Chapter 7
Et l'expression du visage de Pierre changea du tout au tout; son air maussade fit place à une satisfaction réelle, tandis qu'en écoutant le prince André il le voyait devenu un autre homme. Où étaient son marasme, son mépris de la vie, ses illusions perdues? Pierre était le seul avec qui il pût parler à coeur ouvert: aussi son effusion fut-elle complète; il lui confia tout, ses plans pour l'avenir, qu'il envisageait désormais sans aucune crainte, l'impossibilité de sacrifier le bonheur de son existence aux caprices de son père, son espoir de l'amener à approuver son mariage et à aimer Natacha, et, en cas de refus, sa résolution bien arrêtée de se passer de son consentement.... Il ne tarissait pas sur ce sentiment si violent, si étrangement nouveau, qui l'avait envahi tout entier et dont il n'était plus le maître:
«Je me serais moqué de celui qui m'eût assuré, il y a quelques jours encore, que j'aimerais comme j'aime; ce n'est pas ce que j'ai ressenti avant: l'univers se partage aujourd'hui en deux moitiés pour moi: l'une qu'elle remplit toute seule, et là est le bonheur, la lumière, l'espérance; l'autre où elle n'est pas, et là règnent la désolation et les ténèbres....
--Ténèbres et nuit profonde, oui, je comprends cela! dit Pierre.
--Je ne puis m'empêcher d'aimer la lumière, c'est plus fort que moi; et je suis si heureux! Me comprends-tu? Oui, je sais que tu t'en réjouis!
--Oui, oh oui!»
Et Pierre le regarda de ses bons yeux attendris et tristes. À mesure que s'éclairait l'avenir de son ami, le sien se dressait devant lui de plus en plus sombre et désolé.
XXIII
Le mariage du prince André ne pouvant se faire sans la permission de son père, il partit le lendemain même pour la campagne.
Le vieux prince reçut la communication de son fils avec une apparente tranquillité, qui ne faisait que cacher une irritation intérieure des plus violentes. Il ne pouvait admettre que son fils désirât changer d'existence, y introduire un élément nouveau, lorsque sa vie, à lui, s'approchait de sa fin: «On aurait pu me laisser la terminer à ma guise.... Après moi, qu'on fasse ce qu'on voudra,» se disait-il. Il employa pourtant envers le prince André sa tactique habituelle dans les cas particulièrement graves; il examina la question avec calme et essaya de lui prouver: premièrement, que son choix n'offrait rien de brillant, quant à la famille et à la fortune; secondement, que, n'étant plus de la première jeunesse, et sa santé exigeant des soins (le vieux appuya sur ce dernier mot), cette fillette était trop jeune pour lui; troisièmement, il avait un fils, et que deviendrait-il entre les mains de sa nouvelle femme? quatrièmement enfin: «Je te supplie, ajouta-t-il en le regardant d'un air railleur, de remettre le tout à un an! Va à l'étranger, rétablis ta santé, cherches-y un gouverneur allemand pour le prince Nicolas, et, une fois l'année écoulée, si ton amour, ta passion, ton entêtement persistent encore, eh bien alors, marie-toi! C'est mon dernier mot, mon dernier!» dit-il d'un ton péremptoire, qui témoignait de son inébranlable détermination. Il espérait que l'épreuve exigée serait trop forte, et que ni l'amour de son fils, ni celui de la jeune fille ne résisteraient à une année d'attente. Le prince André devina sa pensée et se décida à se soumettre à sa volonté.
Trois semaines environ s'étaient écoulées depuis sa soirée chez les Rostow, lorsqu'il retourna à Pétersbourg avec l'intention bien arrêtée de se déclarer.
Natacha avait, le lendemain des confidences faites à sa mère, passé sa journée à attendre le prince André; il ne vint pas, et les jours se succédèrent sans qu'il donnât signe de vie. Ne sachant rien de son départ, elle ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire. Pierre aussi avait disparu.
