La guerre et la paix, Tome III
Chapter 10
«Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si vous épousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'épouser l'autre, et vous mécontentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce côté une certaine parenté. Si au contraire vous épousez le vieux comte, vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un aussi grand personnage, le prince ne se mésalliera plus en vous épousant.
--Voilà un véritable ami! dit Hélène rayonnante. Mais c'est que j'aime l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais ma vie pour leur bonheur à tous deux!»
Bilibine haussa les épaules; évidemment à cette douleur-là il ne trouvait pas de remède. «Quelle maîtresse femme! se dit-il. Voilà ce qui s'appelle poser carrément la question. Elle voudrait épouser tous les trois à la fois[14]!»
«Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question. Consentira-t-il?
--Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit Hélène, persuadée que Pierre l'aimait aussi.
--Il vous aime jusqu'à divorcer?» demanda Bilibine.
Hélène éclata de rire.
La mère d'Hélène était aussi du nombre des personnes qui se permettaient de douter de la légalité de l'union projetée. Dévorée par l'envie que lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire à la pensée du bonheur qui allait lui échoir; elle se renseigna auprès d'un prêtre russe sur la possibilité d'un divorce. Le prêtre lui assura, à sa grande satisfaction, que la chose était inadmissible, et lui cita à l'appui un texte de l'Évangile qui ôtait tout espoir à une femme de se remarier du vivant de son mari. Armée de ces arguments, inattaquables à ses yeux, la princesse courut chez sa fille de grand matin, pour être plus sûre de la trouver seule. Hélène l'écouta tranquillement et sourit avec une douce ironie.
«Je t'assure, lui répétait sa mère, qu'il est formellement défendu d'épouser une femme divorcée.
--Ah! maman, ne dites pas de bêtises, vous n'y entendez rien. Dans ma position j'ai des devoirs...
--Mais, mon amie...
--Mais, maman, comment ne comprenez-vous pas que le Saint-Père, qui a le droit de donner des dispenses...?»
En ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que Son Altesse l'attendait au salon.
«Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre lui, parce qu'il m'a manqué de parole...
--Comtesse, à tout péché miséricorde,» dit, en se montrant sur le seuil de la porte, un jeune homme blond, aux traits accentués.
La vieille princesse se leva, lui fit une révérence respectueuse, dont le nouveau venu ne daigna pas même s'apercevoir, et, jetant un coup d'oeil à sa fille, quitta majestueusement la chambre. «Elle a raison, se disait la vieille princesse, dont les scrupules s'étaient envolés à la vue de l'Altesse: elle a raison! Comment ne nous en doutions-nous pas, nous autres, lorsque nous étions jeunes! C'était pourtant bien simple!» ajouta-t-elle en montant en voiture.
Au commencement du mois d'août, l'affaire d'Hélène fut décidée, et elle écrivit à son mari--«qui l'aimait tant»--une lettre où elle lui annonçait son intention d'épouser N., et sa conversion à la vraie religion. Elle lui demandait en outre de remplir les formalités nécessaires au divorce, formalités que le porteur de la missive était chargé de lui expliquer: «Sur ce, mon ami, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et puissante garde. Votre amie, Hélène[15].» Cette lettre arriva chez Pierre le jour même où il était à Borodino.
VIII
Pour la seconde fois depuis le commencement de la bataille, Pierre abandonna la batterie et courut avec les soldats à Kniazkow. En traversant le ravin, il atteignit l'ambulance: n'y voyant que du sang et n'y entendant que des cris et des gémissements, il s'enfuit au plus vite; il ne désirait qu'une chose: oublier au plus tôt les terribles impressions de la journée, rentrer dans les conditions ordinaires de la vie et retrouver sa chambre et son lit; il sentait que là seulement il serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et ressenti. Mais comment faire? Sans doute les balles et les bombes ne sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les mêmes scènes de souffrances se reproduisaient à chaque pas; il rencontrait les mêmes figures, épuisées ou étrangement indifférentes; il entendait encore dans l'éloignement le bruit sinistre de la fusillade.
Après avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Mojaïsk, il s'assit suffoqué. La nuit descendait, le grondement des canons avait cessé. Pierre, la tête appuyée sur sa main, resta longtemps couché à voir passer les ombres qui le frôlaient dans les ténèbres. Il lui semblait à chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il était resté ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tirèrent de cette léthargie en allumant à côté de lui un feu sur lequel ils placèrent leur marmite; ils émiettèrent leur biscuit dans la marmite en y ajoutant de la graisse, et un agréable fumet de graillon, mêlé à la fumée, se répandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats n'y firent aucune attention et continuèrent à causer.
