La guerre et la paix, Tome III
Chapter 18
À ce chuchotement confus, il sentait jaillir de son visage comme un édifice de fines aiguilles et de légers copeaux, et il essayait, en conservant avec soin son équilibre, d'arrêter la chute de cette construction aérienne, qui disparaissait de temps à autre pour s'élever de nouveau au rythme, cadencé de cet indéfinissable murmure. «Elle s'élève, je la vois!» se disait-il, et, sans la quitter des yeux, il apercevait, par échappée, la flamme rouge de la chandelle à demi consumée et il entendait le bruit des blattes qui couraient sur le plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui se jetait sur son oreiller. Chaque fois que la mouche touchait son visage, elle le brûlait comme un fer rouge, et il se demandait avec surprise comment, en le heurtant de son aile, elle ne faisait pas écrouler l'étrange édifice d'aiguilles et de copeaux qui se jouait sur sa figure!... Et là-bas, près de la porte quelle était cette forme menaçante, ce sphinx immobile qui lui aussi, l'étouffait?... «N'est-ce pas plutôt un morceau de linge blanc qu'on a laissé sur la table? Mais pourquoi alors tout s'étend-il et tout remue-t-il autour de moi? Pourquoi toujours cette même voix qui chante en mesure?» reprenait avec angoisse le malheureux blessé..., et tout à coup ses pensées et ses sensations lui revenaient plus nettes et plus puissantes que jamais.
«Oui, oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai éprouvé pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes côtés mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé quand même!... C'est l'essence même de l'âme, qui ne s'en tient pas à un seul objet d'affection, c'est ce que je ressens aujourd'hui!... Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un être qui nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!... C'était là la cause de ma joie, lorsque j'ai découvert que j'aimais cet homme.... Mais où est-il? Vit-il encore! L'amour humain dégénère en haine, mais l'amour divin est éternel!... Combien de gens n'ai-je pas haï dans ma vie? N'est-ce pas elle que j'ai le plus aimée et le plus détestée?... Et il revit Natacha, non plus avec le cortège de ses charmes extérieurs: c'était dans son âme qu'il pénétrait, c'était son âme dont il comprenait enfin les souffrances, la honte et le repentir; c'était sa cruauté, à lui, qu'il se reprochait, pour avoir rompu avec elle.... «Si je pouvais au moins la voir, si je pouvais voir encore une fois ses yeux et lui exprimer.... Oh la mouche qui me frappe!» Et son imagination se transporta de nouveau dans ce monde d'hallucinations et de réalités où il entrevoyait, comme dans un nuage, l'édifice qui s'élevait toujours au-dessus de sa figure, la chandelle qui brûlait entourée de son cercle rouge, et le sphinx qui se tenait près de la porte.
À ce moment il entendit un léger bruit, il aspira un courant d'air frais, et une autre forme blanche, un second sphinx, apparut sur le seuil de l'isba: son visage était pâle et ses yeux brillaient comme ceux de Natacha. «Oh! que ce délire me fatigue!» se disait le prince André en essayant de chasser loin de lui cette vision. Cependant la vision était toujours là, elle s'avançait, elle semblait réelle! Le prince André fit un effort surhumain pour se rendre un compte exact de ce qu'il voyait, mais le délire était toujours le plus fort. Le susurrement de la voix continuait en cadence; il sentait peser quelque chose sur sa poitrine, et l'étrange figure le regardait toujours. Réunissant toutes ses forces pour reprendre ses sens, il fit un mouvement, ses oreilles tintèrent, sa vue se troubla, et il perdit connaissance. Lorsqu'il revint à lui, Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les êtres il désirait aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui être révélé, était là, à genoux, devant lui. Il la reconnut si bien, qu'il n'en éprouva aucune surprise, mais un sentiment ineffable de bien-être. Natacha, terrifiée, n'osait bouger; elle cherchait à étouffer ses sanglots, un léger tremblement agitait son pâle visage.
Le prince André poussa un soupir d'allégement, sourit et lui tendit la main.
«Vous? dit-il.... Quel bonheur!»
Natacha se rapprocha vivement de lui, et, lui prenant délicatement la main, la baisa en l'effleurant à peine de ses lèvres.
