La guerre et la paix, Tome III

Chapter 12

Chapter 123,811 wordsPublic domain

Le comte rentra chez lui, mais non sans avoir réitéré l'ordre de ne pas refuser aux blessés les moyens de partir.

«Après tout, on peut bien décharger quelques caisses et les laisser ici,» dit le comte à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu.

La comtesse se réveilla à neuf heures, et Matrona Timofevna, son ex-femme de chambre, qui remplissait auprès d'elle les fonctions de chef de la police secrète, vint lui dire que Mme Schoss était très mécontente, et qu'on avait oublié d'emballer les robes d'été des demoiselles. La comtesse ayant demandé quel était le motif de la mauvaise humeur de Mme Schoss, on lui apprit que sa caisse avait été enlevée d'une des charrettes, qu'on était en train de décharger les autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le comte avait dit d'emmener les blessés à leur place. Elle fit aussitôt demander son mari.

«Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais déballer?

--J'allais justement t'en prévenir, ma chère.... C'est que, vois-tu, petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur céder quelques charrettes pour les blessés. Ces objets-là nous sont bien inutiles, n'est-il pas vrai?... et puis, comment abandonner ici, ces pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalité, et je pense, ma chère, que dès lors il serait bien.... Pourquoi ne pas les emmener? il n'y a pas du reste de raison de se dépêcher...»

Le comte avait débité ces phrases sans suite d'une voix timide, comme lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habituée à ce ton, qui précédait toujours l'aveu de quelque grosse dépense, telle que la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une fête ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour système de le contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-là pour demander quelque chose. Elle prit donc son air de victime résignée et, s'adressant à son mari:

«Écoute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de tes enfants! Tu m'as dit toi-même que tout notre mobilier valait cent mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas à l'abandonner; tu feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement à prendre soin des blessés. Regarde là-bas, en face, chez les Lopoukhine: on a tout emporté... c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et nous, nous sommes des imbéciles.... De grâce, aie pitié de tes enfants si tu n'as pas pitié de moi!»

Le comte baissa la tête, et quitta la chambre d'un air désespéré.

«Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui était entrée sur les talons du comte dans la chambre de sa mère, et qui avait tout entendu.

--Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui répondit son père.

--Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle?

--Qu'est-ce que cela te fait?» reprit le comte avec irritation.

Natacha se retira dans l'embrasure de la fenêtre d'un air soucieux.

«Papa, voilà Berg qui est arrivé.»

XVI

Berg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et décoré du Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou, occupait toujours la même place, commode et agréable, auprès du chef d'état-major du second corps. Il était arrivé de l'armée à Moscou le matin même du 1er septembre, sans y avoir à faire rien de particulier. Mais, ayant remarqué que tout le monde demandait à y aller, il fit comme tout le monde et obtint un congé pour affaires de famille. Berg, assis dans son élégant droschki attelé d'une paire de chevaux bien nourris, pareils à ceux qu'il avait vus chez le prince X., descendit de sa voiture et examina avec curiosité les charrettes qui encombraient la cour de l'hôtel de son beau-père. En montant les degrés du perron, il tira de sa poche un mouchoir d'une blancheur immaculée et y fit un noeud. Puis, hâtant le pas, il se précipita dans le salon, se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains à Natacha et à Sonia, et s'informa avec empressement de la santé de sa maman.

«Qui pense à la santé en ce moment? répondit le comte d'un air grognon. Raconte un peu ce qui se passe: où sont les troupes? Y aura-t-il une bataille?

--Dieu seul peut le savoir, papa, répondit Berg. L'armée est animée d'un courage héroïque, et ses chefs se sont rassemblés en conseil; la décision est encore inconnue. Je puis seulement vous dire, papa, en termes généraux, qu'il ne saurait y avoir de paroles assez éloquentes pour décrire la valeur véritablement antique dont les troupes russes ont fait preuve dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-il en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire à un général de sa connaissance chaque fois qu'il parlait des «troupes russes»... je vous dirai donc franchement que, nous autres chefs, nous n'avons jamais été forcés de pousser nos soldats en avant, car c'est avec peine qu'on retenait ces... ces.... Oui, papa, ce sont de vrais héros antiques! ajouta-t-il rapidement. Le général Barclay de Tolly n'a pas ménagé sa vie, il était toujours au premier rang. Quant à notre corps, qui était placé sur le versant de la montagne, vous pouvez vous figurer...» Et là-dessus Berg entama un long récit, la compilation de tout ce qu'il avait entendu raconter pendant ces derniers jours.

Le regard de Natacha, obstinément fixé sur lui, comme si elle cherchait sur sa figure une réponse à une question qu'elle se posait intérieurement, embarrassait visiblement le narrateur.

«L'héroïsme des troupes a été incomparable et l'on ne saurait assez l'exalter, répéta-t-il en tâchant de gagner les bonnes grâces de Natacha par un sourire à son adresse. La Russie n'est pas à Moscou, elle est dans le coeur de ses enfants, n'est-ce pas, papa?»

La comtesse entra à ce moment: elle avait la figure fatiguée et maussade. Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la comtesse, lui adressa mille questions sur sa santé, en secouant la tête en signe d'intérêt.

«Oui, maman, c'est vrai, les temps sont bien durs pour un coeur russe. Mais de quoi vous inquiétez-vous? Vous aurez le temps de partir...

--En vérité, je ne comprends pas ce que font les gens, dit la comtesse en se tournant vers son mari: rien n'est prêt, personne ne donne d'ordres, c'est à regretter Mitenka! Ça n'en finira pas!» Le comte allait répliquer, mais il préféra se diriger vers la porte.

Pendant ce temps, Berg, qui avait tiré son mouchoir de sa poche, secoua douloureusement la tête en y retrouvant le noeud qu'il venait d'y faire.

«Papa, j'ai une grande prière à vous adresser.

--À moi?

--Oui; comme je passais tout à l'heure devant la maison Youssoupow, l'intendant en est sorti en courant, pour m'engager à acheter quelque chose. Poussé par la curiosité, j'y suis entré, et j'y ai trouvé une très jolie chiffonnière..., et vous vous rappelez sans doute que Vérouchka avait envie d'en avoir une, et que nous nous sommes même disputés à ce sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante, continua Berg d'un ton de jubilation, en se reportant par la pensée à son intérieur si correct et si bien tenu: il y a un tas de petits tiroirs et un secret dans l'un d'eux.... Je voudrais tant lui en faire la surprise! J'ai vu plusieurs paysans là-bas dans la cour; laissez-moi en emmener un, je lui donnerai un bon pourboire et...»

Le comte fronça le sourcil:

«C'est à la comtesse qu'il faut demander cela, dit-il sèchement. Ce n'est pas moi qui donne des ordres.

--Si cela vous dérange, dit Berg, je m'en passerai. C'est seulement à cause de Véra que...

--Au diable, au diable! Allez-vous-en tous au diable! s'écria le comte avec colère; vous me faites tourner la tête, ma parole d'honneur!» Et il sortit.

La comtesse fondit en larmes.

«Ah oui! les temps sont bien durs!» reprit Berg.

Natacha avait d'abord suivi son père, mais, une idée lui étant venue tout à coup, elle descendit l'escalier quatre à quatre.

Pétia était sur le perron, fort occupé à distribuer des armes à ceux qui partaient de Moscou. Les charrettes étaient toujours attelées, mais deux d'entre elles avaient été déchargées, et un officier venait de s'installer dans l'une, avec l'aide de son domestique.

«Sais-tu à propos de quoi?» demanda Pétia à sa soeur.

Cette question avait trait à la querelle des parents. Elle ne répondit pas.

«C'est sans doute parce que papa a voulu donner les charrettes aux blessés? poursuivit le jeune garçon: c'est Vassili qui me l'a dit, et selon moi...

--Selon moi, s'écria tout à coup Natacha en tournant vers son frère son visage surexcité, c'est si laid, si vilain, que j'en suis tout indignée! Sommes-nous donc des Allemands?»

