La guerre et la paix, Tome III
Chapter 14
--Le comte, le comte Ilia Andréïévitch Rostow?
--Qui êtes-vous?
--Je suis un officier, et j'ai besoin de le voir,» répondit une voix d'un timbre agréable.
Mavra Kouzminichna ouvrit la petite porte, et vit effectivement devant elle un jeune officier de dix-huit ans, qui avait un grand air de ressemblance avec les Rostow.
«Ils sont partis, partis hier au soir, lui dit-elle affectueusement.
--Ah! quel guignon! J'aurais dû venir hier,» murmura le jeune homme avec regret.
Pendant ce temps la vieille ménagère examinait avec attention et sympathie ces traits qui lui étaient si familiers, et le manteau déchiré et les bottes usées du survenant.
«Pourquoi aviez-vous besoin du comte?
--Oh! maintenant il est trop tard,» répondit l'officier désappointé, faisant un pas pour s'en aller.
Il s'arrêta malgré lui, indécis.
«C'est que, dit-il, je suis un parent du comte; il a toujours été très bon pour moi, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant, avec un bon et honnête sourire, ses bottes et sa capote.... Je n'ai plus le sou, et je voulais demander au comte...»
Mavra Kouzminichna ne lui donna pas le temps d'achever.
«Attendez un instant!...» Et, se retournant brusquement, elle se dirigea en courant du côté de la seconde cour, où elle demeurait.
Pendant ce temps l'officier examinait ses bottes en souriant mélancoliquement.
«Quel dommage d'avoir manqué mon oncle! Quelle bonne vieille! mais où est-elle donc allée? Il faut pourtant que je lui demande par quelles rues je dois passer pour rattraper mon régiment, qui doit bien certainement être déjà à la barrière Rogojskaïa!»
À ce moment il vit Mavra Kouzminichna qui revenait vers lui d'un air résolu, quoique légèrement embarrassé, et tenait dans ses mains un mouchoir à carreaux; arrivée à quelques pas du jeune homme, elle le défit, et en tira un assignat de vingt-cinq roubles qu'elle lui offrit brusquement.
«Si Son Excellence était à la maison, il aurait sans doute... mais aujourd'hui que...»
La vieille s'arrêta confuse, tandis que le jeune officier acceptait gaiement son argent et la remerciait avec effusion.
«Que Dieu soit avec vous!» répéta-t-elle en reconduisant le jeune homme, qui s'élança par les rues solitaires pour rejoindre au plus vite son régiment au pont de la Yaouza. Mavra Kouzminichna le regarda s'éloigner, et resta quelques instants, les yeux pleins de larmes, devant la porte, qu'elle avait soigneusement refermée. Elle l'avait perdu de vue depuis longtemps, elle était encore tout entière au sentiment de tendresse et de pitié maternelles que lui inspirait ce jeune garçon qu'elle ne connaissait pas!
XXIII
À l'étage inférieur d'une maison inachevée de la Varvarka, il y avait un cabaret que remplissaient en ce moment des cris et des chants d'ivrognes. Assis autour des tables d'une chambre basse et malpropre, une dizaine d'ouvriers, gris, débraillés, les yeux troubles, chantaient à tue-tête; mais on voyait bien qu'ils se forçaient, car la sueur ruisselait sur leurs fronts; ils ne chantaient pas pour leur plaisir, mais bien pour faire voir qu'ils étaient en gaieté et qu'ils faisaient bombance. L'un d'eux, un jeune homme blond de haute taille, vêtu d'un sarrau bleu, aurait pu passer à la rigueur pour un joli garçon, si ses lèvres serrées et minces, toujours en mouvement, et ses yeux fixes et sombres, n'eussent donné à sa physionomie une expression étrange et méchante. Il paraissait diriger le choeur, et battait solennellement la mesure, en faisant aller de droite et de gauche au-dessus de leurs têtes son bras blanc, que sa manche retroussée laissait voir en entier. Entendant tout à coup, au milieu de la chanson, le bruit d'une lutte à coups de poing, il s'écria d'un ton de commandement:
«Assez, enfants, on se bat là-bas, à la porte!» Et, relevant pour la centième fois sa manche qui retombait toujours, il sortit de la salle, suivi de ses camarades.
