Chapter 9
Puis, à la satisfaction et à l'effroi toujours croissants des auditeurs, ils virent Nicolas, la figure rouge de colère, les yeux injectés de sang, traîner Mitenka par le collet et le pousser au dehors à grands coups de pied et de genou, tout en lui criant à tue-tête:
«Va-t'en, misérable, va-t'en, débarrasse-moi de ta présence!
Mitenka, lancé en avant, dégringola les six marches du perron pour aller tomber dans un massif (ce massif était le refuge habituel et inviolable des gens d'Otradnoë, quand ils se trouvaient en faute; le régisseur lui-même, quand il revenait gris de la ville, profitait parfois de cet asile protecteur, et bien d'autres comme lui en avaient éprouvé la vertu).
La femme et la belle-soeur de Mitenka, avec des figures bouleversées, entr'ouvrirent la porte de leur chambre, d'où s'échappait la vapeur d'un samovar et où se dressait un grand lit, sur lequel s'étalait une couverture piquée composée de chiffons d'étoffes de toutes couleurs. Rostow passa, haletant, devant elles, et s'achemina résolument vers la maison.
La comtesse ne tarda pas à apprendre, par les femmes de chambre, ce qui venait de se passer, et en tira la conclusion rassurante que leurs affaires s'arrangeraient sans peine; mais, s'inquiétant de l'impression que cette scène avait pu produire sur son fils, elle alla à plusieurs reprises coller l'oreille à porte de sa chambre, où elle l'entrevit fumant silencieusement une pipe.
«Sais-tu, mon ami, dit en souriant le lendemain matin le vieux comte à son fils; tu t'es emporté à tort, Mitenka m'a tout conté.
--Je savais bien, pensa Nicolas, que je ne tirerais rien au clair, dans ce monde de fous.
--Tu lui en as voulu de ne pas avoir inscrit les sept cents roubles, mais ils le sont dans le total... tu n'as pas regardé la page suivante.
--Écoutez, mon père, c'est un voleur, un misérable, je le sais, et ce que j'ai fait est bien fait... mais, si vous le désirez, je ne lui en reparlerai plus.
--Non, mon âme, non, je t'en supplie, occupe-toi des affaires, je suis vieux, et...» Le comte s'arrêta embarrassé; il savait mieux que personne qu'il était un mauvais administrateur, et responsable par conséquent, devant ses enfants, des fautes qu'il commettait, mais incapable de les réparer.
«Je suis plus ignorant que vous dans tout cela; ainsi donc, mon père, pardonnez-moi si ma conduite vous a fâché.... Que le diable emporte tous les paysans et l'argent et les totaux inscrits sur «les pages suivantes»! Je savais bien ce qu'autrefois signifiait «paroli à six levées»; mais, quant aux reports d'une page à une autre, je n'y comprends goutte!» Et il se jura à lui-même de ne plus se mêler de rien. Un jour cependant, sa mère lui demanda conseil; elle avait une lettre de change de deux mille roubles qu'elle avait prêtés dans le temps à Anna Mikhaïlovna. Comment agirait-il en cette circonstance?
«C'est tout simple, lui dit Nicolas, puisque vous me permettez de vous donner mon avis. Je n'aime ni Anna Mikhaïlovna, ni Boris, mais ils ont été traités par nous en amis, et ils sont pauvres. Voilà donc ce qu'il nous reste à faire!» Et il déchira la lettre de change devant sa vieille mère, qui en sanglota de joie. À dater de ce jour, Nicolas, pour occuper ses loisirs, se passionna pour la chasse à courre, établie chez eux sur un très grand pied.
III
Les premières gelées blanches emprisonnaient sous leurs minces couches la terre trempée par les pluies d'automne; l'herbe foulée, tassée, tranchait en touffes d'un vert vif sur les champs ravagés par le bétail, où les chaumes brunis des grands blés d'été se mariaient avec les teintes pâles des blés du printemps, entrecoupés par les bandes rougeâtres du sarrasin. Les forêts, formant encore à la fin d'août des îlots d'une épaisse verdure, entourés de champs moissonnés et de terres noires ensemencées, s'étaient dorées et rougies, et se détachaient, en nuances vives et brillantes, sur le fond vert tendre du jeune blé qui commençait à pousser. Le lièvre changeait de pelage, les jeunes renards se dispersaient de côté et d'autre, et les louveteaux avaient dépassé la taille d'un grand chien. C'était le plus beau moment de la chasse. La meute du jeune et ardent Nemrod Rostow, quoiqu'elle fût bien entraînée, avait déjà été mise sur les dents, au point qu'il fut décidé en grand conseil qu'on lui accorderait trois jours de repos et que, le 16 septembre, on partirait en chasse en commençant par Doubrava, où l'on était sûr de trouver une portée entière de louveteaux.
