La guerre et la paix, Tome III

Chapter 15

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L'accusé, dont les traits amaigris exprimaient un anéantissement complet, tenait la tête inclinée; mais, aux premières paroles du comte, il la releva lentement et le regarda en dessous; on aurait dit qu'il désirait lui parler, ou peut-être rencontrer son regard. Le long du cou délicat du jeune homme, une veine bleuit et se tendit comme une corde, sa figure s'empourpra. Tous les yeux se tournèrent de son côté; il regarda la foule, et, comme s'il se sentait encouragé par la sympathie qu'il croyait deviner autour de lui, il sourit tristement et, baissant de nouveau la tête, chercha à se mettre d'aplomb sur la marche.

«Il a trahi son souverain et sa patrie, il s'est vendu à Bonaparte, il est le seul entre nous tous qui ait déshonoré le nom russe.... Moscou périt à cause de lui!» dit Rostoptchine une voix égale mais dure. Tout à coup, après avoir jeté un regard à la victime, il reprit en élevant la voix avec une nouvelle force: «Je le livre à votre jugement, prenez-le!»

La foule silencieuse se serrait de plus en plus, et bientôt la presse devint intolérable; il était pénible aussi de respirer cette atmosphère viciée sans pouvoir s'en dégager, et d'y tendre quelque chose de terrible et d'inconnu. Ceux du premier rang, qui avaient tout vu et tout compris, se tenaient bouche béante, les yeux écarquillés par la frayeur, opposant une digue à la pression de la masse qui était derrière eux.

«Frappez-le! Que le traître périsse! criait Rostoptchine.... Qu'on le sabre! je l'ordonne!»

Un cri général répondit à l'intonation furieuse de cette voix, dont on distinguait à peine les paroles, et il y eut un mouvement en avant suivi d'un arrêt instantané.

«Comte, dit Vérestchaguine d'un ton timide mais solennel, aidant ce moment de silence, comte, le même Dieu nous juge!...» Il s'arrêta.

--Qu'on le sabre! je l'ordonne! répéta Rostoptchine, blême de fureur.

--Les sabres hors du fourreau!» commanda l'officier.

À ces mots la foule ondula comme une vague, et poussa les premiers rangs jusque sur les degrés du péristyle. Le jeune gars se trouva ainsi porté près de Vérestchaguine; son visage était pétrifié et sa main toujours levée.

«Sabrez! reprit tout bas l'officier aux dragons, dont l'un frappa avec colère Vérestchaguine du plat de son sabre.

--Ah!» fit le malheureux; il ne se rendait pas compte, dans son effroi, du coup qu'il avait reçu. Un frémissement d'horreur et de compassion agita la foule.

«Seigneur! Seigneur!» s'écria une voix. Vérestchaguine poussa un cri de douleur et ce cri décida de sa perte. Les sentiments humains qui tenaient encore en suspens cette masse surexcitée cédèrent tout à coup, et le crime, déjà à moitié commis, ne devait plus tarder à s'accomplir. Un rugissement menaçant et furieux étouffa les derniers murmures de commisération et de pitié, et, semblable à la neuvième et dernière vague qui brise les vaisseaux, une vague humaine emporta dans son élan irrésistible les derniers rangs jusqu'aux premiers, et les confondit tous dans un indescriptible désordre. Le dragon qui avait déjà frappé Vérestchaguine releva le bras pour lui donner un second coup. Le malheureux, se couvrant le visage de ses mains, se jeta du côté de la populace. Le jeune gars, contre lequel il vint se heurter, lui enfonça ses ongles dans le cou, et, poussant un cri de bête sauvage tomba avec lui au milieu de la foule, qui se rua à l'instant sur eux. Les uns tiraillaient et frappaient Vérestchaguine, les autres assommaient le jeune garçon, et leurs cris ne faisaient qu'exciter la fureur populaire. Les dragons furent longtemps à dégager l'ouvrier à moitié mort, et, malgré la rage que ces forcenés apportaient à leur oeuvre de sang, ils ne pouvaient parvenir à achever le malheureux condamné, écharpé et râlant; tant la masse compacte qui les comprimait et les serrait comme dans un étau, gênait leurs hideux mouvements.