C'étaient comme lui des ouvriers que le cabaretier régalait en payement de cuirs de différentes sortes qu'ils lui avaient apportés de leur fabrique. Quelques forgerons du voisinage s'imaginant, au tapage, qu'il s'y passait quelque chose d'extraordinaire, essayèrent d'y pénétrer, mais une querelle s'était engagée sur le seuil de la porte entre le cabaretier et un maréchal ferrant; ce dernier fut violemment repoussé, et alla tomber, la face contre terre, au beau milieu de la rue. Un de ses compagnons se jeta alors sur le cabaretier, et pressa de tout son poids sur sa poitrine, mais, au même moment, apparut le jeune gars à la manche retroussée, qui, lui assenant un vigoureux coup de poing, s'écria avec fureur:
«Enfants, on assassine les nôtres!»
Le maréchal ferrant se releva la figure ensanglantée, et cria d'un ton lamentable:
«À la garde! on tue, on a tué un homme!... au secours!
--Ah! seigneur Dieu, on a tué, tué un homme!» répéta en glapissant une femme à la porte cochère d'à côté.
La foule se rassembla autour du malheureux.
«Ce n'est donc pas assez de voler le pauvre peuple et de lui arracher sa dernière chemise, tu viens encore de tuer un homme, brigand de cabaretier!»
Le jeune homme blond, debout à l'entrée, portait alternativement son regard terne du cabaretier au maréchal ferrant, comme s'il cherchait avec qui se prendre de querelle.
«Scélérat! hurla-t-il tout à coup en se jetant sur le premier..., Liez-le vite, mes enfants.
--Me lier, moi?» s'écria le cabaretier, et, se débarrassant de ses assaillants par un mouvement violent, il arracha son bonnet de dessus sa tête et le lança à terre. On aurait dit que cet acte avait une signification menaçante et mystérieuse, car les ouvriers s'arrêtèrent à l'instant.
«Je suis pour l'ordre, mon camarade, et je sais mieux que personne ce que c'est que l'ordre.... Je n'ai qu'à aller trouver l'officier de police.... Ah! tu crois que je n'irai pas? Il est défendu de faire du désordre aujourd'hui dans la rue... entends-tu bien? continua le cabaretier en ramassant son bonnet; eh bien! allons-y, poursuivit-il en se mettant en marche, avec le jeune gars, le maréchal ferrant, les ouvriers et les passants ameutés, qui criaient et hurlaient en choeur.
--Allons-y! Allons-y!»
Au coin de la rue, devant une maison dont les volets étaient fermés et sur la façade de laquelle se balançait l'enseigne d'un bottier, se tenaient groupés une vingtaine d'ouvriers cordonniers; leurs vêtements étaient usés, et l'épuisement causé par la faim se lisait sur leurs figures maigres et abattues. «N'aurait-il pas dû nous payer notre travail? disait l'un d'eux en fronçant les sourcils.... Mais non, il a sucé notre sang et il se croit quitte: il nous a lanternés toute la semaine, et au dernier moment il a filé.» À la vue de l'autre groupe qui s'avançait l'ouvrier se tut, et, poussé par une curiosité inquiète, se joignit à lui avec tous ses compagnons.
«Où va-t-on? Ah! nous le savons bien!... Nous allons trouver l'autorité.
--C'est donc vrai que les nôtres ont eu le dessous?
--Que croyais-tu donc?... Écoute ce qu'on raconte!»
Pendant que les questions et les réponses se croisaient en tous sens, le cabaretier profita du tumulte pour s'échapper sans être vu et retourner chez lui. Le jeune gars, qui n'avait pas remarqué la disparition de son ennemi, continua à pérorer en agitant son bras nu, et en attirant par ses gestes toute l'attention des curieux, qui espéraient en obtenir un éclaircissement de nature à les rassurer.
«Il dit qu'il connaît la loi, qu'il sait ce que c'est que l'ordre?... Mais est-ce que l'autorité n'est pas là pour ça?... N'ai-je pas raison, camarades?... Est-ce qu'on peut rester sans autorité? mais alors on pillera, quoi!
