La guerre et la paix, Tome III
Chapter 11
Une terreur folle s'était emparée de la comtesse après l'entrée de Pétia au régiment des cosaques d'Obolensky et son départ pour Biélaïa-Tserkow. La pensée que ses deux fils étaient à la guerre, exposés tous deux à être tués, ne lui laissait pas une minute de repos. Elle essaya de revoir Nicolas, et voulut aller reprendre Pétia, afin de le placer en sûreté à Pétersbourg: mais ces deux projets échouèrent. Nicolas, qui, dans sa dernière lettre, avait raconté sa rencontre imprévue avec la princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant longtemps. L'agitation de la comtesse s'en augmenta, et finit par la priver complètement de sommeil. Le comte s'ingénia à calmer les inquiétudes de sa femme, et parvint à faire passer son plus jeune fils du régiment d'Obolensky dans celui de Besoukhow, qui se formait à Moscou même; la comtesse en fut ravie, et se promit de veiller sur son benjamin. Tant que Nicolas avait été seul en danger, il lui avait semblé, et elle s'en faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses autres enfants, mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de Pétia, avec ses yeux noirs pétillants de malice, ses joues vermeilles au léger duvet et son nez camard, se trouva tout à coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et grossiers qui se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut sentir qu'il était devenu son préféré; elle ne pensait plus qu'au moment de le revoir. Dans son impatience, tous les siens, ceux mêmes qu'elle aimait le plus, ne faisaient que l'irriter: «Je n'ai besoin que de Pétia,» pensait-elle.... «Que me font les autres?» Une seconde lettre de Nicolas, qui arriva vers les derniers jours d'août, ne calma pas ses inquiétudes, bien qu'il écrivît du gouvernement de Voronège, où il avait été envoyé pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses craintes pour Pétia redoublèrent. Presque toutes les connaissances des Rostow avaient quitté Moscou, on engageait la comtesse à suivre au plus tôt cet exemple; néanmoins elle ne voulut pas entendre parler de départ avant le retour de son Pétia adoré, qui arriva enfin le 9; mais, à son grand étonnement, cet officier de seize ans se montra peu touché de l'accueil plein de tendresse exaltée et maladive de sa mère: aussi garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne plus lui permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. Pétia le devina d'instinct, et, pour ne pas se laisser attendrir, pour ne pas s'efféminer, comme il disait, il répondit à ses démonstrations par une froideur calculée et, pour mieux s'y soustraire, passa tout son temps avec Natacha, qu'il avait toujours beaucoup aimée.
L'insouciance du comte était toujours la même; aussi rien ne se trouva prêt le 9, date fixée pour leur départ, et les chariots envoyés de leurs terres de Riazan et de Moscou pour le déménagement n'arrivèrent que le 11. Du 9 au 12, une agitation fiévreuse régnait à Moscou: tous les jours des milliers de charrettes amenaient des blessés de la bataille de Borodino et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu prendre avec eux, se croisant aux barrières de la ville. Malgré les affiches de Rostoptchine, ou peut-être à cause de ses affiches, les nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous côtés. On assurait qu'il était défendu de quitter la capitale, ou bien qu'après avoir mis en sûreté les saintes images et les reliques des saints, on forçait tous les habitants à s'éloigner, ou bien encore qu'une bataille avait été gagnée depuis celle de Borodino; d'autres soutenaient que l'armée avait été détruite, que la milice irait jusqu'aux Trois-Montagnes avec le clergé en tête, que les paysans se révoltaient, qu'on avait arrêté des traîtres, etc., etc. Ce n'étaient que des faux bruits, mais ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, tous étaient convaincus que Moscou serait abandonné, qu'il fallait fuir et sauver ce qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'écrouler, mais jusqu'au 1er septembre il n'y avait rien de changé en apparence, et, comme le criminel qui regarde encore autour de lui quand on le mène au supplice, Moscou continua, par la force de l'habitude, à vivre de sa vie ordinaire, malgré l'imminence de la catastrophe qui allait le bouleverser de fond en comble.