«Pardonnez-moi, murmura-t-elle en levant la tête. Pardonnez-moi!
--Je vous aime, dit-il.
--Pardonnez-moi!
--Que dois-je vous pardonner?
--Pardonnez-moi ce que j'ai fait, lui dit Natacha tout bas avec un pénible effort.
--Je t'aime mieux qu'auparavant,» répondit le prince André en lui prenant la tête pour regarder ses yeux, qui se fixaient timidement sur lui à travers des larmes de joie et rayonnaient d'amour et de compassion.
Les traits pâles et amaigris de Natacha, ses lèvres gonflées par l'émotion, lui ôtaient en ce moment toute beauté, mais le prince André ne voyait que ses beaux yeux humides et brillants.
Pierre, le valet de chambre, qui venait de se réveiller, secoua le docteur. Timokhine, qui ne dormait pas, avait vu tout ce qui s'était passé, et cherchait à se dissimuler de son mieux dans ses draps.
«Qu'est-ce que cela signifie? dit le docteur en se soulevant à moitié. Veuillez vous retirer, mademoiselle.»
Au même instant la femme de chambre, envoyée par la comtesse pour chercher sa fille, frappa à la porte. Comme une somnambule qui serait réveillée en sursaut, Natacha sortit et rentrée chez elle, tomba en sanglotant sur son lit.
À dater de ce jour, à chaque halte, à chaque étape de leur long voyage, Natacha se rendait auprès de Bolkonsky, et le docteur était forcé d'avouer qu'il ne s'attendait pas à rencontrer chez une jeune fille autant de fermeté et d'intelligence dans les soins à donner à un blessé. Quelque terrible que fût pour la comtesse la pensée de voir mourir le prince André entre les mains de sa fille, selon les prévisions trop fondées du médecin, elle n'eut pas le courage de résister à sa volonté. Ce rapprochement aurait certainement, dans d'autres circonstances, rétabli leurs premières relations, mais la question de vie et de mort suspendue sur la tête du prince André l'était également au-dessus de la Russie et écartait toute autre préoccupation.
XXXIII
Le 3 septembre, Pierre se leva tard: il avait mal à la tête; ses habits, qu'il n'avait pas quittés, lui pesaient sur le corps, et il sentait confusément qu'il avait commis la veille un acte honteux. Cet acte honteux était son épanchement avec le capitaine Ramballe. La pendule marquait onze heures, le temps était sombre au dehors; il se leva, se frotta les yeux, et, apercevant le pistolet que Ghérassime avait remis sur le bureau, il se rappela enfin où il se trouvait et ce qui devait avoir lieu ce jour-là: «Ne suis-je pas en retard? pensa-t-il Non, car «il» ne fera probablement son entrée qu'à midi. Pierre ne se donnait même plus le loisir de penser à ce qu'il avait à faire, il se dépêchait d'agir. Il donna un léger coup de main à ses vêtements, saisit le pistolet, et il se disposait à sortir, lorsque pour la première fois il se demanda comment il cacherait l'arme. Il ne pouvait la mettre dans sa ceinture, ni la tenir sous le bras, ni la déguiser dans les plis de son large caftan, enfin il avait oublié de la charger. «Dans ce cas un poignard fera mieux l'affaire,» se dit-il, bien qu'il eût plus d'une fois blâmé l'étudiant allemand qui, en 1809, avait tenté de poignarder Napoléon; alors il prit le poignard qu'il avait acheté en même temps que le pistolet, quoiqu'il fût tout ébréché, et le glissa sous son gilet. On aurait dit qu'il avait hâte, non d'exécuter son projet, mais de se prouver à lui-même qu'il n'y avait pas renoncé. Serrant ensuite sa ceinture autour lui, enfonçant son bonnet sur ses yeux, il traversa le corridor en s'efforçant de ne pas faire de bruit, et descendit dans la rue, sans avoir rencontré le capitaine.
