La guerre et la paix, Tome III
Chapter 25
Le vieux Koutouzow, s'étant fait réveiller de bonne heure le lendemain matin, fit sa prière et sa toilette, puis monta en calèche, sous la désagréable impression qu'il allait diriger une bataille livrée contre son gré, et prit la route de Létachevka, situé à cinq verstes derrière Taroutino; c'était l'endroit désigné pour la concentration de toutes les colonnes. Chemin faisant, il sommeillait, s'éveillait et prêtait l'oreille pour entendre si la fusillade avait commencé. L'aube d'un jour d'automne, humide et gris, blanchissait à peine l'horizon. En s'approchant de Taroutino, il rencontra des soldats de cavalerie qui menaient boire leurs chevaux; il fit arrêter sa voiture et leur demanda à quel régiment ils appartenaient. Ils faisaient partie d'une colonne qui depuis longtemps déjà aurait dû être en embuscade. «C'est peut-être une erreur,» se dit-il, mais quelques pas plus loin il vit des fantassins, les fusils en faisceaux, mangeant leur soupe. Il appela l'officier, qui lui affirma qu'aucun ordre d'attaque n'était parvenu jusqu'à eux.
«Comment?» dit Koutouzow, mais, s'interrompant aussitôt, il fit appeler le commandant.
Pendant ce temps, il descendit de calèche, la tête inclinée, la respiration oppressée, et se mit à marcher de long en large. Lorsque arriva l'officier d'état-major Eichen, Koutouzow devint pourpre de colère, non pas qu'il eût devant lui le coupable, mais c'était quelqu'un sur qui il pouvait enfin épancher sa fureur. Haletant, tremblant de colère, arrivé au paroxysme de la rage, il se jeta sur Eichen en le menaçant du poing et en l'accablant des plus grossières injures. Un capitaine, Brozine, survenu par hasard et qui était complètement innocent, en reçut aussi sa part.
«Qu'est-ce que cette canaille-là encore? Qu'on fusille ce misérable!» criait Koutouzow d'une voix rauque et en gesticulant comme un forcené.... Comment! comment! lui, le commandant en chef, auquel chacun assurait que personne jusque-là n'avait disposé d'un pouvoir pareil au sien, il allait devenir la risée de l'armée? C'est donc en vain qu'il avait tant prié ce jour-là, tant réfléchi, tant combiné pendant sa longue veille. «Lorsque je n'étais qu'un petit officier, personne n'aurait osé se moquer ainsi de moi, pensait-il, et maintenant...» Il éprouvait la souffrance physique qu'inflige une punition corporelle, et il ne pouvait l'exprimer que par des cris de rage et de douleur. Ses forces le trahirent bientôt, il se calma, comprit qu'il avait eu tort de s'emporter ainsi, remonta dans sa calèche et s'éloigna en silence.
Cet accès de colère ne se renouvela plus, et il écouta passivement les justifications et les instances de Bennigsen, de Konovnitzine et Toll, qui cherchaient à lui démontrer la nécessité de recommencer le lendemain le même mouvement dont l'exécution venait d'être manquée. Le général en chef fut forcé d'y consentir. Quant à Yermolow, il ne reparut devant Koutouzov que le surlendemain.
VI
Le lendemain, les troupes furent réunies dès le soir sur les différents points et se mirent en marche pendant la nuit. Les ténèbres étaient profondes, et de sombres nuages, d'un noir violacé, couvraient le ciel, mais il ne pleuvait pas. La terre était humide, et les soldats avançaient sans proférer une parole; l'artillerie seule laissait deviner sa présence par le bruit métallique de ses fourgons. Il était défendu de parler, de fumer, de faire du feu; les chevaux eux-mêmes semblaient se retenir de hennir. Le mystère de l'entreprise en augmentait l'attrait, et les hommes marchaient gaiement. Quelques colonnes s'arrêtèrent, placèrent leurs fusils en faisceaux et s'étendirent sur la terre froide, croyant bien être arrivées à leur destination. D'autres, et c'était la majorité, marchèrent toute la nuit, et arrivèrent naturellement là où elles ne devaient pas se trouver.