--Bêtises que tout cela! dit quelqu'un dans la foule. Est-ce possible qu'on abandonne ainsi Moscou?... Quelqu'un s'est moqué de toi et tu l'as cru!... Tu vois bien tout ce qui passe de troupes, et tu t'imagines qu'on va le laisser entrer comme cela, «lui»!... L'autorité est là pour l'empêcher. Écoute donc ce que dit celui-là!» ajouta-t-il en désignant le jeune gars.
Près de l'enceinte de Kitaï-Gorod, quelques hommes entouraient un individu en manteau qui lisait un papier.
«C'est l'oukase qu'on lit, l'oukase!» disait-on de côté à d'autre, et tout le monde se porta de ce côté.
Lorsque la foule entoura l'homme au papier, celui-ci parut embarrassé, mais, à la demande du jeune gars, il en recommença la lecture d'une voix légèrement tremblante: c'était la dernière affiche de Rostoptchine, du 31 août.
«Je pars demain matin pour voir Son Altesse (Son Altesse! répéta en souriant et d'un ton solennel le jeune gars) pour me concerter avec elle, agir ensemble et aider les troupes à détruire les brigands, que nous renverrons au diable. Je reviendrai pour dîner, je me remettrai à la besogne, et alors, nous agirons ferme, et nous «lui» donnerons une bonne raclée!»
Les derniers mots furent accueillis par un profond silence. Le jeune gars baissa la tête d'un air sombre: il était évident que personne ne les avait compris, et la phrase «je reviendrai pour dîner» produisit surtout une triste impression sur l'auditoire. L'esprit du peuple était monté à un tel diapason, que cette niaiserie vulgaire était malsonnante à ses oreilles. Chacun aurait pu s'exprimer ainsi, par conséquent un oukase émanant d'une autorité supérieure n'aurait pas dû se le permettre. Personne, pas même le jeune gars, dont les lèvres s'agitaient convulsivement, n'interrompit ce morne silence.
«Il faut aller le lui demander.... Tiens, le voilà!... Il nous l'expliquera sans doute!» dirent tout à coup plusieurs voix, et l'attention de la foule se porta sur un personnage dont la voiture, accompagnée de deux dragons à cheval, venait de déboucher sur la place.
C'était le grand-maître de police, qui, par ordre du comte, était allé le matin même mettre le feu aux barques. Il rapportait de cette expédition une somme d'argent considérable, qu'il avait pour le moment, soigneusement déposée dans ses poches. À la vue de la foule qui venait vers lui, il donna l'ordre à son cocher de s'arrêter.
«Qu'est-ce? demanda-t-il en s'adressant aux premiers qui l'approchaient timidement de lui. Qu'y a-t-il? répéta-t-il, n'en ayant pas reçu de réponse.
--Votre Noblesse, c'est... ce n'est rien! répondit l'homme au manteau: ils sont prêts, pour obéir à Son Excellence, et pour faire leur devoir, à risquer leur vie.... Ce n'est pas une émeute, Votre Noblesse, mais comme il est dit de la part du comte...
--Le comte n'est pas parti: il est ici et on ne vous oubliera pas!... Avance!» cria le grand-maître de police au cocher.
La foule s'était arrêtée, en serrant de près ceux qu'elle supposait avoir entendu les paroles du représentant du pouvoir; mais, lui, elle le laissa néanmoins s'éloigner. Le grand-maître de police jeta sur elle un regard effrayé, et murmura quelques mots à son cocher, qui lança ses chevaux à fond de train.
«On nous trompe, mes enfants! Allons le trouver lui-même.... Ne lâchons pas celui-là! Qu'il nous rende compte! Arrête! Arrête!» Et tous se précipitèrent en désordre à la poursuite du grand-maître de police.