«Qui es-tu, toi? dit tout à coup l'un d'eux en s'adressant à lui; il voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient à manger s'il était digne de leur intérêt.
--Moi, moi? répondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon détachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille.
--Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la tête.... Eh bien, alors, mange si tu veux!» ajouta-t-il en tendant à Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir.
Pierre se rapprocha du feu et se mit à manger: jamais nourriture ne lui avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuillerées de ce ragoût, le soldat avait les yeux fixés sur sa figure éclairée par le feu.
«Où vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il.
--Je vais à Mojaïsk.
--Tu es donc un monsieur?
--Oui.
--Comment t'appelle-t-on?
--Pierre Kirilovitch.
--Eh bien, Pierre Kirilovitch, nous te conduirons si tu veux...»
Et les soldats se mirent en route avec Pierre.
Les coqs chantaient déjà lorsqu'ils atteignirent Mojaïsk et en gravirent péniblement la raide montée. Pierre, dans sa distraction, avait oublié que son auberge se trouvait au bas de la montagne, et il ne s'en serait plus souvenu s'il n'avait rencontré son domestique qui allait à sa recherche. Reconnaissant son maître à son chapeau blanc qui se détachait sur l'obscurité:
«Excellence, s'écria-t-il, nous ne savions plus ce que vous étiez devenu. Vous êtes à pied? Où allez-vous donc? Venez par ici.
--Ah oui!» dit Pierre en s'arrêtant.
Les soldats firent comme lui.
«Eh bien, quoi? demanda l'un d'eux, vous avez donc retrouvé les vôtres? Eh bien, adieu, Pierre Kirilovitch.
--Adieu! reprirent les autres en choeur.
--Adieu! leur répondit Pierre en s'éloignant.... Ne faudrait-il pas leur donner quelque chose?» se demanda-t-il en mettant la main à son gousset. «Non, c'est inutile,» lui répondit une voix intérieure. Les chambres de l'auberge étant toutes occupées, Pierre alla coucher dans sa calèche de voyage.
IX
À peine avait-il posé sa tête sur le coussin, qu'il sentit le sommeil le gagner, et tout à coup, avec une netteté de perception qui touchait presque à la réalité, il crut entendre le grondement du canon, la chute des projectiles, les gémissements des blessés, sentir le sang et la poudre, et il éprouva une sensation de terreur irréfléchie. Il ouvrit les yeux et releva la tête. Tout était calme autour de lui. Seul un domestique militaire causait devant la porte cochère avec le dvornik; au-dessus de sa tête, dans l'angle des poutres équarries du hangar, des pigeons effarouchés par ses mouvements agitèrent leurs ailes; à travers une fente on entrevoyait le ciel pur et étoilé, et l'odeur pénétrante du foin, du goudron et du fumier faisait vaguement rêver à la paix et aux rustiques travaux: «Je remercie Dieu que ce soit fini! Quelle terrible chose que la peur, et quelle honte pour moi de m'y être laissé aller!... Et «Eux», eux qui ont été fermes et calmes jusqu'au dernier moment! «Eux», c'étaient les soldats, ceux de la batterie, ceux qui lui avaient donné à manger, ceux qui priaient devant l'image! Pour lui, dans sa pensée, ils se détachaient de tout le reste des hommes: «Être soldat, simple soldat, se disait Pierre, entrer dans cette vie commune, y prendre part de tout son être, se pénétrer de ce qui les pénètre!... Mais comment se débarrasser de ce fardeau diabolique et inutile qui pèse sur mes épaules? J'aurais pu le faire autrefois, fuir la maison de mon père, et même, après le duel avec Dologhow, j'aurais pu être fait soldat!» Et dans son imagination il revit le banquet du club, la provocation de Dologhow, son entretien à Torjok avec le Bienfaiteur, et Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui avaient joué un rôle dans sa vie défilèrent confusément devant lui. Lorsqu'il se réveilla, la lueur bleuâtre de l'aube glissait sous l'appentis, et une légère gelée blanche pailletait les poteaux: «Ah! c'est déjà le jour!» se dit Pierre, qui se rendormit dans l'espérance de comprendre les paroles du