Le comte Orlow-Denissow, avec son faible détachement de cosaques, fut le seul à gagner son poste à temps. Il s'établit dans un taillis sur la lisière d'une forêt, côtoyée par un sentier, qui menait du village de Stromilow à celui de Dmitrovsk.
Le comte, qui s'était endormi un peu avant le jour, fut réveillé pour questionner un déserteur du camp français. C'était un sous-officier polonais du corps de Poniatowsky; il déclara avoir déserté parce qu'il était victime d'un passe-droit, qu'il aurait dû être nommé officier depuis longtemps, qu'il était le plus brave d'eux tous, et qu'il comptait bien s'en venger. Il assurait que Murat avait passé la nuit à une verste des Russes, et que, si on consentait à lui donner une escorte de cent hommes, il s'engageait à le faire prisonnier. Le comte Orlow tint conseil avec ses camarades, et, la proposition leur paraissant trop séduisante pour la refuser, ils se montrèrent disposés à tenter l'entreprise. Enfin, après beaucoup de discussions et de combinaisons, le général-major Grékow se décida à suivre, avec deux régiments de cosaques, le sous-officier polonais.
«Mais rappelle-toi bien, dit le comte à ce dernier, que si tu as menti, je te ferai pendre comme un chien!... Si tu as dit la vérité, tu auras cent pièces d'or.»
Le sous-officier ne répondit rien, se mit lestement en selle et suivit le général Grékow d'un air résolu. Ils disparurent dans le bois. Le comte, frissonnant sous l'impression du froid, avant-coureur du jour naissant, et inquiet de la responsabilité qu'il venait d'assumer, fit quelques pas hors de la forêt pour examiner le camp ennemi, que l'on entrevoyait à peine, à la distance d'une verste, dans la vague et confuse lumière de l'aube et des feux de bivouac qui s'éteignaient. Nos colonnes devaient déboucher sur le versant incliné, à la droite du comte Orlow-Denissow. Il avait beau étudier tout le terrain, il ne voyait rien paraître: il lui sembla seulement remarquer dans le camp français l'agitation du réveil: «Oh! il est trop tard,» se dit-il; il était désabusé, comme cela arrive parfois lorsque nous ne subissons plus l'influence de l'homme auquel nous nous sommes confiés; évidemment ce sous-officier était un traître qui l'avait trompé, l'attaque projetée avorterait, malgré les deux régiments que Grékow allait entraîner Dieu sait où: «Est-il possible de penser qu'on va surprendre le général en chef au milieu de forces aussi considérables? Le coquin aura menti!
--On peut faire revenir Grékow, dit un officier de sa suite, qui, comme lui, commençait à douter du succès de l'entreprise.
--Vraiment, qu'en pensez-vous? faut-il en rester là, oui ou non?
--Faites-le revenir.
--C'est ça! dit le comte, qu'on le rappelle!... Mais il sera tard, il va faire jour.»
Un aide de camp s'enfonça dans le bois à la recherche de Grékow. Lorsque ce dernier revint, le comte, involontairement agité par ce changement de résolution, et par l'infructueuse attente des colonnes d'infanterie, ainsi que par le voisinage de l'ennemi, se décida à l'attaque. «À cheval!» dit-il tout bas.
Chacun se mit à son poste, se signa, et l'on partit. Un hourra retentit dans la forêt, et les sotnias de cosaques, s'éparpillant comme les grains qui s'échappent d'un sac de blé, s'élancèrent crânement, la lance en avant, franchirent le ruisseau et se dirigèrent vers le camp ennemi.