XXIV
Dans la soirée du 1er septembre, le comte Rostoptchine eut une entrevue avec Koutouzow, et en revint profondément blessé. Comme il n'avait pas été invité à faire partie du conseil de guerre, sa proposition de prendre part à la défense de la ville passa inaperçue, et il fut profondément surpris de l'opinion qu'on se faisait dans le camp sur la tranquillité de la capitale, dont le patriotisme n'était, aux yeux de certains grands personnages, qu'une question secondaire et sans portée. Après s'être fait servir à souper, il s'étendit tout habillé sur un canapé, mais, entre minuit et une heure, on le réveilla pour lui remettre une dépêche de Koutouzow, apportée par un exprès. Il lui annonçait la retraite de l'armée par la grand'route de Riazan au delà de Moscou, et lui demandait de vouloir bien envoyer la police pour faciliter aux troupes le passage à travers la ville. Cette nouvelle n'en fut pas une pour le comte; il l'avait pressentie bien avant son entretien avec Koutouzow, le lendemain même de Borodino. En effet, les généraux qui en arrivaient répétaient en choeur qu'une seconde bataille était impossible, et alors, sur l'ordre du général en chef, on avait enlevé de la ville tout ce qui appartenait au Trésor ainsi qu'au mobilier de la Couronne. Cependant cet ordre, communiqué sous la forme d'un simple billet de Koutouzow et reçu la nuit pendant son premier sommeil, le surprit et l'irrita au dernier point.
Dans la suite, lorsqu'il se plut à expliquer ce qu'il avait fait à cette époque, le comte Rostoptchine répéta à différentes reprises dans ses _Mémoires_ que son but était de maintenir la tranquillité à Moscou et d'en faire sortir les habitants. Si telle était véritablement son intention, sa conduite devient irréprochable. Mais pourquoi alors ne sauve-t-on pas les richesses de la ville, les armes, les munitions, la poudre, le blé? Pourquoi trompe-t-on et ruine-t-on des milliers d'habitants en leur disant que Moscou ne sera pas livré?
«Pour y maintenir la tranquillité,» nous répond le comte Rostoptchine. Pourquoi alors emporte-t-on des monceaux de paperasses inutiles, l'aérostat de Leppich, etc., etc.?
«Pour qu'il ne reste plus rien en ville,» répond encore le comte. Si l'on admet cette manière de voir, chacun de ses actes est justifié.
Les atrocités de la Terreur en France n'avaient aussi soi-disant en vue que la tranquillité du peuple. Sur quoi donc le comte Rostoptchine fondait-il ses craintes de voir éclater une révolution à Moscou, lorsque les habitants s'en éloignaient et que les troupes se repliaient? Ni là ni sur aucun autre point de la Russie, il ne se passa rien qui, de près ou de loin, ressemblât à une révolution.
Le 1er et le 2 septembre, plus de dix mille hommes étaient restés à Moscou, et, sauf au moment où la foule ameutée s'était réunie sur l'ordre du gouverneur général dans la cour de son hôtel, nul désordre ne se produisit. Il n'y avait aucun motif d'en craindre quand même on aurait annoncé l'abandon de la ville après Borodino, au lieu de soutenir le contraire, de distribuer des armes, et de prendre ainsi toutes les mesures capables d'entretenir l'effervescence de la population.
Rostoptchine était d'un tempérament sanguin et emporté, il avait toujours vécu et agi dans les hautes sphères administratives, aussi ne connaissait-il pas, malgré son véritable patriotisme, le peuple qu'il s'imaginait tenir en main. Depuis l'entrée de l'ennemi dans le pays, il se complaisait à jouer le rôle du moteur dirigeant et suprême dans le mouvement national du coeur de la Russie. Il s'imaginait guider non seulement les actes matériels des habitants, mais encore leurs dispositions morales, au moyen de ses affiches et de ses proclamations écrites dans un style de cabaret dont le peuple ne fait aucun cas dans son milieu, et qui le déconcerte à plus forte raison sous la plume de ses supérieurs. Ce rôle lui plaisait, il s'y était complètement identifié, et la nécessité d'y renoncer avant d'avoir accompli un exploit héroïque le surprit à l'improviste. Il sentit le terrain manquer sous ses pieds, et il ne sut plus quelle conduite tenir. Bien qu'il l'eût pressenti depuis longtemps. Jusqu'au dernier moment il refusa de croire à l'abandon de Moscou et ne fit rien en vue de cette éventualité. C'était contre sa volonté que les habitants quittaient la ville, et ce n'était qu'avec une extrême difficulté qu'il accordait aux fonctionnaires l'autorisation de mettre en sûreté les archives des tribunaux.