Les sanglots la suffoquèrent, et, ne trouvant là personne sur qui décharger sa colère, elle s'enfuit précipitamment.

Berg, assis à côté de sa belle-mère, était en train de lui prodiguer de respectueuses consolations, lorsque Natacha, la figure toute bouleversée, entra dans le salon comme un ouragan, et s'approcha de sa mère d'un pas résolu.

«C'est une horreur, c'est une indignité! s'écria-t-elle: il est impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonné!» Berg et la comtesse la regardèrent d'un air surpris et effaré.

Le comte, debout à la fenêtre, garda le silence.

«Maman, c'est impossible! Voyez donc ce qui se passe dans la cour?... On les abandonne!

--Qu'as-tu? de qui parles-tu?

--Des blessés, et cela ne vous ressemble pas, maman.... Chère maman, ma petite colombe, pardonne-moi, ce n'est pas ainsi que je dois parler!... Qu'avons-nous besoin de tous ces effets?»

La comtesse regarda sa fille et comprit tout de suite la cause de son émotion et de la mauvaise humeur de son mari, qui continuait à ne pas la regarder.

«Eh bien, faites comme vous voudrez... je ne vous en empêche pas, dit-elle sans se rendre complètement.

--Maman, pardonnez-moi!»

Mais la comtesse, repoussant doucement sa fille, s'approcha de son mari.

«Mon cher, arrange-toi comme il te plaira; ai-je jamais empêché...? dit-elle en baissant les yeux comme une coupable.

--Les oeufs qui en remontrent à la poule! dit le comte en embrassant sa femme, avec des larmes dans les yeux, tandis que celle-ci cachait sa confusion sur son épaule.

--Papa, papa, le peut-on? cela ne nous empêchera pas de prendre tout ce qui nous est nécessaire...»

Le comte fit un signe d'assentiment, et Natacha s'élança de la salle dans l'escalier, et de l'escalier dans la cour.

Quand elle ordonna de décharger les voitures, les domestiques, n'en croyant pas leurs oreilles, se groupèrent autour d'elle, et ne lui obéirent que lorsque le comte leur eut répété que telle était la volonté de sa femme. Aussi convaincus maintenant qu'il était impossible de laisser les blessés en arrière qu'ils l'étaient quelques instants auparavant de la nécessité d'emporter les effets, ils les déchargèrent avec empressement. Les blessés à leur tour se traînèrent hors de leurs chambres, et leurs figures pâles et satisfaites entourèrent les charrettes. La bonne nouvelle se répandit bien vite dans les maisons environnantes, et tous les blessés du voisinage affluèrent dans la cour des Rostow. Beaucoup d'entre eux assurèrent qu'ils trouveraient moyen de se placer au milieu des caisses, mais comment arrêter le déchargement, du moment qu'il était commencé, et qu'importait d'ailleurs de laisser le tout ou seulement la moitié? La cour était encombrée de caisses à moitié ouvertes, contenant les tapis, les porcelaines, les bronzes, tous ces mêmes objets qu'on avait emballés avec tant de soin la veille, et chacun s'employait de son mieux à diminuer le bagage, pour emmener le plus de blessés possible.

«On peut encore en prendre quatre, dit l'intendant, je donnerai ma charrette.

--Donnez celle qui porte ma garde-robe, dit la comtesse, Douniacha pourra se mettre avec moi.»

Cet ordre fut exécuté immédiatement, et l'on envoya chercher de nouveaux blessés à deux maisons de là. Toute la domesticité, et même Natacha, étaient dans un état de surexcitation indicible.

«Comment, attacherons-nous cette caisse? disaient les gens, qui ne parvenaient pas à fixer une certaine caisse derrière la voiture.... Il faudrait encore au moins une charrette pour les mettre!

--Que contient celle-là? demanda Natacha.

--Les livres de la bibliothèque.

--Laissez-les-y c'est inutile!»

La britchka était au grand complet, et il n'y avait même plus de place pour le jeune comte.

«Il ira sur le siège. N'est-ce pas, Pétia, que tu iras sur le siège?...»

Sonia, de son côté, n'avait cessé de travailler, mais, au contraire de Natacha, elle mettait en ordre les objets qu'on laissait, les inscrivait, selon le désir de la comtesse, et faisait de son mieux pour en emporter le plus possible.

XVII

Enfin, à deux heures de l'après-midi, les quatre voitures, attelées et chargées, se tenaient alignées devant le perron, tandis que les charrettes chargées de blessés quittaient la cour une à une. La calèche dans laquelle se trouvait le prince André attira l'attention de Sonia, qui était occupée, avec la femme de chambre de la comtesse, à lui arranger un bon coin dans sa large et haute voiture.

«À qui cette calèche? demanda Sonia en passant sa tête par la portière.

--Ne le savez-vous donc pas, mademoiselle? dit la femme de chambre. Elle est au prince blessé qui a passé la nuit chez nous, et qui va maintenant nous suivre.

--Quel prince? Comment s'appelle-t-il?

--Mais c'est notre ancien fiancé, le prince Bolkonsky, répondit en soupirant la femme de chambre; on le dit à l'agonie...»

Sonia sauta à terre et courut trouver la comtesse, qui, habillée de sa robe de voyage, le chapeau sur la tête et le châle sur les épaules, marchait dans les chambres, en attendant que tous les siens fussent là pour s'asseoir les portes fermées, suivant l'usage, et dire une courte prière avant le départ.

«Maman! dit Sonia: le prince André est ici, blessé et mourant!»

La comtesse ouvrit des yeux stupéfaits:

«Natacha!» s'écria-t-elle.

Chez elle comme chez Sonia, cette nouvelle n'éveilla au premier moment qu'une seule pensée: connaissant toutes deux Natacha, l'émotion qu'elle ressentirait à cette révélation leur faisait oublier la sympathie qu'elles avaient toujours éprouvée pour le prince.

«Natacha ne sait rien encore...: mais c'est qu'il va nous suivre, répéta Sonia.

--Et tu dis qu'il est mourant?»

Sonia fit un signe de tête, la comtesse la serra dans ses bras, et se mit à pleurer.

«Les voies du Seigneur sont insondables,» pensa-t-elle; elle sentait que la main toute-puissante de la Providence manifestait son action dans tout ce qui se passait en ce moment autour d'elle.

«Eh bien, maman, tout est-il prêt? demanda Natacha gaiement.... Mais qu'avez-vous?

--Rien, tout est prêt.

--Eh bien, allons!...» Et la comtesse baissa la tête pour cacher son émotion.

Sonia embrassa Natacha; celle-ci la questionna du regard.

«Qu'est-ce donc? qu'est-il arrivé?

--Rien, rien!

--Quelque chose de mauvais pour moi? Qu'est-ce donc?» demanda Natacha, toujours impressionnable comme une sensitive.

Le comte, Pétia, Mme Schoss, Mavra Kouzminichna, Vassilitch entrèrent au salon, fermèrent les portes et s'assirent en silence; au bout de quelques secondes, le comte se leva le premier, poussa un profond soupir et fit un grand signe de croix devant l'image. Tous suivirent son exemple, puis il embrassa Mavra Kouzminichna et Vassilitch, qui restaient pour garder la maison, et, pendant que ces derniers prenaient sa main au vol et le baisaient à l'épaule, il leur donnait de petites tapes d'amitié sur le dos, en les accompagnant de quelques phrases vagues et bienveillantes. La comtesse s'était retirée dans sa chambre, où Sonia la trouva à genoux devant les images, dont une partie avait été enlevée; elle avait tenu à emporter avec elle celles qui étaient les plus précieuses comme souvenirs de famille.

À l'entrée, dans la cour, ceux qui partaient, les pantalons passés dans les tiges de leurs bottes, les habits serrés à la taille par des courroies et des ceintures, armés des poignards et des sabres distribués par Pétia, prenaient congé de ceux qui restaient. Comme toujours, au moment du départ il arriva que bien des objets furent oubliés ou mal emballés: aussi les deux heiduques restèrent-ils longtemps aux deux portières de la voiture, prêts à aider la comtesse à y monter, tandis que les femmes de chambre apportaient encore en courant des oreillers et des paquets de toute dimension.

«Elles oublient toujours quelque chose, disait la comtesse. Tu sais pourtant bien, Douniacha, que je ne puis pas être assise comme cela!»

Et Douniacha, serrant les dents sans répondre, se précipitait, d'un air fâché, pour arranger de nouveau la place de la comtesse.

«Oh! les gens, les gens!» disait le comte en hochant la tête.

Yéfime, le cocher de la comtesse, le seul en qui elle eût confiance, perché sur son siège élevé, ne daignait même pas se retourner pour voir ce qui se passait. Dans sa vieille expérience, il savait fort bien qu'on ne lui dirait pas de sitôt encore: «En route, à la garde de Dieu!» et qu'après le lui avoir dit, on l'arrêterait deux fois au moins pour envoyer chercher des objets oubliés; alors seulement la comtesse passerait la tête par la portière, en le suppliant, au nom du ciel, de conduire avec prudence aux descentes. Il savait tout cela; aussi attendait-il avec un flegme imperturbable, et avec une patience beaucoup plus grande que celle de son attelage, car l'un des chevaux, celui de gauche, piaffait et mordillait son frein. Chacun s'assit enfin dans la large voiture, le marchepied fut relevé, la portière fermée, la cassette apportée après avoir été oubliée, et la comtesse adressa à son vieux cocher ses recommandations habituelles. Yéfime se découvrit lentement, se signa, et le postillon et tous les domestiques firent comme lui.

«À la garde de Dieu, dit Yéfime en remettant son bonnet, en avant!»

Le postillon lança ses chevaux, le timonier de gauche appuya sur son collier, les ressorts gémirent et la lourde caisse du carrosse s'ébranla. Le laquais s'élança sur le siège de la voiture lorsqu'elle était déjà en marche, et les autres équipages, secoués comme elle en passant de la cour dans la rue, se mirent en mouvement à sa suite. Tous les voyageurs se signèrent en passant devant l'église d'en face, et les domestiques qui restaient à la maison les reconduisirent pendant quelques pas, en marchant des deux côtés des portières. Natacha avait rarement éprouvé un sentiment de joie aussi vif qu'en ce moment, où, assise à côté de sa mère, elle voyait lentement défiler devant ses yeux les maisons et les murailles de Moscou qu'on abandonnait à son sort. Passant de temps en temps la tête hors de la portière, elle regardait le long convoi de blessés qui les précédait, avec la calèche du prince André en tête. Elle ignorait ce que recouvrait cette capote baissée, mais, comme c'était la première de la longue file, elle la suivait toujours des yeux.

Chemin faisant, des convois du même genre débouchèrent en si grand nombre des rues aboutissantes, que, dans la grande Sadovaïa, les voitures marchaient sur deux rangs. Devant la tour de Soukharew, Natacha, qui s'amusait à examiner les allants et les venants, s'écria tout à coup avec une joyeuse surprise:

«Maman, Sonia, voyez donc, c'est lui!

--Qui donc? Qui cela?

--Mais c'est Besoukhow!...» Et elle se pencha à la portière pour chercher à reconnaître un homme de forte stature, vêtu d'un caftan de cocher; rien qu'à le voir, on devinait que ce devait être un déguisement: il était suivi d'un petit vieillard à figure jaune et imberbe, enveloppé dans un manteau à collet de frise.

«C'est bien certainement Besoukhow, poursuivit Natacha.

--Quelle idée! Tu te trompes!

--Je vous donne ma tête à couper que c'est lui.... Halte, halte!» cria-t-elle au cocher.

Celui-ci ne put s'arrêter: les conducteurs des charrettes et des voitures qui venaient en sens contraire lui enjoignirent, en criant, de continuer sa route et de ne pas entraver la circulation. Cela n'empêcha pas les Rostow de distinguer quoique à distance, la grande taille de Pierre: si ce n'était pas lui, c'était du moins quelqu'un qui lui ressemblait singulièrement. Le personnage en question marchait le long du trottoir, la tête inclinée, le visage sérieux, en compagnie du vieillard imberbe, qui avait tout l'air d'un domestique. Ce dernier, remarquant les figures qui les examinaient ainsi, toucha légèrement et avec respect le coude de son maître en lui désignant la voiture. Pierre, absorbé dans ses rêveries; fut quelque temps avant de comprendre ce qu'on lui voulait; enfin, levant la tête, et regardant du côté que lui indiquait son vieux compagnon, il aperçut Natacha, et, sous l'impulsion irréfléchie du premier mouvement, il courut vers la voiture, mais au bout de dix pas il s'arrêta subitement. Natacha, toujours penchée en avant, lui souriait affectueusement.

«Pierre Kirilovitch, venez donc, lui cria-t-elle. Vous me reconnaissez?... C'est vraiment étonnant!... Que faites-vous là sous ce déguisement?» ajouta-t-elle en lui tendant la main.

Pierre lui prit la main tout en marchant, car la voiture ne s'était pas arrêtée, et la baisa gauchement.

«Que vous arrive-t-il donc? lui demanda la comtesse avec intérêt.

--À moi, rien... pourquoi?... Ne m'interrogez pas, répondit-il, sentant que le regard joyeux de Natacha le pénétrait de son charme.

--Restez-vous à Moscou, ou le quittez-vous?»

Pierre se tut un moment:

«À Moscou? reprit-il, oui c'est bien cela, à Moscou!... Adieu!

--Comme je regrette de ne pas être homme, je serais restée avec vous, dit Natacha, car ce que vous faites est bien.... Maman, si vous permettez, je resterai!

--Vous avez été là-bas pendant la bataille, dit la comtesse en interrompant sa fille.

--Oui, j'y étais, dit Pierre, et demain il y en aura encore une.

--Mais qu'avez-vous? reprit Natacha: vous n'êtes pas comme habitude.

--Ah! ne me questionnez pas, je ne sais rien, mais demain.... Plus un mot, adieu, adieu! répéta-t-il. Dans quels temps épouvantables...» Et, laissant passer la voiture, il regagna le trottoir, tandis que Natacha le suivit longtemps encore de son sourire amical et un peu moqueur.

XVIII

Pierre, depuis sa disparition, demeurait dans l'appartement vide du défunt Bazdéïew. Voici ce qui s'était passé.

À son réveil, le lendemain de son entrevue avec Rostoptchine, il ne se rendit pas compte tout d'abord du lieu où il se trouvait, ni de ce qu'on lui voulait, et lorsque son maître d'hôtel lui nomma, parmi les personnes qui l'attendaient au salon, le Français qui avait été chargé de la lettre de sa femme, le sentiment de désespoir et de découragement auquel il était si facilement enclin s'empara de lui avec plus de violence que jamais. Tout se brouilla et se confondit dans son cerveau: il lui sembla qu'il n'avait plus rien à faire sur cette terre, que tout s'était écroulé et que sa situation était sans issue. Souriant d'un sourire contraint, se parlant bas à lui-même, tantôt il s'asseyait, accablé, sur le canapé; tantôt il essayait de voir par le trou de la serrure les gens qui étaient dans la pièce voisine; tantôt enfin il prenait un livre et tâchait de lire. Le maître d'hôtel vint une seconde fois lui annoncer que le Français désirait instamment le voir, ne fût-ce qu'une, seconde, et qu'un messager de Mme Bazdéïew, qui était forcée de partir pour la campagne, le priait de sa part d'accepter la garde des livres du défunt.

«Ah oui! c'est bien, tout de suite... ou plutôt va lui dire que je viens,» répondit Pierre, qui, aussitôt seul, saisit son chapeau, et se glissa dans le corridor par une porte dérobée.