Le cri d'alerte poussé par le premier Français qui aperçut les cosaques mit le camp en émoi. Tous se jetèrent, à moitié endormis et à peine vêtus, sur les canons, sur les fusils, sur les chevaux, et coururent de tous côtés, en perdant la tête. Si nos cosaques les avaient poursuivis sans se préoccuper de ce qui se passait autour d'eux, ils auraient infailliblement fait Murat prisonnier, comme les chefs le désiraient, mais il fut impossible de les empêcher de piller et de faire des prisonniers. Personne n'écoutait le commandement. 1 500 prisonniers, 38 bouches à feu, des drapeaux, des chevaux, des harnachements de toutes sortes, furent pris à l'ennemi; et la mise en sûreté des prisonniers et des canons, et le partage du butin, avec l'accompagnement habituel de querelles et de cris, firent perdre un temps précieux. Les Français, revenus de leur première panique et voyant qu'on ne les poursuivait pas, se formèrent et attaquèrent à leur tour Orlow-Denissow; comme il attendait des renforts qui ne lui arrivaient pas, il ne put leur répondre vigoureusement.
Cependant les colonnes d'infanterie étaient en retard; commandées par Bennigsen et dirigées par Toll, elles s'étaient mises en marche à l'heure précise, et avaient atteint un point qui n'était pas celui qui leur avait été désigné. Les hommes, gais au début, ne tardèrent pas à laisser des traînards derrière eux, et le sentiment de l'erreur commise provoqua d'autant plus de murmures, qu'on les ramena en arrière. Les aides de camp, envoyés pour réparer la bévue, étaient malmenés par les généraux, qui, de leur côté, criaient, se disputaient, et enfin, de guerre lasse, se mettaient en marche sans but arrêté. «Nous arriverons toujours quelque part!» se dirent-ils. En effet ils arrivèrent, mais pas à l'endroit où ils devaient aller. Quelques-uns sans doute se trouvèrent à leur poste, mais l'heure était déjà passée, ils ne pouvaient servir à rien, sinon à essuyer le feu de l'ennemi. Toll, qui, à cette bataille, avait joué le rôle de Weirother à Austerlitz, galopait sur toute la ligne, et constatait que tout avait été fait au rebours des ordres donnés. Ainsi il rencontra dans la forêt, lorsqu'il faisait déjà grand jour, le corps de Bagovouth, qui aurait dû depuis longtemps appuyer les cosaques d'Orlow-Denissow. Désespéré, dépité de son insuccès et l'attribuant à la faute d'un individu, Toll aborda le chef de corps en l'accablant des plus violents reproches et en le menaçant même de le faire fusiller. Bagovouth, vieux et calme militaire, d'un courage à toute épreuve, exaspéré par les ordres contradictoires qu'il recevait de tous les côtés à la fois, par les temps d'arrêt sans cause, et le désordre qui régnait autour de lui, fut pris à son tour, à l'étonnement de tous et en opposition avec son caractère habituel, d'un accès de rage et lui répondit vertement:
«Je ne reçois de leçons de personne, et je sais mourir avec mes soldats aussi bien qu'un autre!»
Le brave Bagovouth, ne se connaissant plus de colère, sans se donner la peine de juger du plus ou moins d'opportunité de sa diversion, marcha, avec sa seule division, droit au feu. Le danger, les bombes, les balles étaient ce qui convenait le mieux pour le moment à son irritation; aussi fut-il frappé par un des premiers projectiles, tandis que les suivants abattaient un grand nombre de ses braves soldats. C'est ainsi que sa division resta quelque temps exposée, sans utilité aucune, au feu de l'ennemi.
VII
Pendant ce temps, une autre colonne, auprès de laquelle se trouvait Koutouzow, était censée attaquer les Français. Il savait parfaitement que le résultat le plus probable de cette bataille, livrée contre sa volonté, serait une immense confusion, aussi retenait-il ses troupes autant qu'il le pouvait, et ne leur laissait-il pas quitter leur position. Monté sur un petit cheval gris, il répondait paresseusement aux propositions d'attaque.
