La guerre et la paix, Tome III
Chapter 19
«Laissez cette femme!» s'écria Pierre, furieux, en secouant le soldat par les épaules; le soldat tomba, et, se relevant aussitôt, s'enfuit à toutes jambes.
Son camarade, jetant à terre les bottes qu'il tenait à la main, tira son sabre et marcha droit sur Pierre:
«Voyons, pas de bêtises,» dit-il.
Pierre, en proie à un de ces accès de colère qui décuplaient ses forces et lui ôtaient toute conscience de ses actes, se jeta sur lui, lui donna un croc-en-jambe, le renversa et lui appliqua une volée de coups de poing. La foule était en train de l'applaudir, lorsque d'un coin de la place déboucha une patrouille de lanciers, qui arrivèrent au trot et entourèrent le vainqueur et le vaincu. Pierre ne comprit qu'une chose, c'est qu'il frappait à coups redoublés, qu'on le battait à son tour, qu'on lui liait les mains, et il se vit entouré de soldats qui fouillaient dans ses poches.
«Il a un poignard, lieutenant!»
Ce furent les premiers mots qu'il entendit distinctement.
«Ah! une arme! reprit l'officier.... C'est bon, vous direz tout cela au conseil de guerre...
--Parlez-vous français, vous?»
Pierre, les yeux injectés de sang, ne répondit rien; il avait sans doute l'air peu rassurant, car l'officier donna tout bas un ordre, et quatre lanciers vinrent se placer à ses côtés.
«Parlez-vous français? répéta l'officier en se tenant à distance.... Appelez l'interprète!»
Un petit homme en habit civil sortit de derrière les rangs. Pierre le reconnut aussitôt pour un commis français qu'il avait vu dans un magasin de Moscou.
«Il n'a pas l'air d'un homme du peuple, dit l'interprète en examinant Pierre.
--Ce doit être l'un des incendiaires, reprit l'officier. Demandez-lui qui il est.
--Qui es-tu? dit l'interprète. Ton devoir est de répondre à l'autorité.
--Je ne vous dirai pas mon nom; je suis votre prisonnier, emmenez-moi, dit tout à coup Pierre en français.
--Ah! ah! s'écria l'officier en fronçant le sourcil.... Marchons!»
Un groupe de curieux, parmi lesquels se trouvaient la petite fille et la femme à qui il l'avait confiée, s'était rapproché des militaires.
«Où donc te mène-t-on, mon petit pigeon? et que ferai-je de cet enfant si elle n'est pas à eux?
--Que veut cette femme?» demanda l'officier.
La surexcitation de Pierre ne connut plus de bornes à la vue de la fillette qu'il avait sauvée.
«Ce qu'elle veut? Elle m'apporte ma fille, que je viens de tirer des flammes.» Et, ne sachant lui-même pourquoi il avait débité ce mensonge inutile, il se mit à marcher entre les quatre lanciers chargés de le garder.
Cette patrouille avait été envoyée, ainsi que beaucoup d'autres, sur l'ordre de Durosnel, pour arrêter le pillage et mettre la main sur les incendiaires qui, au dire des chefs militaires français, mettaient le feu à Moscou. Mais, en fait de gens suspects, les patrouilles n'avaient trouvé qu'un boutiquier, deux séminaristes, un paysan, un domestique et quelques maraudeurs. Pierre fut celui de tous qui leur inspira le plus de soupçons; aussi, lorsqu'ils furent amenés dans la maison où était établi le corps de garde, fut-il placé dans une chambre à part et soumis à une rigoureuse surveillance.