L'incendie, qui la veille l'avait laissé si indifférent, s'était rapidement étendu pendant la nuit. Moscou brûlait sur plusieurs points à la fois. Le Gostinnoï-Dvor, la Povarskaïa, les barques sur la rivière, les chantiers de bois du pont de Dorogomilow, étaient en flammes. Pierre se dirigeait par l'Arbatskaïa vers l'église de Saint-Nicolas: c'était l'endroit où depuis longtemps il s'était promis d'accomplir le grand acte qu'il préméditait. La plupart des maisons avaient leurs fenêtres et leurs portes fermées et clouées. Les rues et les ruelles étaient désertes. L'air était imprégné d'une odeur de brûlé et de fumée. De temps en temps on rencontrait quelques Russes inquiets et effarés et des Français, à tournure soldatesque, qui marchaient au milieu de la chaussée. Les uns et les autres regardaient Pierre avec curiosité: sa carrure et sa haute taille, l'expression souffrante et concentrée de sa figure, les intriguaient, et les Russes eux-mêmes l'examinaient attentivement, sans parvenir à comprendre à quelle classe de la société il appartenait. Les Français, habitués à être un objet d'étonnement ou de frayeur pour les indigènes, le suivaient gaiement avec des yeux surpris, car il ne faisait aucune attention à eux. Devant la porte cochère d'une grande maison, trois de ces derniers, qui s'ingéniaient à s'expliquer avec des Russes sans parvenir à se faire comprendre, l'arrêtèrent pour lui demander s'il parlait Français. Il secoua négativement la tête et poursuivit son chemin. Plus loin, une sentinelle, qui veillait sur un caisson, l'interpella, et ce fut seulement à un second: «Au large!» crié d'une voix menaçante et au bruit du fusil que le soldat armait, que Pierre comprit la nécessité de passer de l'autre côté de la rue. Tout entier à son sinistre projet, et à la crainte de le perdre de vue, comme il avait fait la nuit précédente, il ne voyait ni ne comprenait rien. Mais cette sombre détermination n'était pas destinée à aboutir; alors même qu'il n'en aurait pas été empêché en chemin, l'exécution de son plan était devenue impossible, par la raison toute simple que Napoléon était déjà depuis quelques heures dans le palais impérial du Kremlin. À ce même moment, assis dans le cabinet du Tsar, et de fort méchante humeur, il donnait des ordres et prenait des mesures pour arrêter l'incendie, le pillage, et rassurer les habitants. Pierre ignorait ce fait: absorbé par son idée fixe, et préoccupé, comme tous les entêtés qui entreprennent une chose impossible, il se tourmentait, non des difficultés d'exécution, mais de la défaillance qui, en s'emparant de lui au moment décisif, paralyserait son action et lui enlèverait toute estime de lui-même. Il continuait néanmoins d'instinct sa route sans regarder devant lui, et il arriva ainsi tout droit à la Povarskaïa. Plus il avançait, plus la fumée devenait épaisse; il commençait à sentir la chaleur de l'incendie, dont les langues de feu s'élançaient au-dessus des maisons voisines. Les rues se remplissaient d'une foule agitée. Pierre commençait à comprendre qu'il se passait autour de lui quelque chose d'extraordinaire, mais il ne se rendait pas compte encore du véritable état des choses. Tout en suivant un chemin battu à travers une grande place déserte, qui touchait d'un côté à la Povarskaïa et longeait de l'autre les jardins d'un riche propriétaire, il entendit tout à coup à ses côtés le cri désespéré d'une femme; il s'arrêta, comme s'il sortait d'un songe, et leva la tête.
À quelques pas de lui, tout le mobilier d'une maison, des édredons, des samovars, des caisses de toutes sortes s'entassaient en désordre sur l'herbe desséchée et poudreuse; accroupie à côté des caisses, une jeune femme maigre, avec de longues dents proéminentes, enveloppée d'un manteau noir, et la tête couverte d'un mauvais bonnet, se lamentait en pleurant à chaudes larmes. Deux petites filles de dix à douze ans, pâles et terrifiées comme elle, vêtues de misérables jupons et de manteaux à l'avenant, regardaient leur mère avec stupeur, tandis qu'un petit garçon de sept ans, coiffé d'une casquette beaucoup trop grande pour lui, pleurait dans les bras de sa vieille bonne. Une fille de service apparemment, nu-pieds et malpropre, assise sur une des caisses, avait défait sa tresse d'un blond sale, et en arrachait par poignées les cheveux roussis. Un homme aux larges épaules, avec des favoris arrondis, des mèches de cheveux soigneusement lissés sur les tempes et en petit uniforme de fonctionnaire civil, s'occupait d'un air impassible à chercher des vêtements au milieu de tout ce fouillis. En le voyant passer près d'elle, la femme se précipita aux genoux de Pierre.
