La guerre et la paix, Tome III

Chapter 24

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Sa pensée recommençait à flotter entre la vie et la mort:

«L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la négation de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le comprends que par l'amour. Tout est là!... L'amour c'est Dieu, et mourir c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi, à la source générale et éternelle.»

Ces rêves lui semblaient consolants, mais ce n'étaient que des rêves qui passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre même de la réalité, et il se rendormit, encore en proie à mille idées confuses et agitées.

Il se vit en songe couché dans la chambre qu'il habitait. Il avait recouvré toute sa santé. Une foule de personnes inconnues défilaient devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et se disposait à les suivre il ne savait où, tout en se disant qu'il perdait son temps à des bagatelles, lorsqu'il avait à s'occuper de bien plus graves intérêts; et cependant il continuait à leur parler et à les étonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun sens.... Peu à peu ces figures s'évanouirent, et toute son attention se concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba.... Parviendra-t-il à la fermer assez vite? «tout» dépend de cela. Il se lève, il s'en approche pour tirer le verrou, mais ses jambes fléchissent sous lui, et il sent qu'il n'arrivera pas à temps!... Réunissant toutes ses forces dans un effort suprême, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible l'étreint.... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort.... C'est la mort qui est là, là, derrière la porte, et, au moment où il s'y traîne haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et pénètre dans la chambre!... Cet être innommé, c'est la mort, la mort qui vient à lui, et il faut à tout prix qu'il lui échappe!... Il saisit la porte... la refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de forces, peut-être pourra-t-il du moins l'empêcher de passer?... Hélas! ses forces s'épuisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de nouveau!... Il tente une fois encore de résister à la pression du dehors.... Peine inutile!... Le spectre entre, il est entré... et le prince André se sent mourir!

À ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il se réveilla...

«Oui, c'était bien là la mort!... Mourir et se réveiller! La mort est donc le réveil?»

Cette pensée passa comme un éclair dans son esprit, et un coin du voile qui lui dérobait encore l'inconnu se releva dans son âme! Il sentit son corps délivré des liens qui l'attachaient à la terre, et il éprouva un mystérieux bien-être, qui depuis lors ne le quitta plus!

Réveillé par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement. Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il désirait. Il ne comprit pas sa question et fixa sur elle un regard étrange. C'était «cela» dont elle avait parlé à la princesse Marie!... À dater de cette heure, la fièvre prit un caractère pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les médecins, elle ne pouvait plus se méprendre sur les symptômes moraux qui se développaient chez le malade avec une effroyable intensité.

Ses derniers jours et ses dernières heures s'écoulèrent paisibles et sans qu'il se produisît dans son état aucun nouvel incident.

La princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement à ce qui ne serait bientôt plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir, à son enveloppe matérielle, et que son esprit n'était déjà plus de ce monde. La violence de leurs sensations était telle, que le spectacle terrible de la mort n'avait pas de prise sur leurs âmes. Jugeant inutile d'aviver leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles étaient à ses côtés, ni hors de sa présence, et, se trouvant impuissantes à exprimer par des paroles ce qu'elles éprouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui. Elles le voyaient s'abîmer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et toutes deux savaient que c'était bien et que ce devait être ainsi.

Il se confessa, il communia, et prit congé des siens. Lorsqu'on lui amena son fils, il effleura sa joue de ses lèvres et se tourna, non pas par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'était tout ce qu'on attendait de lui. On le pria cependant de bénir l'enfant: il le fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'oeil interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore quelque chose à faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras de la princesse Marie et de Natacha.

«C'est fini!» dit sa soeur quelques secondes après.

Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma.

«Où est-il à présent?» se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couché dans le cercueil, tous s'en approchèrent pour lui dire un dernier adieu. Le coeur de l'enfant était déchiré par une poignante surprise. Tous pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'était plus, et le vieux comte sur lui-même; il prévoyait qu'il aurait bientôt le même pas à franchir.

Natacha et la princesse Marie pleuraient également, non sur leur propre douleur, mais sous l'influence de l'émotion dont leur coeur débordait à la vue du mystère si solennel et si simple de la mort!

CHAPITRE IV

I

La corrélation des causes est incompréhensible pour l'esprit humain, mais le besoin de s'en rendre compte est inné dans le coeur de l'homme. Celui qui n'approfondit pas la raison d'être des événements s'empare de la première coïncidence qui le frappe pour s'écrier: «Voilà la cause!».

Mais lorsqu'on pénètre au fond du moindre fait historique, c'est-à-dire au fond des masses où il s'est produit, on constate que la volonté d'un individu, non seulement ne guide pas ces masses, mais qu'elle-même est constamment dirigée par une force supérieure. Si les événements historiques n'ont en réalité d'autre cause que le principe même de toute cause, ils sont néanmoins dirigés par des lois qui nous sont inconnues, ou que nous entrevoyons à peine et que nous ne saurions découvrir, sinon à la condition de renoncer à en voir le mobile dans la volonté d'un seul homme. C'est ainsi que la connaissance de la loi du mouvement des planètes n'est devenue possible que lorsque l'homme eut répudié l'idée de l'immobilité de la terre.

Après la bataille de Borodino, après que Moscou eût été occupé par l'ennemi et incendié, l'épisode le plus important de la guerre de 1812 serait, au dire des historiens, la marche de l'armée russe quittant la route de Riazan pour prendre celle de Kalouga et aller occuper le camp de Taroutino. Ils attribuent la gloire de cet exploit héroïque à différentes personnes, et les Français eux-mêmes, quand ils parlent de ce mouvement de flanc, vantent le génie dont les généraux russes ont fait preuve en cette occasion. Il est cependant impossible de voir là, avec les historiens, une profonde combinaison trouvée par un seul individu pour sauver la Russie et perdre Napoléon, et de découvrir dans ce fait la moindre trace de génie militaire. Une grande intelligence n'est pas nécessaire en effet pour concevoir que la meilleure position d'une armée non attaquée est de s'établir là où elle est sûre de trouver des approvisionnements. L'enfant le moins intelligent aurait deviné, en 1812, que la route de Kalouga offrait, après la retraite de l'armée, les plus grands avantages. Par quelle filière de déductions Messieurs les historiens arrivent-ils donc à découvrir dans cette manoeuvre une combinaison des plus habiles? Où donc voient-ils que le salut de la Russie et la perte de l'ennemi en ont été les résultats? Cette marche de flanc pouvait au contraire, par suite des circonstances qui l'ont précédée, qui l'ont accompagnée et qui en ont été la conséquence, devenir la perte des Russes et le salut des Français; il n'en résulte donc pas que ce mouvement ait eu une influence favorable sur la situation de l'armée. Si cette marche n'avait pas coïncidé avec d'autres circonstances, elle n'aurait produit rien de bon. Que serait-il arrivé si Moscou n'avait pas brûlé, si Murat n'avait pas perdu de vue les Russes, si Napoléon n'était pas resté inactif, si l'armée russe avait livré bataille en quittant Moscou, selon le conseil de Bennigsen et de Barclay, si Napoléon avait, en s'approchant de Taroutino, attaqué les Russes avec le dixième de l'énergie qu'il avait dépensée à Smolensk, si les Français avaient marché sur Pétersbourg?... etc., etc. Dans ces conditions, le salut se serait tourné en désastre. Comment donc se fait-il que ceux qui ont étudié l'histoire ferment les yeux à l'évidence, en attribuant cette marche à la volonté d'un seul homme? car personne n'avait mûri et préparé cette manoeuvre à l'avance; et, à l'heure où elle s'est accomplie, elle était tout bonnement le résultat forcé de l'ensemble des circonstances, et l'on ne s'est rendu compte de toutes ses conséquences que lorsqu'elle fut tombée dans le domaine du passé.

Lors du conseil qui se tint à Fili, l'opinion des chefs militaires russes fut en général pour la retraite en ligne droite sur le chemin de Nijni-Novgorod. On trouve des preuves surabondantes de ce fait dans le nombre des voix qui appuyèrent cet avis, et surtout dans la conversation qui eut lieu, après le conseil, entre le commandant en chef et Lanskoï, chef de l'intendance. Lanskoï annonça, dans son rapport, que les vivres pour l'armée étaient réunis principalement le long de l'Oka, dans les gouvernements de Toula et de Kazan; donc, en cas de retraite sur Nijni, le transport des approvisionnements pour l'armée serait intercepté par la rivière qu'on ne pouvait leur faire traverser à l'entrée de l'hiver. Ce fut la première considération qui fit abandonner le plan primitif, en somme le plus naturel. L'armée se tint donc à portée des vivres. Puis l'inaction des Français, qui avaient perdu la trace des Russes, la nécessité de couvrir et de défendre les manufactures d'armes, et surtout l'avantage d'être à portée des vivres, forcèrent l'armée à incliner davantage vers le sud. Après avoir passé sur la route de Toula par un mouvement désespéré, les chefs de l'armée pensaient s'arrêter à Podolsk, mais l'apparition des troupes françaises, d'autres circonstances, et entre autres l'abondance des subsistances à Kalouga, engagèrent l'armée à continuer sa marche vers le sud, et à passer de la route de Toula sur celle de Kalouga, en se dirigeant vers Taroutino. De même qu'il est difficile, sinon impossible, de préciser l'instant où l'abandon de Moscou avait été résolu, de même on ne peut exactement dire avec précision quel est celui qui a décidé la marche sur Taroutino, et pourtant chacun crut s'y être établi en vertu de la volonté et de la décision des chefs.

II

La route suivie était si bien celle que l'armée devait infailliblement prendre, que les maraudeurs mêmes se répandirent dans cette direction, et Koutouzow s'attira le blâme de l'Empereur pour avoir d'abord conduit l'armée par la route de Riazan, au lieu de se diriger sur Taroutino. L'Empereur lui-même lui avait indiqué ce mouvement dans une lettre que le commandant en chef reçut seulement après y être arrivé.

Le service rendu par Koutouzow ne consistait pas dans une manoeuvre de génie, mais bien dans l'intelligence du fait accompli. Lui seul attribuait à l'inaction des Français son importance réelle; lui seul soutenait que la bataille de Borodino avait été une victoire; lui seul, qui, par sa position de commandant en chef, semblait être appelé à prendre l'offensive, faisait tout, au contraire, pour empêcher l'armée russe de dépenser inutilement ses forces dans des combats stériles.

La bête fauve, blessée à mort à Borodino, se trouvait encore là où le chasseur l'avait laissée. Était-elle épuisée? Était-elle encore vivante? Le chasseur l'ignorait. Mais tout à coup elle poussa un gémissement qui trahit sa situation sans issue, et ce cri de désespoir fut l'envoi de Lauriston au camp de Koutouzow. Napoléon, convaincu comme toujours qu'il était impeccable, écrivit à Koutouzow, sous l'impulsion du moment:

«Monsieur le prince Koutouzow, j'envoie près de vous un de mes aides de camp généraux pour vous entretenir de plusieurs objets intéressants. Je désire que votre Altesse ajoute foi à ce qu'il lui dira, surtout lorsqu'il exprimera les sentiments d'estime et de particulière considération que j'ai depuis longtemps pour sa personne. Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu, Monsieur le prince Koutouzow, qu'il vous ait en Sa sainte et digne garde.

«Moscou, ce 30 octobre.

«Signé: Napoléon.»

«Je serais maudit par la postérité si l'on me regardait comme le premier moteur d'un accommodement quelconque. Tel est l'esprit actuel de ma nation[27],» répondit Koutouzow, et il continua à faire tout ce qui dépendait de lui pour diriger la retraite de ses troupes.

À la suite d'un mois de pillage par l'armée française et d'un temps équivalent de repos pour les troupes russes, un grand changement était survenu dans les forces des deux belligérants et dans l'esprit qui les animait: la balance penchait en faveur des Russes, et le besoin de prendre l'offensive se manifesta chez eux sur toute la ligne. Cette longue inaction avait éveillé l'impatience et la curiosité de savoir ce qu'étaient devenus les français, qu'on avait perdus de vue depuis tant de semaines. La hardiesse avec laquelle nos avant-postes s'en approchaient chaque jour, la nouvelle de légères victoires de partisans et de paysans sur l'ennemi, faisaient renaître l'envie et les sentiments de vengeance refoulés dans le coeur de chacun pendant le séjour de l'étranger à Moscou; le soldat sentait d'instinct que le rapport de leurs forces respectives n'était plus le même et que la supériorité nous était acquise. De même que le carillon d'une horloge se met en branle et joue son air lorsque l'aiguille achève le tour du cadran, de même, dans les hautes sphères, le contrecoup de cette impression générale se traduisit immédiatement par un redoublement d'activité.

III

L'armée russe était dirigée sur place par Koutouzow et son état-major, et de Pétersbourg par l'Empereur lui-même. Avant qu'on eût reçu la nouvelle de l'abandon de Moscou, on avait envoyé à Koutouzow, pour lui faciliter sa besogne, un plan détaillé de toute la campagne; l'état-major l'accepta malgré le changement produit par les circonstances. Quant à Koutouzow il répondit que les dispositions prises à distance étaient difficiles à exécuter. Aussi continuait-on à lui expédier messages sur messagers avec de nouvelles instructions, pour trancher les difficultés au fur et à mesure qu'elles se produisaient, et faire ensuite leur rapport sur ses faits et gestes.

Des changements importants avaient lieu dans les commandements de l'armée. Il fallait remplacer Bagration, qui avait été tué, et Barclay, qui s'était éloigné, offensé d'être mis dans une position subalterne. On discutait très sérieusement s'il valait mieux mettre A. à la place de D. ou bien D. à la place d'A., et ainsi de suite, comme s'il ne s'agissait, dans le choix à faire, que d'une question de personnes.

Par suite de l'inimitié qui existait entre Koutouzow et Bennigsen, de la présence des personnes de confiance envoyé par l'Empereur, des permutations indispensables à opérer, une partie bien plus compliquée se jouait à l'état-major de l'armée. On se contrecarrait à qui mieux mieux, et l'objet de toutes ces intrigues était l'entreprise militaire que les uns et les autres s'imaginaient diriger à leur guise, tandis qu'elle poursuivait son chemin en dehors de leur influence et de leur action, et n'était, en réalité, que la conséquence des rapports des masses entre elles. Du reste, cet enchevêtrement de combinaisons de toutes sortes dans les hautes régions du pouvoir faisait exactement pressentir ce qui allait arriver.

Le 2 octobre, dans une lettre qui ne fut reçue par Koutouzow qu'après la bataille de Taroutino, l'Empereur lui écrivait:

«Prince Michel Ilarionovitch!

«Moscou est au pouvoir de l'ennemi depuis le 2 septembre. Vos derniers rapports datent du 20, et depuis lors, non seulement vous n'avez rien entrepris contre l'ennemi pour la délivrance de notre première capitale, mais vous vous êtes même replié. Serpoukhow est occupé par un détachement ennemi, et Toula, avec son importante manufacture d'armes, si nécessaire à l'armée, est menacée. J'ai vu, par les rapports de Wintzingerode, que l'ennemi fait marcher un corps de 10 000 hommes vers la route de Pétersbourg; un autre de plusieurs milliers à la direction de Dmitrow; un troisième s'est avancé sur la route de Vladimir; enfin un quatrième s'est concentré entre Rouza et Mojaïsk. Napoléon lui-même était encore à Moscou le 25 avec sa garde. Du moment que ses troupes sont ainsi divisées en détachements considérables, est-il possible que vous ayez en face de vous des forces ennemies assez nombreuses pour vous empêcher de prendre l'offensive? Il est au contraire à présumer que vous êtes, poursuivi par des fractions, ou, tout au moins, par des corps inférieurs en importance à l'armée confiée à votre commandement. Il semblerait que, profitant de ces conjonctures, vous auriez pu attaquer un ennemi plus faible que vous, le détruire, ou au moins le forcer à la retraite, nous conserver la majeure partie des gouvernements occupés aujourd'hui par lui, et préserver ainsi de tout danger la ville de Toula et les autres villes de l'intérieur de l'Empire. Si l'ennemi est en état de diriger un corps d'armée considérable vers Pétersbourg, en partie dégarni de troupes, vous en porterez la responsabilité, car, en agissant avec énergie et décision, vous deviez, avec les moyens dont vous disposez, nous préserver de ce nouveau malheur. N'oubliez point que vous devez rendre compte à la patrie indignée de la perte de Moscou. Vous savez, par expérience, que j'ai toujours été prêt à vous récompenser. Je le suis encore, mais Moi et la Russie nous sommes en droit d'attendre de votre côté un entier dévouement, une fermeté à toute épreuve et des succès que votre intelligence, vos talents militaires et la valeur des troupes que vous commandez nous autorisent à espérer.»

Lorsque cette lettre arriva à Koutouzow, celui-ci avait livré bataille, ne pouvant plus empêcher son armée de prendre l'offensive. Le 2 octobre, le cosaque Schapovalow, battant la plaine, tua un lièvre et en blessa un autre; en poursuivant ce dernier, il se laissa entraîner au loin dans la forêt, et tomba inopinément sur le flanc gauche de l'armée de Murat, qui ne se gardait pas. Il raconta la chose en riant à ses camarades, et le porte-drapeau qui l'entendit en fit part à son commandant, Le cosaque fut appelé, questionné, et ses chefs eurent l'idée de profiter de cette bonne aubaine pour enlever des chevaux, et l'un d'eux, connu des hauts fonctionnaires de l'armée, communiqua le fait à un général de l'état-major. La situation y était des plus tendues dans ces derniers temps. Yermolow était venu trouver Bennigsen quelques jours auparavant pour le supplier d'user de son influence sur le commandant en chef afin qu'il se décidât à l'attaque.

«Si je ne vous connaissais pas, répondit Bennigsen, j'aurais cru que vous désiriez le contraire de ce que vous me demandez, car il suffit que je conseille une chose, pour que Son Altesse fasse tout l'opposé.»

Le récit des cosaques, confirmé par d'autres éclaireurs, démontra que tout était prêt pour l'explosion. Les ressorts se détendirent, les rouages grincèrent et, le carillon joua. En dépit de son pouvoir présumé, de son intelligence, de son expérience, de sa connaissance des hommes, Koutouzow, prenant en considération le rapport envoyé par Bennigsen à l'Empereur, le désir exprimé par tous les généraux, celui qu'on imputait à Sa Majesté, la nouvelle apportée par les cosaques, n'eut pas la force de comprimer ce mouvement: il ordonna donc ce qu'il considérait comme inutile et même nuisible, il donna son assentiment au fait accompli.

IV

L'attaque fut ordonnée pour le 5 octobre.

La veille, Koutouzow signa la dislocation des troupes. Toll en fit lecture à Yermolow, en lui proposant de s'occuper des dispositions à prendre.

«Bien, bien, dit Yermolow, mais je n'en ai pas le temps dans ce moment.»

Le plan de bataille combiné par Toll était excellent, aussi bien rédigé que celui d'Austerlitz, quoiqu'il n'y fût pas formulé en allemand: «la première colonne marche de ce côté, la seconde de tel autre»... etc.... Ces colonnes, indiquées sur le papier, devaient, à un instant donné, se réunir pour tomber sur l'ennemi et l'écraser. Tout y était admirablement prévu, comme c'est toujours le cas dans les dislocations écrites, mais, comme il arrive toujours aussi, aucune de ces colonnes ne se trouva à son poste en temps et lieu.

Lorsque les différents exemplaires du plan furent prêts, on les remit à un officier, qui était ordonnance de Koutouzow, pour les porter à Yermolow. Ce jeune chevalier garde, tout fier de son importante mission, se rendit au logement occupé par Yermolow; il était vide.

«Le général est parti,» lui dit le domestique.

L'envoyé se rendit chez un des généraux que Yermolow voyait souvent.

«Personne à la maison,» lui répondit-on.

Il alla chez un autre. Même réponse.

«Pourvu qu'on ne me rende pas responsable de ce retard, se dit-il, voilà du guignon!»

Il fit le tour du camp. Les uns disaient que Yermolow venait de passer avec quelques généraux, les autres qu'il était déjà revenu. Le malheureux officier continua ses recherches jusqu'à six heures; du soir, sans prendre même le temps de dîner, Yermolow resta introuvable, et personne ne savait où le prendre. Le messager s'étant quelque peu restauré chez un camarade, poussa jusqu'à l'avant-garde, chez Miloradovitch. On lui dit que celui-ci était sans doute au bal du général Kikine, et que Yermolow devait y être aussi.!

«Mais où est-ce donc?

--Là-bas à Jechkine, dit un officier cosaque en lui indiquant au loin le toit d'une maison seigneuriale.

--Comment?... Mais c'est en dehors de la ligne des avant-postes!

--On a envoyé deux de nos régiments sur la ligne même; ils y font bombance aujourd'hui.... Deux musiques de régiment et trois choeurs de chanteurs!...»

L'officier franchit la ligne. En approchant de la maison, il entendit les chants joyeux du choeur des soldats, qui étaient couverts par les voix animées des assistants. Cette gaieté gagna le jeune officier, qui craignait néanmoins de s'être rendu coupable en tardant à remettre à son adresse l'ordre important dont il était chargé. Il était déjà neuf heures du soir; il descendit de cheval et gravit les marches du perron d'une grande et belle maison située entre les Russes et les Français et dont la conservation était parfaite: dans l'antichambre et dans l'office il aperçut des laquais occupés à porter des vins et des plats. Les chanteurs étaient placés à l'extérieur, devant les fenêtres. En entrant dans le premier salon, il y aperçut soudain tous les principaux généraux de l'armée, entre autres la grande et imposante figure de Yermolow. Tous, l'uniforme déboutonné, la figure enluminée, placés en demi-cercle, remplissaient la chambre de leurs rires bruyants, car, au milieu de la salle un d'eux, très bel homme, d'une taille moyenne, dansait avec légèreté le trépak[28].

«Ah! ah! bravo, Nicolas Ivanovitch! Ah! ah! ah!»

Le messager comprit qu'il avait doublement tort d'être entré dans un pareil moment, avec une mission importante; il voulut attendre, mais on le remarqua aussitôt, et l'un des généraux le désigna à Yermolow. Ce dernier, fronçant le sourcil, s'approcha de lui, écouta son rapport et prit son papier sans souffler mot.

«Tu crois que c'est sans intention qu'il est ici, dit au survenant un de ses camarades de l'état-major en parlant de Yermolow! Pas du tout, mon cher, c'est une farce qu'il joue à Konovnitzine. Tu verras demain quelle belle confusion il y aura!»

V