«Un coup de hache pour en finir!... L'a-t-on bien écrasé?... Traître qui a vendu le Christ!... Est-il encore vivant?... Il a reçu son compte!...»

Lorsque la victime cessa de lutter et que le râle de l'agonie souleva sa poitrine mutilée, il se fit alors seulement un peu de place autour de son cadavre ensanglanté: chacun s'en approchait, l'examinait et s'en éloignait ensuite en frémissant de stupeur.

«Oh! Seigneur!... Quelle bête féroce que la populace!... Comment aurait-il pu lui échapper!... C'est un jeune pourtant... un fils de marchand, bien sûr!... Oh! le peuple!... et l'on assure maintenant que ce n'est pas celui-là qu'on aurait dû.... On en a assommé encore un autre!... Oh! celui qui ne craint pas le péché...» disait-on à présent en regardant avec compassion ce corps meurtri, et cette figure souillée de sang et de poussière. Un soldat de police zélé, trouvant peu convenable de laisser ce cadavre dans la cour de Son Excellence, ordonna de le jeter dans la rue. Deux dragons, le prenant aussitôt par les jambes, le traînèrent dehors sans autre forme de procès, pendant que la tête, à moitié arrachée du tronc, frappait la terre par saccades, et que le peuple reculait avec terreur sur le passage du cadavre.

Au moment où Vérestchaguine tomba et où cette meute haletante et furieuse se rua sur lui, Rostoptchine devint pâle comme un mort, et, au lieu de se diriger vers la petite porte de service où l'attendait sa voiture, gagna précipitamment, sans savoir lui-même pourquoi, l'appartement du rez-de-chaussée. Le frisson de la fièvre faisait claquer ses dents.

«Excellence, pas par là, c'est ici!» lui cria un domestique effaré.

Rostoptchine, suivant machinalement l'indication qui lui était donnée, arriva à sa voiture, y monta vivement, et ordonna au cocher de le conduire à sa maison de campagne. On entendait encore au loin les clameurs de la foule, mais, à mesure qu'il s'éloignait, le souvenir de l'émotion et de la frayeur qu'il avait laissé paraître devant ses inférieurs lui causa un vif mécontentement. «La populace est terrible, elle est hideuse! se disait-il en français. Ils sont comme les loups qu'on ne peut apaiser qu'avec de la chair!».... «Comte, le même Dieu nous juge!» Il lui sembla qu'une voix lui répétait à l'oreille ces mots de Vérestchaguine, et un froid glacial lui courut le long du dos. Cela ne dura qu'un instant, et il sourit à sa propre faiblesse. «Allons donc, pensa-t-il, j'avais d'autres devoirs à remplir. Il fallait apaiser le peuple.... Le bien public ne fait grâce à personne!» Et il réfléchit aux obligations qu'il avait envers sa famille, envers la capitale qui lui avait été confiée, envers lui-même enfin, non pas comme homme privé, mais comme représentant du souverain: «Si je n'avais été qu'un simple particulier, ma ligne de conduite eût été tout autre, mais dans les circonstances actuelles je devais, à tout prix, sauvegarder la vie et la dignité du général gouverneur!»

Doucement bercé dans sa voiture, son corps se calma peu à peu, tandis que son esprit lui fournissait les arguments les plus propres à rasséréner son âme. Ces arguments n'étaient pas nouveaux: depuis que le monde existe, depuis que les hommes s'entretuent, jamais personne n'a commis un crime de ce genre sans endormir ses remords par la pensée d'y avoir été forcé en vue du bien public. Celui-là seul qui ne se laisse emporter par la passion n'admet pas que le bien public puisse avoir de telles exigences. Rostoptchine ne se reprochait en aucune façon le meurtre de Vérestchaguine; il trouvait au contraire mille raisons pour être satisfait du tact dont il avait fait preuve, en punissant le coupable et en apaisant la foule. «Vérestchaguine était jugé et condamné à la peine de mort, pensait-il (et cependant le Sénat ne l'avait condamné qu'aux travaux forcés). C'était un traître, je ne pouvais pas le laisser impuni. Je faisais donc d'une pierre deux coups!» Arrivé chez lui, il prit différentes dispositions, et chassa ainsi complètement les préoccupations qu'il pouvait avoir encore.

Une demi-heure plus tard, il traversait le champ de Sokolniki, ayant oublié cet incident; et, ne songeant plus qu'à l'avenir, il se rendit auprès de Koutouzow, qu'on lui avait dit être au pont de la Yaouza. Préparant à l'avance la verte mercuriale qu'il comptait lui adresser pour sa déloyauté envers lui, il se disposait à faire sentir à ce vieux renard de cour que lui seul porterait la responsabilité des malheurs de la Russie et de l'abandon de Moscou. La plaine qu'il traversait était déserte, sauf à l'extrémité opposée; là, à côté d'une grande maison jaune, s'agitaient des individus vêtus de blanc, dont quelques-uns criaient et gesticulaient. À la vue de la calèche du comte, l'un d'eux se précipita à sa rencontre. Le cocher, les dragons et Rostoptchine lui-même regardaient, avec un mélange de curiosité et de terreur, ce groupe de fous qu'on venait de lâcher, surtout celui qui s'avançait vers eux, vacillant sur ses longues et maigres jambes, et laissant flotter au vent sa longue robe de chambre. Les yeux fixés sur Rostoptchine, il hurlait des mots inintelligibles et faisait des signes pour lui ordonner de s'arrêter. Sa figure sombre et décharnée était couverte de touffes de poils; ses yeux jaunes et ses pupilles d'un noir de jais roulaient en tous sens d'un air inquiet et effaré.

«Halte! Halte!» criait-il d'une voix perçante et haletante; et il essayait de reprendre son discours, qu'il accompagnait de gestes extravagants.

Enfin il atteignit le groupe, et continua à courir parallèlement à la voiture.

«On m'a tué trois fois, et trois fois je suis ressuscité d'entre les morts!... On m'a lapidé, on m'a crucifié.... Je ressusciterai... je ressusciterai!... je ressusciterai! On a déchiré mon corps!... Trois fois le royaume de Dieu s'écroulera... et trois fois je le rétablirai!» Et sa voix montait à un diapason de plus en plus aigu.

Le comte Rostoptchine pâlit comme il avait pâli au moment où la foule s'était jetée sur Vérestchaguine.

«Marche, marche!» cria-t-il au cocher en tremblant.

Les chevaux s'élancèrent à fond de train, mais les cris furieux du fou, qu'il distançait de plus en plus, résonnaient toujours à ses oreilles, tandis que devant ses yeux se dressait le nouveau la figure ensanglantée de Vérestchaguine avec son caftan fourré. Il sentait que le temps ne pourrait rien sur la violence de cette impression, que la trace sanglante de ce souvenir, en s'imprimant de plus en plus profondément dans son coeur, le poursuivrait jusqu'à la fin de ses jours. Il l'entendait dire: «Qu'on le sabre! Vous m'en répondez sur votre tête.» Pourquoi ai-je dit cela? se demanda-t-il involontairement. J'aurais pu me taire et _rien_ n'aurait eu lieu.» Il revoyait la figure du dragon passant tout à coup de la terreur à la férocité, et le regard de timide reproche que lui avait jeté sa triste victime: «Je ne pouvais agir autrement... la plèbe... le traître... le bien public!...»

Le passage de la Yaouza était encore encombré de troupes, la chaleur était accablante. Koutouzow, fatigué et préoccupé, assis sur un banc près du pont, traçait machinalement des figures sur le sable, lorsqu'un général, dont le tricorne était surmonté d'un immense plumet, descendit d'une calèche à quelques pas de lui et lui adressa la parole en français, d'un air à la fois irrité et indécis. C'était le comte Rostoptchine! Il expliquait à Koutouzow qu'il était venu le trouver parce que, Moscou n'existant plus, il ne restait plus que l'armée.

«Les choses se seraient autrement passées si Votre Altesse m'avait dit que Moscou serait livré sans combat!»

Koutouzow examinait Rostoptchine sans prêter grande attention à ses paroles, mais en cherchant seulement à se rendre compte de l'expression de sa figure. Rostoptchine, interdit, se tut. Koutouzow hocha tranquillement la tête, et, sans détourner son regard scrutateur, marmotta tout bas:

«Non, je ne livrerai pas Moscou sans combat!»

Koutouzow pensait-il à autre chose, ou prononça-t-il ces paroles à bon escient, sachant qu'elles n'avaient aucun sens? Le comte Rostoptchine se retira, et, spectacle étrange! cet homme si fier, ce général gouverneur de Moscou, ne trouva rien de mieux à faire que de s'approcher du pont et de disperser à grands coups de fouet les charrettes qui en encombraient les abords!

XXVI

À quatre heures de l'après-midi, l'armée de Murat, précédée d'un détachement de hussards wurtembergeois, et accompagnée du roi de Naples et de sa nombreuse suite, fit son entrée à Moscou. Arrivé à l'Arbatskaïa, Murat s'arrêta pour attendre les nouvelles que son avant-garde devait lui apporter sur l'état de la forteresse appelée le «Kremlin». Autour de lui se groupèrent quelques badauds qui regardaient avec stupéfaction ce chef étranger avec ses cheveux longs, chamarré d'or et portant une coiffure ornée de plumes multicolores.

«Dis donc. Est-ce leur roi?

--Pas mal! disaient quelques-uns.

--Ôte donc ton bonnet!» s'écriaient les autres.

Un interprète s'avança, et, interpellant un vieux dvornik, lui demanda si le «Kremlin» était loin. Surpris par l'accent polonais qu'il entendait pour la première fois, le dvornik ne comprit pas la question, et se déroba de son mieux derrière ses camarades. Un officier de l'avant-garde revint en moment annoncer à Murat que les portes de la forteresse étaient fermées et qu'on s'y préparait sans doute à la défense.

«C'est bien,» dit-il en commandant à l'un de ses aides camp de faire avancer quatre canons.

L'artillerie s'ébranla au trot, et, dépassant la colonne qui suivait, Murat se dirigea vers l'Arbatskaïa. Arrivée au bout de la rue, la colonne s'arrêta. Quelques officiers français mirent les bouches à feu en position, et examinèrent le «Kremlin» au moyen d'une longue-vue. Tout à coup ils y entendirent sonner les cloches pour les vêpres. Croyant à un appel aux armes, ils s'en effrayèrent, et quelques fantassins coururent aux portes de Koutaflew, qui étaient barricadées par des poutres et des planches. Deux coups de fusil en partirent au moment où ils s'en approchaient. Le général qui se tenait auprès des canons leur cria quelques mots, et tous, officiers et soldats, retournèrent en arrière. Trois autres coups retentirent, et un soldat fut blessé au pied. À cette vue, la volonté arrêtée d'engager la lutte et de braver la mort se peignit sur tous les visages, et en chassa l'expression de calme et de tranquillité qu'ils avaient un moment auparavant. Depuis le maréchal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent qu'ils n'étaient plus dans les rues de Moscou, mais bien sur un nouveau champ de bataille, et au moment peut-être d'un combat sanglant. Les pièces furent pointées, les artilleurs avivèrent leurs mèches, l'officier commanda: «Feu!» Deux sifflements aigus se firent entendre simultanément, la mitraille s'incrusta avec un bruit sec dans la maçonnerie des portes, dans les poutres, dans la barricade, et deux jets de fumée se balancèrent au-dessus des canons. À peine l'écho de la décharge venait-il de s'éteindre, qu'un bruit étrange passa dans l'air: une quantité innombrable de corbeaux s'élevèrent croassant au-dessus des murailles, et tourbillonnèrent en battant lourdement l'espace de leurs milliers d'ailes. Au même instant un cri isolé partit de derrière la barricade, et l'on vit surgir, au milieu de la fumée qui se dissipait peu à peu, la figure d'un homme, en caftan et nu-tête, tenant un fusil et visant les Français.

«Feu!» répéta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil retentit en même temps que les deux coups de canon. Un nuage de fumée masqua la porte, rien ne bougea plus, et les fantassins s'en rapprochèrent de nouveau. Trois blessés et quatre morts étaient couchés devant l'entrée, tandis que deux hommes s'enfuyaient en longeant la muraille.

