, et le Français insistait pour avoir ce qui restait de la toile; Pierre se décida enfin à traduire à Platon la demande du soldat:
«Qu'a-t-il besoin du restant? Il pourrait nous servir; mais enfin puisqu'il y tient...» Et Karataïew tira à contre-coeur de dessus sa poitrine un petit paquet de chiffons proprement noué, le lui donna sans dire mot et tourna sur ses talons.
Le Français regarda les chiffons, comme s'il délibérait avec lui-même, interrogea Pierre des yeux, et tout à coup dit en rougissant:
«Platoche, dites donc, Platoche, gardez ça pour vous,» et, le lui rendant, il s'enfuit.
«Et l'on dit que ce ne sont pas des chrétiens, il y a là pourtant une âme! Les vieux ont bien raison de dire que la main moite est donnante, et que la main sèche ne l'est pas... il est nu, lui, et pourtant il m'en a fait cadeau.... C'est égal, mon ami, ça nous profitera...» Et il rentra en souriant dans la baraque.
XII
Quatre semaines s'étaient écoulées depuis que Pierre était prisonnier, et, bien que les Français lui eussent proposé de le faire passer de la baraque des soldats dans celle des officiers, il n'y consentit pas. Pendant tout ce temps il eut à subir les plus grandes privations, mais sa forte constitution et sa belle santé les lui rendirent presque insensibles, d'autant plus qu'elles se produisirent graduellement, et qu'il les supportait même avec une certaine joie. Il se sentit enfin pénétré de cette paix de l'âme, de ce contentement de soi-même, que jusque-là il avait en vain appelés de tous ses voeux. C'est ce qui l'avait si vivement frappé dans les soldats à Borodino, et ce qu'il avait inutilement cherché dans la philanthropie, dans la franc-maçonnerie, dans les distractions de la vie mondaine, dans le vin, dans l'héroïsme du sacrifice, dans son amour romanesque pour Natacha, et tout à coup les terreurs de la mort, les privations et la philosophie résignée de Karataïew firent naître en lui cet apaisement et ce contentement intérieur qui lui avaient toujours fait défaut. Les épouvantables angoisses qu'il avait éprouvées pendant qu'on fusillait ses compagnons d'infortune avaient chassé à tout jamais de son esprit les pensées inquiètes et les sentiments auxquels il attribuait jusque-là tant d'importance. Il ne pensait plus ni à la Russie, ni à la guerre, ni à la politique, ni à Napoléon. Il comprenait que rien de tout cela ne le touchait, qu'il n'était pas appelé à juger ce qui se faisait, et son intention de tuer Napoléon lui paraissait non seulement incompréhensible, mais ridicule, aussi bien que ses calculs cabalistiques sur le nombre de la bête de l'Apocalypse. Sa colère contre sa femme, ses appréhensions de voir déshonorer son nom, lui semblaient aussi vaines que ridicules. Il lui importait bien peu, après tout, que cette femme menât la vie qui lui plaisait, et qu'on apprît que le nom d'un des prisonniers était celui du comte Besoukhow?
Il pensait souvent au prince André, qui assurait, avec une nuance d'amertume et d'ironie, que le bonheur était absolument négatif, et insinuait que toutes nos aspirations vers le bonheur réel nous étaient données pour notre tourment, puisque nous ne pouvions jamais les réaliser.... Mais aujourd'hui l'absence de souffrance, la satisfaction des besoins de la vie, et, par conséquent, la liberté dans le choix des occupations ou du genre d'existence, se présentaient à Pierre comme l'idéal du bonheur sur cette terre. Ici seulement, et pour la première fois, Pierre apprécia, parce qu'il en était privé, la jouissance de manger lorsqu'il avait faim, de boire lorsqu'il avait soif, de dormir lorsqu'il avait sommeil, de se chauffer lorsqu'il faisait froid, et de causer lorsqu'il avait envie d'échanger quelques paroles! Il oubliait seulement une chose; c'est que l'abondance des biens de ce monde diminue le plaisir qu'on éprouve à s'en servir, et qu'une trop grande liberté dans le choix des occupations, provenant de son éducation, de sa richesse et de sa position sociale, rendait ce choix compliqué, difficile et souvent même inutile. Toutes les pensées de Pierre se tournaient vers le moment où il redeviendrait libre, et pourtant, plus tard, il se reportait toujours avec joie à ce mois de captivité, et ne cessa de parler avec enthousiasme des sensations puissantes et ineffaçables, et surtout du calme moral qu'il avait si complètement éprouvés à cette époque de sa vie.