La guerre et la paix, Tome III
Chapter 16
Pierre connaissait tous les détails de l'attentat qu'un étudiant allemand avait commis en 1809, à Vienne, contre Napoléon; il savait que cet étudiant avait été fusillé, mais le danger qu'il allait courir en remplissant sa mission providentielle ne faisait que l'exciter davantage.
Deux sentiments l'entraînaient avec une égale violence. Le premier, le besoin de se sacrifier et de souffrir, que le spectacle du malheur général avait fait naître dans son coeur, l'avait conduit à Mojaïsk jusque sous le feu de la mitraille, et l'avait contraint à quitter sa maison, à faire bon marché du luxe et du confort de son existence habituelle, à coucher tout habillé sur la dure et à partager la maigre chère de Ghérassime. Le second était ce sentiment, essentiellement russe, de profond mépris pour les conventions factices de la vie, et pour tout ce qui constitue aux yeux de l'immense majorité les jouissances suprêmes de ce monde. Pierre en avait éprouvé pour la première fois l'enivrement au palais Slobodski, où il avait compris que la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes chérissent d'ordinaire, n'a réellement de valeur qu'en raison de la satisfaction qu'on ressent à s'en débarrasser. C'est ce même sentiment qui entraîne la recrue à boire son dernier kopeck, l'ivrogne à briser les vitres et les glaces sans raison apparente; et pourtant il sait bien qu'il lui faudra vider sa bourse pour payer le dégât; c'est ce sentiment qui fait que l'homme commet des actions absurdes, comme pour faire preuve de sa force, et qui est en même temps le témoignage d'une volonté supérieure menant l'activité humaine où il lui plaît.
L'état physique de Pierre correspondait à son état moral. La nourriture grossière qu'il avait prise pendant ces derniers jours, l'eau-de-vie dont il s'était abreuvé, l'absence de vin et de cigares, l'impossibilité de changer de linge, les nuits inquiètes et sans sommeil passées sur un canapé trop court, tout contribuait à entretenir chez lui une irritabilité qui touchait à la folie.
Il était deux heures de l'après-midi, les Français étaient à Moscou. Pierre le savait, mais, au lieu d'agir, il ne pensait qu'à son projet et en pesait les moindres détails. Ce n'était pas sur l'acte lui-même que ses rêveries se concentraient, ni sur la mort possible de Napoléon, mais sur sa propre mort, sur son courage héroïque, qu'il se représentait avec un attendrissement mélancolique. «Oui, je dois le faire, se disait-il... moi seul pour tous! je m'en approcherai ainsi... et tout à coup... emploierai-je un pistolet ou un poignard?... Peu importe!... Ce n'est pas moi, mais le bras de la Providence qui le frappera!...» Et il pensait aux paroles qu'il prononcerait en tuant Napoléon: «Eh bien, prenez-moi, menez-moi au supplice! poursuivait-il avec fermeté en relevant la tête.
Au moment où il s'abandonnait à ces divagations, la porte du cabinet s'ouvrit, et il vit apparaître sur le seuil la personne, si calme d'habitude, et aujourd'hui méconnaissable, de Makar Alexéïévitch. Sa robe de chambre flottait autour de lui, sa figure rouge était ignoble à voir, on devinait qu'il était ivre. À la vue de Pierre, une légère confusion se peignit sur ses traits, mais il reprit courage en remarquant son embarras, et s'avança vers lui en titubant sur ses jambes grêles.
«Ils ont eu peur! lui dit-il d'une voix enrouée et amicale, je leur ai dit: je ne me rendrai pas.... J'ai bien fait, n'est-ce pas?...» Puis il s'arrêta en apercevant le pistolet sur la table, s'en empara tout à coup, et s'élança vivement hors de la chambre.
Ghérassime et le dvornik l'avaient suivi pour le désarmer, tandis que Pierre regardait avec pitié et dégoût ce vieillard à moitié fou, qui, la figure contractée, retenait l'arme de toutes ses forces, en criant d'une voix rauque:
«Aux armes! à l'abordage!... tu mens... tu ne l'auras pas!