Ces trois jours se passèrent pour la famille Rostow dans les agitations et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte courait la ville en quête de nouvelles et prenait des dispositions générales et vagues pour son départ, la comtesse surveillait le triage des effets, courait après Pétia qui la fuyait, et jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia seule s'occupait avec soin et intelligence de tout faire emballer. Depuis quelque temps, elle était triste et mélancolique. La lettre de Nicolas dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse Marie, avait fait naître, chez la comtesse tout un monde d'espérances qu'elle n'avait pas même cherché à dissimuler devant elle, car elle voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. «Je ne me suis jamais réjouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky fiancé à Natacha, tandis que j'ai toujours désiré de voir Nicolas épouser la princesse Marie, et j'ai le pressentiment que cela aura lieu.... Quel bonheur ce serait!...» Et la pauvre Sonia était bien forcée de lui donner raison, car un mariage avec une riche héritière n'était-il pas le seul moyen de relever la fortune compromise des Rostow? Elle en avait le coeur gros, et, pour faire diversion à son chagrin, elle avait pris sur elle l'ennuyeux et difficile travail du déménagement, et c'était à elle que s'adressaient le comte et la comtesse lorsqu'il y avait un ordre à donner. Pétia et Natacha, qui au contraire ne faisaient rien pour aider leurs parents, gênaient tout le monde et entravaient la besogne. On n'entendait dans toute la maison que leurs éclats de rire et leurs courses folles. Ils riaient sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils étaient gais et que tout leur était matière à plaisanterie. Pétia, qui n'était qu'un gamin quand il avait quitté la maison maternelle, se réjouissait d'y être revenu jeune homme; il se réjouissait aussi de n'être plus à Biélaïa-Tserkow, où il n'y avait aucun espoir de se battre, et d'être de retour à Moscou, où, bien sûr, il sentirait la poudre. Natacha, de son côté, était gaie parce qu'elle avait été trop longtemps triste, parce que rien ne lui rappelait en ce moment la cause de son chagrin, et qu'elle avait retrouvé sa belle santé d'autrefois; ils étaient gais enfin parce que la guerre était aux portes de Moscou, et qu'on allait s'y battre, parce qu'on distribuait des armes, parce qu'il y avait des pillards, des partants, du tapage et qu'il se passait de ces événements extraordinaires qui mettent toujours l'homme en train, surtout dans son extrême jeunesse.
XIII
Le samedi 12 septembre, tout était sens dessus dessous dans la maison Rostow; les portes étaient ouvertes, les meubles emballés ou déplacés, les glaces, les tableaux enlevés, les chambres pleines de foin, de papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient, à pas lourds et traînants. Dans la cour se pressaient plusieurs chariots, dont quelques-uns étaient déjà tout chargés et cordés, tandis que les autres attendaient à vide, et que les voix des nombreux domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour et de l'hôtel. Le comte était sorti. La comtesse, à laquelle le bruit et l'agitation venaient de donner la migraine, étendue sur un fauteuil dans un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la tête. Pétia était allé chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice dans un régiment de marche. Sonia assistait dans la grande salle à l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par terre dans sa chambre démeublée, au milieu d'un tas de robes, d'écharpes et de rubans, jetés de côté et d'autre, tenait à la main une vieille robe de bal démodée, dont elle ne pouvait détacher les yeux: c'était celle qu'elle avait mise à son premier bal à. Pétersbourg.
Elle s'en voulait d'être oisive dans la maison au milieu de l'agitation de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matinée elle avait essayé de se mettre à la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer à un travail quelconque, lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de coeur et d'âme. Après quelques essais infructueux, elle abandonna à Sonia les cristaux et la porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientôt fatiguée.
«Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?» dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fixés de nouveau sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une rêverie qui la ramena bien loin dans le passé.
Elle en fut tirée par le babil des femmes de chambre dans la pièce voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de service. Elle se leva et regarda par la fenêtre. Un long convoi de blessés était arrêté devant la maison. Les femmes, les laquais, la ménagère, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les postillons, tous se pressaient sous la porte cochère pour les examiner. Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue.
L'ex-ménagère, la vieille Mavra Kouzminichna, se sépara du groupe qui stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une télègue couverte de nattes de tille, se mit à causer avec un jeune et pâle officier qui s'y trouvait couché. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour écouter ce qu'ils se disaient.