Bienfaiteur, qu'il avait entendues en rêve. L'impression qu'elles lui avaient laissée était si vive, que longtemps après il s'en souvint. Il demeura d'autant plus persuadé qu'elles avaient été réellement prononcées, qu'il ne se sentait pas capable de donner cette forme à sa pensée: «La guerre, lui avait dit cette voix mystérieuse, est pour la liberté humaine l'acte de soumission le plus pénible aux lois divines.... La simplicité du coeur consiste dans la soumission à la volonté de Dieu, et «Eux» sont simples! «Eux» ne parlent pas, mais agissent.... La parole est d'argent, le silence est d'or.... Tant que l'homme redoute la mort, l'homme est un esclave.... Celui qui ne la craint pas domine tout.... Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne connaîtrait pas de limites à sa volonté et ne se connaîtrait pas lui-même...» Il murmurait encore des paroles sans suite lorsque son domestique le réveilla en lui demandant s'il fallait atteler. Le soleil frappait en plein le visage de Pierre; il jeta un coup d'oeil dans la cour, pleine de boue et de fumier, au milieu de laquelle il y avait un puits: autour de ce puits, des soldats donnaient à boire à leurs chevaux efflanqués, attelés à des charrettes qui sortaient de la cour d'auberge l'une après l'autre. Pierre se retourna avec dégoût, ferma les yeux et se laissa retomber sur les coussins de cuir de sa voiture. «Non, pensa-t-il, je ne veux pas voir toutes ces vilaines choses, je veux comprendre ce qui m'a été révélé pendant mon sommeil. Une seconde de plus et je l'aurais compris. Que faire à présent?» se dit-il en sentant avec terreur que tout ce qui lui avait paru si clair et si précis en rêve s'était évanoui. Il se leva après avoir appris de son domestique et du dvornik que les Français se rapprochaient de Mojaïsk et que les habitants s'en éloignaient. Il donna l'ordre d'atteler et partit à pied en avant. Les troupes se retiraient également en laissant derrière elles dix mille blessés. On en voyait partout, dans les rues, dans les cours et aux fenêtres des maisons. On n'entendait partout que des cris et des jurons. Pierre, ayant rencontré un général blessé qu'il connaissait, lui offrît une place dans sa calèche, et ils continuèrent ensemble leur route vers Moscou. Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-frère et celle du prince André.
X
Il rentra à Moscou le 30 août; il en avait à peine franchi la barrière, qu'il rencontra un aide de camp du comte Rostoptchine.
«Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier: le comte veut vous voir pour une affaire importante et vous prie de passer chez lui.»
Pierre, sans entrer dans son hôtel, prit un isvostchik et se rendit chez le gouverneur général, qui lui-même venait seulement d'arriver de la campagne. Le salon d'attente était plein de monde. Vassiltchikow et Platow l'avaient déjà vu, et lui avaient déclaré qu'il était impossible de défendre Moscou et que la ville serait livrée à l'ennemi. Bien que l'on cachât cette nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et les chefs des différentes administrations vinrent demander au comte ce qu'ils devaient faire, afin de mettre à couvert leur responsabilité. Au moment où Pierre entra dans le salon, un courrier de l'armée sortait du cabinet de Rostoptchine. Le courrier répondit par un geste désespéré aux questions qui l'assaillirent de toutes parts et passa outre sans s'arrêter. Pierre porta ses yeux fatigués sur les différents groupes de fonctionnaires civils et militaires, jeunes et vieux, qui attendaient leur tour. Tous étaient inquiets et agités. Il s'approcha de deux de ses connaissances qui causaient ensemble. Après quelques paroles échangées, la conversation interrompue se renoua.
«On ne peut répondre de rien dans la situation présente, disait l'un.
--Et pourtant voilà ce qu'il vient d'écrire, répondait l'autre en montrant une feuille imprimée.
--C'est bien différent: cela, c'est pour le peuple.
--Qu'est-ce donc? demanda Pierre.
--Voilà! c'est sa nouvelle affiche.»
Pierre la prit pour la lire.