--Voyons, calmez-vous, je vous en prie!... Soyez tranquille!» répétait Ghérassime en essayant de le saisir par les coudes et de le pousser dans une chambre.
«Qui es-tu, toi?... Bonaparte?... Va-t'en, misérable!... Ne me touche pas!... As-tu vu cela? criait le fou en brandissant le pistolet.
--Empoigne-le,» murmura Ghérassime au dvornik.
Ils étaient enfin parvenus à le pousser dans le vestibule, qu'un nouveau cri, un cri de femme, perçant et aigu, vint s'ajouter à ceux qu'ils poussaient en l'entraînant, et que dominait toujours la voix rauque de l'ivrogne... et la cuisinière se précipita, d'un air effaré, dans la chambre.
«Oh! mes pères!... Il y en a quatre... quatre à cheval!»
Ghérassime et le dvornik lâchèrent les mains de Makar Alexéïévitch, et l'on entendit dans le corridor, devenu subitement silencieux, un bruit de pas s'approchant de la porte d'entrée.
XXVIII
Pierre, décidé à cacher, jusqu'à l'accomplissement de son projet, son nom, son rang, sa connaissance de la langue francise, et à disparaître au besoin à la première apparition de l'ennemi, était resté debout devant la porte. Les Français entrèrent. Pierre, retenu par une invincible curiosité, ne bougea pas.
Ils étaient deux: un officier de haute taille, de belle mine, un soldat, évidemment son planton, maigre, hâlé, avec des joues creuses, et une figure inintelligente. L'officier, qui boitait, s'avança de quelques pas en s'appuyant sur une canne. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, et, trouvant sans doute l'appartement à sa guise, il se tourna vers les cavaliers restés à la porte d'entrée, et leur donna l'ordre d'amener les chevaux; puis, retroussant sa moustache d'un air crâne et portant légèrement la main à la visière de son casque, il s'écria gaiement:
«Bonjour la compagnie!» Personne ne lui répondit.
«Vous êtes le bourgeois?» continua-t-il en s'adressant à Ghérassime, qui semblait l'interroger d'un regard inquiet.
«Qouartire... qouartire... logement!» répéta l'officier en lui souriant avec bonhomie, et en lui tapant sur l'épaule.
«Les Français sont de bons enfants, que diable! voyons, ne nous fâchons pas, mon vieux.... Ah çà! dites donc, on ne parle pas français dans cette boutique?» demanda-t-il en rencontrant les yeux de Pierre.
Celui-ci fit un pas en arrière. L'officier s'adressa de nouveau au vieux Ghérassime, en lui demandant de lui faire voir les chambres.
«Mon maître pas ici... moi pas comprendre,» disait Ghérassime en tâchant de s'énoncer aussi distinctement que possible.
Le Français sourit, fit un geste de désespoir à moitié comique, et se dirigea du côté de Pierre, qui allait faire un mouvement, pour se reculer, lorsqu'il aperçut dans l'entrebâillement de la porte Makar Alexéïévitch, le pistolet à la main; avec cette ruse que laisse parfois la folie, il visait tranquillement le Français.
«À l'abordage!» s'écria l'ivrogne en pressant la détente.
À ce cri, le Français se retourna brusquement, et Pierre s'élança sur le fou pour lui arracher son pistolet. Makar Alexéïévitch avait eu le temps de lâcher, de ses doigts tremblants, le coup, qui les assourdit tous, en remplissant la chambre de fumée. L'officier pâlit et se rejeta en arrière, pendant que Pierre, oubliant son intention de ne pas paraître savoir le français, lui demandait avec empressement:
«N'êtes-vous pas blessé?
--Je crois que non, mais je l'ai échappé belle cette fois,» répondit celui-ci en se tâtant et en montrant les débris de plâtre détachés du mur. «Quel est cet homme?» ajouta l'officier en regardant Pierre sévèrement.
--Ah! je suis vraiment au désespoir de ce qui vient d'arriver, dit Pierre en oubliant complètement son rôle. C'est un malheureux fou qui ne savait ce qu'il faisait.»
L'officier s'approcha de l'ivrogne et le prit au collet. Makar Alexéïévitch, la lèvre pendante, se balançait lourdement, appuyé à la muraille.
