La guerre et la paix, Tome III

Chapter 21

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De même qu'à Tilsitt, où il n'avait pas hésité un moment à accepter pour bon ce qui était reconnu tel par les autres; de même aujourd'hui, après une lutte courte, mais sincère, entre le désir d'organiser sa vie selon son goût et une humble soumission au destin, il choisit cette dernière voie, où il se sentait entraîné malgré lui. Il savait qu'exprimer ses sentiments à la princesse Marie, étant encore lié à Sonia par sa promesse, c'était commettre une lâcheté dont il était incapable; mais il sentait aussi, au fond de son coeur, qu'en s'abandonnant à l'influence des circonstances et des personnes, non seulement il ne faisait rien de répréhensible, mais laissait s'accomplir un acte important dans son existence. Sans doute, après son entrevue avec la princesse Marie, il vécut en apparence de la même vie qu'auparavant; mais les plaisirs dont il s'amusait jusque-là perdirent pour lui tout leur charme; les idées qui se rapportaient à elle n'avaient rien de commun avec celles que lui avaient inspirées jusque-là les autres jeunes filles, ni avec l'amour exalté dont il avait jadis entouré l'image de Sonia, comme c'était un honnête homme, s'il lui arrivait d'associer une jeune fille à ses rêves de mariage, il la voyait invariablement en robe de chambre blanche, assise derrière le samovar, entourée d'enfants qui appelaient papa et maman, et il trouvait du plaisir à descendre jusqu'aux moindres détails de leur vie de famille. Mais la pensée de la princesse Marie n'évoquait pas ces tableaux-là; il avait beau essayer d'entrevoir l'avenir de leur vie à deux, tout y était vague et confus, et lui inspirait plutôt un sentiment de crainte.

VII

La nouvelle de la terrible bataille de Borodino et de nos incalculables pertes en blessés et en morts arriva à Voronège vers la mi-septembre. La princesse Marie, n'ayant eu connaissance de l'état de son frère que par les journaux, se décida à aller à sa recherche; Nicolas, qui ne l'avait pas encore revue, l'apprit ensuite par d'autres personnes. Ces tristes événements n'éveillèrent dans son âme ni désespoir ni désir de vengeance, mais il en éprouva un certain embarras à prolonger son séjour à Voronège. Toutes les conversations sonnaient faux à son oreille; il ne savait comment juger ce qui s'était passé, et se disait qu'il ne s'en rendrait exactement compte que lorsqu'il se retrouverait dans l'atmosphère de son régiment. Il se hâtait donc de terminer ses achats de chevaux, et se mettait en colère plus souvent que d'habitude contre son valet de chambre et son maréchal des logis.

Quelques jours avant son départ eut lieu à la cathédrale une messe avec _Te Deum_, à l'occasion des victoires remportées par les troupes russes. Il s'y rendit comme les autres et se plaça à quelques pas du gouverneur; ayant pris une attitude officielle, il eut tout le loisir de penser à autre chose. La cérémonie achevée, la gouvernante l'appela d'un signe.

«As-tu vu la princesse?» lui demanda-t-elle en lui désignant une dame en deuil qui se tenait à l'écart.

Nicolas l'avait déjà aperçue et reconnue, non pas à son profil qui se dessinait sous son chapeau, mais au sentiment de pitié et de crainte qui s'était tout à coup emparé de lui en la voyant. Absorbée dans ses prières, la princesse Marie faisait ses derniers signes de croix avant de sortir de l'église; l'expression de sa figure le frappa de surprise: c'étaient bien les mêmes traits, sur lesquels on pouvait lire la lutte patiente de son âme, mais une flamme intérieure les éclairait d'une autre lumière, et elle était dans ce moment l'image la plus touchante de la douleur, de la prière et de la foi! Sans attendre l'avis de sa protectrice, sans se demander s'il était oui ou non convenable de lui adresser la parole à l'église, il se rapprocha d'elle pour lui dire qu'il prenait une part sincère au nouveau malheur qui venait de la frapper. À peine eut-elle entendu sa voix, qu'un rayonnement de douleur et de joie illumina soudain son visage.

«Je tenais à vous dire, princesse, reprit Rostow, que comme le prince André est commandant de régiment, s'il était mort, les journaux l'auraient annoncé.»