«Oh! mon père! Oh! fidèle chrétien orthodoxe, sauvez-moi, aidez-moi! disait-elle à travers ses sanglots.... Ma fille, ma dernière petite fille, a été brûlée!... Oh! mon Dieu! est-ce pour cela que je t'ai chérie, que je t'ai...
--Assez, assez Marie Nicolaïevna, lui dit son mari d'un ton calme; il semblait tenir à se justifier devant l'étranger. Notre soeur l'aura sans doute emportée, c'est sûr.
--Monstre! coeur de pierre! s'écria la femme avec colère en cessant de pleurer. Tu n'as même pas un coeur pour ton enfant! Un autre l'aurait retirée des flammes.... Ce n'est pas un homme, ce n'est pas un père!... De grâce, continuait-elle en se tournant vers Pierre, écoutez-moi; le feu a passé chez nous de la maison voisine; cette fille que voilà s'est écriée: ça brûle!... On a couru pour emporter tout ce qu'on pouvait, on est parti avec ce qu'on avait sur le dos, il n'y a que ce que vous voyez de sauvé... cette image et notre lit de noce, tout le reste a péri!... Tout à coup je m'aperçois que Katia n'est plus là!... Oh! mon enfant, mon enfant qui a été brûlée!
--Mais où donc est-elle restée? demanda Pierre, et l'expression sympathique de sa figure fit comprendre à la femme qu'elle avait trouvé en lui aide et secours.
--Oh! mon Dieu, mon Dieu! reprit la mère, sois mon bienfaiteur.... Aniska, va, petite misérable, montre-lui le chemin, dit-elle en ouvrant sa grande bouche et en montrant ses longues dents.
--Viens, viens, je ferai mon possible,» dit Pierre en se hâtant.
La petite domestique sortit de derrière la caisse, arrangea ses cheveux, soupira et prit par le sentier. Pierre, tout prêt à l'action, se sentit réveillé comme après une longue léthargie; il releva la tête, ses yeux brillaient et il suivit à grands pas la jeune fille, qui le conduisit à la Povarskaïa. Les maisons se dérobaient derrière un nuage de fumée noire que perçaient de temps en temps des gerbes de feu. Une foule énorme, se pressait autour de l'incendie. Un général français se tenait au milieu de la rue et parlait à ceux qui l'entouraient. Pierre, guidé par la petite domestique, s'en approcha, mais les soldats l'arrêtèrent.
«On ne passe pas!
--Ici, ici, petit oncle, s'écria la fillette; nous traverserons la ruelle, venez!»
Pierre se retourna en faisant de grandes enjambées pour la rejoindre: elle prit à gauche, dépassa trois maisons, et entra par la porte cochère de la quatrième:
«C'est ici, là, tout près!»
Traversant la cour, elle ouvrit une petite porte et, s'arrêtant sur le seuil, elle lui indiqua une maisonnette qui était toute en flammes. Une muraille s'était déjà effondrée, l'autre brûlait encore, et le feu s'élançait par toutes les ouvertures, par les fenêtres, par le toit. Pierre s'arrêta involontairement, suffoqué par la chaleur.
«Laquelle de ces maisons est la vôtre?
--Celle-là, celle-là! hurla l'enfant. C'est là que nous demeurions.... Et tu es brûlée, notre trésor adoré, Katia, ma demoiselle bien-aimée,» recommença à crier Aniska, se croyant obligée, à la vue de l'incendie, de faire preuve de ses sentiments.