«Son Altesse, dans l'intention d'opérer une plus prompte jonction avec les troupes qui marchent à sa rencontre, a traversé Mojaïsk et s'est établie dans une forte position où l'ennemi ne l'attaquera pas de sitôt. On lui a envoyé d'ici quarante-huit canons et des munitions, et Son Altesse affirme qu'elle défendra Moscou jusqu'à la dernière goutte de son sang, et qu'elle est prête même à se battre dans les rues. Ne faites pas attention, mes bons amis, à la fermeture des tribunaux: il fallait les mettre à l'abri. Mais n'importe! Le scélérat trouvera à qui parler. Quand ce moment arrivera, je demanderai des jeunes braves de la ville et de la campagne. Je pousserai alors un grand cri d'appel, mais en attendant je me tais. La hache sera une bonne chose, l'épieu ne sera pas mal, mais le mieux sera la fourche: le Français n'est pas plus lourd qu'une gerbe de seigle. Demain, après midi, l'image d'Iverskaïa ira visiter les blessés de l'hôpital Catherine. Là nous les aspergerons d'eau bénite, ils en guériront plus tôt. Moi-même je me porte bien: j'avais un oeil malade, maintenant j'y vois des deux yeux.»
«Les militaires m'ont assuré, dit Pierre, qu'on ne pouvait pas se battre en ville et que la position...
--Nous en causions justement, fit observer l'un des deux fonctionnaires.
--Que veut donc dire cette phrase à propos de son oeil?
--Le comte a eu un orgelet, répondit un aide de camp, et il s'est tourmenté quand je lui ai dit qu'on venait demander de ses nouvelles.... Mais à propos, comte, ajouta l'aide de camp en souriant, on nous a raconté que vous aviez des chagrins domestiques et que la comtesse, votre femme...
--Je n'en sais rien, répondit Pierre avec indifférence: qu'avez-vous entendu dire?
--Oh! vous savez, on invente tant de choses, mais je ne répète que ce que j'ai entendu: on assure qu'elle...
--Qu'assure-t-on?
--On assure que votre femme va à l'étranger.
--C'est possible, répondit Pierre en regardant d'un air distrait autour de lui.... Mais qui est-ce donc que je vois là-bas? ajouta-t-il en indiquant un vieillard de haute taille, dont les sourcils et la longue barbe blanche contrastaient avec la coloration de sa figure.
--Ah! celui-ci?... C'est un traiteur nommé Vérestchaguine. Vous connaissez peut-être l'histoire de la proclamation?
--Tiens, c'est lui, dit Pierre en examinant la physionomie ferme et calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un traître.
--Ce n'est pas lui qui a écrit la proclamation, c'est son fils: il est en prison et je crois qu'il va lui en cuire!... C'est une histoire fort embrouillée. Il y a deux mois à peu près que cette proclamation a paru. Le comte fit faire une enquête: c'est Gabriel Ivanovitch, ici présent, qui en a été chargé; cette proclamation avait passé de main en main.
«--De qui la tenez-vous? demandait-il à l'un.
«--D'un tel,» répondait-on; il courait alors chez la personne indiquée, et de fil en aiguille il remonta jusqu'à Vérestchaguine, un jeune marchand naïf, auquel nous demandâmes de qui il la tenait. Nous le savions très bien, car il ne pouvait l'avoir reçue que du directeur des postes, et il était facile de voir qu'ils s'entendaient.
«Il répond:
«--De personne, c'est moi qui l'ai écrite.»
«On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire.
«Le comte le fait appeler:
«--De qui tiens-tu cette proclamation?
«--C'est moi qui l'ai composée.» Alors vous comprenez la colère du comte, ajouta l'aide de camp; mais aussi vous conviendrez qu'il y avait de quoi être irrité devant ce mensonge et cette obstination.
--Ah! je comprends, dit Pierre: le comte voulait qu'on lui dénonçât Klutcharew.
--Pas du tout, pas du tout, répliqua l'aide de camp effrayé: Klutcharew avait d'autres péchés sur la conscience, pour lesquels il a été renvoyé.... Mais, pour en revenir à l'affaire, le comte était indigné.... «Comment aurais-tu pu la composer? Tu l'as traduite, car voilà le journal de Hambourg, et, qui plus est, tu l'as mal traduite, car tu ne sais pas le français, imbécile!
«--Non, répond-il, je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai composée.