Dans la journée du 14 septembre, le froid devint vif et piquant, mais vers le soir l'air s'adoucit et il dégela; aussi lorsque, le 18 de grand matin, Nicolas, en robe de chambre, jeta un coup d'oeil au dehors, il fut ravi du temps, un vrai temps de chasse; la voûte grise du ciel semblait se dissoudre, se fondre et s'abaisser graduellement; aucun souffle n'agitait l'air, seules les gouttelettes à peine visibles du brouillard tombaient sans bruit sur les branches dépouillées, y scintillaient un moment et glissaient plus bas, jusque sur les feuilles qui s'en détachaient une à une. La terre du jardin, noire comme du jais, reluisait toute mouillée et se confondait à quelques pas avec le linceul terne et humide de la brume. Nicolas sortit sur le perron ruisselant d'eau et couvert de boue: l'air lui apporta l'odeur des chiens, et cette senteur particulière aux forêts en automne, lorsque tout se flétrit et se fane. Milka, la chienne noire aux taches de feu, au large arrière-train, aux grands yeux à fleur de tête, apercevant son maître, se leva, s'étira, se coucha comme un lièvre, et, se relevant tout à coup, sauta sur lui d'un bond et lui passa la langue sur la figure, pendant qu'un lévrier, la queue relevée, accourant du parterre à fond de train, venait se frotter contre ses jambes.
«Oh hoï!» fit en ce moment quelqu'un, avec cet inimitable cri d'encouragement du chasseur où se mêlent les notes basses et aiguës, et l'on vit surgir, de derrière l'angle de la maison, Danilo le veneur, le visage ridé, et les cheveux gris coupés à la mode des Petits-Russiens. Il tenait à la main un long fouet; ses traits exprimaient la plus parfaite indépendance et ce profond dédain pour toutes choses, qu'on ne rencontre en général que chez les chasseurs. Il ôta son bonnet tcherkesse devant son maître, en conservant la même expression dédaigneuse, qui du reste n'avait rien de blessant. Nicolas savait bien que ce grand gaillard, avec son extérieur hautain, était son homme, son chasseur à lui.
«Eh! Danilo!» s'écria-t-il, dominé par la passion irrésistible de la chasse, par cette journée faite à plaisir, par la vue de ses chiens et de son chasseur, et sans plus songer à ses résolutions précédentes, comme l'amoureux à genoux devant l'objet aimé.
«Qu'ordonnez-vous, Excellence?» répondit une voix de basse, une vraie voix de diacre, enrouée à force d'exciter les chiens, et deux yeux noirs et brillants se fixèrent sur le maître, redevenu silencieux: «Y résistera-t-il?» semblait dire ce regard.
«Bonne journée, hein! pour chasser à courre, dit Nicolas en caressant les oreilles de Milka.
--Ouvarka est allé écouter à la pointe du jour, reprit la voix de basse après une pause; il dit qu'elle a passé dans le bois réservé d'Otradnoë, ils y ont hurlé.»
Cela voulait dire qu'une louve, dont il avait suivi les voies, y était rentrée avec ses louveteaux; ce bois, détaché du reste du domaine, était situé à deux verstes.
«Il faut y aller! qu'en dis-tu? Amène-moi Ouvarka!
--Comme il vous plaira.
--Attends un peu, ne leur donne pas à manger.
--Entendu!»
Cinq minutes plus tard, Danilo et Ouvarka entraient dans le cabinet de Nicolas. Danilo était de taille moyenne, et pourtant, chose étrange, il produisait dans une chambre le même effet qu'aurait produit un cheval ou un ours au milieu des objets et des conditions de la vie domestique; il le sentait d'instinct, et, se serrant contre la porte, il s'efforçait de parler bas, de rester immobile, dans la crainte de briser quelque chose, et se hâtait de vider son sac, pour retourner au grand air et échanger le plafond qui l'oppressait contre la voûte du ciel.
Après avoir terminé son interrogatoire et s'être bien fait répéter que la meute ne s'en trouverait que mieux (Danilo lui-même se mourait d'envie de chasser), Nicolas donna l'ordre de seller les chevaux. Au moment où le veneur quittait son cabinet, Natacha y entra vivement: elle n'était ni coiffée ni habillée, mais enveloppée seulement du grand châle de la vieille bonne.
«Tu pars? Je le disais bien! Sonia assurait le contraire. Je m'en doutais, car il faut profiter d'une journée pareille!
--Oui, répondit à contre-coeur Nicolas, qui avait en vue une chasse sérieuse et n'aurait voulu par suite emmener ni Pétia ni Natacha. Nous quêtons le loup, ça t'ennuiera.
--Au contraire, et tu le sais bien: c'est très mal à toi, tu fais seller les chevaux, et tu ne nous dis rien!
--Les Russes ne connaissent pas d'obstacles... en avant! hurla Pétia, qui avait suivi sa soeur.
--Mais tu sais bien aussi que maman ne te le permet pas!
--J'irai, j'irai quand même, reprit Natacha d'un ton décidé.
--Danilo, fais seller mon cheval, et dis à Mikaïlo d'amener ma laisse de lévriers.»
Danilo, déjà mal à l'aise et gêné de se trouver dans une maison, fut encore plus décontenancé de recevoir des ordres de la demoiselle, et il essaya, en baissant les yeux, de se retirer comme s'il n'avait rien entendu, tout en prenant grand soin de ne pas coudoyer en passant sa jeune maîtresse et de ne pas lui faire de mal par quelque brusque mouvement.
IV
Le vieux comte, dont la chasse avait toujours été tenue sur un grand pied, ne s'en occupait plus depuis qu'il l'avait remise entre les mains de son fils; mais ce jour-là, 18 septembre, se sentant de bonne humeur, il se décida à y prendre part.
L'équipage de chasse et les chasseurs se trouvèrent bientôt réunis devant le perron. Nicolas, l'air soucieux et préoccupé, passa devant Pétia et Natacha, sans faire attention à ce qu'ils lui disaient.... Pouvait-on, en cet instant solennel, penser à des futilités? Il examina tout en détail, envoya en avant les chasseurs et la meute, enfourcha son alezan Donetz, et, sifflant à lui sa laisse de chiens, il franchit l'enclos, pour se diriger à travers champs vers le bois d'Otradnoë. Un domestique d'écurie menait par la bride une jument bai brun, à crinière blanche, appelée Viflianka: c'était la monture du vieux comte, qui devait se rendre en droschki au rendez-vous indiqué.
Cinquante-quatre chiens courants, quarante lévriers et plusieurs chiens en laisse, accompagnés de six veneurs et d'un grand nombre de valets de chiens, formaient un total de cent trente chiens et de vingt chasseurs à cheval. Chaque chien connaissait son maître et répondait à son nom; chaque chasseur savait d'avance ce qu'il avait à faire et l'endroit où il devait se poster.
Dès que les cavaliers eurent dépassé l'enceinte, ils débouchèrent en silence sur la grande route et s'engagèrent sur les prairies, dont leurs chevaux foulaient sans bruit le tapis moelleux et faisaient jaillir sous leurs sabots l'eau des flaques des sentiers de traverse. Le ciel brumeux s'abaissait toujours imperceptiblement; dans l'air calme et pur retentissaient parfois le sifflet d'un chasseur, le hennissement d'un cheval, le claquement d'un long fouet et le cri plaintif d'un chien flâneur qu'un valet rappelait à son devoir.
À une verste de distance, cinq autres chasseurs, à cheval, émergèrent tout à coup du brouillard avec leurs chiens et se joignirent aux premiers: ils avaient à leur tête un beau vieillard, de belle prestance, portant une longue et épaisse moustache grise.
«Bonjour, petit oncle, lui dit Nicolas.
--Affaire sûre!... en avant, marche! Je le savais bien, répondit le nouveau venu, petit propriétaire voisin des Rostow et quelque peu leur parent; je disais bien que tu n'y tiendrais pas, et tu as eu raison, morbleu! Affaire sûre!... en avant, marche! dit-il en répétant son expression favorite. Empare-toi du bois sans retard, car mon Guirtchik m'a annoncé que les Ilaguine sont en chasse du côté de Korniki, et alors il se pourrait bien faire qu'ils t'enlevassent toute la portée sous le nez.... Affaire sûre! en avant, marche!