Pierre se rapprocha du brasier, mais la chaleur le repoussa, il fit quelques pas en arrière et se trouva en face d'une maison plus grande, dont le toit flambait d'un seul côté. Quelques Français s'agitaient alentour. Il ne devina pas tout d'abord ce qu'ils faisaient là; néanmoins, apercevant l'un d'eux qui frappait un paysan du plat de son sabre pour lui arracher une pelisse de renard, il comprit qu'ils pillaient, mais cette pensée ne fit que traverser son esprit. Le craquement des murailles et des plafonds qui s'écroulaient, le sifflement des flammes, les cris de la foule, les noirs tourbillons de fumée traversés par des pluies d'étincelles et des gerbes de feu qui semblaient lécher les murs, la sensation d'asphyxie et de chaleur, la rapidité des mouvements qu'il était obligé de faire, tout provoqua chez Pierre la surexcitation que font éprouver habituellement ces désastres. L'effet fut sur lui si violent qu'il se sentit aussitôt délivré des pensées dont il était obsédé. Jeune, résolu et alerte, il fit le tour de la petite maison qui brûlait; au moment d'y entrer, il fut arrêté par des cris suivis d'un craquement et de la chute de quelque chose de lourd qui tomba avec bruit à ses pieds. Il leva les yeux, et vit des Français qui venaient de jeter par la fenêtre une commode remplie d'objets en métal! Leurs camarades, qui se tenaient dans la cour, s'en approchèrent aussitôt.
«Eh bien, qu'est-ce qu'il veut celui-là? s'écria l'un d'eux avec colère.
--Il y a un enfant dans cette maison, dit Pierre.... N'avez-vous pas vu un enfant?
--Qu'est-ce qu'il chante donc?... Va te promener! crièrent plusieurs voix, et l'un des soldats, craignant que Pierre ne lui enlevât sa part de l'argenterie et des bronzes qui étaient dans la commode, s'avança d'un air menaçant.
--Un enfant? s'écria un Français de l'étage supérieur.... J'ai entendu piailler dans le jardin. C'est peut-être son moutard, à ce bonhomme.... Faut être humain, voyez-vous...
--Où est-il? où est-il? demandait Pierre.
--Par ici, par ici, répondit le Français en lui indiquant le jardin derrière la maison.... Attendez, je vais descendre.»
En effet, une seconde plus tard, un Français, en bras de chemise, sauta par la fenêtre du rez-de-chaussée, donna à Pierre une tape sur l'épaule et courut avec lui au jardin.
«Dépêchez-vous, vous autres, cria-t-il à ses camarades, il commence à faire chaud!... et, s'élançant dans l'allée sablée, il tira Pierre par la manche, et lui montra un paquet posé sur un banc.
C'était une petite fille de trois ans, en robe de percale rose.
«Voilà votre moutard... une petite fille, tant mieux!... Au revoir, mon gros.... Faut être humain, nous sommes tous mortels, voyez-vous...» Et le Français rejoignit ses compagnons.
Pierre, essoufflé, allait saisir l'enfant, lorsque la petite, aussi pâle et aussi laide que sa mère, poussa un cri désespéré à sa vue et s'enfuit. Pierre la rattrapa et la prit dans ses bras, pendant qu'elle hurlait avec colère et essayait avec ses petites mains de s'arracher à l'étreinte de Pierre, qu'elle mordait à belles dents. Cet attouchement, qui ressemblait à celui d'un petit animal, lui causa une telle répulsion, qu'il fut obligé de se dominer pour ne pas jeter là l'enfant, et, reprenant sa course vers la maison, il se trouva tout à coup dans l'impossibilité de suivre le même chemin. Aniska avait disparu, et, partagé entre le dégoût et la compassion, il se vit contraint, tout en serrant contre lui la petite fille qui continuait à se débattre comme un beau diable, de traverser de nouveau le jardin et de chercher une autre issue.