Elle le regarda sans le comprendre et en se laissant aller au charme de la sympathie qu'il lui témoignait.

«Je connais beaucoup d'exemples, poursuivit-il, où la blessure causée par un éclat d'obus peut n'être que très légère, elle n'est pas immédiatement mortelle. Il faut espérer, et je suis sûr que...

--Oh! ce serait affreux!» dit la princesse Marie en l'interrompant, et comme l'émotion l'empêchait d'achever sa phrase, elle inclina la tête d'un mouvement plein de grâce comme l'étaient tous ses gestes en présence de Rostow, lui jeta un regard de reconnaissance et rejoignit sa tante.

Ce soir-là Nicolas resta chez lui, afin de terminer au plus vite ses comptes avec les maquignons. Quand il les eut mis en règle, ce qui ne fut pas long, il arpenta longtemps sa chambre, en passant, contre son habitude, toute son existence en revue. Son entrevue du matin avec la princesse Marie lui avait causé une impression plus profonde qu'il ne l'aurait désiré pour son repos. Ses traits fins, pâles et mélancoliques, son regard lumineux, ses gestes doux et gracieux, et surtout cette douleur tendre et profonde qui s'exhalait de toute sa personne, le troublaient et commandaient sa sympathie. Autant Rostow aimait peu à trouver chez un homme la preuve d'une supériorité morale (c'était pourquoi il n'avait jamais eu de penchant pour le prince André, qu'il traitait volontiers de philosophe et de rêveur), autant chez la princesse Marie cette douleur, dans laquelle il entrevoyait la profondeur de ce monde spirituel où était comme un étranger, l'attirait d'une façon irrésistible. Quelle merveilleuse femme! Ce doit être un ange véritable! Pourquoi ne suis-je pas libre? Pourquoi me suis-je tant pressé avec Sonia?» Et involontairement il établissait une comparaison entre l'absence chez l'une et l'abondance chez l'autre de ces dons de l'âme qu'il ne possédait pas, et dont, pour cette raison même, il faisait tant de cas. Il se complaisait à se représenter comment il eût agi s'il avait été libre, comment il lui aurait demandé sa main et comment elle serait devenue sa femme; mais à cette pensée il avait froid, et ne voyait plus devant ses yeux que des images confuses. Associer la princesse Marie à de riants tableaux lui semblait impossible. Il l'aimait sans la comprendre, tandis que dans le souvenir de Sonia tout était clair et simple, parce que pour lui il n'y avait en elle rien de mystérieux. «Comme elle priait! se disait-il. C'est bien là la foi qui transporte les montagnes, et je suis sûr que sa prière sera exaucée. Pourquoi ne puis-je prier ainsi et demander ce dont j'ai besoin? De quoi ai-je besoin? D'être libre et de rompre avec Sonia! La femme du gouverneur avait raison: mon mariage avec elle n'amènera que des malheurs, le désespoir de maman, les affaires.... Ah! quel embarras! quel embarras! Et puis, je ne l'aime pas, non, je ne l'aime pas comme il faudrait l'aimer! Ah! mon Dieu, qui m'aidera à sortir de cette affreuse impasse?» s'écria-t-il en déposant sa pipe dans un coin; et, les mains jointes, tout entier au souvenir de la princesse Marie, il se plaça devant l'image, les yeux pleins de larmes, et pria comme il n'avait pas prié depuis longtemps. Soudain la porte s'ouvrit et Lavrouchka entra: il lui apportait quelques lettres.

«Imbécile! qui te permet de venir ainsi sans être appelé! dit Nicolas en changeant subitement de pose.

--De la part du gouverneur, répondit Lavrouchka d'une voix endormie. Il est arrivé un courrier: c'est une lettre pour vous.

--Bien, merci, va-t'en!»

Il y avait deux lettres, une de sa mère et une de Sonia; ce fut celle-ci qu'il décacheta tout d'abord. À la lecture des premières lignes il pâlit, et ses yeux s'agrandirent de joie et de terreur: «Non, c'est impossible!» dit-il tout haut. Son agitation était si grande, qu'il ne put rester en place, et il lut la lettre en marchant à grands pas. Il la lut une fois, deux fois, enfin, haussant les épaules et faisant un geste de surprise, s'arrêta au milieu de la chambre, la bouche béante et les yeux fixes. Sa prière à Dieu avait donc été exaucée! Il en était aussi stupéfait que si, en réalité, c'eût été la chose la plus extraordinaire du monde, et il croyait même voir dans la réalisation prompte de ses désirs la preuve qu'elle était l'oeuvre, non pas de Dieu, mais d'un simple hasard.

Le noeud gordien qui enchaînait son avenir était tranché par la lettre inattendue de Sonia. Elle lui écrivait que la perte de la plus grande partie de la fortune des Rostow, par suite des terribles circonstances de ces derniers temps, et le voeu plusieurs fois exprimé par la comtesse, de voir Nicolas épouser la princesse Bolkonsky, son silence, sa froideur, tous ces motifs réunis l'avaient décidée à le délier de ses promesses à lui rendre sa parole. «Il m'est trop pénible, disait-elle, de penser que je pourrais devenir une cause de malheurs et de brouille au sein d'une famille qui m'a comblée de ses bienfaits. Mon amour n'ayant pour but que le bonheur de ceux que j'aime, je viens vous supplier, Nicolas, de reprendre votre liberté et de croire, malgré tout, que personne ne vous aimera jamais plus profondément que votre

«Sonia.»

La seconde lettre était de la comtesse, qui décrivait leurs derniers jours à Moscou, leur départ, l'incendie et leur ruine complète. Elle ajoutait que le prince André, grièvement blessé voyageait avec eux, mais que maintenant le docteur espérait le sauver. Sonia et Natacha étaient ses gardes-malades.

Nicolas alla le lendemain porter cette lettre à la princesse Marie, qui, pas plus que lui, ne fit de commentaires sur les soins que Natacha donnait au blessé. Cette lettre établit entre eux comme un lien de parenté. Il assista même au départ de la princesse pour Yaroslaw et retourna ensuite à son régiment.

VIII

La lettre de Sonia, écrite du couvent de Troïtzky, était le résultat de nombreux incidents qui s'étaient passés dans la famille Rostow. Le désir de voir Nicolas épouser une riche héritière dominait toutes les préoccupations de la comtesse, et Sonia, le principal obstacle à ses yeux, s'en était douloureusement ressentie, surtout après le récit de la rencontre de Nicolas avec la princesse Marie. La comtesse ne laissait passer aucune occasion de lui lancer une allusion cruelle et blessante. Quelques jours avant leur départ de Moscou, énervée par tous les désastres qui l'accablaient, elle appela sa nièce, mais, au lieu de lui adresser des reproches, elle la supplia, en pleurant à chaudes larmes, de les prendre en pitié, de délier Nicolas de son serment, et de payer ainsi sa dette à ceux qui l'avaient recueillie. «Je ne serai tranquille que lorsque tu me l'auras promis!» Sonia répondit en sanglotant qu'elle était prête à tout, sans se décider toutefois à lui en faire la promesse formelle. Se dévouer pour le bonheur des autres était dans son caractère, et sa situation dans la maison était telle, qu'elle ne pouvait prouver sa reconnaissance qu'en se sacrifiant sans cesse. Elle sentait que tout acte d'abnégation rehaussait sa valeur aux yeux des autres, et la rendait par cela même plus digne de Nicolas, qu'elle adorait! Mais aujourd'hui le sacrifice qu'on exigeait d'elle entraînait avec lui un renoncement complet à tout ce qui était la récompense du passé, à tout ce qui donnait du prix à la vie. Pour la première fois, son coeur se remplit d'amères pensées: elle en voulut à ceux qui ne l'avaient tirée de la misère que pour lui infliger un surcroît de tourments! Elle en voulut à Natacha, qui n'avait jamais été violentée dans ses sentiments, qui, au contraire, les imposait à tout son entourage, et que cependant on ne pouvait s'empêcher d'aimer! Pour la première fois aussi elle sentit que son amour, si pur et si paisible jusque-là, se transformait en une passion violente, en dehors des lois, de la vertu et de la religion, et sous la violence de cet orage, habituée par ses épreuves à renfermer ses impressions, elle répondit à la comtesse en termes vagues, résolue à attendre une entrevue avec Nicolas, dans l'intention non pas de le dégager de sa parole, mais au contraire de se lier à lui pour toujours.

