La guerre et la paix, Tome III
Chapter 20
Alors que la Russie, à moitié conquise, voyait les habitants de Moscou s'enfuir dans les provinces éloignées, que les levées de milices se succédaient sans interruption, il nous semble, à nous qui n'avons pas vécu à cette époque, que tous, du petit au grand, ne devaient avoir qu'une seule et même pensée: celle de tout sacrifier pour sauver la patrie ou périr avec elle. Les récits d'alors ne sont remplis que de traits de dévouement, d'amour, de désespoir et de douleur, mais la réalité était loin d'être telle que nous nous la figurons. L'intérêt historique de ces terribles années, en attirant seul nos regards, nous dérobe à la vue des petits intérêts personnels, qui dissimulaient aux contemporains, par leur importance momentanée, celle des faits qui se passaient autour d'eux. Les individus de cette époque, dont la grande majorité se laissait guider par ces étroites considérations, devenaient par cela même les agents les plus utiles de leur temps. Ceux au contraire qui s'efforçaient de se rendre compte de la marche générale des affaires, d'y participer par des actes d'abnégation et d'héroïsme, étaient les membres les plus inutiles de la société. Ils jugeaient tout de travers, et ce qu'ils faisaient à bonne intention n'était en définitive que folies sans but; exemples: les régiments de Pierre et de Mamonow, qui passaient leur temps à piller les villages, et la charpie préparée par les dames, qui ne parvenait jamais aux blessés. Enfin les discours de ceux qui ne cessaient de parler de la situation du pays étaient involontairement empreints, ou d'une certaine fausseté, ou de blâme et d'animosité contre les hommes qu'ils accusaient de fautes dont la responsabilité ne retombait sur personne. C'est quand on écrit l'histoire que l'on comprend combien est sage la défense de toucher à l'arbre de la science, car l'activité inconsciente porte seule des fruits. Celui qui joue un rôle dans les événements n'en comprend jamais la valeur, et, s'il essaye d'en saisir le sens et d'y prendre une part immédiate, ses actes sont frappés de stérilité. À Pétersbourg, ainsi que dans les gouvernements du centre, tous, miliciens et dames, pleuraient sur le sort de la Russie et de la capitale, et ne parlaient que de sacrifices et de dévouement; l'armée, qui se repliait au delà de Moscou, ne songeait ni à ce qu'elle abandonnait, ni à l'incendie qu'elle laissait derrière elle, et encore moins à se venger des Français; elle pensait au trimestre de la solde, à l'étape prochaine, à Matrechka la vivandière, et ainsi de suite....
Nicolas Rostow, que la guerre avait encore trouvé au service, prenait par cela même, mais sans s'arrêter à une idée préconçue et sans se livrer à de sombres réflexions, une part active et sérieuse à la défense de la patrie. Si on lui avait demandé quelle était son opinion sur l'état du pays, il aurait nettement répondu qu'il n'avait pas à s'en préoccuper, que Koutouzow et d'autres avec lui étaient là pour penser à sa place; il ne savait qu'une chose: on complétait les cadres des régiments, on se battrait encore longtemps, et dans les circonstances actuelles il était probable qu'il serait nommé chef de régiment. Grâce cette manière d'envisager la question, il ne regretta même pas de ne s'être pas trouvé à la dernière bataille, et il accepta avec plaisir la commission d'aller à Voronège pour la remonte de la division.
Peu de jours avant la bataille de Borodino, Nicolas reçut les instructions et l'argent nécessaires, envoya un hussard en avant, prit des chevaux de poste et se mit en route.
Celui qui a passé plusieurs mois dans l'atmosphère des camps pendant une campagne peut seul comprendre la jouissance qu'éprouva Nicolas en quittant le rayon occupé par les trains de bagages, les hôpitaux, les dépôts de vivres et les fourrageurs. Lorsqu'il fut hors du camp, et loin des incidents peu élégants de la vie journalière du bivouac, lorsqu'il vit des villages, des paysans, des maisons de propriétaires, des champs, du bétail qui y paissait en liberté, des maisons des postes avec leurs surveillants endormis, il ressentit une telle joie qu'il lui sembla voir tout cela pour la première fois. Ce qui surtout le frappa agréablement, ce fut de rencontrer des femmes jeunes et fraîches, sans le cortège habituel d'une dizaine d'officiers occupés à leur faire la cour, mais flattées et souriantes des amabilités de l'officier voyageur. Enchanté lui-même et de son sort, il arriva la nuit à Voronège, s'arrêta à l'auberge et y commanda tout ce qui lui avait manqué à l'armée; le lendemain, après s'être bien rasé, après avoir endossé l'uniforme de grande tenue, qui n'avait pas vu le jour depuis longtemps, il alla rendre ses devoirs aux autorités de la ville.
Le commandant de la milice, homme d'un certain âge, fonctionnaire civil, avec le grade de général, paraissait enchanté de son uniforme et de son nouvel emploi. Il reçut Nicolas d'un air sévère et important, croyant que c'était là la tenue du vrai militaire, le questionna en l'approuvant ou en le désapprouvant tour à tour comme s'il en avait le droit. Comme Nicolas était de bonne humeur, il s'en amusa, sans avoir un instant l'idée de s'en fâcher. De là il se rendit chez le gouverneur, petit homme vif et alerte, tout rond et tout aimable, qui lui indiqua les haras où l'on pouvait avoir de bons chevaux, lui recommanda un maquignon et un propriétaire dont la résidence était à vingt verstes de la ville, qui avait d'excellents chevaux, et lui promit son concours: «Vous êtes le fils du comte Ilia Andréïévitch? Ma femme était une amie de votre mère. On se réunit chez moi le jeudi; c'est jeudi aujourd'hui, faites-moi le plaisir de venir ce soir sans façon.»
De chez le gouverneur, Nicolas se mit en télègue, prit avec lui son maréchal des logis pour aller au haras qu'on lui avait désigné, et dont le propriétaire était un vieux garçon, ex-officier de cavalerie, fin connaisseur en chevaux, chasseur endiablé et possesseur d'une eau-de-vie âgée de cent ans, et de vieux vin de Hongrie. Nicolas en deux mots bâcla un marché, en lui en achetant pour 6 000 roubles dix-sept étalons de premier choix pour les besoins éventuels de la remonte; ayant bien dîné, en faisant largement honneur au vin de Hongrie, après avoir embrassé son amphitryon, qu'il tutoyait déjà comme une vieille connaissance, il refit la même route aussi gaiement que la première fois, en donnant force bourrades au cocher pour ne pas manquer la soirée.
Aspergé d'eau froide de la tête aux pieds, bien parfumé et habillé de nouveau, il se rendit, quoiqu'un peu tard, chez le gouverneur. Ce n'était pas un bal, mais, comme on savait que Catherine Pétrovna jouerait des valses et des écossaises, et qu'on danserait, les dames avaient préféré venir en robes décolletées. Pendant l'année 1812 la vie de province s'écoulait à Voronège comme d'habitude, avec la seule différence qu'il régnait dans la ville une animation inusitée: plusieurs familles riches de Moscou s'y étaient réfugiées par suite de la gravité des circonstances, et, au lieu des conversations banales et accoutumées sur le temps et sur le prochain, on causait de ce qui se passait à Moscou, de la guerre et de Napoléon. La réunion du gouverneur était composée de la crème de la société et, entre autres, de plusieurs dames que Nicolas avait connues à Moscou. Parmi les hommes, personne ne pouvait rivaliser avec le chevalier de Saint-Georges, le brillant officier de hussards, le charmant et aimable comte Rostow. Un officier italien, prisonnier français, était au nombre des invités, et Nicolas sentait que sa présence rehaussait, comme un trophée vivant, la valeur du héros russe. Persuadé que chacun partageait le même sentiment, il fut avec l'Italien d'une politesse affectueuse, pleine de réserve et de dignité. Aussitôt que, dans son uniforme de hussard, il fit son entrée au salon, en répandant autour de lui l'odeur pénétrante des parfums et du vin, il se vit entouré et eut l'occasion de répéter et de s'entendre dire à plusieurs reprises: «Mieux vaut tard que jamais.» Devenu le point de mire de tous les regards, il se sentit dans une sphère qui lui convenait, il allait y retrouver, à son grand plaisir, la position de favori, dont il était depuis si longtemps privé. Les dames et les demoiselles faisaient assaut de coquetterie à son endroit, et les personnes âgées intriguèrent aussitôt pour le marier, afin de mettre un terme, disaient-elles, aux folies de ce brillant officier. La femme du gouverneur, qui l'avait reçu comme un proche parent, et le tutoyait déjà, fut du nombre de ces dernières. Catherine Pétrovna joua des valses, des écossaises; les danses s'animèrent et donnèrent à Nicolas l'occasion de déployer toutes ses grâces; son élégante désinvolture charma toutes les dames, et lui-même fut tout surpris ce soir-là d'avoir si bien dansé; jamais il ne se serait permis à Moscou ce laisser-aller qui frisait le mauvais genre, mais ici il sentait la nécessité d'étonner son monde par quelque chose d'extraordinaire et d'inconnu jusque-là à tous ces provinciaux, et de les obliger à accepter cela comme la dernière mode de la capitale. Il choisit pour objet de ses attentions la femme d'un des fonctionnaires du gouvernement, une jeune et jolie blonde aux yeux bleus. Naïvement convaincu, comme tous les jeunes gens dont le seul but est le plaisir, que les femmes d'autrui ont été créées pour eux, il ne quitta pas sa conquête d'un instant; il poussa même la diplomatie jusqu'à se rapprocher du mari, comme si, sans se l'être cependant avoué l'un à l'autre, ils avaient déjà pressenti qu'ils ne tarderaient pas à s'entendre. Le mari ne paraissait pas se prêter à ce manège, et accueillait avec froideur les avances du hussard, mais la franche bonhomie et la gaieté fascinatrice de ce dernier eurent plus d'une fois raison de sa mauvaise grâce! Cependant, à la fin de la soirée, à mesure que le visage de la femme s'animait et se colorait, celui du mari devenait de plus en plus sombre; ils semblaient n'avoir à eux deux qu'une certaine dose de vivacité; quand elle augmentait chez la femme, elle diminuait chez le mari.
V
Nicolas, assis dans un large fauteuil, s'amusait à prendre différentes poses pour mieux faire valoir la jolie forme de ses pieds, chaussés pour la circonstance d'une paire de bottes irréprochables; il ne cessait de sourire et de faire des compliments ampoulés à la jolie blonde, en lui confiant tout bas son projet d'enlever une des dames de la ville.
«Laquelle?
--Oh! une femme ravissante, divine! Ses yeux, ajouta Nicolas en regardant sa voisine, ses yeux sont bleus, ses lèvres de corail, ses épaules d'une blancheur... sa taille celle de Diane!»
Le mari s'approcha à ce moment et demanda à sa femme d'un air sombre le sujet de leur conversation.
«Ah! Nikita Ivanitch!» dit Rostow en se levant poliment... et, comme pour l'inviter à prendre part à ses plaisanteries, il lui exposa son intention d'enlever une blonde.
Cette confidence fut froidement reçue par le mari: la femme rayonnait. Mme la gouvernante, qui était une excellente personne, s'approcha d'eux d'un air moitié souriant et moitié sévère.
«Anna Ignatievna demande à te voir, Nicolas,--et elle prononça ce nom de manière à lui faire comprendre que cette dame était un personnage important.--Allons, viens!
--À l'instant, ma tante, mais qui est-elle?
--C'est Mme Malvintzew. Elle a entendu parler de toi par sa nièce que tu as sauvée... devines-tu?
--Mais il y en a beaucoup que j'ai sauvées, reprit Nicolas.
--Sa nièce est la princesse Bolkonsky; elle est ici avec sa tante. Oh! comme te voilà rouge, qu'est-ce donc?
--Mais pas du tout, ma tante, je vous assure.
--Bien, bien, monsieur le mystérieux!» Et elle le présenta à une vieille dame, très grande, très forte, coiffée d'une toque bleue, qui venait de finir sa partie avec les gros bonnets la ville.
C'était Mme Malvintzew, la tante de la princesse Marie, du côté de sa mère, veuve riche et sans enfants, fixée pour toujours à Voronège. Elle était debout et payait sa dette de jeu, lorsque Rostow la salua. Le regardant de toute sa hauteur, et fronçant le sourcil, elle continua à malmener le général qui lui avait gagné son argent.
«Enchantée, mon cher! dit-elle en lui tendant la main. Venez me voir.»
Après avoir échangé quelques mots avec lui au sujet de princesse Marie, et de son défunt père, qu'elle n'avait jamais porté dans son coeur, elle lui demanda des nouvelles du prince André, pour lequel elle n'avait pas non plus une grande sympathie; elle le congédia enfin, en lui réitérant son invitation, Nicolas lui promit de s'y rendre et rougit de nouveau en la quittant, car le nom de la princesse Marie lui faisait éprouver un sentiment incompréhensible de timidité et même de crainte.
Sur le point de retourner à la danse, il fut arrêté par la petite main potelée de Mme la gouvernante, qui avait quelques mots à lui dire; elle l'emmena dans un salon d'où les invités se retirèrent par discrétion.
«Sais-tu, mon cher, lui dit-elle en donnant un air de gravité à son bienveillant petit visage, j'ai trouvé un parti pour toi; veux-tu que je te marie?
--Avec qui, ma tante?
--La princesse Marie! Catherine Pétrovna propose Lili; moi, je penche pour la princesse.... Veux-tu? Je suis sûre que ta maman m'en remerciera; c'est une fille charmante et pas du tout si laide qu'on veut bien le dire.
--Mais elle n'est pas laide du tout, s'écria Nicolas d'un ton offensé; quant à moi, ma tante, j'agis en soldat, je ne m'impose à personne, et je ne refuse rien, poursuivit-il sans se donner le temps de réfléchir à sa réponse.
--Alors souviens-toi que ce n'est pas une plaisanterie, et dans ce cas, mon cher, je te ferai observer que tu es trop assidu auprès de l'autre, de la blonde! Le mari fait vraiment peine à voir!
--Quelle idée! Nous sommes amis,» reprit Nicolas, qui, dans sa naïve simplicité, ne pouvait supposer qu'un aussi agréable passe-temps pût porter ombrage à quelqu'un.... «J'ai pourtant répondu une fière bêtise à la femme du gouverneur, se dit-il à souper. La voilà qui va tripoter mon mariage; et Sonia?»
Aussi, lorsqu'il lui fit ses adieux et qu'elle lui rappela en souriant leur conversation, il la prit à part:
«Je dois vous dire, ma tante, que...
--Viens, viens ici, mon ami, asseyons-nous...» Et tout à coup il se sentit irrésistiblement poussé à prendre pour confidente cette femme, qui était presque une étrangère pour lui, et à lui confier ses plus secrètes pensées, celles qu'il n'aurait pas même dites à sa mère, à sa soeur ou à son ami le plus intime.
Lorsque plus tard il se souvint de cette explosion de franchise inexplicable, que rien ne motivait et qui eut pour lui de très graves conséquences, il l'attribua à un effet du hasard.
«Voici ce que c'est, ma tante. Maman tient à me marier depuis longtemps à quelqu'un de riche, mais un mariage d'argent m'est souverainement antipathique.
--Oh! je le comprends, dit la bonne dame, mais ici ce serait autre chose.
--Je vous avouerai franchement que la princesse Bolkonsky me plaît beaucoup; elle me convient, et depuis que je l'ai vue dans une si triste situation, je me suis souvent dit que c'était le sort.... Et puis, vous savez sans doute que maman a toujours désiré ce mariage: mais je ne sais comment cela s'est fait, nous ne nous étions jamais rencontrés jusque-là. Ensuite, lorsque ma soeur Natacha devint la fiancée de son frère, il ne me fut plus possible de demander sa main, et voilà que je la rencontre aujourd'hui au moment où ce mariage se rompt et que tant d'autres circonstances.... Enfin, voilà ce qui en est: je n'en ai jamais parlé à personne, je ne le dis qu'à vous.»
Mme la gouvernante redoubla d'attention...
«Vous connaissez Sonia, ma cousine? Je l'aime, je lui ai promis de l'épouser, et je l'épouserai.... Vous voyez donc qu'il ne peut plus être question de l'autre..., ajouta-t-il en hésitant et en rougissant.
--Mon cher, mon cher, comment peut-on parler ainsi? Sonia n'a rien, et tu m'as dit toi-même que vos affaires étaient dérangées; quant à ta maman, cela la tuera, et Sophie elle-même, si elle a du coeur, ne voudra pas assurément d'une telle existence: une mère au désespoir, une fortune en déroute.... Non, non, mon cher, Sophie et toi vous devez le comprendre.»
Nicolas se taisait, mais cette conclusion ne lui était pas désagréable:
«Pourtant, ma tante, c'est impossible, poursuivit-il avec un soupir. La princesse Marie voudra-t-elle de moi, et puis elle est en deuil, on ne peut guère y penser?
--Tu crois donc que je vais t'empoigner là, tout de suite, et te marier séance tenante? Il y a manière et manière.
--Oh! quelle marieuse vous faites, ma tante,» dit Nicolas en baisant sa petite main grassouillette.
VI
À son retour à Moscou, la princesse Marie y avait retrouvé son neveu et le gouverneur, ainsi qu'une lettre du prince André, qui l'engageait à continuer sa route sur Voronège et à s'y arrêter chez sa tante Mme Malvintzew. Les soucis du déménagement, l'inquiétude que lui causait son frère, l'organisation d'une nouvelle existence dans un nouveau milieu, des figures inconnues, l'éducation du petit garçon, toutes ces circonstances réunies étouffèrent pour un temps dans l'âme de la pauvre fille les tentations qui l'avaient tourmentée pendant la maladie de son père, après sa mort, et surtout après sa rencontre avec Rostow. Profondément attristée et inquiète, la douleur que lui causait la mort de son père s'ajoutait dans son coeur à celle que lui faisaient éprouver les désastres de la Russie, et, malgré le mois de tranquillité et de vie régulière qu'elle venait de passer, ces pénibles sentiments semblaient croître en intensité. Le danger que courait son frère, le seul proche parent qui lui restât, la préoccupait constamment; il s'y joignait encore le souci de l'éducation de son neveu, tâche qu'elle ne se sentait pas en état de remplir. Malgré tout, elle était foncièrement calme, parce qu'elle avait la conscience d'avoir maîtrisé les rêveries et les espérances caressées tout d'abord à l'apparition de Rostow.
Le lendemain de sa soirée, Mme la gouvernante se rendit chez Mme Malvintzew pour lui faire part de son projet; tout en insistant, vu les circonstances présentes, sur l'impossibilité d'une cour en règle, elle lui représenta que rien n'empêchait de réunir les jeunes gens, et lui demanda son consentement, qui lui fut accordé de grand coeur. Ce premier point réglé, elle parla de Rostow en présence de la princesse Marie, et lui raconta comment il avait rougi en entendant prononcer son nom. Celle-ci, au lieu d'éprouver un sentiment de joie en l'écoutant, ressentit un malaise indéfinissable: elle ne jouissait plus de ce calme intérieur dont elle était si fière autrefois, et elle sentit que ses espérances, ses doutes et ses remords se réveillaient avec une nouvelle force.
Pendant les deux jours qui s'écoulèrent entre cette visite et celle de Rostow, elle ne cessa de penser à la ligne de conduite qu'elle devait suivre envers lui. Tantôt elle prenait la résolution de ne pas paraître au salon de sa tante, en prétextant son deuil, et au même moment elle se disait que ce serait manquer de procédés envers celui qui lui avait rendu un si grand service. Tantôt il lui semblait que sa tante et la femme du gouverneur formaient des projets sur Rostow et sur elle, et alors elle se reprochait ces pensées, qu'elle attribuait à son iniquité. Comment pouvait-elle les croire capables de songer à un mariage, lorsqu'elle portait encore des pleureuses? Et cependant elle s'ingéniait à composer les phrases avec lesquelles elle devait l'accueillir, mais, dans la crainte d'en dire trop ou trop peu, elle n'était satisfaite d'aucune, et d'ailleurs son embarras ne trahirait-il pas l'émotion qu'elle ressentirait à sa vue? Mais lorsque son valet de chambre vint lui annoncer, le dimanche après la messe, l'arrivée du comte Rostow, une légère rougeur couvrit ses joues, et ses yeux devinrent plus brillants que de coutume; ce furent les seuls indices de ce qui se passait dans son for intérieur.
«L'avez-vous vu, ma tante?» demanda la princesse Marie avec calme, surprise elle-même de paraître aussi tranquille.
Rostow entra; la princesse baissa la tête la durée d'une seconde, comme pour lui donner le temps de saluer sa tante, et, la relevant aussitôt, elle rencontra son regard. D'un mouvement plein de grâce et de dignité, elle lui tendit sa main douce et fine, lui dit quelques mots, et des cordes d'une douceur toute féminine, qui jusque-là étaient restées muettes, vibrèrent dans le timbre de sa voix. Mlle Bourrienne, qui se trouvait là par hasard, la regarda avec stupéfaction. La coquette la plus artificieuse n'aurait pu agir plus habilement à l'égard d'un homme qu'elle aurait voulu captiver: «Est-ce le noir qui lui va si bien, ou est-elle embellie? Et quel tact! quelle grâce! je ne l'avais jamais remarquée,» se disait la Française. Si la princesse Marie avait été capable de réfléchir à ce moment-là, elle eût été bien plus étonnée que sa compagne du changement qui s'était opéré en elle. À peine eut-elle aperçu ce visage qui lui était devenu si cher, qu'un flot de vie dont l'influence la faisait agir et parler en dehors de sa volonté, l'envahit tout entière. Ses traits se transfigurèrent et s'illuminèrent d'une beauté imprévue; tel un vase dont les fines ciselures ne présentent qu'un enchevêtrement de lignes opaques et confuses jusqu'au moment où une vive lumière vient en éclairer les parois transparentes. Pour la première fois, le travail intérieur auquel s'était livrée son âme, ses souffrances, ses aspirations au bien, sa résignation, son amour, son abnégation, se résumèrent dans l'éclat de son regard, le charme de son sourire et dans chaque trait de son visage délicat, Rostow le vit aussi clairement que s'il l'avait connue toute sa vie; il comprit qu'il avait devant lui un être différent de ceux qu'il avait rencontrés jusque-là, et beaucoup meilleur, surtout supérieur à lui-même. La conversation roula sur différents sujets: il fut question de la guerre, de leur dernière rencontre, sur laquelle Nicolas glissa légèrement, de la femme du gouverneur et de leur parenté mutuelle. La princesse Marie ne fit aucune allusion à son frère, et changea même de conversation, lorsque sa tante en parla. Ce sujet la touchait de trop près pour être le sujet d'une conversation banale.
Pendant un moment de silence, Nicolas s'adressa, pour sortir d'embarras, comme on le fait souvent là où il y a des enfants, au petit garçon du prince André, et lui demanda s'il avait bien envie d'être hussard. Il le prit dans ses bras, le fit jouer, et, se retournant involontairement vers la princesse Marie, il rencontra son regard attendri et heureux; elle suivait timidement des yeux les mouvements de son neveu chéri dans les bras de l'homme qu'elle aimait. Il comprit la signification de ce regard, rougit de plaisir et embrassa l'enfant de bon coeur; il ne se crut pourtant pas autorisé à revenir la voir souvent, à cause de son grand deuil; mais la femme du gouverneur continua à manoeuvrer, et lui répéta ce que la princesse Marie avait dit de flatteur sur son compte, et vice versa. Elle insista pour qu'il y eût une explication, et arrangea à cet effet chez l'archevêque une entrevue entre les jeunes gens. Rostow ne cessait de lui dire qu'il ne pensait guère à se déclarer; mais il fut obligé de promettre qu'il se rendrait chez ce dernier.