«--Si c'est ainsi, tu es un traître, je te ferai juger, et l'on te pendra!» C'en est resté là. Le comte a fait appeler le vieux, et le père répond comme le fils. Le jugement a été prononcé, on l'a condamné, je crois, aux travaux forcés, et le vieux vient aujourd'hui demander sa grâce. C'est un vilain garnement, un enfant gâté, un joli coeur, un séducteur, il aura suivi des cours quelque part et il se croit supérieur à tout le monde. Son père tient un restaurant près du pont de pierre; on y voit une grande image qui représente Dieu le père tenant d'une main le sceptre et de l'autre le globe. Eh bien; figurez-vous qu'il l'a emportée de là chez lui et qu'un misérable peintre...»
XI
L'aide de camp en était là de sa nouvelle histoire lorsque Pierre fut appelé chez le gouverneur général. Le comte Rostoptchine, les sourcils froncés, se passait la main sur les yeux et sur le front au moment où Pierre entra dans son cabinet.
«Ah! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous connaissons vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure.... Entre nous, mon cher, êtes-vous maçon?» demanda-t-il d'un ton sévère qui impliquait tout à la fois le reproche et le pardon.
Pierre se taisait.
«Je suis bien informé, mon cher, reprit le comte, mais je sais qu'il y a maçon et maçon, et j'espère que vous n'êtes pas de ceux qui perdent la Russie, sous prétexte de sauver l'humanité.
--Oui, je suis maçon, répondit Pierre.
--Eh bien, mon très cher, vous n'ignorez pas, sans doute, que MM. Spéransky et Magnitzky ont été envoyés vous devinez où, avec Klutcharew et quelques autres, dont le but avoué était l'édification du temple de Salomon et la destruction du temple de la patrie. Vous pensez bien que je n'aurais pas renvoyé le directeur des postes s'il n'avait pas été un homme dangereux. Je sais que vous lui avez facilité son voyage en lui donnant une voiture, et qu'il vous a confié des documents importants. J'ai de l'amitié pour vous; vous êtes plus jeune que moi, écoutez donc le conseil paternel que je vous donne; rompez toute relation avec ces gens-là et partez le plus tôt possible.
--Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre.
--C'est mon affaire et non la vôtre! s'écria Rostoptchine.
--On l'accuse de répandre les proclamations de Napoléon? mais ce n'est pas prouvé, poursuivit Pierre sans regarder le comte: et Vérestchaguine...?
--Nous y voilà! dit Rostoptchine en l'interrompant avec colère: Vérestchaguine est un traître qui recevra son dû; je ne vous ai pas fait appeler pour juger mes actes, mais pour vous donner le conseil ou l'ordre de vous éloigner, comme il vous plaira, et de rompre toute relation avec les Klutcharew et compagnie!» Remarquant qu'il s'était un peu trop échauffé en parlant à un homme qui n'avait rien à se reprocher, il lui serra la main et changea subitement de ton. «Nous sommes à la veille d'un désastre public, et je n'ai pas le temps de dire des gentillesses à tous ceux qui ont affaire à moi, la tête me tourne. Eh bien, mon cher, que ferez-vous?
--Rien, répondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un air soucieux.
--Un conseil d'ami, mon cher, décampez, et au plus tôt, c'est tout ce que je vous dis. À bon entendeur, salut! Adieu, mon cher... À propos, est-ce vrai que la comtesse soit tombée entre les pattes des saints pères de la Société de Jésus?»
Pierre ne répondit rien et quitta la chambre d'un air sombre et irrité.
En rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui l'attendaient, le secrétaire du comité, le colonel du bataillon, son intendant, son majordome, etc.; tous avaient à lui demander quelque chose. Pierre ne comprenait rien, ne s'intéressait pas à leurs affaires et ne répondait aux gens que pour s'en débarrasser au plus vite. Enfin, resté seul, il décacheta et lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa table. «La simplicité du coeur consiste dans la soumission à la volonté de Dieu. Eux en sont un exemple, se dit-il après l'avoir lue; il faut savoir oublier et comprendre tout.... Ainsi donc ma femme se remarie...» Et, s'approchant de son lit, il se jeta dessus et s'endormit aussitôt, sans même se donner le temps de se déshabiller.
À son réveil, on vint lui dire qu'un homme de la police était venu s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il était parti, et que plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit à la hâte sa toilette, et, au lieu de passer au salon, prit l'escalier de service et disparut par la porte cochère.
Depuis lors, et jusqu'après l'incendie de Moscou, malgré toutes les recherches qu'on put faire, personne ne le revit et ne sut ce qu'il était devenu.
XII
Les Rostow ne quittèrent Moscou que le 13 septembre, la veille même de l'entrée de l'ennemi.