«Brigand, tu me le payeras! lui dit le Français; nous autres, nous sommes cléments après la victoire, mais nous ne pardonnons pas aux traîtres!» ajouta-t-il en faisant un geste énergique.
Pierre, continuant à parler français, le supplia de ne pas tirer vengeance d'un pauvre diable à moitié idiot. L'officier l'écoutait en silence, tout en conservant son air menaçant; enfin il sourit, et, se tournant vers Pierre, qu'il examina quelques secondes, il lui tendit la main avec une bienveillance exagérée.
«Vous m'avez sauvé la vie. Vous êtes Français!» dit-il.
C'était bien là le langage d'un Français. Un Français seul pouvait accomplir une grande action, et c'en était une sans contredit, et une des plus grandes, que d'avoir sauvé la vie à M. Ramballe, capitaine au 18ème dragons. Malgré tout ce que cette opinion pouvait avoir de flatteur pour lui, Pierre s'empressa de le détromper.
«Je suis Russe, répondit-il rapidement.
--À d'autres, reprit le capitaine en faisant de la main un geste d'incrédulité. Vous me conterez tout cela plus tard.... Charmé de rencontrer un compatriote.... Qu'allons-nous faire de cet homme?» poursuivit-il en s'adressant à Pierre comme à un camarade, car, du moment qu'il l'avait bel et bien proclamé Français, il n'y avait plus rien à répliquer.
Pierre lui expliqua de nouveau qui était Makar Alexéïévitch, comment ce fou lui avait enlevé un pistolet chargé, et il lui réitéra sa prière de ne pas le punir.
«Vous m'avez sauvé la vie! répéta son interlocuteur en gonflant sa poitrine et en faisant un geste majestueux. Vous êtes Français, vous me demandez sa grâce, je vous l'accorde!... Qu'on emmène cet homme!» ajouta-t-il, et, s'emparant du bras de Pierre, il entra avec lui dans la chambre.
Les soldats qui étaient entrés au bruit du coup de pistolet se montraient tout prêts à faire justice du coupable, mais le capitaine les arrêta d'un air sévère.
«On vous appellera quand on aura besoin de vous... allez!»
Les soldats s'éloignèrent, pendant que le planton, qui avait fait une tournée à la cuisine, s'approchait de son supérieur.
«Capitaine, lui dit-il, ils ont de la soupe et du gigot de mouton, faut-il vous l'apporter?
--Oui, et le vin avec.»
XXIX
Pierre crut de son devoir de renouveler à son compagnon l'assurance qu'il n'était pas Français et voulut se retirer, mais celui-ci était si poli, si aimable, si bienveillant, qu'il n'eut pas le courage de refuser son invitation, et ils s'assirent tous deux au salon, où le capitaine lui assura de son côté, avec force poignées de main, qu'il était lié à lui pour la vie par sentiment de reconnaissance éternelle, malgré sa singulière idée de vouloir se faire passer pour Russe. S'il avait été doué de la faculté de deviner les pensées secrètes d'autrui, et par conséquent celles de Pierre en ce moment, il l'aurait probablement planté là, mais son manque de pénétration se traduisait par un bavardage intarissable.
«Français ou prince russe incognito, lui dit-il en regardant tour à tour la chemise sale mais fine de Pierre, et la bague qu'il portait au doigt, je vous dois la vie et je vous offre mon amitié; un Français n'oublie jamais ni une insulte ni un service.»
Il y avait tant de bonté, tant de noblesse (du moins au point de vue français) dans l'inflexion de sa voix et dans l'expression de sa figure et de ses gestes, que Pierre lui répondit involontairement par un sourire et serra la main qu'il lui tendait.
«Je suis le capitaine Ramballe, du 13ème dragons, décoré pour l'affaire du 7. Voulez-vous me dire avec qui j'ai l'honneur de causer si agréablement dans ce moment, au lieu d'être à l'ambulance avec la balle de ce fou dans le corps?»
Pierre répondit, en rougissant, qu'il ne pouvait lui donner son nom, et s'ingénia à lui expliquer les motifs qui l'empêchaient de satisfaire sa curiosité.