--J'y vais tout droit; faut-il assembler les meutes?» lui demanda Nicolas.
L'ordre en fut donné, et les deux cavaliers s'avancèrent côte à côte. Natacha, enveloppée dans son châle, qui laissait à peine entrevoir ses yeux brillants et sa figure animée, les rejoignit bientôt, suivie de Pétia, de Mikaïlo, le chasseur, et d'un valet d'écurie qui remplissait auprès d'elle les fonctions de garde du corps. Pétia riait sans rime ni raison et agaçait sa monture par de légers coups de cravache. Natacha, gracieuse et ferme en selle, modérait d'une main assurée l'ardeur de son arabe, à la robe noire et lustrée.
Le «petit oncle» lança de côté un regard mécontent sur la jeunesse, car la chasse au loup était une entreprise sérieuse, qui ne comportait aucune espièglerie.
«Bonjour, petit oncle! nous sommes des vôtres, s'écria Pétia.
--Bonjour, bonjour, n'écrasez pas les chiens, répliqua sévèrement le vieux.
--Nicolas, quel trésor de bête que Trounila! Il m'a reconnue, dit à son tour Natacha, qui faisait des signes à son chien favori.
--D'abord Trounila n'est pas une bête, mais un chien de chasse,» répliqua Nicolas, en jetant à sa soeur un regard destiné à lui faire comprendre sa supériorité et la distance qu'il y avait entre eux deux. Elle comprit.
«Nous ne vous gênerons pas, petit oncle, reprit-elle, nous ne gênerons personne, nous resterons à nos places, sans bouger!
--Et ce sera parfait, petite comtesse; seulement attention, n'allez pas tomber de cheval, car alors, affaire sûre!... en avant, marche!... pas moyen de se rattraper!»
On n'était plus qu'à cent sagènes[3] du petit bois; Rostow et le «petit oncle» ayant décidé de quel côté on devait lancer la meute, le premier indiqua à Natacha sa place, où, par parenthèse, il était à présumer qu'elle ne verrait rien passer, et poussa plus loin, au delà du ravin.
«Attention, petit neveu, c'est une louve mère! Ne va pas la laisser échapper!
--On verra! répondit Rostow.... Hé, Karaë!» dit-il en s'adressant à un vieux chien, à poil roux, que l'âge avait rendu fort laid, mais qui était connu pour se jeter à lui tout seul sur une louve.
Le vieux comte connaissait par expérience l'ardeur que son fils apportait à la chasse; aussi se dépêchait-il d'arriver, et l'on avait à peine eu le temps de placer chacun à son poste, que le droschki, attelé de deux chevaux noirs et roulant sans secousse à travers la plaine, déposa le comte Ilia Andréïévitch à l'endroit qu'il s'était assigné à l'avance. Son teint était vermeil, son humeur joyeuse; ramenant sur lui son manteau fourré, et prenant son fusil et ses munitions des mains de son chasseur, il se hissa lourdement en selle sur sa bonne et vieille Viflianka, en donnant l'ordre au droschki de retourner au château. Sans être un chasseur enragé, il observait cependant toutes les lois de la chasse, et, se plaçant sur la lisière même du bois, il rassembla les rênes dans sa main gauche, se mit bien d'aplomb, et, ses préparatifs une fois achevés, regarda autour de lui en souriant... il était prêt!
Il avait à ses côtés son valet de chambre, Sémione Tchekmar, bon cavalier, mais alourdi par l'âge, qui tenait en laisse trois grands lévriers gris à long poil (d'une race particulière à la Russie et spécialement destinés à chasser le loup), intelligents mais vieux, qui se reposaient à ses pieds. À cent pas plus loin se tenait l'écuyer du comte, Mitka, hardi cavalier et chasseur endiablé. Le comte, fidèle à ses habitudes, avala une «tcharka[4]«d'excellente et véritable eau-de-vie de chasseur, et mangea un petit morceau de viande, qu'il arrosa encore d'une demi-bouteille de son bordeaux favori. Le vin et la course lui donnèrent des couleurs, ses yeux s'animèrent, et, emmailloté dans sa bonne et chaude fourrure, il ressemblait à un enfant que l'on mène promener.