«Vous me parlez toujours d'attaque, mais vous voyez bien que nous n'entendons rien aux manoeuvres compliquées, disait-il à Miloradovicth, qui lui demandait la permission de se porter en avant.... Vous n'avez pas su faire Murat prisonnier ce matin, dit-il à un autre.... Vous avez été en retard, il n'y a donc plus rien à faire.»
Lorsqu'on lui annonça que deux bataillons de Polonais venaient renforcer les Français, il regarda du coin de l'oeil Yermolow, auquel il n'avait pas adressé la parole depuis la veille.
«C'est cela, murmura-t-il, on demande à attaquer, on propose différents plans, mais lorsqu'il faut agir, rien ne se trouve prêt, et l'ennemi, avisé à temps, prend ses précautions!»
Yermolow sourit imperceptiblement à ces paroles; il comprit que l'orage était passé et que Koutouzow se bornait à une simple allusion.
«C'est à mes dépens qu'il s'amuse,» dit Yermolow, tout bas, en touchant du genou Raïevsky.
Bientôt après il s'approcha de Koutouzow, qu'il aborda avec respect:
«Rien n'est perdu, Altesse, l'ennemi est devant nous. N'ordonnerez-vous pas l'attaque?... Autrement la garde ne sentira même pas la fumée de la poudre.»
Koutouzow garda le silence. Quand on lui apprit la retraite de Murat, il ordonna un mouvement en avant, mais, tous les cent pas, il commandait qu'on s'arrêtât pendant trois quarts d'heure. La bataille se réduisit donc à la charge d'Orlow-Denissow et à la perte inutile de quelques centaines d'hommes. Le résultat fut pour Koutouzow la décoration en diamants, pour Bennigsen cent mille roubles en sus des diamants, d'agréables récompenses pour les autres officiers supérieurs, et un grand nombre de promotions et de changements dans l'état-major.
«C'est toujours ainsi, on fait tout à l'envers,» disaient, après la bataille de Taroutino, les officiers et les généraux russes, de même qu'on le dit encore aujourd'hui, et ils donnaient à entendre qu'il s'était trouvé là juste à point un imbécile pour faire des sottises qu'eux n'auraient jamais faites; mais les hommes qui parlent ainsi, ou n'ont aucune idée de l'affaire qu'ils critiquent, ou se trompent sciemment. Toute bataille, que ce soit celle de Taroutino, de Borodino ou d'Austerlitz, ne se passe jamais selon les prévisions de ceux qui en conduisent les opérations.
Un nombre incalculable de forces indépendantes (car jamais l'homme n'est aussi indépendant que pendant ce moment où s'agite pour lui une question de vie ou de mort) influe sur la direction de la bataille, et cette direction ne peut pas être précisée à l'avancé et ne coïncidera jamais avec la direction imprimée à l'action par une seule force individuelle. Lorsque les historiens, les Français surtout, affirment que leurs guerres et leurs batailles ont lieu d'après des plans, dont toutes les dispositions sont préalablement arrêtées, la seule conclusion que nous puissions en tirer, c'est que leurs descriptions sont inexactes. Il est évident que la bataille de Taroutino n'eut pas le résultat que se proposait le comte Toll, c'est-à-dire de mener les troupes au feu dans l'ordre prescrit, ni celui qu'avait en vue le comte Orlow, qui était de faire Murat prisonnier, ni celui que visait Bennigsen, qui espérait anéantir l'ennemi, ni celui de l'officier qui rêvait de se distinguer, ni celui du cosaque avide de plus de butin qu'il n'en avait déjà fait, et ainsi de suite. Mais si le but était de réaliser le désir, général en Russie, de chasser les Français, et de porter un coup mortel à leur armée, alors il sera parfaitement évident que la bataille de Taroutino fut en tous points ce qui était le plus nécessaire et le plus opportun à cette période de la campagne, puisqu'elle a atteint ce but. Il est difficile, presque impossible, de se représenter une issue plus favorable que celle de ce combat. Malgré une confusion sans exemple, les plus grands avantages furent acquis au prix de très peu d'efforts, et de pertes minimes. La faiblesse des Français fut démontrée, et l'armée ennemie subit un échec qui, dans les conditions où elle se trouvait, devait forcément amener sa retraite.