«De grâce, dit le capitaine en l'interrompant, je comprends vos raisons: vous êtes sans doute officier supérieur, ce n'est pas mon affaire. Je vous dois la vie, cela me suffit, je suis tout à vous. Vous êtes gentilhomme?» ajouta-t-il avec une nuance d'interrogation.
Pierre inclina la tête.
«Votre nom de baptême, s'il vous plaît?... M. Pierre, dites vous?... Parfait! C'est tout ce que je désire savoir.»
Lorsqu'on eut apporté le mouton, l'omelette, le samovar, avec l'eau-de-vie et le vin que les Français avaient pris dans une cave voisine, Ramballe engagea Pierre à partager son repas, et lui-même se mit aussitôt à l'oeuvre en dévorant à belles dents comme un homme affamé et bien portant, en faisant claquer ses lèvres et en accompagnant le tout de joyeuses exclamations: «Excellent! exquis!» Son visage s'était empourpré peu à peu. Pierre, qui était également à jeun, fit honneur au dîner. Morel, le brosseur, apporta une casserole remplie d'eau chaude, dans laquelle il posa une bouteille de vin rouge, et en plaça sur la table une autre qui contenait du kvass; les Français avaient déjà baptisé ce breuvage du nom de: «limonade de cochon». Morel en faisait un grand éloge, mais comme le capitaine avait du bon vin devant lui, il laissa Morel savourer le kvass tout à son aise. Roulant ensuite une serviette autour de la bouteille de bordeaux, il s'en versa un grand verre et en offrit un également à Pierre. Une fois sa faim apaisée et la bouteille vidée, il reprit la conversation avec un nouvel entrain.
«Oui, mon cher monsieur Pierre, je vous dois une fière chandelle de m'avoir sauvé de cet enragé.... J'en ai assez, voyez-vous, de balles dans le corps: tenez, en voilà une... elle me vient de Wagram celle-là, dit-il, en se touchant le côté, et deux que j'ai reçues à Smolensk, continua-t-il en montrant une cicatrice sur sa joue.... Et cette jambe, qui ne veut pas marcher? C'est à la grande bataille du 7, à la Moskva, que j'ai eu cet atout. Crénom, c'était beau! Il fallait voir ça, c'était un déluge de feu. Vous nous avez taillé une rude besogne; vous pouvez vous en vanter, nom d'un petit bonhomme!... Et ma parole, malgré l'atout que j'y ai gagné, je serais prêt à recommencer. Je plains ceux qui n'ont pas vu cela.
--J'y étais, dit Pierre.
--Bah! vraiment! eh bien, tant mieux, vous êtes de fiers ennemis, tout de même. La grande redoute a été tenace, nom d'une pipe, et vous nous l'avez fait crânement payer. J'y suis allé trois fois, tel que vous me voyez. Trois fois nous étions sur les canons, et trois fois on nous a culbutés comme des capucins de cartes. Oh! c'était beau, monsieur Pierre! Vos grenadiers ont été superbes, tonnerre de Dieu! Je les ai vus six fois de suite serrer les rangs, et marcher comme à une revue. Les beaux hommes! Notre roi de Naples, qui s'y connaît, a crié: bravo!... Ah! ah! soldats comme nous autres! ajouta-t-il après un moment de silence.... Tant mieux, tant mieux! Terribles à la bataille, galants avec les belles... voilà les Français, n'est-ce pas, monsieur Pierre? ajouta-t-il en clignant de l'oeil. La gaieté du capitaine était si naïve, si franche, il était si satisfait de lui-même, que Pierre fut sur le point de répondre à son coup d'oeil. Le mot «galants» rappela sans doute au capitaine la situation de Moscou, car il poursuivit: «À propos, est-ce vrai que toutes les femmes ont quitté la ville? Une drôle d'idée: qu'avaient-elles à craindre?
--Est-ce que les dames françaises ne quitteraient pas Paris si les Russes y entraient? demanda Pierre.
--Ah! ah!... répondit le Français en éclatant de rire et en lui tapant sur l'épaule. Ah! elle est forte, celle-là! Paris... mais Paris, Paris...