CHAPITRE III
I
À la même époque, une lutte acharnée, à laquelle se mêlaient comme d'habitude tous les frelons de cour, se poursuivait, dans les hautes sphères de Saint-Pétersbourg, entre les partis de Roumiantzow, des amis de la France, de l'Impératrice mère et du césarévitch, pendant que la vie de luxe suivait tranquillement son train habituel. Pour quiconque se trouvait au milieu de ce courant de rivalités et de compétitions de toutes sortes, il était difficile, sinon impossible, de se rendre un compte exact de la situation critique de la Russie: c'étaient toujours les mêmes cérémonies officielles, les mêmes bals, le même théâtre français, les mêmes mesquins intérêts de service. Tout au plus, de temps à autre, causait-on à voix basse de la conduite si différente tenue par les deux Impératrices dans ces graves circonstances. Tandis que l'Impératrice mère, dans la pensée de sauvegarder les divers établissements placés sous son patronage, avait pris déjà toutes les mesures nécessaires pour le transfert des instituts à Kazan, et fait emballer tout ce qui leur appartenait: l'Impératrice Élisabeth, avec son patriotisme accoutumé, avait répondu aux demandes d'instructions venues de toutes parts, que, les institutions du gouvernement relevant spécialement de l'Empereur, elle n'avait aucun ordre à donner à cet égard; mais que, quant à elle personnellement, elle serait la dernière à quitter Pétersbourg!
Le 7 septembre, jour de la bataille de Borodino, Mlle Schérer donnait une petite soirée, dont le bouquet devait être la lecture d'une lettre adressée par le métropolite à l'Empereur, à propos de l'envoi qu'il lui faisait d'une image de saint Serge. Cette épître passait pour un chef-d'oeuvre de patriotisme et de sentiment religieux. Le prince Basile, qui se flattait d'être un lecteur hors ligne (il lui arrivait parfois de lire chez l'Impératrice), devait en donner connaissance. Son talent consistait à hausser la voix et à passer du grave au doux, sans tenir compte de la signification des mots. Cette lecture avait, comme tout ce qui se faisait chez Anna Pavlovna, une importance politique: la soirée devait réunir quelques personnages influents, et l'on s'était promis de les faire rougir de honte parce qu'ils continuaient à fréquenter le théâtre français. Il y avait déjà beaucoup de monde dans le salon d'Anna Pavlovna, mais elle n'avait pas vu encore apparaître ceux dont elle jugeait la présence nécessaire pour que l'on pût commencer la lecture.
La nouvelle qui faisait ce jour-là les frais de la conversation était la maladie de la comtesse Besoukhow, qui, depuis quelque temps, s'abstenait de prendre part aux réunions dont elle faisait l'ornement habituel, ne recevait personne, et, au lieu de se confier à une célébrité de la ville, se faisait soigner par un jeune docteur italien; cet Italien la traitait au moyen d'un remède nouveau et complètement inconnu. Il était plus que probable que la maladie de la charmante comtesse provenait de l'embarras où elle se trouvait d'épouser deux maris à la fois, et que le traitement de l'Italien n'avait pour but que de la tirer de cette fausse situation; mais, en présence d'Anna Pavlovna, personne n'osait soulever cette question délicate, ou y faire la moindre allusion.
«On dit la pauvre comtesse très mal: le médecin parle d'une angine[22]!
--L'angine? Mais c'est une maladie terrible!
--Bah!... Savez-vous que, grâce à l'angine, les deux rivaux sont réconciliés?... Le vieux comte est touchant, à ce qu'il paraît. Il a pleuré comme un enfant quand le médecin lui a appris que le cas était grave!
--Oh! ce serait une grande perte!... C'est une femme ravissante!
--Vous parlez de la pauvre comtesse? J'ai envoyé prendre de ses nouvelles. On m'a dit qu'elle allait un peu mieux.... Oh oui! c'est la plus charmante femme du monde, répliqua Anna Pavlovna en souriant de son propre enthousiasme. Nous appartenons à des camps différents, mais cela ne m'empêche pas d'avoir pour elle toute l'estime qu'elle mérite.... Elle est si malheureuse!...»
Un jeune homme imprudent, supposant que ces paroles soulevaient un coin du voile qui abritait le secret de la comtesse se permit de faire observer que le charlatan italien était bien capable d'administrer à sa malade des remèdes dangereux.