VIII
Napoléon fait son entrée à Moscou après la brillante victoire de la Moskowa, victoire incontestable assurément, puisque le champ de bataille était resté à ses troupes. Les Russes se retirent et abandonnent Moscou rempli de vivres, d'armes, de munitions et de richesses incalculables; un mois se passe sans qu'ils reprennent l'offensive. La position de Napoléon est, par conséquent, des plus belles et des plus glorieuses. Il semble donc qu'il n'était pas besoin d'avoir un génie exceptionnel pour se jeter avec des forces supérieures sur les derniers restes de l'armée ennemie, les écraser, obtenir une paix avantageuse, marcher sur Pétersbourg en cas de refus, retourner à Smolensk en cas d'insuccès, ou rester à Moscou, en y gardant la brillante position acquise. Rien de plus simple et de plus facile que les mesures à prendre pour en arriver là. Il fallait empêcher le pillage, préparer pour toute l'armée des vêtements d'hiver qu'on aurait facilement trouvés à Moscou, régler la distribution des subsistances, qui, d'après les historiens français eux-mêmes représentaient un approvisionnement de six mois. Cependant Napoléon, le plus grand des génies, qui, toujours selon ces mêmes historiens, pouvait diriger l'armée à son gré, ne prend aucune de ces dispositions, et choisit, au contraire, celle qui était la plus détestable et la plus absurde. Rien ne pouvait avoir en effet des conséquences plus désastreuses que de rester à Moscou jusqu'en octobre, de laisser faire les pillards, de quitter Moscou à l'aventure, de se rapprocher de Koutouzow pour ne pas lui livrer bataille, de gagner Malo-Yaroslavetz, en le laissant sur sa droite, de retourner sur Mojaïsk sans avoir tenté la fortune, de reprendre enfin la route de Smolensk et de s'engager en aveugle dans des contrées dévastées. Que l'on soumette aux stratégistes les plus habiles cette série de faits, et ils ne sauront en tirer d'autre conséquence que la destruction fatale ou voulue de sa propre armée. Mais dire que Napoléon la perdit volontairement ou par incapacité est aussi faux que d'assurer qu'il avait amené ses troupes jusqu'à Moscou par la force de sa volonté ou par les combinaisons de son génie. Dans l'un et l'autre cas, son action personnelle n'avait pas plus d'influence que l'action personnelle du dernier soldat, et elle se bornait à se conformer à des lois, dont le fait était le résultat.
Les historiens ont tort de nous représenter les forces intellectuelles de Napoléon à Moscou comme affaiblies, pour expliquer son insuccès. Son activité, à cette époque, ne fut pas moins étonnante que celle dont il avait fait preuve en Égypte, en Italie, en Autriche et en Prusse. Nous ne pouvons apprécier à sa véritable valeur le génie de Napoléon en Égypte, où «quarante siècles avaient contemplé sa grandeur», ni celui qu'il avait déployé en Autriche et en Prusse, car nous somme obligés de nous en rapporter aux versions françaises et allemandes, et les Allemands eux-mêmes font sonner bien haut son génie, ne pouvant expliquer autrement pourquoi tant de forteresses se sont rendues sans coup férir, et pourquoi des corps entiers ont été faits prisonniers sans livrer bataille. Quant à nous, nous n'avons pas, Dieu merci, pour cacher notre honte, à nous incliner devant son génie; nous avons payé cher le droit de juger ses actes, de bonne foi et sans déguisement, et dès lors nous ne sommes obligés à aucune concession. Son activité à Moscou était sans contredit aussi merveilleuse que partout ailleurs: les ordres et les plans se succèdent sans interruption pendant tout son séjour; l'absence d'habitants et de députations, l'incendie même, ne l'arrêtent pas un moment. Il ne perd de vue ni les mouvements de l'ennemi, ni le bien-être de son armée, ni celui de la population russe qui l'entoure, ni la direction des affaires de son empire, ni les combinaisons diplomatiques, ni même les conditions à débattre pour en arriver à une paix prochaine.