--Paris est la capitale du monde?» reprit Pierre en achevant la phrase commencée.
Les yeux souriants du capitaine se fixèrent sur lui.
«Eh bien, si vous ne m'aviez pas dit que vous êtes Russe, j'aurais parié que vous étiez Parisien. Vous avez ce je ne sais quoi, ce...
--J'ai été à Paris, j'y ai passé plusieurs années, reprit Pierre.
--Oh! cela se voit bien.... Paris!... Mais un homme qui ne connaît pas Paris est un sauvage. Un Parisien, ça se sent à deux lieues! Paris, c'est Talma, la Duchesnois, Pottier, la Sorbonne, les boulevards...» S'apercevant que sa conclusion ne répondait pas au début de son discours, il s'empressa d'ajouter: «Il n'y a qu'un Paris au monde! Vous avez été à Paris et vous êtes resté Russe? Eh bien! je ne vous en estime pas moins.» Sous l'influence du vin et après les quelques jours de solitude qu'il avait passés en tête-à-tête avec ses sombres méditations, Pierre ressentait involontairement un véritable plaisir à causer avec ce gai compagnon.
«Pour en revenir à vos dames, on les dit bien belles! Quelle fichue idée d'aller s'enterrer dans les steppes, quand l'armée française est à Moscou! Quelle chance elles ont manquée, celles-là! Vos moujiks, je ne dis pas, mais vous autres, gens civilisés, vous devriez nous connaître mieux que ça. Nous avons pris Vienne, Berlin, Madrid, Naples, Rome, Varsovie, toutes les capitales du monde.... On nous craint, mais on nous aime! Nous sommes bons à connaître.... Et, puis l'Empereur...» Mais Pierre l'interrompit en répétant:
«L'Empereur... d'un air triste et embarrassé. Est-ce que l'Empereur...?
--L'Empereur, c'est la générosité, la clémence, la justice, le génie... voilà l'Empereur! C'est moi, Ramballe, qui vous le dis. Tel que vous me voyez, j'étais son ennemi il y a encore huit ans. Mon père était comte et émigré.... Mais il m'a vaincu cet homme, il m'a empoigné! Je n'ai pas pu résister en voyant la grandeur et la gloire dont il couvrait la France. Quand j'ai compris ce qu'il voulait, quand j'ai vu qu'il nous faisait une litière de lauriers, voyez-vous, je me suis dit: voilà un Souverain, et je me suis donné à lui.... Et voilà! Oh oui, mon cher, c'est le plus grand homme des siècles passés et à venir!
--Est-il à Moscou? demanda Pierre avec hésitation, du ton d'un coupable.
--Non, il fera son entrée demain,» répondit le Français en reprenant son récit[21].
Leur entretien fut interrompu à ce moment par un bruit de voix à la porte cochère et par l'entrée de Morel, qui venait annoncer à son capitaine que les hussards wurtembergeois tenaient à mettre leurs chevaux dans la cour avec les siens. La cause de la dispute provenait de ce qu'on ne parvenait pas à s'entendre. Ramballe fit aussitôt venir le maréchal des logis, et lui demanda d'un ton sévère à quel régiment il appartenait et comment il osait s'emparer d'un logement déjà occupé. L'Allemand lui donna le nom de son régiment et celui de son colonel, et comme il comprenait fort peu le français et pas du tout la dernière question que Ramballe lui avait adressée, il se lança dans un discours allemand émaillé de mots d'un français problématique, destiné à expliquer qu'il était le fourrier du régiment, et que son chef lui avait ordonné de marquer leurs logements dans les maisons de cette rue. Pierre, qui savait l'allemand, leur servit à tous deux d'interprète: le Wurtembergeois se laissa persuader et emmena ses hommes.