Les soucis des derniers temps de leur séjour à Moscou apportèrent une diversion à son chagrin, qu'elle fut heureuse d'oublier au milieu de toutes les occupations matérielles dont elle était accablée; mais, en apprenant la présence du prince André dans la maison, malgré sa sympathie pour lui et pour Natacha, une joie superstitieuse s'empara d'elle. Elle crut entrevoir dans cette circonstance la volonté de la Providence qui ne voulait pas permettre qu'elle fût séparée de Nicolas. Elle savait que Natacha aimait le prince André et n'avait cessé de l'aimer. Elle pressentait que, réunis maintenant par tant de catastrophes, ils s'aimeraient de nouveau, et que Nicolas ne pourrait épouser la princesse Marie, devenue dès lors sa belle-soeur. Aussi, en dépit des tristesses qui l'environnaient toutes parts, cette intervention visible de la Providence dans ses intérêts personnels lui causait une douce satisfaction.

La famille Rostow s'arrêta une journée au couvent Troïtzky. On leur avait réservé dans l'auberge du couvent trois grandes chambres, dont l'une fut occupée par le prince André, qui ce jour-là se sentait beaucoup mieux. Natacha était assise à côté de lui, tandis que, dans la pièce voisine, le comte et la comtesse causaient respectueusement avec le supérieur heureux de revoir ses anciens amis. Sonia, également présente, songeait à ce que le prince André et Natacha pouvaient se dire. Tout à coup la porte s'ouvrit, et Natacha, très émue, s'avança tout droit vers sa cousine, sans faire attention au moine, qui s'était levé pour la saluer.

«Natacha, que fais-tu donc? viens ici,» lui dit sa mère.

Elle s'approcha du prieur pour recevoir sa bénédiction, et celui-ci l'engagea à implorer le secours de Dieu et du bien heureux saint Serge.

Dès qu'il fut parti, elle entraîna Sonia dans la chambre vide.

«Sonia, il vivra, n'est-ce pas! Sonia, je suis si heureuse et si malheureuse! Tout est réparé. Qu'il vive seulement, mais il ne peut pas...»

Et elle fondit en larmes. Sonia, aussi agitée de la douleur de son amie que de ses secrètes appréhensions personnelles, l'embrassa et la consola.

«Oui, qu'il vive seulement,» se disait-elle.

Elles se rapprochèrent de la porte, qu'elles entr'ouvrirent doucement, et purent distinguer le prince André couché, la tête appuyée sur trois oreillers. Il reposait, les yeux fermés, et on entendait sa respiration égale.

«Ah! Natacha, s'écria tout à coup Sonia en la saisissant par la main et en se rejetant en arrière.

--Qu'est-ce? qu'est-ce? demanda Natacha.

--C'est cela, c'est bien cela! reprit la première, pâle et tremblante, en refermant la porte. Te rappelles-tu? continua-t-elle avec un mélange d'effroi et de solennité, te rappelles-tu quand j'ai regardé dans le miroir aux fêtes de Noël? Tu te souviens, j'ai vu...

--Oui, oui, répondit Natacha en ouvrant de grands yeux en se souvenant en effet confusément de la vision de Sonia.

--Tu t'en souviens? poursuivit Sonia. Je te l'ai raconté alors à toi et à Douniacha: je l'ai vu couché, les yeux fermés, couvert d'une couverture rose, tel qu'il est à présent!»

Et, s'animant de plus en plus, elle décrivit tous les détails qu'elle avait devant les yeux, en les rapportant à la vision de Noël, dont son imagination ne mettait plus en doute la réalité.

«Oui, oui, la couverture rose! se dit Natacha pensive, persuadée qu'elle aussi l'avait vue. Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire?

--Ah! je ne sais pas, c'est si extraordinaire!» répondit Sonia.

Quelques minutes plus tard, le prince André sonna. Natacha entra chez lui, et Sonia, en proie à une émotion et à un attendrissement qu'elle éprouvait rarement, resta près de la fenêtre, à réfléchir à ces bizarres coïncidences.

Une occasion s'offrit ce jour-là pour envoyer des lettres à l'armée. La comtesse en profita pour écrire à son fils.

«Sonia, n'écriras-tu pas à Nicolas?» dit-elle d'une voix légèrement émue.

La jeune fille devina la muette prière contenue dans ces paroles, et lut, dans le regard fatigué de la comtesse, fixé sur elle par-dessus ses lunettes, l'embarras que cachait sa demande et l'inimitié prête à éclater en cas de refus. S'approchant de la comtesse, elle se mit à genoux, lui baisa la main et lui dit:

«Maman, j'écrirai!»

Sous l'influence de ce mystérieux présage qui, en s'accomplissant, devait empêcher le mariage de Nicolas avec la princesse Marie, elle s'abandonna sans plus hésiter à ses habitudes de sacrifice, et ce fut les larmes aux yeux et pénétrée de la grandeur de cet acte généreux qu'elle écrivit, non sans être interrompue à plusieurs reprises par ses sanglots, la touchante épître dont la lecture avait si profondément troublé Nicolas.

IX

Une fois arrivés au corps de garde, l'officier et les soldats qui y avaient amené Pierre le traitèrent assez brutalement, sans doute en souvenir de la lutte qu'ils avaient eue à soutenir contre lui, sans se départir cependant d'un certain respect à son égard. Ils se demandaient avec curiosité s'ils n'avaient pas fait une capture importante, et lorsque le lendemain la garde fut relevée, Pierre s'aperçut que les nouveaux venus n'avaient plus pour lui la même considération. En effet, dans ce gros homme en caftan ils ne voyaient plus celui qui avait pris à partie le maraudeur et les soldats de la patrouille, mais tout simplement le n°17 des prisonniers remis à leur garde par ordre supérieur. Tous ceux qui étaient enfermés avec lui étaient des gens de condition inférieure. Ayant reconnu en Pierre un «monsieur», et l'entendant parler français, ils ne lui épargnèrent pas les plaisanteries. Tous, lui aussi, devaient être jugés comme incendiaires, et le troisième jour on les conduisit dans une maison où siégeaient un général à la moustache blanche, deux colonels et d'autres Français. Il interrogea les prisonniers de cette façon nette et précise qui semble appartenir en propre à un être supérieur aux faiblesses humaines:

«Qui était-il? Où avait-il été? Dans quelle intention?» etc., etc....

Ces questions, en laissant de côté le fond même de l'affaire, et en éloignant par cela même la possibilité de le découvrir, tendaient au but que visent tous les interrogatoires des juges: tracer à l'inculpé la voie qu'il devait suivre pour arriver au résultat désiré, c'est-à-dire à s'accuser lui-même. Pierre, comme tous ceux qui se trouvent dans le même cas, se demandait avec étonnement pourquoi on lui adressait ces questions; car elles n'étaient, après tout, qu'un semblant de bienveillance et de politesse. Il se savait en leur pouvoir, au pouvoir de cette force qui l'avait amené devant eux et leur donnait le droit d'exiger des réponses compromettantes. On lui demanda donc ce qu'il faisait lors de son arrestation; il répondit, d'un air tragique, qu'il cherchait les parents d'un enfant sauvé par lui des flammes.

«Pourquoi s'était-il colleté avec un maraudeur?...

--Parce qu'il défendait, répondit-il, une femme attaquée par ce dernier et que le devoir de tout honnête homme était de...»

On l'interrompit, cette digression était inutile.

«Pourquoi s'était-il trouvé dans la cour de la maison qui brûlait?...

--Parce qu'il était sorti pour voir ce qui se passait en ville.»

On l'interrompit de nouveau: on ne lui demandait pas où il allait, mais pourquoi il se trouvait à l'incendie. Lorsqu'on lui demanda son nom, il refusa de le dire.

«Inscrivez cette réponse, dit le général; ce n'est pas bien, c'est même très mal!...»

Et l'on emmena les accusés.

Le quatrième jour de son arrestation, les incendies atteignirent leur quartier. Pierre et ses treize compagnons furent emmenés ailleurs, et emprisonnés dans la remise d'une maison de marchands. En traversant les rues, il fut suffoqué par la fumée.... Les flammes gagnaient toujours du terrain. Sans comprendre encore l'importance de l'incendie de Moscou, il regardait ce spectacle avec terreur. Durant les quatre jours qu'il resta dans sa nouvelle prison, il y apprit, par des soldats français, qu'on attendait d'un moment à l'autre la décision du maréchal à leur égard. Quel maréchal? Ils ne le savaient pas. Les journées qui s'écoulèrent jusqu'au 8 septembre, date de leur second interrogatoire, furent les plus pénibles pour Pierre.

X

Le 8 septembre, un officier supérieur, sans doute, un haut personnage, à en juger par les témoignages de respect des sentinelles, vint visiter les prisonniers. Cet officier, qui appartenait évidemment à l'état-major, tenait à la main une liste et fit l'appel des noms qui s'y trouvaient. Pierre y était ainsi inscrit: «Celui qui n'avoue pas son nom.» Après les avoir examinés d'un air indifférent, il ordonna à l'officier de garde de veiller à ce qu'ils fussent convenablement habillés pour paraître devant le maréchal. Une heure plus tard, une compagnie de soldats emmena Pierre et les autres détenus au Diévitchy-Polé (Champ des Vierges). La journée était claire et belle après la pluie, et l'air extraordinairement pur; la fumée ne rampait plus sur la surface de la terre, mais s'élevait en colonnes dans le ciel bleu au-dessus de la ville, et, bien qu'on ne vît pas les flammes, Moscou n'était plus qu'un immense brasier; l'oeil n'apercevait que des espaces dévastés, des ruines fumantes et des murailles noircies contre lesquelles les grands poêles et les hautes cheminées étaient encore attachés. Pierre avait beau examiner ces décombres, il ne reconnaissait plus les quartiers de la ville. Par-ci par-là une église se détachait intacte, et le Kremlin, que le feu n'avait pas atteint, blanchissait au loin avec ses tours et son Ivan Véliki. À deux pas brillait gaiement la coupole du monastère de Novo-Diévitchy, où résonnait le carillon sonore qui appelait les fidèles à la messe. Pierre se souvint alors que c'était un dimanche, et le jour de la Nativité de la Vierge; mais qui donc célébrait cette fête au milieu de la ruine et de l'incendie? À peine rencontrait-on, de temps à autre, quelques gens déguenillés, effrayés, qui se dérobaient bien vite à la vue des Français. Il était évident que le nid de la Russie était détruit, mais Pierre sentait confusément que la conséquence de la destruction de ce nid dévasté serait l'établissement d'un nouvel ordre de choses. Tout le lui disait, sans qu'il cherchât à raisonner: la marche gaie et assurée, l'alignement des rangs de l'escorte qui le conduisait, lui et ses compagnons, la présence du fonctionnaire français qui les croisait dans une calèche à deux chevaux avec un soldat pour cocher, au son de la musique de régiment qui arrivait jusqu'à lui à travers la place, et enfin la liste qu'il avait entendu lire le matin. Et maintenant on le menait il ne savait où, mais il lisait sur la figure de ceux qui l'emmenaient que les mesures prises à l'égard des prisonniers seraient exécutées sans merci, et il sentait qu'il n'était plus qu'un fétu de paille tombé dans l'engrenage d'une machine inconnue, mais fonctionnant avec régularité.

Conduit avec ses compagnons non loin du monastère, vers une grande maison blanche qui occupait le côté droit de la place, au milieu d'un vaste jardin, il la reconnut pour celle du prince Stcherbatow, dont il était un des habitués, et où logeait actuellement le maréchal prince d'Eckmühl, ainsi qu'il l'apprit par les propos des soldats. On les introduisit un à un: Pierre était le n° 6. Il traversa une galerie vitrée, un vestibule, et entra enfin dans un cabinet long et bas de plafond, qui lui était familier, et à la porte duquel se tenait un aide de camp. Davout, assis à l'autre bout de la chambre, les lunettes sur le nez, tout occupé à déchiffrer un papier déployé sur une table, ne leva pas les yeux.

«Qui êtes-vous?» demanda-t-il à voix basse en s'adressant à Pierre, qui s'était arrêté tout près de lui.