Tchekmar, maigre, les joues creuses, ayant aussi terminé sa besogne, examina son maître, avec lequel il ne faisait qu'une âme depuis trente ans, et, le voyant d'humeur si agréable, se prépara à entamer avec lui une conversation aussi agréable que son humeur. Un troisième personnage à cheval, un vieillard à barbe blanche, en cafetan de femme, portant une coiffure très élevée, s'approcha d'eux sans bruit et s'arrêta un peu en arrière du comte, c'était le bouffon Nastacia Ivanovna.
«Eh bien, Nastacia Ivanovna, lui dit tout bas le comte en clignant de l'oeil, prends garde; si tu as le malheur d'effrayer la bête, tu auras affaire à Danilo.
--J'ai, moi aussi, bec et ongles, répliqua Nastacia Ivanovna.
--Chut, chut!» fit le comte.
Et, se tournant vers Sémione, il ajouta:
«As-tu vu Nathalie Ilinischna?... où est-elle?
--Elle est avec son frère près des halliers de Yarow, voilà un plaisir pour elle, et c'est une demoiselle pourtant!
--N'est-ce pas étonnant de la voir à cheval, Sémione, hein? Comme elle monte, on dirait un homme!
--Comment ne pas s'en étonner?... Peur de rien, et si ferme en selle!
--Et Nicolas, où est-il?
--Au-dessus de Liadow.... Pas de danger, il connaît les bons endroits, et quel cavalier! Nous nous en émerveillons parfois avec Danilo, poursuivit Sémione, qui aimait à faire la cour à son maître.
--Oui, oui, comme il est bien en selle, hein?
--Il est à peindre! l'autre jour, par exemple, dans la plaine de Zavarzine, lorsqu'il forçait à fond de train le renard, sur un cheval de mille roubles! Quant au cavalier, il n'y a pas de prix pour lui! Un beau garçon comme celui-là, on chercherait longtemps sans en dénicher un autre!
--Oui, oui, répéta le comte, oui, oui!...»
Et, relevant les pans de sa fourrure, il fouilla dans sa poche pour en retirer sa tabatière.
«Et l'autre jour, reprit Sémione, en voyant tout le plaisir qu'il faisait à son maître, à la sortie de l'église, lorsque Mikhaël Sidorovitch l'a rencontré en grande tenue...»
Mais Sémione s'arrêta court, le bruit de la meute en chasse et le jappement de deux ou trois chiens avaient frappé ses oreilles, à travers le calme de l'atmosphère. Il baissa la tête, écouta et fit signe au comte de ne pas parler:
«Ils sont sur la piste, murmura-t-il, ils vont sur Liadow.»
Le comte, souriant encore des derniers mots de Sémione, regardait au loin devant lui et tenait sa tabatière entr'ouverte sans songer à priser. Le cor de Danilo résonna et annonça que la bête était en vue: les meutes rallièrent les trois limiers, et tous ensemble donnèrent de la voix de cette façon qui est particulière à la chasse au loup. Les valets de chiens ne les excitaient plus qu'en criant: «Velaut!» Au-dessus de tout ce bruit de voix, à timbres différents, on entendait celle de Danilo passant de la basse la plus profonde aux notes les plus aiguës, et emplissant, à elle toute seule, de ses bruyants éclats la forêt et les champs d'alentour.
Quelques secondes d'attention suffirent au comte et à son écuyer pour comprendre que la meute s'était divisée: une moitié, celle qui jappait avec fureur, s'éloigna graduellement, tandis que l'autre, poussée par Danilo, passa sous bois à quelques pas d'eux, et les aboiements des deux meutes, en se confondant ensemble, leur indiquèrent bientôt que la chasse avait pris une autre direction. Sémione poussa un soupir et dégagea un des chiens pris dans la laisse; le comte soupira de son côté, et, faisant seulement alors attention à sa tabatière, il l'ouvrit et y prit une pincée de tabac. «Derrière!» s'écria Sémione à un de ses chiens qui s'était avancé au delà de la lisière. Le comte tressaillit et laissa tomber sa tabatière. Nastacia Ivanovna descendit de cheval et la ramassa.
Tout à coup, comme il arrive souvent, la chasse se rapprocha, et l'on aurait dit que toutes ces gueules qui glapissaient et aboyaient à l'envi étaient là, devant eux!
Le comte se retourna vers la droite et aperçut Mitka, les yeux sortant de leurs orbites, qui, lui faisant signe de son bonnet, lui montrait quelque chose du côté opposé.
«À vous!» lui cria-t-il d'une voix dont l'éclat prouvait qu'elle demandait depuis longtemps à faire explosion.
Et il se dirigea vers lui au galop, en lâchant ses chiens.
Le comte et Sémione se précipitèrent hors du bois et virent à leur gauche le loup qui venait à eux, en se balançant sur ses hanches et en bondissant sans se presser. Les chiens excités donnèrent, et, s'arrachant à leurs laisses, s'élancèrent à sa poursuite.
Le loup s'arrêta, tourna gauchement de leur côté sa grosse et large tête, comme aurait fait quelqu'un qui souffrirait d'une angine, et, relevant la queue, reprit tranquillement sa course, pour disparaître bientôt en deux bonds dans le fourré. Au même moment, de la lisière opposée du bois sortit un chien, puis un second; puis la meute entière, affolée, éperdue, traversa la clairière, pour s'élancer à son tour à la suite du loup, et entre les branches écartées des noisetiers apparut, couvert d'écume, le cheval alezan de Danilo. Penché en avant, ramassé sur lui-même, son cavalier, tête nue, ses cheveux gris au vent, la figure rouge et ruisselante de sueur, s'égosillait à crier de toutes ses forces: «Velaut! velaut!» À la vue du comte, ses yeux s'allumèrent de colère: «Sacré nom! hurla-t-il en le menaçant de son fouet. Au diable les chasseurs!... Avoir laissé échapper la bête!» Jugeant que son maître, encore tout ahuri, était indigne d'une plus longue conversation, il appliqua avec fureur le coup de fouet qu'il lui destinait sur les flancs haletants et mouillés de son innocente monture, et s'élança dans la forêt sur les traces de la meute! Le comte, interdit de cette verte algarade, essaya de sourire en se tournant vers Sémione, qu'il espérait attendrir, mais Sémione n'était plus là: contournant les broussailles, il essayait de rejeter la bête hors du bois; les lévriers le poursuivaient de droite et de gauche; mais, se glissant dans le fourré, le loup ne tarda pas à se dérober aux regards des chasseurs.
V
Dans l'attente du loup, Nicolas n'avait pas quitté son poste, et en entendant la meute se rapprocher et s'éloigner tour à tour, les chiens aboyer de différentes façons suivant leurs impressions du moment, les cris et les voix montés à un diapason extraordinaire, il pressentait ce qui se passait. Il savait que dans la réserve se trouvaient deux vieux loups et leurs louveteaux. Il savait que la meute s'était divisée, après être tombée sur leurs pistes; il comprit d'instinct que quelque mauvaise chance était venue se mettre en travers. Il faisait mille et une suppositions, et se demandait de quel côté il verrait paraître l'animal et comment il l'attaquerait; mais rien ne venait. Passant de l'espérance au désespoir, il allait même jusqu'à implorer la Providence; il priait, comme ceux qui prient sous l'influence d'une émotion violente, tout en s'avouant à eux-mêmes la futilité de l'objet de leur prière:
«Pourquoi ne pas me l'accorder? murmurait-il. Tu es grand, je le sais, et c'est peut-être un péché de te le demander; mais je t'en supplie, ô mon Dieu, fais en sorte qu'un des vieux loups vienne sur moi, afin que Karaë puisse, aux yeux du «petit oncle», qui voit tout de sa place, sauter à la gorge de la bête et la terrasser d'un bond!» Son regard inquiet, scrutateur, fouilla, étudia mille fois pendant cette demi-heure les moindres replis du terrain qui s'étendait devant lui, la lisière du bois où deux chênes décharnés projetaient leurs branches au-dessus d'un massif de jeunes trembles, et le ravin aux bords creusés par l'eau, et le bonnet de l'oncle dépassant à sa droite la cime des halliers.
«Non, je n'aurai pas ce bonheur, c'est toujours ainsi, se disait-il; à la guerre, au jeu, partout le malheur me poursuivit, à la journée d'Austerlitz comme à la soirée chez Dologhow!»