«Vous n'avez donc pas de parents à Moscou? demandait la vieille. Vous seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par exemple.... Voilà nos maîtres qui partent.
--Mais le permettront-ils? demanda le blessé d'une voix faible. Il faut le demander au chef,» ajouta-t-il en montrant un gros major à quelques pas de là.
Natacha jeta un coup d'oeil effrayé sur le blessé et se dirigea aussitôt du côté du major.
«Ces blessés peuvent-ils s'arrêter chez nous? lui demanda-t-elle.
--Lequel désirez-vous avoir, mademoiselle,» demanda le major en souriant, et en portant la main à la visière de sa casquette.
Natacha répéta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue étaient si sérieuses, que, malgré le mouchoir jeté négligemment sur ses cheveux, le major cessa de sourire et lui répondit affirmativement.
«Mais certainement, pourquoi pas?» Natacha inclina légèrement la tête et retourna auprès de la ménagère, qui causait encore avec son blessé.
--On le peut, on le peut!» dit Natacha tout bas.
La charrette de l'officier fut aussitôt tournée du côté de la cour, et une dizaine d'autres charrettes entrèrent de même dans les maisons voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle, ne laissa pas que de plaire à Natacha, et elle fit entrer le plus de blessés possible dans la cour de leur maison.
«Il faut pourtant prévenir votre père, dit la vieille ménagère.
--Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour; nous pourrions bien aller à l'auberge et leur donner nos chambres!
--Ah! mademoiselle, voilà encore une de vos idées; si même on les logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation?
--Eh bien, je la demanderai!»
Natacha courut à la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand salon, où l'on sentait une odeur de vinaigre et d'éther.
«Maman, vous dormez?
--Comment pourrais-je dormir? s'écria la comtesse, qui venait pourtant de sommeiller.
--Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant à genoux devant sa mère, et en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai réveillée, je ne le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoyée vous demander.... Il y a ici des blessés, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait où les mener, et je sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une haleine.
--Comment, quels officiers? Qui a-t-on amené? Je ne comprends rien,» murmura la comtesse.
Natacha se mit à rire, la comtesse sourit.
«Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire tout de suite!... et, se relevant, elle embrassa sa mère et s'enfuit; mais dans le salon voisin elle se heurta contre son père, qui venait de rentrer, porteur de mauvaises nouvelles.
--Nous avons traîné trop longtemps, s'écria-t-il avec humeur. Le club est fermé, la police s'en va!
--Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux blessés...?
--Mais pas du tout, répondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bonté, toutes tant que vous êtes, de ne plus vous occuper de billevesées, mais d'emballage, car il faut partir demain et partir au plus vite...» Et le comte répétait cette injonction à tous ceux qu'il rencontrait.
À dîner, Pétia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans la matinée des armes au Kremlin, et, malgré les affiches de Rostoptchine annonçant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours à l'avance, on savait que l'ordre avait été donné de se porter le lendemain en masse aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait là une effroyable bataille! La comtesse contemplait avec épouvante la figure animée de son fils, pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui répondrait d'une façon assez absurde et assez violente pour gâter toute l'affaire; aussi, dans l'espérance qu'elle pourrait partir et emmener Pétia comme leur défenseur, elle garda le silence; mais après le dîner elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit même, si c'était possible. Avec la ruse toute féminine que donne l'affection, la comtesse, qui jusque-là avait montré le plus grand calme, lui assura qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.
XIV
Mme Schoss, qui était allée voir sa fille, augmenta encore les terreurs de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu dans la Miasnitskaïa à un entrepôt de spiritueux; elle avait été forcée de prendre un isvostchik pour éviter la foule ivre qui hurlait tout autour d'elle, et l'isvostchik lui avait raconté que le peuple avait enfoncé les tonneaux, sur l'ordre qu'il en avait reçu. À peine le dîner fut-il terminé, que toute la famille se remit à emballer avec une ardeur fiévreuse. Le vieux comte ne cessait d'aller de la cour à la maison et de la maison à la cour, pour presser les domestiques, ce qui achevait de les ahurir. Pétia donnait des ordres à droite et à gauche. Sonia perdait la tête et ne savait plus que faire, devant les recommandations contradictoires du comte. Les gens criaient et se disputaient en courant, de chambre en chambre. Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne, où son intervention fut d'abord reçue avec défiance. Comme on supposait qu'elle plaisantait, on ne l'écoutait pas; mais, avec une opiniâtreté et une persévérance qui finirent par convaincre tout le monde de sa bonne volonté, elle en arriva à se faire obéir. Son premier exploit; qui lui coûta des efforts énormes, mais qui fit reconnaître son autorité, fut l'emballage des tapis; le comte avait une très belle collection de tapis persans et de tapis des Gobelins. Deux caisses étaient ouvertes devant elle: l'une contenait les tapis, l'autre les porcelaines. Il y avait encore beaucoup de porcelaines sur les tables, et l'on en apportait toujours du garde-meuble: il fallait donc forcément trouver une troisième caisse, et on l'envoya chercher.
«Vois donc, Sonia, dit Natacha, nous pourrons emballer le tout dans les deux caisses.
--Impossible, mademoiselle, objecta le maître d'hôtel, on a déjà essayé.
--Eh bien, attends, tu verras...»
Et Natacha commença à retirer de la caisse les plats et les assiettes qui y étaient déjà soigneusement emballés. «Il faut mettre les plats dans les tapis, dit-elle.
--Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour les tapis, reprit le maître d'hôtel.
--Attends donc, s'écria Natacha en montrant la porcelaine de Kiew: Ceci est inutile, et ceci doit aller avec le tapis, ajouta-t-elle en indiquant les services de Saxe.
--Mais laisse donc, Natacha: nous ferons tout cela sans toi, disait Sonia d'un ton de reproche.
--Ah! Mademoiselle, mademoiselle!» répétait le maître d'hôtel....
Malgré toutes les observations, Natacha avait jugé inutile d'emporter les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle continuait son travail, en rejetant tout ce qui était inutile, et commençait vivement l'emballage. Grâce à cet arrangement, tout ce qui avait un peu de valeur se trouva casé dans les deux caisses; mais, malgré tout ce qu'on pouvait faire, on ne parvenait pas à fermer celle où étaient les tapis. Natacha, ne se tenant pas pour battue, plaçait, déplaçait, entassait sans se lasser et forçait le maître d'hôtel et Pétia, qu'elle avait fini par entraîner dans cette grande oeuvre, à peser avec elle de toutes leurs forces sur le couvercle.
«Tu as raison, Natacha, tout y entrera si on enlève un tapis.
--Non, non, il faut peser dessus!... Pèse donc, Pétia!... À ton tour, Vassilitch, disait-elle, pendant que d'une main elle essuyait sa figure ruisselante de sueur, et que de l'autre elle pressait tant qu'elle pouvait le contenu de la caisse.
--Hourra!» s'écria-t-elle tout à coup.
Le couvercle venait de se fermer, et Natacha, battant des mains, poussa un cri de triomphe. Une seconde après avoir ainsi conquis la confiance générale, elle entreprenait une autre caisse. Le vieux comte lui-même ne s'impatientait plus lorsqu'on lui disait que telle ou telle nouvelle disposition avait été prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgré leurs efforts réunis, tout ne put être emballé dans la nuit; le comte et la comtesse se retirèrent après avoir remis le départ au lendemain, et Sonia et Natacha s'étendirent sur les canapés.
Cette même nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau blessé dans la maison Rostow. D'après ses suppositions, ce devait être un officier supérieur. La capote et le tablier de sa calèche le cachaient entièrement. Un vieux valet de chambre, d'un extérieur respectable, était assis sur le siège à côté du cocher, tandis que le docteur et deux soldats suivaient dans une autre voiture.
«Ici, par ici, s'il vous plaît, nos maîtres partent, la maison est vide, disait la vieille au vieux domestique.
--Hélas! dit celui-ci, Dieu sait s'il est encore vivant! Nous avons aussi notre maison à Moscou, mais c'est loin et elle est vide!