Lorsque le capitaine, qui était sorti un moment pour donner un ordre, revint reprendre sa place, il trouva Pierre accoudé, la tête appuyée sur la main; son visage exprimait la souffrance, et, quelque douloureuse et amère que fût pour lui la situation présente, il souffrait véritablement, non pas de ce que Moscou était pris et de ce que ses heureux vainqueurs s'y installaient comme, chez eux, en le couvrant même de leur protection, mais de la conscience de sa propre faiblesse. Quelques verres de bon vin, quelques paroles échangées avec ce bon garçon, avaient suffi pour chasser de son esprit l'humeur sombre et concentrée qui l'avait dominé si complètement ces jours derniers, et dont il avait besoin pour exécuter son projet. Le déguisement, le poignard étaient prêts. Napoléon faisait son entrée le lendemain; l'assassinat du «brigand» était un acte aussi utile et aussi héroïque aujourd'hui qu'hier, mais Pierre ne se sentait plus capable de l'accomplir. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire, mais il sentait confusément que la force lui manquait, et que toutes ses rêveries de vengeance, de meurtre, de sacrifice personnel s'étaient évanouies en fumée au contact du premier venu. Le bavardage du Français, qui l'avait amusé jusque-là, lui devint odieux. Sa démarche, ses gestes, sa moustache qu'il frisait, la chanson qu'il sifflotait entre ses dents, tout le froissait: «Je vais m'en aller, je ne lui parlerai plus,» se dit Pierre, et, tout en se disant cela, il restait immobile. Un étrange sentiment de faiblesse l'enchaînait à sa place: il voulait et ne pouvait se lever. Le capitaine, au contraire, rayonnait d'entrain: il se promenait de long en large dans la chambre, ses yeux brillaient, il souriait à quelque pensée drolatique.
«Charmant, dit-il, le colonel de ces Wurtembergeois! un brave garçon s'il en fut, mais... c'est un Allemand.»
Il s'assit en face de Pierre.
«À propos, vous savez donc l'allemand, vous?»
Pierre le regarda sans répondre.
«Les Allemands sont de fières bêtes, n'est-ce pas, monsieur Pierre?... Encore une bouteille de ce bordeaux moscovite. Morel va nous en chauffer une petite bouteille.»
Morel plaça sur la table la bouteille demandée et des bougies, à la lueur desquelles le capitaine remarqua la figure décomposée de son compagnon. Poussé par une cordiale sympathie, il se rapprocha de Pierre.
«Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?»
Pierre lui répondit par un regard affectueux qui exprimait combien il était sensible à sa sympathie.
«Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amitié pour vous. En quoi puis-je vous être bon? Disposez de moi.... C'est à la vie, à la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine.
--Merci, lui répondit Pierre.
--Eh bien, alors je bois à notre amitié,» s'écria le capitaine en versant deux verres de vin.
Pierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple, lui serra encore une fois la main et s'accouda avec mélancolie.
«Oui, mon cher ami, commença-t-il, voilà les caprices de la fortune. Qui m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de Bonaparte, comme nous l'appelions jadis.... Et cependant me voilà à Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix triste et calme d'un homme qui se prépare à entamer un long récit, que notre nom est l'un des plus anciens de France...» Et le capitaine raconta à Pierre, avec un naïf laisser-aller frisant la jactance, l'histoire de ses ancêtres, les principaux événements de son enfance, de son adolescence et de son âge mûr, sans rien omettre de ses relations de famille et de parenté: «Mais tout cela, ce n'est que le petit côté de la vie: le fond, c'est l'amour.... L'amour! n'est-ce pas, monsieur Pierre?... Allons, encore un verre!» ajouta-t-il en s'animant.
Pierre avala le second verre et s'en versa un troisième.
«Oh! les femmes, les femmes!» ajouta le capitaine, dont les yeux devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; à l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conquérant, sa jolie figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient faire croire à sa véracité. Bien que ses confidences eussent ce caractère licencieux qui, aux yeux des Français, constitue toute la poésie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si réelle, et prêtait tant de séduction aux femmes, qu'il semblait avoir été le seul à en subir l'attrait.
Pierre l'écoutait avec curiosité. Il était évident que l'amour, tel que le Français le comprenait, n'était pas l'amour sensuel que Pierre avait éprouvé jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour également méprisées par Ramballe: «L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre pour les imbéciles».) Le plus grand charme de l'amour pour lui consistait en combinaisons étranges et en situations hors nature.