«Vos informations peuvent être meilleures que les miennes, dit Mlle Schérer en prenant à partie le jeune homme, mais je sais de bonne source que ce médecin est un homme très savant et très habile. C'est le médecin particulier de la reine d'Espagne!»
Lui ayant ainsi dit son fait, elle se tourna du côté de Bilibine, qui était en train de faire un bon mot sur le dos des Autrichiens.
«Je trouve cela charmant, disait-il en parlant d'un certain document diplomatique qui accompagnait l'envoi de drapeaux autrichiens pris par Wittgenstein, le héros de Pétropol (ainsi qu'on l'appelait à Pétersbourg).
--Qu'est-ce donc?» lui demanda Anna Pavlovna, avec l'intention de provoquer un silence qui lui permît de répéter le mot qu'elle connaissait déjà.
Il s'empressa d'en profiter, et cita les paroles textuelles de la dépêche qu'il avait du reste composée lui-même: «L'Empereur renvoie les drapeaux autrichiens, drapeaux amis égarés qu'il a trouvés hors de la route[23].
--Charmant, charmant! dit le prince Basile.
--C'est peut-être la route de Varsovie,» dit tout haut le prince Hippolyte. On se retourna pour le regarder, car ces paroles n'avaient aucun sens. Il répondit à cet étonnement général par un air d'aimable satisfaction. Il ne comprenait pas plus que les autres ce qu'il avait dit, mais il avait remarqué, dans sa carrière diplomatique, que des phrases prononcées de cette façon passaient parfois pour très spirituelles; aussi avait-il à tout hasard jeté les premiers mots qui s'étaient trouvés au bout de sa langue, en se disant: «Il en sortira peut-être quelque chose de très bien; dans le cas contraire, il se trouvera toujours quelqu'un qui en tirera parti.» Le pénible silence qui suivit son mot fut interrompu par l'entrée de la personne «qui manquait de patriotisme», et qu'Anna Pavlovna se disposait à ramener à de meilleurs sentiments, menaçant gracieusement du doigt le prince Hippolyte, elle invita le prince Basile à se rapprocher de la table, fit placer des bougies devant lui, et, lui tendant le manuscrit, le supplia d'en faire la lecture.
«Très Auguste Souverain et Empereur!» commença le prince Basile d'un ton solennel, en jetant sur son auditoire un regard qui semblait condamner d'avance celui qui aurait osé protester contre ces paroles. Personne ne souffla mot.... Moscou, la première capitale, la nouvelle Jérusalem, reçoit «son Christ», continua-t-il en appuyant sur le pronom, comme une mère qui entoure de ses bras ses fils pleins de ferveur, et, prévoyant, à travers les ténèbres qui s'élèvent, la gloire éblouissante de ta puissance, elle chante avec extase: «Hosannah, béni soit celui qui vient!» On sentait des larmes dans la voix du prince Basile à cette dernière phrase. Bilibine regardait attentivement ses ongles; d'autres personnes avaient l'air embarrassé. Anna Pavlovna, prenant les devants, murmurait _in petto_ la phrase qui suivait: «Qu'importe que le Goliath impudent et hardi...» tandis que le prince Basile reprenait tout haut: «Qu'importe que le Goliath impudent et hardi, venant des frontières de la France, apporte aux confins de la Russie les épouvantes meurtrières; l'humble foi, cette fronde du David russe, frappera subitement la tête de son orgueil, avide de sang. Cette image du bienheureux saint Serge, l'antique zélateur du bien de sa patrie, s'offre à Votre Majesté Impériale. Je regrette que mes forces affaiblies par l'âge m'empêchent de jouir de votre douce vue. J'adresse au Tout-Puissant d'ardentes prières. Qu'il daigne augmenter le nombre des justes et accomplir les pieux désirs de Votre Majesté!»
--Quelle force! quel style!» s'écria-t-on de tous côtés en louant à la fois l'auteur et le lecteur.
Mis en train par cette éloquente épître, les hôtes d'Anna Pavlovna causèrent longtemps encore de la situation du pays et se livrèrent à maintes et maintes suppositions sur l'issue de la bataille qui devait avoir lieu vers cette époque.
«Vous verrez, dit Mlle Schérer, que demain, pour l'anniversaire de la naissance de l'Empereur, on aura des nouvelles, et j'ai de bons pressentiments!»
II
Le pressentiment d'Anna Pavlovna se réalisa. Le lendemain, pendant le _Te Deum_ chanté au palais, le prince Volkonsky fut appelé hors de la chapelle, et reçut un pli contenant le rapport du prince Koutouzow, écrit le jour de la bataille de Tatarinovo. Il lui annonçait que les Russes n'avaient pas reculé d'une semelle, que les pertes de l'ennemi étaient supérieures aux nôtres, et que, si le temps lui manquait pour lui donner des détails plus précis, il pouvait du moins lui assurer que la victoire nous était restée. Aussitôt il y eut un second _Te Deum_ d'actions de grâces, pour remercier le Tout-Puissant du cours accordé à ses fidèles. Anna Pavlovna triomphait, et la joie d'un jour de fête régna sans partage toute la matinée. On croyait à une victoire complète; plusieurs ne parlaient de rien moins que de la possibilité de faire Napoléon prisonnier, de le renverser et de choisir un nouveau Souverain pour la France.
Loin du centre de l'action et au milieu de la vie de cour, il était difficile de donner aux événements qui se déroulaient leur importance réelle, car dans ces conditions ils se groupent toujours d'eux-mêmes autour d'un fait personnel. Ainsi, par exemple, la joie des courtisans, à l'annonce de la victoire, provenait surtout de ce que la nouvelle en était arrivée le jour de la fête de l'Empereur. C'était comme la réussite d'une délicate surprise, Koutouzow annonçait également les pertes qu'on avait subies, et citait entre autres Koutaïssow, Toutchkow et Bagration, mais là aussi l'impression de tristesse se concentra sur une seule mort, celle du jeune et intéressant Koutaïssow, qui était connu de tout le monde et particulièrement aimé de l'Empereur. Ce jour-là on n'entendit plus que ces phrases; «N'est-ce pas surprenant que cette nouvelle soit arrivée juste pendant le _Te Deum_... et ce pauvre Koutaïssow? Quelle perte, quel dommage!
--Que vous avais-je dit de Koutouzow!» répétait à tout venant le prince Basile, en se drapant dans son orgueil de prophète. Ne vous ai-je pas toujours assuré qu'il était seul capable de vaincre Napoléon?»
Le lendemain se passa sans nouvelles de l'armée, et l'inquiétude commença à sourdre dans le public. La cour souffrait de l'ignorance dans laquelle on laissait l'Empereur: «Sa position est terrible», disait-on, et l'on accusait déjà Koutouzow, après l'avoir exalté l'avant-veille, de causer tous ces tourments au Tsar. Le prince Basile ne vantait plus son protégé, mais gardait un profond silence lorsqu'il était question du commandant en chef. Dans la même soirée, une nouvelle à sensation ajouta encore à l'angoisse qui commençait à se répandre dans les hautes sphères: la comtesse Hélène venait de mourir subitement de sa mystérieuse maladie. On racontait officiellement que la comtesse était morte des suites de son angine; mais, dans l'intimité, on s'étendait sur de certains détails: le médecin de la reine d'Espagne lui aurait ordonné, disait-on, un certain remède qui, pris à faibles doses, devait amener le résultat désiré; mais Hélène, tourmentée par les soupçons du vieux comte et le silence de son mari, cet affreux Pierre, avait avalé une quantité double de la drogue prescrite, et était morte dans des souffrances atroces, sans qu'on eût le temps lui porter secours. On assurait aussi que le prince Basile et le comte avaient violemment pris à partie le médecin italien, mais qu'à la lecture de certains autographes intimes de la défunte, mis par ce dernier sous leurs yeux, ils avaient aussitôt cessé de le poursuivre. Toujours est-il que, ce jour-là, la causerie de salon eut beau jeu à s'occuper de ces trois tristes événements: l'inquiétude de l'Empereur, la perte de Koutaïssow et la mort d'Hélène.
Le surlendemain de l'arrivée du rapport, un propriétaire venu de Moscou répandit l'incroyable et foudroyante nouvelle que cette ville avait été abandonnée aux Français! «C'était horrible! La position de l'Empereur était affreuse! Koutouzow était un traître!» Et le prince Basile affirmait, à ceux qui lui faisaient des visites de condoléance à l'occasion de la mort de sa fille, qu'on ne pouvait s'attendre à rien autre de la part de ce vieillard impotent et aveugle: «Je me suis toujours étonné, disait-il, en oubliant probablement dans sa douleur ce qu'il avait dit la veille, que le sort de la Russie ait été confié à de telles mains!» La nouvelle n'étant pas officielle, le doute était encore permis, mais le lendemain elle fut confirmée par le rapport suivant du comte Rostoptchine:
«L'aide de camp du prince Koutouzow m'a apporté une lettre, dans laquelle le commandant en chef me demande de lui fournir des hommes de police, afin de guider les troupes à travers la ville, jusqu'à la grand'route de Riazan. Il prétend abandonner Moscou avec douleur. Sire, cet acte décide du sort de la capitale et de celui de Votre empire. La Russie tressaillira d'indignation en apprenant que la ville qui représente la grandeur de la Russie et qui contient les cendres de vos aïeux est au pouvoir de l'ennemi. Je suis l'armée, j'ai fait emporter tout ce qui devait être enlevé.»
L'Empereur appela le prince Volkonsky et lui dicta le rescrit suivant, adressé à Koutouzow:
«Prince Michel Ilarionovitch! Je suis sans nouvelles de vous depuis le 29 du mois d'août. Je viens de recevoir, datée du 1er septembre, par Yaroslaw, du général gouverneur de Moscou la douloureuse nouvelle que vous avez abandonné Notre capitale. Vous pouvez aisément vous figurer l'effet qu'elle a produit sur Moi, et votre silence augmente Ma stupeur! Le général aide de camp prince Volkonsky vous porte le présent rescrit, avec ordre de s'informer de la situation de l'armée et des raisons qui vous ont amené à cette douloureuse extrémité.»
III
Neuf jours après que Moscou eut été abandonné, un envoyé de Koutouzow en apporta la confirmation officielle. Cet envoyé était un Français nommé Michaud, mais, «quoique étranger, Russe de coeur et d'âme», comme il le disait lui-même. L'Empereur le reçut aussitôt dans son cabinet, au palais de Kamennoï-Ostrow. Michaud, qui venait de voir Moscou pour la première fois, et _qui ne savait pas le russe_, se sentit néanmoins très ému (comme il l'écrivit plus tard) lorsqu'il parut devant Notre très gracieux Souverain pour lui annoncer l'incendie de Moscou, dont les flammes avaient éclairé sa route. Bien que sa douleur pût avoir une autre cause que celle qui accablait les Russes, sa figure était tellement défaite, que l'Empereur lui demanda aussitôt:
«M'apportez-vous de tristes nouvelles, colonel?
--Bien tristes, Sire! répondit-il en soupirant et en baissant les yeux: l'abandon de Moscou!
--Aurait-on livré sans se battre mon ancienne capitale?» Et le rouge de la colère monta aux joues de l'Empereur.
Michaud lui transmit respectueusement le message de Koutouzow: vu l'impossibilité de livrer bataille sous les murs de capitale, il ne restait que le choix entre perdre Moscou et l'armée, ou Moscou seul, et le maréchal s'était vu contraint de prendre ce dernier parti. L'Empereur écouta ce message en silence, sans lever les yeux.
«L'ennemi est-il entré en ville? demanda-t-il.
--Oui, Sire, et Moscou est sans doute en cendres à l'heure qu'il est, car je l'ai laissé en flammes.» Michaud s'effraya de l'impression produite par ses paroles.
La respiration de l'Empereur devint oppressée et pénible, ses lèvres tremblèrent, et ses beaux yeux bleus se remplirent de larmes, mais cette émotion fut passagère; l'Empereur fronça le sourcil et sembla se reprocher à lui-même sa faiblesse.
«Je vois, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige encore de grands sacrifices de notre part. Je suis prêt à me soumettre à toutes ses volontés; mais dites-moi, Michaud, en quel état avez-vous laissé l'armée, qui assistait ainsi, sans coup férir, à l'abandon de mon ancienne capitale?... N'y avez-vous pas aperçu du découragement[24]?»
Voyant son très gracieux Souverain calmé, Michaud se calma également; mais, ne s'étant pas préparé à lui donner une information précise, il répondit, pour gagner du temps:
«Sire, me permettrez-vous de vous parler franchement, en loyal militaire?
--Colonel, je l'exige toujours. Ne me cachez rien, je veux savoir absolument ce qu'il en est.
--Sire, dit alors Michaud avec un sourire imperceptible, car il avait eu le temps de combiner sa réponse sous la forme d'un jeu de mots respectueux: Sire, j'ai laissé toute l'armée, depuis les chefs jusqu'au dernier soldat, sans exception, dans une crainte épouvantable, effrayante.
--Comment cela? demanda l'Empereur sévèrement. Mes Russes se laisseraient-ils abattre par le malheur? Jamais!» Michaud n'attendait que cela pour produire son effet.
«Sire, reprit-il respectueusement, ils craignent seulement que, par bonté de coeur, Votre Majesté ne se laisse persuader de faire la paix. Ils brûlent de combattre et de prouver à Votre Majesté, par le sacrifice de leur vie, combien ils lui sont dévoués.
--Ah! reprit l'Empereur en le remerciant du regard. Vous me tranquillisez, colonel.»
Il baissa la tête et garda quelques instants le silence.
«Eh bien, retournez à l'armée, dit-il en se redressant de toute sa hauteur d'un geste plein de majesté. Dites à nos braves, dites à tous mes loyaux sujets, partout où vous passerez, que quand je n'aurai plus de soldats je me mettrai moi même à la tête de ma chère noblesse, de mes braves paysans, et j'userai ainsi jusqu'aux dernières ressources de mon empire. Il m'en offre encore plus que mes ennemis ne pensent, poursuivit l'Empereur en s'animant de plus en plus, mais si jamais il était écrit dans les décrets de la divine Providence, ajouta-t-il en levant au ciel ses yeux pleins de douceur, que ma dynastie dût cesser de régner sur le trône de mes ancêtres, alors, après avoir épuisé tous les moyens qui sont en mon pouvoir, je me laisserais croître la barbe, et j'irais manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans, plutôt que de signer la honte de ma patrie et de ma chère nation, dont je sais apprécier les sacrifices!» Après avoir prononcé ces paroles d'une voix émue, il se détourna comme pour cacher ses larmes, fit quelques pas jusqu'au bout de la chambre, puis, revenant avec vivacité, il serra fortement la main de Michaud, et lui dit, les yeux brillants de colère et de décision:
«Colonel Michaud, n'oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-être qu'un jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoléon et moi, nous ne pouvons plus régner ensemble. J'ai appris à le connaître, il ne me trompera plus[25]!»
En entendant ces mots et en voyant l'expression de fermeté qui se lisait sur les traits du Souverain, Michaud, «quoique étranger, mais Russe de coeur et d'âme», se sentit gagné par un sincère enthousiasme (comme il le raconta plus tard).
«Sire! s'écria-t-il, Votre Majesté signe en ce moment la gloire de la nation et le salut de l'Europe.»
Quand il eut exprimé ainsi, non seulement ses sentiments personnels, mais ceux du peuple russe, dont il se regardait à cette heure comme le représentant, l'Empereur le congédia d'un signe de tête.
IV