XXXIV
Lorsque Pierre, après plusieurs détours à travers cours et ruelles, déboucha avec son fardeau au coin de la Povarskaïa et du jardin Grouzinski, il ne s'y reconnut plus, tant il y avait de monde et d'objets empilés sur cette place jusqu'alors déserte. Sans compter les familles russes qui s'y réfugiaient avec tout leur avoir, on y voyait encore un grand nombre de soldats français de différentes armes. Il n'y fit aucune attention et chercha avec inquiétude les parents de l'enfant pour la leur rendre, et pour aller au besoin opérer ensuite quelque autre sauvetage. La petite fille, dont les pleurs s'étaient peu à peu calmés, se cramponnait à son caftan, et, se blottissant dans ses bras comme une bête sauvage, jetait autour d'elle des regards effarouchés, tandis que Pierre lui souriait d'un air paternel. Il se sentait intéressé par cette petite figure pâle et maladive, mais il avait beau chercher dans la foule qui l'entourait, il ne parvenait pas à découvrir ni l'employé ni sa femme. Dans ce moment, ses yeux se portèrent involontairement sur une famille arménienne ou géorgienne, composée d'un vieillard du plus beau type oriental, de haute taille et richement habillé, d'une vieille matrone de même origine et d'une toute jeune femme, dont les sourcils arqués fins et noirs comme une aile de corbeau, le teint d'une couleur mate et les traits réguliers et impassibles, faisaient ressortir l'admirable beauté. Assise, sur de grands ballots, derrière la vieille, au milieu d'un tas d'objets appartenant à chacun d'eux, enveloppée d'un riche manteau de satin, un mouchoir de soie violette sur la tête, elle ressemblait, avec ses grands yeux fendus en amandes et ses longs cils baissés vers la terre, à une plante délicate des pays chauds jetée sur la neige; on sentait qu'elle se savait belle et qu'elle craignait pour sa beauté. Pierre la regarda à plusieurs reprises. Atteignant enfin la palissade, il se retourna pour embrasser d'un coup d'oeil toute la place, et ne tarda pas, avec l'étrange tournure que lui donnait l'enfant qu'il portait dans ses bras, à attirer l'attention de quelques groupes qui l'entourèrent en lui demandant:
«Ayez-vous perdu quelqu'un?
--Êtes-vous un noble?... À qui est l'enfant?»
Pierre répondit que la petite fille appartenait à une femme qu'il avait vue ici même tout à l'heure et qui était couverte d'un manteau noir et entourée de ses trois enfants.
«Ne pouvait-on lui dire où elle était allée?
--Ce doit être les Anférow, dit un vieux diacre en s'adressant à sa voisine.... Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous, répéta le vieux diacre d'une voix profonde.
--Où sont les Anférow? reprit la femme.
--Ils sont partis de bon matin.... C'est peut-être Marie Nicolaïevna, peut-être aussi les Ivanow?
--Il dit que c'est une bourgeoise, et Maria Nicolaïevna est une dame, reprit une voix.
--Vous devez la connaître, dit Pierre: une femme maigre, qui a de longues dents.
--Mais alors c'est Marie Nicolaïevna. Ils se sont enfuis dans le jardin lorsque les loups sont arrivés.
--Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous! répéta le diacre.
--Allez de ce côté, vous les trouverez, c'est elle, bien sûr! Elle pleurait, elle pleurait.... Allez, vous les trouverez.»
Mais Pierre n'écoutait plus la paysanne qui lui parlait; car il était occupé de la scène qui se passait entre deux soldats français et la famille arménienne. L'un d'eux, petit et alerte, avec une capote gros-bleu serrée autour de sa taille par une corde, et un bonnet de police sur la tête, avait saisi par les pieds le vieillard, qui s'empressait d'ôter sa chaussure. L'autre, blond, maigre, trapu, très lent dans ses mouvements, avait une figure idiote; son habillement se composait d'un pantalon bleu passé dans de grandes bottes et d'une capote de drap; planté devant l'Arménienne, les mains dans ses poches, il la regardait silencieusement.
«Prends, prends l'enfant, et porte-la-leur!... Tu entends,» dit Pierre à l'une des femmes, en déposant la fillette à terre et en se retournant du côté des Arméniens.
Le vieillard était pieds nus, et le petit Français, qui s'était emparé de ses bottes, les secouait l'une contre l'autre, pendant que le pauvre homme murmurait quelques mots d'un air piteux. Pierre ne lui jeta qu'un coup d'oeil; son attention était toute concentrée sur l'autre Français, qui s'était rapproché de la jeune femme, et lui avait passé la main autour du cou. La belle Arménienne ne bougea pas, Pierre n'avait pas eu encore le temps de franchir les quelques pas qui le séparaient d'elle, et déjà le maraudeur lui avait arraché le collier qu'elle portait, et la jeune femme, réveillée de sa torpeur, poussait des cris déchirants.