--Venez, venez chez nous, répétait la femme da charge. Votre maître est donc bien malade?» Le valet de chambre fit un geste de découragement.
--Nous n'avons plus d'espoir!... Mais il faut avertir le médecin.»
Il descendit du siège et s'approcha de l'autre voiture.
«C'est bien,» répondit le docteur.
Le domestique jeta un coup d'oeil dans la calèche, secoua la tête, et donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour.
«Seigneur Jésus-Christ, s'écria Mavra Kouzminichna lorsque l'équipage s'arrêta à côté d'elle, portez-le dans la maison, les maîtres ne diront rien,» ajouta-t-elle... et, comme il était urgent d'éviter l'escalier, on transporta le blessé tout droit dans l'aile gauche de la maison, à la chambre occupée la veille par Mme Schoss. Ce blessé était le prince André Bolkonsky.
XV
Le dernier jour de Moscou se leva enfin: c'était un dimanche, une belle et claire journée d'automne, égayée par le carillon de toutes les églises qui appelait comme toujours les fidèles à la messe. Personne ne pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se décider, et l'agitation inquiète qui y régnait ne se manifestait que par la cherté excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans, de domestiques, à laquelle se joignirent bientôt des séminaristes, des fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta dès le point du jour vers les Trois-Montagnes. Arrivée sur les lieux, cette cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue que Moscou serait inévitablement livré à l'ennemi, elle retourna sur ses pas et se répandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce jour-là le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des glaces.
Le calme et patriarcal intérieur des Rostow ne se ressentit que faiblement de l'agitation et du désordre du dehors. Toutefois trois de leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut volé. Les trente charrettes venues de la campagne représentaient à elles seules une fortune, tant les moyens de transport étaient devenus rares, et plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes énormes. La cour de leur hôtel ne désemplissait pas de soldats envoyés par leurs officiers qui avaient été recueillis dans le voisinage, et de malheureux blessés qui demandaient en grâce au maître d'hôtel de prier le comte de leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgré la compassion qu'il éprouvait pour ces pauvres diables, le maître d'hôtel répondait invariablement à leurs prières par un refus catégorique: «Il n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requête... et d'ailleurs, si on cédait une des charrettes, quelle raison y aurait-il pour ne pas les céder toutes, et même ses propres voitures?... Ce n'était pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les blessés, et dans le malheur général il était du devoir de chacun de penser aux siens avant tout!» Pendant que le maître d'hôtel parlait ainsi au nom de son maître, celui-ci s'éveillait, quittait doucement sur la pointe des pieds la chambre à coucher conjugale, afin de ne pas déranger la comtesse, et gagnait le perron, où on le vit bientôt apparaître dans sa robe de chambre de soie violette. Il était de fort bonne heure: toutes les voitures étaient chargées et stationnaient devant l'entrée; le maître d'hôtel causait avec un vieux domestique militaire et un jeune et pâle officier qui avait le bras en écharpe. À la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste sévère l'ordre de s'éloigner.
«Eh bien! tout est-il prêt? lui demanda le comte en passant la main sur son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le planton.
--Il ne reste plus qu'à atteler, Excellence.
--C'est parfait! La comtesse va se réveiller, et alors, avec l'aide de Dieu.... Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles figures, vous êtes-vous au moins abrités chez moi?»
L'officier se rapprocha, et ses traits pâlis par la souffrance se colorèrent subitement.
«Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait d'effets, je m'en accommoderai très bien.»
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa au comte la même prière au nom de son maître.
«Sans doute, sans doute, très volontiers! répondit le comte.... Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas, à ce que l'on décharge une ou deux charrettes.... On en a besoin, tu vois.» Et, sans s'expliquer plus clairement, il détourna vivement la tête d'un autre côté, pendant qu'une expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier.
Le comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'oeil autour de lui: la cour se remplissait de blessés, il en venait de toutes parts à sa rencontre, et les fenêtres de l'aile gauche se garnissaient de figures blêmes qui le regardaient avec une anxiété douloureuse.
«Plairait-il à Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le maître d'hôtel d'un air inquiet. On n'a encore rien décidé au sujet des tableaux!»