«Enlevez-moi ça,» dit l'officier en indiquant les poutres et les cadavres. Les Français achevèrent les blessés, et en jetèrent les cadavres par-dessus la muraille. Qui étaient ces gens-là? personne ne le sut. M. Thiers seul leur a consacré ces quelques lignes: «Ces misérables avaient envahi la citadelle sacrée, s'étaient emparés des fusils de l'arsenal, et tiraient sur les Français. On en sabra quelques-uns, et l'on purgea le Kremlin de leur présence[20].»

On vint annoncer à Murat que la voie était libre. Les Français franchirent les portes, établirent leur bivouac sur la place du Sénat, et les soldats jetèrent par les fenêtres de ce bâtiment des chaises, dont ils se servirent pour allumer leurs feux. Les détachements se suivaient à la file, et traversaient le Kremlin pour aller occuper les maisons vides et abandonnées où ils s'établissaient comme dans un camp.

Avec leurs uniformes usés, leurs figures affamées et épuisées, réduites au tiers de leur premier effectif, les troupes ennemies firent néanmoins leur entrée à Moscou en bon ordre Mais lorsqu'elles s'éparpillèrent dans les maisons désertes, elles cessèrent d'exister comme armée, et le soldat disparut pour faire place au maraudeur. Ce maraudeur, en quittant Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objet qu'il croyait indispensables ou précieux. Il n'avait plus pour but la conquête, mais la conservation de ce qu'il avait pillé. Semblables au singe qui, après avoir plongé son bras dan l'étroit goulot d'un vase pour y saisir une poignée de noisettes, s'obstine à ne pas ouvrir la main, de crainte de le laisser échapper et court ainsi le risque de la vie, les Français avaient d'autant plus de chances de périr en opérant leur retraite, qu'ils traînaient après eux un immense butin; comme le singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes après leur installation, on ne distinguait plus les officiers des soldats. Derrière les fenêtres de toutes les maisons, on voyait passer des hommes guêtrés, en uniforme, examinant les chambres d'un air satisfait, et furetant dans les caves et dans les glacières, dont ils enlevaient les provisions. Ils déclouaient les planches qui fermaient les remises et les écuries, et, retroussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les fourneaux, faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les autres et cherchaient à apprivoiser les femmes et les enfants. Il y avait de ces gens-là partout, dans les boutiques comme dans les rues, mais de véritables soldats il n'en était plus question.

En vain des ordres réitérés étaient envoyés aux différents chefs de corps, leur enjoignant de défendre aux soldats de courir dans la ville, d'user de violence envers les habitants et de marauder; en vain l'ordre avait été donné de faire chaque jour un appel général. En dépit de toutes ces mesures, ces hommes, qui hier formaient l'armée, se répandaient partout dans cette cité déserte à la recherche des riches approvisionnements et des jouissances matérielles qu'elle leur offrait encore, et ils y disparaissaient comme l'eau qui s'infiltre dans le sable. Les soldats de cavalerie, qui entraient dans une maison de marchands abandonnée avec tout ce qu'elle contenait, avaient beau y trouver des écuries plus spacieuses qu'il leur était nécessaire, ils ne s'emparaient pas moins de la maison voisine, qui leur semblait plus commode; certains même accaparaient plusieurs maisons à la fois, et se hâtaient d'écrire sur la porte, avec un morceau de craie, par qui elles étaient occupées, et les hommes des différentes armes finissaient par se quereller et s'injurier. Avant même d'être installés, ils couraient examiner la ville, et, sur ouï-dire, se portaient là où ils croyaient trouver des objets de valeur. Leurs chefs, après avoir vainement cherché à les arrêter, se laissaient à leur tour entraîner à commettre les mêmes déprédations. Les généraux eux-mêmes se rassemblaient en foule dans les ateliers des carrossiers, pour y choisir, ceux-ci une voiture, ceux-là une calèche. Les quelques habitants qui n'avaient pu fuir offraient aux officiers supérieurs de les loger, dans l'espoir d'éviter par là le pillage. Les richesses abondaient, on n'en voyait pas la fin, et les Français se figuraient que dans les quartiers qu'ils n'avaient pas explorés ils en découvriraient encore de plus grandes. Ainsi, l'envahissement d'une ville opulente par une armée épuisée eut pour conséquence la destruction de cette armée même et la destruction de la ville, et le pillage et l'incendie en furent le résultat fatal.

Les Français attribuent l'incendie de Moscou au patriotisme féroce de Rostoptchine, les Russes à la sauvagerie des Français; mais, en réalité, on ne saurait en rendre responsables ni Rostoptchine ni les Français, et les conditions dans lesquelles la ville se trouvait en furent seules la cause. Moscou a brûlé comme aurait pu brûler n'importe quelle ville construite en bois, abstraction faite du mauvais état des pompes, qu'elles y fussent restées ou non, comme n'importe quel village, fabrique ou maison qui auraient été abandonnés par leurs propriétaires et envahis par les premiers venus. S'il est vrai de dire que Moscou fut brûlé par ses habitants, il est incontestable aussi qu'il le fut, non par ceux qui y étaient restés, mais par le fait de ceux qui l'avaient quitté. Moscou ne fut pas respecté par l'ennemi comme Berlin et comme Vienne, parce que ses habitants ne reçurent pas les Français avec le pain et le sel en leur offrant les clefs de la ville, mais préférèrent l'abandonner à son malheureux sort.

XXVII

Le flot de l'invasion française n'atteignit que le soir du 2 septembre le quartier où demeurait Pierre. Après les deux jours qu'il venait de passer dans une solitude absolue et d'une façon si étrange, il se trouvait dans un état voisin de la folie. Une pensée unique s'était tellement emparée de tout son être qu'il n'aurait pu dire quand et comment elle lui était venue. Il ne se rappelait plus rien du passé, et ne comprenait rien au présent. Tout ce qui se déroulait devant ses yeux lui paraissait un songe: il avait fui de chez lui pour se dérober aux complications insupportables de la vie quotidienne, et il avait cherché et trouvé un refuge paisible dans la maison du Bienfaiteur, dont le souvenir se rattachait dans son âme à tout un monde de paix éternelle et de calme solennel, complètement opposé à l'agitation fiévreuse dont il sentait peser sur lui l'irrésistible influence. Accoudé sur le bureau poudreux du défunt, dans le profond silence de son cabinet, son imagination lui représenta avec netteté les événements auxquels il avait été mêlé dans ces derniers temps, la bataille de Borodino entre autres, et il éprouva de nouveau un trouble indéfinissable en comparant son infériorité morale et sa vie de mensonge à la vérité, à la simplicité puissante de ceux dont le souvenir s'était imprimé dans son âme sous l'appellation «Eux»! Lorsque Ghérassime le tira de ses méditations, Pierre, qui s'était décidé à prendre part avec le peuple à la défense de Moscou, lui demanda de lui procurer pour cela un déguisement et un pistolet, et lui annonça son intention de rester caché dans la maison. Tout d'abord il lui fut impossible de fixer son attention sur le manuscrit maçonnique: elle se portait involontairement sur la signification cabalistique de son nom lié à celui de Bonaparte. La pensée qu'il était prédestiné à mettre un terme au pouvoir de «la Bête» ne lui venait toutefois encore à l'esprit que comme une de ces vagues rêveries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha se fut écriée: «Vous restez à Moscou! Ah! que c'est bien!» il comprit qu'il ferait bien de ne pas s'en éloigner, alors même que la ville serait livrée à l'ennemi, afin d'accomplir sa destinée.

Le lendemain, pénétré de la pensée de se montrer digne d'» Eux», il se dirigea vers la barrière des Trois-Montagnes; mais, lorsqu'il se fut convaincu que Moscou ne serait pas défendu, la mise à exécution du projet qu'il caressait confusément depuis quelques jours se dressa tout à coup devant lui comme une nécessité implacable. Il lui fallait ne pas se montrer, chercher à aborder Napoléon, le tuer, mourir peut-être avec lui, mais délivrer l'Europe de celui qui, à ses yeux, était à cause de tous ses maux!