Toute son énergie, toute son activité tendaient à entretenir dans la population la haine patriotique et la confiance en soi-même, dont il était imbu plus que personne. Quant à juger jusqu'à quel point cette énergie et cette activité furent comprises et partagées par le peuple, c'est là une question qui n'est pas encore résolue. Mais lorsque les événements prirent, en se développant, leurs véritables proportions historiques, lorsque les paroles furent impuissantes pour exprimer la haine de l'ennemi et qu'il ne fut plus possible de l'épancher dans l'ardeur d'une bataille, lorsque la confiance en soi-même ne suffit plus à la défense de Moscou, lorsque tout le peuple s'écoula comme un torrent en emportant son bien, et en manifestant, par cet acte négatif, la force du sentiment national dont il était animé, alors le rôle choisi par le comte Rostoptchine se trouva soudain un non-sens, et il se sentit seul, faible, ridicule, et d'autant plus irrité, qu'il se sentait coupable. Tout ce que Moscou contenait lui avait été confié, et rien ne pouvait plus être emporté! «Qui est responsable? se disait-il. Ce n'est cependant pas moi. Tout était prêt, je tenais Moscou dans mes deux mains, et voilà ce qu'ils ont décidé.... Traîtres! brigands! s'écriait-il avec rage, sans préciser quels étaient ces traîtres et ces brigands qu'il invectivait, poussé par le besoin de haïr ceux qui, d'après lui, l'avaient placé dans cette ridicule situation.
Il passa toute la nuit à donner des ordres qu'on venait lui demander de tous les quartiers. Ses intimes ne l'avaient jamais vu aussi sombre, ni aussi intraitable.
«Excellence, on est venu des Apanages, du Consistoire, de l'Université, du Sénat, de la maison des Enfants-Trouvés!... Les pompiers, le directeur de la prison, celui de la maison des fous, demandent ce qu'ils ont à faire!» Et toute la nuit se passa ainsi.
Le comte faisait des réponses brèves et sévères, uniquement destinées à donner à entendre qu'il ne prenait pas sur lui la responsabilité des instructions données, et la rejetait sur ceux qui avaient réduit tout son travail à néant.
«Dis à cet imbécile de veiller à ses archives, et à cet autre de ne pas m'adresser de sottes questions à propos de ses pompiers.... Puisqu'il y a des chevaux, qu'ils partent pour Vladimir. A-t-il envie de les laisser aux Français?
--Excellence, l'inspecteur de la maison des fous est arrivé que doit-il faire?
--Qu'ils partent, qu'ils partent tous, et qu'il lâche les fous dans la ville! Puisque nous avons des fous qui commandent les armées, il est juste que ceux-là soient aussi rendus à la liberté.»
Lorsqu'on lui demanda ce qu'il fallait faire des prisonniers, le comte s'écria avec colère, en s'adressant au surveillant:
«Faut-il donc te donner deux bataillons pour les escorter? Il n'y en a pas! Eh bien, qu'on les lâche!
--Mais, Excellence, il y a aussi des prisonniers politiques, Metchkow et Vérestchaguine.
--Vérestchaguine? On ne l'a donc pas pendu? Qu'on l'amène!»
XXV
Vers neuf heures du matin, lorsque les troupes commencèrent à traverser la ville, personne ne vint plus fatiguer le comte de demandes inopportunes: ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, n'avaient plus désormais besoin de lui. Il avait commandé sa voiture pour aller à Sokolniki, et, en attendant qu'elle fût prête, il s'étendit, les bras croisés et la figure renfrognée.
En ce temps de paix, lorsque le moindre administrateur s'imagine complaisamment que si ses administrés vivent, c'est uniquement grâce à ses soins, c'est dans la conscience de son incontestable utilité qu'il trouve la récompense de ses peines. Tant que dure le calme, le pilote qui, de son frêle esquif, indique au lourd vaisseau de l'État la route qu'il doit suivre croit, en le voyant s'avancer, et cela se comprend, que ce sont ses efforts personnels qui poussent l'immense bâtiment. Mais qu'une tempête s'élève, que les vagues entraînent le vaisseau, l'illusion n'est plus possible, le bâtiment suit seul sa marche majestueuse, et le pilote, qui tout à l'heure encore était le représentant de la toute-puissance, devient un être faible et inutile. Rostoptchine le sentait, et il en était profondément froissé.
Le grand-maître de police, celui-là même que la foule avait arrêté, entra chez le comte avec l'aide de camp qui venait lui annoncer que la voiture était prête. L'un et l'autre étaient pâles, et le premier, après avoir rendu compte au général gouverneur de sa commission, ajouta que la cour de l'hôtel se remplissait d'une masse énorme de gens qui demandaient à lui parler. Sans proférer une parole, le comte se leva, se dirigea vivement vers son salon, et posa la main sur le bouton de la porte vitrée du balcon, mais, la retirant aussitôt, il alla à une autre fenêtre, d'où l'on voyait ce qui se passait au dehors. Le jeune gars continuait à discourir en gesticulant. Le maréchal ferrant, couvert de sang, se tenait, sombre, à ses côtés, et le murmure de leurs voix pénétrait à travers les croisées.
«La voiture est-elle prête? demanda Rostoptchine.
--Elle est prête, Excellence, répondit l'aide de camp.
--Que veulent-ils donc, ceux-là? demanda Rostoptchine en se rapprochant du balcon.
--Ils se sont réunis, à ce qu'ils assurent, pour marcher sur les Français, d'après votre ordre, Excellence.... Ils parlent aussi de trahison: ce sont des tapageurs, j'ai eu de la peine à leur échapper! Veuillez me permettre de vous proposer, Excellence...
--Faites-moi le plaisir de vous retirer, je sais ce que j'ai à faire...» et il continuait à regarder au dehors: «Voilà où l'on a amené la Russie, voilà ce que l'on a fait de moi!» se disait-il, emporté contre ceux qu'il accusait par une colère farouche dont il n'était plus le maître:... «La voilà, la populace, la lie du peuple, la plèbe qu'ils ont soulevée par leur sottise! il leur faut une victime, sans doute,» se dit-il en fixant les yeux sur le jeune gars, et il se demandait, à part lui, sur qui il pourrait bien déverser sa fureur, «La voiture est-elle prête? répéta-t-il.
--Elle est prête, Excellence. Quels sont vos ordres concernant Vérestchaguine? Il attend à l'entrée.
--Ah!» s'écria Rostoptchine frappé d'une idée subite, ouvrant la porte du balcon, il y apparut, tout à coup.
Tous se découvrirent et se tournèrent vers lui.
«Bonjour, mes enfants, dit-il rapidement et à haute voix. Merci d'être venus! Je vais descendre au milieu de vous mais auparavant il nous faut en finir avec le misérable qui a causé la perte de Moscou. Attendez-moi!...» Et il rentra dans le salon aussi brusquement qu'il en était sorti.
Un murmure de satisfaction parcourut les rangs de la foule.
«Tu vois bien qu'il saura en venir à bout, et toi qui assurais que les Français...» disaient les uns et les autres en se reprochant leur manque de confiance.
Deux minutes plus tard, un officier se montra à la porte principale, et dit quelques mots aux dragons, qui s'alignèrent. La foule, avide de voir, se porta près du péristyle, Rostoptchine y parut au même instant, et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un.
«Où est-il?» demanda-t-il avec colère.
Au même moment on aperçut un jeune homme, dont le cou maigre supportait une tête à moitié rasée; il tournait le coin de la maison. Vêtu d'un caftan, en drap gros-bleu, jadis élégant, et du pantalon sale et usé du forçat, il avançait lentement entre deux dragons, traînant avec peine ses jambe grêles et enchaînées.
«Qu'il se mette là!» dit Rostoptchine en détournant les yeux du prisonnier, et en indiquant la dernière marche.
Le jeune homme y monta avec effort et l'on entendit le cliquetis de ses fers: il soupira, et, laissant retomber ses mains qui ne ressemblaient en rien à celles d'un ouvrier, il les croisa dans une attitude pleine de soumission. Pendant cette scène muette, rien ne rompit le silence, sauf quelques cris étouffés qui partaient des derniers rangs, où l'on s'écrasait pour mieux voir. Le comte, les sourcils froncés, attendait que le jeune prisonnier fût en place.
«Enfants! dit-il enfin d'une voix aiguë et métallique, cet homme est Vérestchaguine, celui qui a perdu Moscou!»