IX
Dès son entrée à Moscou, Napoléon ordonne au général Sébastiani de suivre exactement le mouvement des troupes russes, et à Murat de découvrir Koutouzow; puis il fortifie avec soin le Kremlin et élabore un admirable plan de campagne de Russie. De la question militaire passant à la diplomatie, il fait venir auprès de lui le capitaine Iakovlew, ruiné et déguenillé, lui détaille tout au long sa politique et sa conduite généreuse, puis il écrit une lettre à l'Empereur Alexandre dans laquelle il expose à «son ami et frère» son mécontentement au sujet de Rostoptchine et expédie Iakovlew à Pétersbourg. Après avoir de même déroulé ses plans et fait parade de sa grandeur d'âme devant Toutolmine, il l'envoie avec des instructions. En ce qui concerne la partie juridique, il recherche les incendiaires, les punit, et se venge de Rostoptchine en faisant brûler ses maisons. En matière d'administration, il écrit une constitution qu'il offre à Moscou comme don de joyeux avènement, y établit une municipalité et fait afficher la proclamation suivante:
«Habitants de Moscou!
«Vos malheurs sont cruels, mais Sa Majesté l'Empereur et Roi en veut arrêter le cours. De terribles exemples vous ont appris comment il sait châtier la désobéissance et le crime. Des mesures sévères sont prises pour arrêter le désordre et ramener la sécurité publique. Une administration paternelle, dont les membres seront choisis parmi vous, formera votre municipalité, c'est-à-dire l'administration de la ville, qui aura pour mission de veiller sur vous, de s'inquiéter de vos besoins et de vos intérêts. Ses membres se distingueront par un ruban rouge passé par-dessus l'épaule, et le maire de la ville se ceindra en outre d'une écharpe blanche. En dehors des heures consacrées à sa charge, il ne portera qu'un ruban rouge autour du bras gauche. La police de la ville est reconstituée sur ses anciennes bases, et, grâce à son activité, l'ordre reparaît. Le gouvernement a nommé deux commissaires généraux ou maîtres de police, et vingt commissaires de police d'arrondissement pour tous les quartiers de la ville. Vous les reconnaîtrez au ruban blanc noué sur le bras gauche. Quelques églises, de cultes différents, sont ouvertes et on y officie sans empêchement. Vos concitoyens reviennent dans leurs demeures, et l'ordre est donné pour qu'ils y retrouvent le secours et la protection dus au malheur. Ce sont là les moyens employés jusqu'ici par le gouvernement afin de rétablir l'ordre et d'alléger votre situation, mais pour y réussir il faut que vous unissiez vos efforts aux siens, que vous oubliiez, si possible, vos souffrances passées, que vous caressiez l'espoir d'un sort moins cruel, que vous soyez assurés qu'une mort inévitable et honteuse attend tous ceux qui s'attaqueront à vos personnes et à vos biens, et que ces biens vous seront conservés, car telle est la volonté du plus grand et du plus juste des monarques. Soldats et habitants, de quelque nation que vous soyez, rétablissez la confiance publique, source du bonheur des États, vivez en frères, aidez-vous et protégez-vous les uns les autres; unissez-vous pour anéantir les desseins des malintentionnés, obéissez aux autorités militaires et civiles, et alors vos larmes cesseront bientôt de couler!»
En ce qui concerne les subsistances, Napoléon ordonne aux troupes de venir à tour de rôle à Moscou faire la maraude afin de s'approvisionner et de s'assurer des vivres pour un certain temps. Préoccupé de la question religieuse, Napoléon ordonne de ramener les popes et de recommencer dans les églises les cérémonies du culte. La proclamation suivante, ayant trait aux affaires commerciales et à la fourniture des vivres, est également placardée sur tous les murs: