La guerre et la paix, Tome III
Chapter 22
Celui-ci ne répondit rien; il n'en avait pas la force, car, pour lui, Davout n'était pas simplement un général français, mais un homme dont la cruauté était connue; en regardant cette figure dure et froide, rappelant celle d'un pédagogue sévère qui daigne témoigner quelque patience en attendant la réponse demandée, il comprenait que chaque seconde d'hésitation pouvait lui coûter la vie; mais que dire? Répéter ce qu'il avait répondu au premier interrogatoire lui paraissait inutile; révéler son nom et sa position était dangereux et honteux! Le silence se prolongeait; mais, sans lui donner le temps de le rompre, Davout releva la tête, ôta ses lunettes, fronça les sourcils et le regarda fixement.
«Je connais cet homme,» dit-il d'une voix dont l'accent rude et heurté était calculé pour effrayer l'accusé.
Pierre frissonna.
«Non, général, vous ne pouvez pas me connaître, je ne vous ai jamais vu...
--C'est un espion russe, dit Davout en l'interrompant et en s'adressant à un autre général.
--Non, monseigneur, reprit Pierre avec une soudaine vivacité, en se souvenant que Davout était prince. Non, monseigneur, vous ne pouvez pas me connaître. Je suis officier de la milice et je n'ai pas quitté Moscou.
--Votre nom? reprit le maréchal.
--Besoukhow.
--Qu'est-ce qui me prouvera que vous ne mentez pas?
--Monseigneur!» s'écria Pierre d'une voix plutôt suppliante qu'offensée.
Davout se reprit à l'examiner; quelques secondes se passèrent ainsi, et ce fut là le salut de Pierre. En dépit de la guerre et de la position où ils se trouvaient l'un à l'égard l'autre, il s'établit entre ces deux hommes des rapports humains. Au premier regard que le maréchal avait jeté sur lui après avoir consulté la liste où les hommes n'étaient pour lui que des numéros et Pierre un incident, il l'aurait tranquillement fait fusiller sans croire commettre une mauvaise action, mais à présent il voyait en lui un homme... ils étaient frères!
«Comment me prouverez-vous la vérité de ce que vous avancez?»
Pierre se souvint de Ramballe, et le nomma, lui, son régiment et la rue où se trouvait la maison.
«Vous n'êtes pas ce que vous dites,» répéta Davout.
Pierre recommença d'une voix émue à donner des preuves de sa véracité. Un aide de camp entra en ce moment, et la figure du maréchal rayonna d'aise aux nouvelles qu'il lui apportait; il se prépara à sortir. Il avait oublié le prisonnier, lorsque l'aide de camp l'en fit souvenir; il donna l'ordre de l'emmener. Mais où? Pierre ne put le deviner. Où allait-on le conduire? À la remise ou à l'endroit du supplice, que ses compagnons lui avaient indiqué en traversant la place?
«Oui, sans doute,» répondit Davout à une question qui lui adressait son subordonné, et que Pierre n'entendit pas.
On le fit enfin sortir.
Jamais il ne put se rappeler pendant combien de temps il avait marché; il avançait machinalement, à l'exemple de ses camarades d'infortune; il ne voyait ni n'entendait rien, et il s'arrêta que parce que les autres s'arrêtèrent. Une seule pensée le tourmentait, celle de découvrir qui l'avait condamné à mort. Ce n'étaient pourtant pas ceux qui l'avaient interrogé: aucun d'eux n'aurait voulu ni même pu le faire. Ce n'était pas Davout, qui l'avait regardé avec tant d'humanité: une minute de plus, et il aurait certainement compris qu'il agissait mal, mais l'aide de camp l'en avait empêché. Qui donc l'avait condamné? Qui donc avait décidé de le tuer, lui plein de souvenirs, d'espérances et de pensées? Qui donc faisait une telle chose? Qui donc en était cause?... Personne! C'était, il le comprenait, la conséquence de l'ordre établi et le résultat fatal des circonstances.
XI
De l'hôtel du prince Stcherbatow, les prisonniers furent conduits, à travers la place, vers un jardin potager un peu à gauche, où se dressait un poteau derrière lequel on avait creusé une grande fosse, entourée de terre fraîchement remuée; une foule, placée en demi-cercle, contemplait cette fosse avec une inquiète curiosité. Elle se composait de Russes et d'un grand nombre de militaires de l'armée française appartenant à différentes nationalités et portant des uniformes différents. À droite et à gauche du poteau se tenaient alignés des soldats en capotes gros-bleu, épaulettes rouges, guêtres et shakos. Les condamnés furent rangés en dedans du cercle par numéros d'ordre. Pierre était le sixième. Un roulement de tambours se fit entendre de deux côtés à la fois: il sentit que son âme se déchirait à ce bruit et qu'il perdait la faculté de penser. Pouvant à peine regarder et entendre, il n'avait plus qu'un désir, celui de voir s'accomplir le plus tôt possible ce quelque chose de terrible et d'inévitable qui le menaçait! Les deux hommes placés au bout de son rang étaient des forçats, dont l'un était grand et maigre; l'autre, au teint noirâtre, au nez écrasé et au corps musculeux, avait à côté de lui le n° 3, un gaillard vigoureux et bien nourri, aux cheveux grisonnants, âgé de ses quarante-cinq ans environ. Le quatrième était un paysan, dont le joli visage, aux yeux noirs, était encadré d'une belle barbe rousse, et le cinquième, un ouvrier de fabrique, à la figure jaune et blafarde, de dix-huit ans à peu près, et vêtu d'une longue lévite. Pierre comprit que les Français se consultaient, en se demandant s'ils les fusilleraient par groupes ou isolément.
«Par deux!» dit l'officier avec une froide indifférence.
Un mouvement eut lieu dans les rangs: évidemment cette agitation ne provenait pas de l'empressement des soldats à exécuter un ordre ordinaire, mais de leur hâte à terminer une besogne répugnante et incompréhensible. Un fonctionnaire civil, en écharpe, s'approcha des condamnés et leur lut, en russe et en français, leur arrêt, puis quatre soldats s'emparèrent des deux forçats. On les plaça devant le poteau, et pendant qu'on était allé chercher les bandeaux, ils regardaient autour d'eux comme la bête fauve acculée qui voit venir le chasseur; l'un se signait, l'autre se grattait le dos en grimaçant un sourire. Quand on leur eut bandé les yeux et qu'on les eut attachés au poteau, douze soldats sortirent des rangs d'un pas ferme, et se placèrent à huit pas devant eux. Pierre détourna la tête pour ne pas voir ce qui allait se passer. Tout à coup une décharge retentit; elle lui sembla plus formidable qu'un violent coup de tonnerre; Pierre regarda, et il aperçut, au milieu d'un nuage de fumée, les Français pâles et tremblants qui étaient occupés autour de la fosse. On amena deux autres condamnés, dont le regard suppliant semblait demander aide et secours, comme s'ils ne pouvaient admettre qu'on leur enlevât la vie! Pierre détourna encore une fois la tête; un bruit plus assourdissant frappa son oreille. La poitrine oppressée, il jeta un coup d'oeil sur ceux qui l'entouraient, et lut sur toutes les figures le même sentiment de stupeur, d'horreur et de révolte, qui bouillonnait dans son coeur.
«Qui donc est cause de tout cela? Ils souffrent tous comme moi! murmurait-il.
--Tirailleurs du 86ème, en avant!» s'écria-t-on.
Le 5ème, son voisin, fut emmené seul. Pierre ne comprit pas, tant sa terreur était profonde, que lui et les autres étaient sauvés, et qu'ils n'avaient été conduits là que pour assister au supplice. Le cinquième, l'ouvrier en lévite, se rejeta violemment en arrière à l'attouchement des soldats et se cramponna à Pierre; Pierre tressaillit et s'arracha à l'étreinte de ce malheureux, qui ne pouvait plus se tenir sur ses jambes: on l'avait saisi par les bras et on le traînait. Il criait à tue-tête, mais, une fois devant le poteau, il se tut, comme s'il comprenait que ses cris étaient inutiles, ou comme s'il espérait qu'on l'épargnerait. La curiosité de Pierre l'emporta sur l'horreur, il ne détourna pas la tête, et ne ferma pas les yeux; l'émotion qu'il éprouvait, et qu'il sentait partagée par la foule, était arrivée à son paroxysme. Le condamné, devenu calme, boutonna sa lévite, frotta ses pieds nus l'un contre l'autre et arrangea lui-même le noeud du bandeau. Puis, lorsqu'on l'eut adossé au poteau sanglant, il se redressa tout droit, se mit d'aplomb sur ses jambes, sans rien perdre de sa tranquillité, Pierre suivait ses moindres mouvements sans pouvoir en détacher les yeux. Il faut supposer qu'il y eut un commandement de donné et qu'à ce commandement répondirent douze coups de fusil, mais il ne put jamais se rappeler plus tard les avoir entendus; il vit tout d'un coup le corps de l'ouvrier s'affaisser, le sang jaillir à deux endroits, les cordes céder sous le poids du cadavre, la tête se pencher, les jambes se replier et donner à l'agonisant une pose étrangement contournée. Personne ne le soutenait, ceux qui l'entouraient avaient subitement pâli, et voyait trembler la lèvre du vieux soldat à moustache blanche qui détachait les cordes; le corps s'affaissa, les soldats s'en emparèrent gauchement, le traînèrent derrière le poteau et le poussèrent brusquement dans la fosse. Ils avaient l'air eux-mêmes de criminels qui se hâtent de cacher les traces de leur crime. Pierre jeta un regard sur cette fosse, et aperçut le cadavre de l'ouvrier, dont les genoux touchaient la tête et dont une épaule dépassait l'autre; cette épaule, secouée par des mouvements convulsifs, se levait et s'abaissait lentement, mais les pelletées de terre tombaient, sans relâche, et s'entassaient en le recouvrant. Un des soldats appela Pierre d'une voix impatiente et irritée, il ne l'écouta pas et resta rivé au sol. Lorsque la fosse fut comblée, on entendit un autre commandement, Pierre fut ramené à sa place, les soldats firent demi-tour à droite et défilèrent au pas devant le poteau. Vingt-quatre soldats, dont les armes étaient déchargées, regagnèrent leur rang à mesure que la compagnie passait devant eux. Tous rentrèrent, à l'exception d'un seul, d'un jeune soldat, pâle comme un mort, qui avec son shako renversé sur la nuque, son fusil abaissé, était resté immobile à côté de la fosse à l'endroit même où il avait tiré; il chancelait comme un homme ivre, et se jetait tantôt en avant et tantôt en arrière pour retrouver son équilibre. Un vieux sous-officier courut à lui, le saisit par l'épaule et l'entraîna dans la compagnie. La foule se dispersait peu à peu, chacun marchait la tête inclinée et en silence.
«Ça leur apprendra, à ces gredins d'incendiaires!» dit un Français.
Pierre se retourna pour voir qui venait de parler: c'était un soldat; il essayait de se consoler de ce qu'il avait fait, mais sa phrase resta inachevée et il s'éloigna avec un geste de découragement.
XII
On sépara Pierre de ses compagnons et on le laissa seul dans une petite église dévastée. Vers le soir, le sous-officier de garde et deux soldats vinrent lui annoncer qu'il était gracié, et qu'on allait le réunir aux prisonniers de guerre. Il les suivit sans comprendre; on le conduisit vers des baraques construites en planches, à moitié brûlées, et on l'introduisit dans l'une d'elles. Il y faisait sombre: une vingtaine d'hommes l'entourèrent, sans qu'il pût deviner à qui il avait affaire et ce qu'on lui voulait. Il entendait des mots, il répondait à des questions, il voyait et regardait toutes ces figures..., mais sa pensée ne fonctionnait plus que comme une machine.
Depuis le moment où il avait vu commettre par des exécuteurs aveugles ces terribles assassinats, on aurait dit que le nerf qui donnait le sens et la vie à tout ce qu'il voyait avait été violemment arraché de son cerveau, et que tout s'était écroulé autour de lui! Quoiqu'il ne s'en rendît pas encore compte, cet instant avait suffi pour éteindre dans son coeur la foi dans la perfection de la création, dans l'âme humaine, dans la sienne et dans l'existence de Dieu. Pierre avait déjà passé par un état semblable, mais jamais il n'en avait ressenti aussi vivement les effets. Jadis les doutes qui l'assaillaient prenaient leur source dans ses propres fautes, et alors il cherchait le remède en lui-même, mais, à cette heure, ce n'était plus à lui qu'il pouvait s'en prendre de cet effondrement de ses croyances, qui ne laissait après lui que des ruines et des décombres sans nom, et il ne lui était plus possible désormais de croire à la vie!
On l'installa dans un coin de la baraque, au milieu d'un groupe de gens que sa présence semblait amuser et distraire. Silencieux et immobile, assis sur de la paille, le dos contre la charpente, il ouvrait et refermait les yeux, toujours poursuivi par l'effroyable vision des victimes et de ceux qui avaient été leurs bourreaux malgré eux. Son voisin immédiat était un petit homme plié en deux, dont la présence ne se trahit tout d'abord que par la forte odeur de transpiration qui s'exhalait de sa personne à chacun de ses mouvements. L'obscurité empêchait Pierre de le voir, mais il sentait instinctivement qu'il relevait souvent la tête pour le regarder. Concentrant sur lui toute son attention, il finit par s'apercevoir que cet homme se déchaussait, et la façon dont il s'y prenait l'intéressa. Dénouant l'étroite bande de toile qui enveloppait ses pieds, il la roulait lentement et avec soin, pour recommencer ensuite la même opération avec l'autre pied, tout en regardant Pierre à la dérobée. Ces mouvements tranquilles, se succédant avec régularité, exercèrent une influence calmante sur ses nerfs. Le petit homme, se mettant bien à l'aise dans son coin, lui adressa la parole.
«Avez-vous supporté beaucoup de misère, bârine?» lui dit-il. Il y avait dans sa voix traînante un tel accent de simplicité et d'affectueuse bonté, que Pierre, au moment de lui répondre, sentit les larmes le gagner. Le petit homme le devina, et, pour lui donner le temps de se remettre, il continua: «Eh! mon ami, ne prends donc pas ça à coeur!... On souffre une heure et l'on vit un siècle. Dieu merci, nous ne sommes pas encore morts! Parmi les hommes il y en a de bons et de mauvais!» Et, tout en parlant, il se leva vivement et s'éloigna.
«Ah! coquin, te voilà donc revenu? dit tout à coup cette voix sympathique, à l'autre bout de la baraque. «Ah! ah! tu es revenu, tu as bonne mémoire,» continua l'homme en repoussant de la main un petit chien qui sautait après lui; il revint à sa place, en tenant à la main un paquet enveloppé d'un chiffon.
«Voilà, bârine, vous mangerez, n'est-ce pas? dit-il en défaisant le paquet et en offrant à Pierre des pommes de terre cuites du four. Nous avons eu une soupe à midi, mais ces pommes de terre sont excellentes!»
Rien que l'odeur fit déjà plaisir à Pierre, qui n'avait pas mangé de la journée; il le remercia en acceptant.
«Eh bien, ça va?» dit le petit homme en prenant une pomme de terre à son tour.
Il la coupa en deux, la saupoudra d'un peu de sel pris dans le chiffon et la lui offrit.
«C'est une bonne chose que les pommes de terre. Mangez-en.» Et Pierre crut n'avoir jamais rien mangé de meilleur!
«Tout cela n'est rien, dit-il, mais pourquoi ont-ils fusillé ces malheureux?... le dernier n'avait que vingt ans!
--Chut! chut! murmura le petit homme. Dites donc, bârine, pourquoi êtes-vous resté à Moscou?
--Je ne croyais pas qu'ils viendraient si vite. J'y suis resté par hasard.
--Et comment donc se sont-ils emparés de toi? dans ta maison?
--J'étais allé voir l'incendie, c'est là qu'ils m'ont pris et condamné comme incendiaire.
--L'injustice est là où est la justice, dit le petit homme.
--Et toi, tu es depuis longtemps ici?
--Moi? depuis dimanche; on m'a tiré de l'hôpital.
--Tu es donc soldat?
--Soldat du régiment d'Apchéron. Je me mourais de la fièvre: on ne nous avait rien dit! Nous étions là vingt camarades couchés et ne sachant rien de rien.
--Eh bien, tu t'ennuies ici maintenant?
--Comment ne pas s'ennuyer? On m'appelle Platon Karataïew, dit-il, afin de rendre la conversation plus facile entre Pierre et lui, et les camarades m'ont surnommé «le Petit Faucon».... Comment ne pas être triste? Moscou est la mère de toutes les villes! Mais dites-moi, bârine, vous avez sans doute des terres et une maison, votre verre doit être plein... vous avez aussi une femme peut-être?... Et les vieux parents, sont-ils vivants?»
Quoique Pierre ne le vît pas, il sentait que son interlocuteur lui souriait amicalement, tant il lui parut chagrin en apprenant qu'il n'avait pas de parents, surtout pas de mère!
«La femme pour le bon conseil, la belle-mère pour le bon accueil... mais rien ne remplace la vraie mère! Et des enfants, en as-tu?»
La réponse négative de Pierre lui fit de la peine, et il hâta d'ajouter:
«Vous êtes jeunes tous deux, le bon Dieu vous en donnera, vivez seulement en bonne intelligence.
--Oh! maintenant ça m'est bien indifférent, répondit Pierre malgré lui.
--Eh! mon camarade, on n'échappe ni à la besace ni à la prison! Vois-tu, mon ami, continua-t-il en toussant pour s'éclaircir la voix et mieux se disposer à faire un long récit, le bien du propriétaire était beau, nous avions beaucoup de terres, les paysans étaient à leur aise, et nous-mêmes aussi, grâce à Dieu. Le blé rendait sept pour un, nous vivions comme de bons chrétiens; voilà qu'un jour...» Et Platon Karataïew raconta comme quoi, ayant été attrapé par le garde forestier d'un bois voisin, il avait été fouetté, jugé et enrôlé comme soldat.
«Eh bien, quoi, mon ami! dit-il en souriant: on croyait au malheur, et c'est la joie qui est venue. Si je n'avais pas péché, c'est mon frère qui serait parti, en laissant derrière lui cinq enfants. Quant à moi, je ne laissais qu'une femme.... J'avais bien une petite fille, mais le bon Dieu me l'avait déjà reprise. J'y suis retourné en congé: que te dirai-je? Ils vivent mieux qu'alors, et il y a beaucoup de bouches à nourrir; les femmes étaient à la maison, les deux frères en voyage. Michel, le cadet, était seul resté!... Et le père me dit: «Pour moi, mes enfants sont tous égaux! N'importe quel doigt on mord, la douleur est la même. Si on n'avait pas rasé Platon, c'eût été le tour de Michel.» Alors, croirais-tu, il nous a réunis devant les images: «Michel, me dit-il, viens ici, incline-toi jusqu'à terre devant Lui, et toi, aussi, femme, ainsi que vous, petits enfants...» M'avez-vous compris?... C'est ainsi, mon ami, le hasard fait son choix, et nous jugeons, nous nous plaignons.... Notre bonheur est comme de l'eau dans une nasse: on la traîne, elle est gonflée; on la retire, elle est vide!»
Après quelques instants de silence, Platon se leva.
«Tu veux peut-être dormir?» Et il commença à se signer rapidement en marmottant: «Seigneur Jésus-Christ, saint Nicolas, bienheureux Florus et Laure, ayez pitié de nous!» Il toucha la terre du front, se releva, soupira, se recoucha sur la paille et se couvrit de sa capote.
«Quelle est donc cette prière que tu viens de dire?
--Quoi? murmura Platon, déjà à moitié endormi. J'ai prié, voilà tout.... Est-ce que tu ne pries pas?
--Certainement, je prie; mais que disais-tu de Florus et de Laure?
--Comment! ne sont-ils pas les patrons des chevaux? Il ne faut pas oublier les animaux; vois-tu ce coquin, il est venu s'abriter et se réchauffer ici,» ajouta-t-il en passant sa main sur le chien, qui s'était roulé à ses pieds.
Puis il se retourna et s'endormit tout à fait.
Tandis qu'au dehors on entendait des pleurs et des cris dans le lointain, et que, par les fentes des planches mal jointes de la baraque, passait la lueur sinistre de l'incendie, à l'intérieur tout était sombre, calme et tranquille. Pierre fut longtemps à s'endormir: les yeux grands ouverts dans les ténèbres, il écoutait machinalement les ronflements sonores de Platon, et il sentait que le monde de croyances qui s'était écroulé dans son âme renaissait plus beau que jamais en lui et reposait sur les bases désormais inébranlables.
XIII
Pierre passa quatre semaines dans cette baraque avec vingt-trois soldats, trois officiers, et deux fonctionnaires, prisonniers comme lui. Ces jours laissèrent à peine une trace dans sa mémoire: seule la figure de Platon y resta comme un de ses plus chers et de ses plus vifs souvenirs, comme la personnification la plus complète de tout ce qui est véritablement russe, bon et honnête.
Platon Karataïew avait environ cinquante ans, à en juger par le nombre des campagnes auxquelles il avait pris part; lui même n'aurait pu dire au juste son âge, et lorsqu'il riait, ce qui lui arrivait du reste souvent, il laissait voir deux rangées de dents blanches et saines; sa barbe et ses cheveux n'avaient pas un poil gris, et son corps portait l'empreinte de l'agilité, de la résolution, et surtout du stoïcisme. Malgré les nombreuses petites rides dont elle était sillonnée, sa figure avait une expression touchante de naïveté, de jeunesse et d'innocence. Quand il parlait de sa voix douce et chantante, ses discours coulaient de source; il ne pensait jamais à ce qu'il avait dit ou à ce qu'il allait dire, et la vivacité et la justesse de ses inflexions leur donnaient une persuasion pénétrante. Soir et matin, en se couchant et en se levant, il disait: «Mon Dieu, fais-moi dormir comme une pierre et fais-moi lever comme un kalatch[26].» Effectivement, à peine couché, il s'endormait d'un sommeil de plomb, et le matin, en se réveillant, il était léger et dispos, et prêt à toute besogne. Il savait tout faire, ni très bien ni très mal: il cuisinait, cousait, rabotait, raccommodait ses bottes, et, toujours occupé à quelque travail, il ne se permettait de causer et de chanter que la nuit. Il ne chantait pas comme le chanteur qui sait qu'on l'écoute, mais comme les oiseaux du bon Dieu, car il en avait besoin comme de s'étendre et de marcher. Son chant était tendre, doux, plaintif, presque féminin, en harmonie enfin avec sa physionomie sérieuse. Lorsque, après quelques semaines de prison, sa barbe eut repoussé, il avait l'air de s'être débarrassé de tout ce qui n'était pas lui, de la figure d'emprunt que lui avait faite sa vie de soldat, et d'être redevenu, comme devant, un paysan et un homme du peuple. «Soldat en congé fait une chemise de son caleçon,» disait-il; il ne parlait pas volontiers de ses années de service et répétait avec orgueil que jamais il n'avait été fouetté. Lorsqu'il contait, c'était le plus souvent quelque épisode, cher à son coeur, de sa vie passée; les proverbes dont il émaillait ses histoires n'étaient ni inconvenants ni hardis, comme ceux de ses camarades; il se servait d'expressions populaires qui, employées isolément, n'ont aucune couleur, et, placées à propos, frappent par leur profonde sagesse; elles prenaient, en passant par sa bouche, une valeur toute nouvelle.
Aux yeux des autres prisonniers, Platon n'était qu'un simple soldat, qu'on plaisantait à l'occasion, qu'on envoyait à tout propos faire des commissions; mais, pour Pierre, il resta à tout jamais le type accompli de l'esprit de simplicité et de vérité, ainsi qu'il l'avait tout d'abord deviné, dès la première nuit passée à ses côtés.
XIV