À mesure que les journées s'écoulaient ainsi, elle refusait de sortir, errait de chambre en chambre, comme une ombre oisive et désolée. Plus de confidences à sa mère et à Sonia; rougissant et s'irritant au moindre mot, il lui semblait que chacun connaissait ses déceptions et qu'elle était devenue pour tous un objet de risée ou de pitié. Une douleur sincère ne tarda pas à se joindre à celle de l'amour-propre froissé et augmenta l'intensité de sa déception.
Un jour, au moment de parler, elle fondit en larmes et pleura comme un enfant qui ne sait pas pourquoi on le punit. La comtesse essaya de la calmer. Natacha l'interrompit avec colère: «Plus un mot, maman, je n'y pense plus et ne veux plus y penser! Il est venu parce que cela l'amusait, et maintenant qu'il en a assez, il ne vient plus... voilà tout!... Je ne veux plus me marier, reprit-elle, en cherchant à maîtriser le trouble de sa voix. J'en avais peur; à présent, je suis redevenue tranquille... je suis calme!»
Le lendemain, Natacha reparut avec une vieille robe qu'elle aimait plus que toutes les autres et qui, d'après elle, lui portait bonheur chaque fois qu'elle la mettait; dès le matin elle reprit ses occupations habituelles, après les avoir complètement négligées depuis le bal. Ayant pris sa tasse de thé, elle alla dans la grande salle, qui était d'une excellente sonorité, et se remit à ses études de solfège. Au bout d'un moment, elle se plaça juste au milieu de la pièce, et répéta un de ses passages favoris, en s'écoutant elle-même et en jouissant du charme imprévu qu'elle trouvait à ses notes sonores et perlées, qui s'élançaient une à une dans l'espace, l'emplissaient d'harmonie et revenaient mourir tout doucement sur ses lèvres. «Pourquoi tant penser au reste? se dit-elle gaiement. Il fait si bon vivre quand même!...» et elle se mit à marcher de long en large sur le parquet du salon, en posant le talon d'abord et en faisant ensuite retomber les pointes de ses petits souliers. Le bruit de ses talons et le craquement de ses souliers paraissaient lui causer autant de satisfaction que son chant. En passant devant une glace, elle s'y regarda. «Voilà comme je suis, semblait-elle se dire, c'est bien comme cela, je n'ai besoin de personne,» Elle renvoya un domestique qui venait arranger l'appartement, et elle reprit sa promenade, en s'abandonnant à un retour d'admiration pour sa petite personne, ce qui lui était du reste fort habituel et très agréable. «Natacha est une créature ravissante, se disait-elle, en prêtant ses paroles à un être masculin de pure fiction, sa voix est superbe, elle est jolie, jeune, et ne fait de mal à personne, laissez-la donc en paix!...» Mais elle s'avouait tout bas qu'on aurait beau la laisser en paix, elle ne retrouverait plus cette paix demandée, et elle en fit aussitôt l'expérience.
La porte du vestibule s'ouvrit, et une voix demanda: «Y sont-ils?» Cette voix l'arracha à la contemplation de sa charmante personne; l'oreille tendue, attirée par le bruit, elle ne se voyait plus dans la glace qu'elle regardait encore. C'était _lui_! Elle en était sûre, quoique les portes fussent fermées et que l'on perçût le bruit des pas qui se rapprochaient.
Pâle, hors d'elle-même, elle se précipita dans le salon: «Maman, Bolkonsky est arrivé; maman, c'est affreux, c'est insupportable! je ne veux pas... souffrir! Que dois-je faire?» La comtesse n'avait pas encore eu le temps de répondre, que le prince André entra, sérieux et ému. La vue de Natacha le transfigura; baisant la main à la mère et à la fille, il s'assit. «Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous voir,» dit la comtesse; mais elle fut interrompue aussitôt par le prince André, qui avait hâte de présenter ses excuses et ses explications.
«Je suis allé voir mon père; j'avais besoin de lui parler d'une affaire très grave, et je ne suis revenu que cette nuit.... Je désirerais, ajouta-t-il après une seconde de silence et en regardant Natacha, causer avec vous, comtesse?»
Celle-ci baissa les yeux et soupira. «Je suis à vos ordres,» dit-elle.
Natacha comprenait qu'elle devait se retirer, mais elle n'en avait pas la force; quelque chose lui serrait le gosier, et ses grands yeux restaient obstinément fixés sur le prince André: «Quoi, maintenant, tout de suite, non, c'est impossible,» se disait-elle.» Il la regarda de nouveau, elle comprit qu'elle avait deviné juste et que son sort allait se décider!
«Va, Natacha, je t'appellerai,» lui dit tout bas sa mère.
Natacha lui adressa ainsi qu'à Bolkonsky un dernier regard suppliant et effaré..., et elle sortit.
«Je suis venu, comtesse, vous demander la main de votre fille.»
La comtesse rougit et resta un moment sans répondre.
«Votre proposition, commença-t-elle d'un ton grave et avec embarras... votre proposition... nous est agréable, et je l'accepte: j'en suis charmée, et mon mari aussi, je l'espère; mais c'est elle, elle seule qui doit décider.
--Je lui parlerai lorsque vous l'aurez acceptée... puis-je compter...?
--Oui!» et la comtesse lui tendit la main.
Pendant qu'il s'inclinait pour la baiser, elle appliqua ses lèvres sur son front avec un mélange d'affection et d'appréhension; bien qu'elle fût prête à l'aimer comme un fils, cet étranger lui inspirait pourtant une certaine crainte.
«Mon mari fera comme moi, mais votre père? dit-elle.
--Mon père, auquel j'ai fait part de mon projet, a exigé pour condition à son consentement que le mariage n'eût lieu que dans un an. C'est ce que je tenais à vous dire.
--Il est vrai que Natacha est bien jeune; mais un an d'attente, c'est un peu long!
--Impossible autrement, reprit le prince André avec un soupir.
--Je vais vous l'envoyer,» et la comtesse quitta le salon. «Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous,» répétait-elle en cherchant sa fille. Sonia lui dit qu'elle s'était retirée dans sa chambre. Natacha, assise sur son lit, pâle, les yeux secs et fixés sur les images, se signait rapidement et murmurait une prière. À la vue de sa mère, elle s'élança à son cou:
«Eh bien, maman, qu'y a-t-il?
--Va, il t'attend, il demande ta main, lui répondit la comtesse d'un ton qui lui parut sévère.... Va!»
Et ses yeux, pleins de tristes et muets reproches, suivirent sa fille, qui s'enfuyait, elle, avec joie!
Natacha ne put jamais se rappeler plus tard comment elle était entrée dans le salon; elle s'y arrêta immobile à la vue du prince André. «Est-ce possible que cet étranger, soit devenu tout pour moi?» se demanda-t-elle, et elle se répondit instantanément à elle-même: «Oui, tout! il m'est plus cher, à lui seul, que tout en ce monde!» Le prince André s'avança vers elle, les yeux baissés:
«Je vous ai aimée du premier jour où je vous ai vue. Puis-je espérer?...»
Il la regarda et fut frappé de l'expression sérieuse et passionnée de son visage, qui semblait lui dire: «Pourquoi douter de ce que l'on ne peut ignorer? Pourquoi parler, lorsque les paroles sont insuffisantes à exprimer ce que l'on sent?»
Elle se rapprocha et s'arrêta. Il lui prit la main et la baisa.
«M'aimez-vous? lui demanda-t-il.
--Oui, oui,» murmura-t-elle presque avec dépit, et, aspirant l'air avec effort comme si elle allait étouffer, elle éclata en sanglots.
«Qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous?
--Ah! c'est de bonheur,» dit-elle en souriant à travers ses larmes.
Se penchant vers lui, elle s'arrêta indécise une seconde, en se demandant si elle pouvait l'embrasser, et... elle l'embrassa.
Le prince André tenait ses deux mains dans les siennes, la pénétrait de son regard, et cependant son amour pour elle n'était plus le même: le poétique et mystérieux attrait du désir avait fait place dans son coeur à une tendre pitié pour sa faiblesse d'enfant et de femme, à la crainte de ne pouvoir répondre à ce confiant abandon et au sentiment à la fois joyeux et inquiet sur les obligations qui le liaient à elle et que lui imposait ce nouvel amour, moins lumineux peut-être et moins exalté que le premier, mais plus fort et plus profond: «Votre mère vous a-t-elle dit que cela ne pourrait avoir lieu avant un an?» lui demanda-t-il, en continuant à plonger ses regards dans les siens.
«Est-ce bien moi qu'on traitait tout à l'heure encore de petite fille, pensait Natacha, qui suis devenue tout à coup l'égale et la femme de cet étranger si intelligent et si bon, de cet homme que mon père même respecte? Est-ce donc vrai? Est-ce vrai aussi qu'à dater d'aujourd'hui il me faut prendre la vie au sérieux, que je suis une grande personne, que désormais je dois répondre de chaque parole, de chaque action?... Mais que m'a-t-il demandé?»
«Non, dit-elle tout haut, sans trop bien comprendre sa question.
--Vous êtes si jeune, reprit le prince André, tandis que moi j'ai passé par tant d'épreuves dans la vie! J'ai peur pour vous: vous ne vous connaissez pas vous-même.»
Natacha l'écoutait avec attention, mais sans pouvoir saisir le sens de ses paroles.
«Cette année sera lourde à supporter, car elle retarde mon bonheur, continua-t-il; mais elle vous donnera le temps de vous interroger; dans un an, je viendrai vous demander de me rendre heureux; soyez libre jusque-là, nos arrangements resteront secrets; peut-être en arriverez-vous à voir que vous ne m'aimez pas... et vous en aimerez un autre!» Et il s'efforça de sourire.
Natacha l'interrompit:
«Pourquoi me dire tout cela? Vous savez bien que je vous ai aimé du premier jour où je vous ai vu à Otradnoë.... Je vous aime! répéta-t-elle avec la conviction de la vérité.
--Le délai d'une année... poursuivit-il.
--Une année, toute une année! s'écria Natacha, qui venait seulement de se rendre compte du retard apporté à son mariage. Mais pourquoi cela?» Le prince André lui en expliqua les motifs. Elle l'écoutait à peine: «Et l'on ne peut rien y changer?» Il ne lui répondit pas, mais on ne lisait que trop sur son visage l'impossibilité de satisfaire à son désir.
«C'est affreux, c'est affreux! s'écria Natacha, en fondant en larmes. J'en mourrai! Attendre un an! c'est impossible, c'est affreux!» Elle leva les yeux sur son visage, qui exprimait un mélange de sympathie et de surprise: «Non, non, je consens à tout! dit-elle, en cessant de pleurer; je suis si heureuse!» Son père et sa mère entrèrent à ce moment et bénirent les deux fiancés.
XXIV
Il n'y eut point de cérémonie de fiançailles, et nul n'eut connaissance de leur engagement; tel était le désir du prince André, qui allait tous les jours chez les Rostow. Puisqu'il était seul la cause du retard, il devait, disait-il, en porter seul tout le poids, et répétait à tout propos que Natacha était libre, mais que lui se considérait comme irrévocablement engagé par sa parole, et que si, dans six mois elle changeait d'intention, elle en avait absolument le droit. Il revenait constamment là-dessus; mais ni Natacha ni ses parents n'admettaient que cela fût possible. Le prince André ne se conduisait pas, non plus en fiancé, il continuait à dire vous à sa fiancée et se bornait à lui baiser la main. À voir leurs rapports simples, naturels et confiants, on aurait dit que leur connaissance ne datait que du jour de la demande en mariage, et ils aimaient tous deux à se rappeler comment ils se jugeaient mutuellement lorsqu'ils n'étaient encore que des étrangers l'un pour l'autre! «Alors, se disaient-ils, ils posaient bien un peu, maintenant ils étaient sincères et vrais.» La présence du futur causa tout d'abord une grande gêne dans la famille, qui le considérait comme un homme appartenant à un milieu différent du leur, et Natacha eut fort à faire pour familiariser les siens à le voir. Elle leur assurait avec fierté qu'elle n'en avait aucune peur, et qu'eux non plus ne devaient point le craindre, qu'il était comme tout le monde, et que son extérieur seul avait quelque chose de particulier. Enfin on s'habitua à lui: au bout de quelques jours, leur vie reprit sa tranquille allure, et il y prit tout naturellement part, en causant agronomie avec le vieux comte, chiffons avec la comtesse et Natacha, tapisserie et albums avec Sonia. Souvent, entre eux ou devant lui, on s'étendait avec étonnement sur les incidents qui avaient amené leur rapprochement et sur les nombreux présages qui l'avaient annoncé: l'arrivée du prince, André à Otradnoë, celle des Rostow à Pétersbourg, la ressemblance entre Natacha et son fiancé (remarquée par la vieille bonne lors de sa première visite), l'altercation de Nicolas Rostow et du prince André en 1805, et plusieurs autres phénomènes de même importance.
Il régnait dans cet intérieur l'ennui poétique et silencieux qui entoure généralement les fiancés: de longues heures s'écoulaient parfois sans qu'une parole fût échangée entre eux, même en tête-à-tête. Ils causaient peu de leur avenir; le prince André redoutait ce sujet et se faisait scrupule d'en parler; Natacha partageait ce sentiment, car elle devinait d'instinct tout ce qui se passait dans son coeur. Un jour, elle le questionna sur son fils: il rougit, ce qui lui arrivait souvent et ce qui ravissait Natacha, et lui répondit que son fils ne demeurerait pas avec eux.
«Pourquoi? lui dit-elle effrayée.
--Je ne saurais l'enlever à son grand-père, et puis....
--Je l'aurais tant aimé, reprit-elle; mais je comprends, ajouta-t-elle, vous tenez à nous épargner tout motif de blâme.»
Le vieux comte s'approchait fréquemment de son futur gendre, l'embrassait, et lui demandait conseil à propos de Pétia ou du service de Nicolas. La comtesse soupirait en regardant les deux amoureux. Sonia craignait toujours de les gêner et s'étudiait à trouver des raisons plausibles pour les laisser seuls, sans qu'eux-mêmes en témoignassent un violent désir. Lorsque le prince André contait quelque chose, et il parlait bien, Natacha l'écoutait avec fierté et remarquait à son tour, avec un mélange de joie et d'anxiété, de quelle attention soutenue, de quel oeil scrutateur il suivait tout ce qu'elle disait; «Que cherche-t-il en moi? se demandait-elle avec inquiétude. Que veut-il y découvrir? Que sera-ce s'il ne trouve pas ce qu'il cherche?» Parfois, dans un de ses accès de folle et joyeuse humeur, elle aimait à l'entendre rire, parce qu'il se laissait aller d'autant plus franchement, que c'était pour lui chose rare et que ces explosions de gaieté enfantine le ramenaient à son niveau. Son bonheur eût été complet si l'approche de leur séparation ne l'eût remplie d'effroi.
La veille de son départ, le prince André leur amena Pierre, qui depuis quelque temps n'avait plus reparu chez les Rostow. Il avait l'air confus et égaré. Pendant que la comtesse causait avec lui, Natacha et Sonia se mirent à jouer aux échecs.
«Connaissez-vous Besoukhow depuis longtemps? demanda le prince André subitement. Avez-vous de l'amitié pour lui?
--Oui, c'est un brave garçon, mais il est si comique, répondit Natacha, qui s'empressa d'appuyer cette appréciation par une kyrielle d'anecdotes sur sa distraction proverbiale.
--Je lui ai confié notre secret, car je le connais depuis l'enfance. C'est un coeur d'or! Je vous en supplie, Natacha,--et le prince André prit un ton grave,--promettez-moi!... je vais partir, Dieu seul sait ce qui peut arriver! Vous cesserez peut-être de m'aimer... oui, je sais bien, j'ai tort de le dire, mais enfin promettez-moi, quoi qu'il vous arrive pendant mon absence....
--Que peut-il arriver?
--En cas de malheur, adressez-vous à lui, à lui seul, je vous en prie, pour demander aide et conseil. Il est distrait, étrange, mais c'est un coeur d'or!»
Personne dans la famille, pas même le prince André, n'aurait pu prévoir l'effet que cette séparation produisit sur Natacha. Agitée, les joues en feu, les yeux secs et brillants, elle erra ce jour-là dans l'appartement, en s'occupant de choses insignifiantes et en ayant l'air de ne point comprendre ce qui allait se passer. Lorsqu'il lui baisa la main pour la dernière fois, elle ne versa pas une larme. «Ne partez pas,» murmura-t-elle seulement avec une telle angoisse qu'il hésita une seconde, et longtemps, longtemps après, il se rappelait le son de sa voix en ce moment. Lui parti, elle ne pleura pas, mais elle passa plusieurs jours dans sa chambre, sans prendre intérêt à rien et répétant par intervalles: «Pourquoi m'a-t-il quittée?»
Au bout de quinze jours, à la grande surprise des siens, elle sortit aussi brusquement de cette torpeur qu'elle y était tombée; et reprit sa vie et sa gaieté habituelles, mais comme les enfants dont une longue maladie change les traits: cette violente secousse lui avait donné une nouvelle physionomie morale.
XXV
La santé et le caractère du vieux prince Bolkonsky ne firent qu'empirer pendant l'absence de son fils. De plus en plus irritable, ses explosions de colère, sans rime ni raison, retombaient le plus souvent sur sa pauvre fille. On aurait dit qu'il se faisait un vrai plaisir de chercher et de découvrir dans son coeur les endroits sensibles et douloureux, pour la torturer bien à son aise. Deux passions, par conséquent deux joies, remplissaient la vie de la princesse Marie: son petit neveu et la religion. Aussi étaient-ce là les deux thèmes favoris des plaisanteries de son père, qui ramenait toujours la conversation sur les vieilles filles et leurs superstitions, ou sur sa trop grande indulgence pour les enfants: «Si ça continue, tu feras de lui (du petit Nicolas) une vieille fille comme toi... un joli résultat, ma foi! Le prince André a besoin d'un fils, et non pas d'une fille!» Et, s'adressant parfois à Mlle Bourrienne, il lui demandait ce qu'elle pensait de nos prêtres, de nos images, etc., et ses railleries continuaient de plus belle.
Il blessait cruellement et à tout propos la pauvre princesse Marie, qui ne songeait même pas à lui en vouloir. Comment aurait-il pu avoir des torts envers elle? Comment aurait-il été injuste, lui qui, malgré tout, avait certainement de l'affection pour elle?... Et puis qu'était-ce d'ailleurs que l'injustice? Jamais la princesse n'avait eu le moindre sentiment d'orgueil. Tout le code des lois humaines se résumait pour elle en une seule loi simple et précise: celle de la charité et du dévouement, telle que nous l'a enseignée Celui qui, étant Dieu, a souffert par amour pour les hommes. Que lui importait après cela la justice ou l'injustice d'autrui, lorsqu'elle ne connaissait d'autre devoir que d'aimer et de souffrir?... et ce devoir, elle le remplissait sans se plaindre!
Le prince André passa pendant l'hiver quelques jours à Lissy-Gory; sa gaieté et sa tendresse affectueuse, si rares dans le passé, firent pressentir à sa soeur une cause à cette transformation; mais, sauf un long entretien qu'elle avait surpris entre le père et le fils au moment du départ de ce dernier, et qui lui avait paru les laisser tous deux mécontents, elle n'en sut pas davantage.
Peu de temps après, elle envoya à son amie Julie Karaguine, qui était en deuil de son frère, tué en Turquie, une longue lettre. Comme toutes les jeunes filles, elle avait toujours caressé un rêve, celui de voir Julie devenir sa belle-soeur. Cette lettre était ainsi conçue: