Chapter 6
Rentré chez lui, il se prit à réfléchir, et, jetant un coup d'oeil en arrière, il s'étonna de voir ses quatre mois de séjour à Pétersbourg lui apparaître sous un nouvel aspect. Il se rappela ses soucis, ses efforts, toute la longue filière par laquelle avait dû passer son projet de code militaire, reçu au comité pour y être discuté, et mis ensuite de côté, parce qu'un autre travail, fort au-dessous du sien, avait été déjà présenté à l'Empereur! Il se rappela les séances de ce comité dont Berg était membre, et les discussions qui n'attaquaient que la forme, sans tenir le moindre compte du fond; il se souvint aussi de son mémoire sur les lois, de ses laborieuses traductions du code, et il en eut honte. Se transportant en pensée à Bogoutcharovo, à ses occupations de là-bas, à sa course à Riazan, à ses paysans, et leur appliquant en pensée «le droit des gens», qu'il avait si savamment divisé en paragraphes, il fut confondu d'avoir consacré tant de mois à un travail aussi stérile!
XIX
Dans la journée du lendemain, le prince André alla faire quelques visites, une entre autres aux Rostow, avec lesquels, à l'occasion du dernier bal, il avait renouvelé connaissance; sous cet acte de pure politesse se cachait le désir de voir dans son intérieur la vive et charmante jeune fille qui avait produit sur lui une si agréable impression.
Elle fut la première à le recevoir, et il lui sembla que sa robe gros-bleu faisait encore mieux ressortir sa beauté que sa toilette de bal. Il fut traité par elle et les siens en vieil ami; l'accueil fut simple et cordial, et cette famille, qu'il avait sévèrement jugée autrefois, lui parut aujourd'hui composée uniquement de braves et excellents coeurs, pleins d'aménité et de bonté. L'hospitalité et la parfaite bienveillance du comte, plus frappantes encore à Pétersbourg qu'à Moscou, ne lui laissèrent aucun moyen de refuser son invitation à dîner. «Oui, ce sont de bien braves gens, se disait-il; mais, on le voit, ils ne peuvent apprécier le trésor qu'ils ont en Natacha, cette jeune fille en qui la vie déborde et dont la silhouette lumineuse se détache si poétiquement sur le fond terne de sa famille.»
Il se sentait prêt à trouver des joies inconnues dans ce monde étranger pour lui jusqu'alors, dans ce monde pressenti par lui dans l'allée d'Otradnoë, et plus tard, la nuit, à la fenêtre ouverte devant la douce clarté de la lune, et il s'irritait alors d'en être resté aussi longtemps éloigné; maintenant qu'il s'en était rapproché, qu'il y était entré, il le connaissait et y trouvait des jouissances toutes nouvelles.
Après le dîner, Natacha se mit, à sa prière, au piano, et chanta; assis près d'une fenêtre, il l'écoutait en causant avec des dames. Soudain il s'arrêta, la phrase qu'il avait commencée resta inachevée sur ses lèvres, quelque chose le serra à la gorge, il sentit monter des larmes à ses yeux, de vraies et douces larmes, alors qu'il ne se croyait plus capable d'en verser. Il regarda Natacha, et il y eut dans son âme une explosion de joie, de bonheur! Heureux et triste, il se demandait ce qui pouvait ainsi le faire pleurer, ou de son passé, avec la mort de sa femme, ses illusions perdues, ses espérances d'avenir..., ou de la révélation subite de ce sentiment, qui contrastait si étrangement avec le besoin de l'infini dont son coeur débordait, et ce cadre étroit et matériel, où leurs deux êtres se confondaient en une même et vague pensée. Ce contraste accablant le tourmentait et le réjouissait à la fois.
À peine Natacha eut-elle fini de chanter, qu'elle vint lui demander si elle lui avait fait plaisir et se troubla aussitôt, dans la crainte de lui avoir adressé une question déplacée. Il sourit et lui répondit que son chant lui avait plu comme tout ce qu'elle faisait.
Le prince André les quitta fort avant dans la soirée. Il se coucha par pure habitude; mais, le sommeil ne venant pas, il se leva, alluma sa bougie, marcha dans sa chambre, et se recoucha sans que cette insomnie le fatiguât. À le voir, on aurait dit qu'il venait de quitter une atmosphère chargée de lourdes vapeurs et qu'il se retrouvait, heureux et léger, sur la terre libre du bon Dieu, respirant à pleins poumons! Il ne pensait guère à Natacha, ne se figurait nullement en être amoureux, mais il la voyait constamment devant lui, et cette image donnait à sa vie une énergie toute nouvelle. «Que fais-je ici? À quoi bon mes démarches? Pourquoi se meurtrir dans ce cadre resserré, lorsque l'existence entière est là devant moi avec toutes ses joies?» se disait-il. Pour la première fois depuis longtemps, il fit des projets et en vint à conclure qu'il lui fallait s'occuper de l'éducation de son fils, lui trouver un instituteur, quitter le service et voyager en Angleterre, en Suisse, en Italie.... «Il faut profiter de ma liberté, et de ma jeunesse! Pierre avait raison: pour être heureux, me disait-il, il faut croire au bonheur, et j'y crois à présent! Laissons les morts enterrer les morts; tant que l'on vit, il faut vivre et être heureux!»
XX
Le colonel Adolphe de Berg, que Pierre connaissait comme il connaissait toute la ville à Moscou et à Pétersbourg, tiré à quatre épingles dans un uniforme irréprochable, portant des favoris courts, à l'exemple de l'Empereur Alexandre, lui fit un matin sa visite:
«Je viens de chez la comtesse votre épouse, qui n'a pas daigné accéder à ma requête; j'espère avoir meilleure chance auprès de vous, comte, ajouta-t-il en souriant.
--Que désirez-vous, colonel? Je suis à vos ordres.
--Je suis complètement installé dans mon nouveau logement, reprit Berg, comme s'il était convaincu du plaisir que cette intéressante communication devait procurer à chacun. Je désirerais y donner une petite soirée et y inviter nos amis communs, les miens et ceux de ma femme. Je suis venu prier la comtesse, ainsi que vous, de nous faire l'honneur d'accepter une tasse de thé et... à souper.»
Un sourire épanoui couronna la fin de ce petit discours.
La comtesse Hélène, trouvant les «de Berg» au-dessous d'elle, avait, malheureusement pour eux, répondu par un refus à ce séduisant programme. Berg détailla si clairement à Pierre pourquoi il désirait voir se réunir chez lui une société choisie, pourquoi cela lui serait agréable, et pourquoi lui, qui ne jouait jamais et ne gaspillait jamais son argent, était tout prêt à faire de fortes dépenses lorsqu'il s'agissait de recevoir le grand monde, que force fut à ce dernier d'accepter l'invitation.
«Pas trop tard, comte, n'est-ce pas?... à huit heures moins dix minutes, si j'ose vous en prier.... Notre général y sera... il est très bon pour moi; il y aura une table de jeu, comte, et nous souperons; ainsi je compte sur vous.»
Pierre, qui arrivait toujours en retard, fut ce soir-là de cinq minutes en avance sur l'heure indiquée.
Berg et sa femme, après avoir fini avec tous leurs préparatifs, attendaient leurs invités dans leur salon, éclairé à giorno et décoré de statuettes et de tableaux. Assis à côté de Véra, vêtu d'un uniforme non moins neuf que son salon et boutonné avec soin, il lui expliquait comme quoi il était indispensable d'avoir des relations sociales avec des personnes plus haut placées que soi et comment alors seulement on retirait quelque profit de ses connaissances: «On trouve toujours quelque chose à imiter et à demander; c'est ainsi que j'ai vécu depuis que j'ai obtenu mon premier grade (Berg ne comptait jamais par années, mais par promotions). Voyez mes camarades, ils sont encore des zéros, et moi, me voilà à la veille de commander un régiment, et j'ai le bonheur d'être votre mari!» Se levant pour baiser la main de Véra, il arrangea le tapis, dont un coin s'était relevé: «Et comment y suis-je parvenu? Surtout par mon tact dans le choix de mes connaissances.... Il faut aussi, bien entendu, se conduire convenablement et être exact à remplir ses devoirs.»
Berg sourit, avec la conscience de sa supériorité sur une faible femme, car la sienne, toute charmante qu'elle put être, était, après tout, aussi faible que ses pareilles et aussi incapable de comprendre la valeur de l'homme, le véritable sens de «ein Mann zu sein» (être un homme). Elle souriait aussi, de son côté, et exactement pour les mêmes motifs, car elle se reconnaissait une supériorité incontestable sur ce bon et excellent mari, qui, comme la plupart des hommes, jugeait la vie tout de travers et s'attribuait imperturbablement une intelligence hors ligne, tandis qu'ils n'étaient tous que des sots et d'orgueilleux égoïstes.
Berg, entourant de ses bras sa femme avec précaution, pour ne pas déchirer un certain fichu de dentelle qu'il avait payé fort cher, lui appliqua un baiser bien au milieu des lèvres.
«Il ne faudrait pas non plus que nous eussions des enfants de sitôt? dit-il, en donnant, à sa manière, une conclusion à ses idées.
--Oh! je ne le désire pas non plus, répondit Véra. Il faut avant tout vivre pour la société!
--La princesse Youssoupow en avait une toute pareille.»
Et Berg toucha la pèlerine de sa femme d'un air satisfait.
On annonça le comte Besoukhow; mari et femme échangèrent un coup d'oeil enchanté, chacun s'attribuant de son côté l'honneur de sa visite.
«Je t'en prie, dit Véra, ne viens pas m'interrompre à tout propos lorsque je cause; je sais fort bien ce qui peut intéresser, et ce qu'il faut dire, selon les personnes avec lesquelles je me trouve.
--Mais, répliqua Berg, les hommes aiment parfois à causer entre eux de choses sérieuses, et...»
Pierre venait d'entrer dans le petit salon, et il paraissait impossible de s'y asseoir sans en déranger la savante symétrie. Cependant Berg fut obligé, bon gré mal gré, de la rompre; mais, après avoir magnanimement avancé un fauteuil et reculé un canapé en l'honneur de leur hôte, il en éprouva un tel regret, que, lui laissant le choix entre les deux meubles, il finit par s'asseoir tout simplement sur une chaise. Berg et sa femme, enchantés dans leur for intérieur de l'heureux début de leur soirée, s'employèrent à l'envi, et en s'interrompant mutuellement, à entretenir de leur mieux leur invité.
Véra ayant décidé, dans sa haute sagesse, qu'il fallait avant tout parler de l'ambassade française, aborda ce thème de prime abord, tandis que Berg, convaincu de la nécessité de traiter un plus grave sujet, lui coupa la parole pour mettre sur le tapis la guerre avec l'Autriche, et passa, tout doucement, de la guerre, envisagée à un point de vue général, à ses combinaisons personnelles, à la proposition qu'on lui avait faite de prendre une part active à cette campagne, et aux motifs qui la lui avaient fait refuser. Malgré le décousu de leur causerie et le dépit que Véra ressentait contre son mari pour s'être permis de l'interrompre, le ménage rayonnait de joie, en voyant que leur soirée, bien lancée, ressemblait comme deux gouttes d'eau, avec son brillant éclairage, sa table à thé et ses conversations à bâtons rompus, à toutes les réunions du même genre.
Boris arriva sur ces entrefaites: une nuance de supériorité et de protection perçait dans sa façon d'être avec eux. Peu après, un colonel et sa femme, un général et les Rostow firent leur apparition; la soirée s'élevait donc au rang d'une vraie soirée! Les allées et venues causées par ces nouveaux invités, par l'échange des saluts, des phrases sans suite, et le froufrou des robes, remplirent de bonheur le ménage Berg. Tout se passait chez eux comme partout: le général, qui ressemblait, à s'y méprendre, à tous les généraux, accorda de grands éloges à l'appartement, tapa amicalement sur l'épaule de Berg, et, s'occupant aussitôt, avec une tyrannie toute paternelle, d'organiser la partie de boston, s'assit à côté du comte Rostow, le plus marquant des invités. Les vieux se réunirent aux vieilles; les jeunes filles et les jeunes gens se groupèrent ensemble. Véra s'installa à la table de thé, tout couverte de corbeilles d'argent pleines de pâtisseries identiquement semblables à celles qu'on avait mangées l'autre soir chez les Panine; en un mot, la soirée des Berg était, à leur satisfaction manifeste, semblable en tous points à toutes les autres soirées.
XXI
Pierre eut l'avantage d'être désigné pour la partie de boston avec le vieux comte, le général et le colonel. Il se trouva, par hasard, placé en face de Natacha et fut frappé du changement survenu en elle depuis le bal; elle ne disait mot et aurait été presque laide, sans l'expression de douceur et d'indifférence répandue sur ses traits. «Qu'a-t-elle?» se demanda-t-il. Assise à côté de sa soeur, elle répondait à Boris du bout des lèvres, sans le regarder. Pierre venait de jouer toute sa couleur et de compter cinq levées, lorsqu'il entendit, en relevant ses cartes, un bruit de pas suivi d'un échange de compliments, et son regard, se portant involontairement sur Natacha, il resta stupéfait: «Qu'est-ce que cela veut dire?» se demanda-t-il.
La tête relevée, rougissante, et retenant avec peine sa respiration, elle parlait au prince André, qui, debout devant elle, la regardait d'un air doux et tendre. La flamme du feu qu couvait dans son coeur l'avait de nouveau transfigurée, et elle avait retrouvé toute la beauté qu'elle semblait, un moment auparavant, avoir perdue.... C'était bien la Natacha du bal!
Le prince André s'approcha de Pierre, qui, découvrant en lui une expression toute nouvelle de bonheur et un air de jeunesse qu'il ne lui connaissait pas, employa le temps que dura la partie à les examiner l'un et l'autre. «Il se passe quelque chose de grave entre eux,» se dit-il, et un mélange de regret et de joie l'émut au point de lui faire oublier son propre malheur.
Les six robs terminés, il reprit toute sa liberté d'action, le général lui ayant déclaré qu'il n'était pas permis de jouer aussi mal que lui. Natacha causait avec Sonia et Boris, Véra avec le prince André. Elle avait remarqué ses assiduités auprès de Natacha et jugea nécessaire de profiter de la première occasion favorable pour lui lancer des allusions transparentes sur l'amour en général et sur sa soeur en particulier. Le sachant très intelligent, elle tenait à expérimenter sur lui sa fine diplomatie; aussi était-elle enchantée d'elle-même et tout entière aux plus éloquents développements, lorsque Pierre vint leur demander la permission de se mêler à leur conversation, à moins qu'il ne s'agît entre eux d'un grave mystère, et remarqua avec surprise l'embarras de son ami.
«Que pensez-vous, prince, vous dont la clairvoyance pénètre et apprécie du premier coup la différence des caractères, que pensez-vous de Natacha? Croyez-vous qu'elle puisse, comme d'autres femmes (et elle pensait à elle-même), rester à tout jamais fidèle à celui qu'elle aurait aimé? Car c'est là le véritable amour. Qu'en dites-vous, prince?
--Je la connais trop peu, répondit le prince André, cachant son embarras sous un sourire railleur, pour résoudre une question aussi délicate, et puis, vous l'avouerai-je, j'ai toujours remarqué que moins une femme plaît, plus elle est fidèle.
--Vous dites vrai... mais c'était bon, prince, de notre temps,» reprit Véra, qui aimait à parler de «son temps» comme tous les esprits bornés qui sont persuadés que la nature des personnes se transforme avec les années, et qui s'imaginent savoir à quoi s'en tenir mieux que personne sur les singularités de leur époque.... «Aujourd'hui, la jeune fille a tant de liberté, que le plaisir d'être courtisée étouffe souvent chez elle le sentiment vrai! Et, dois-je le dire, Nathalie y est très sensible.» Ce retour à Natacha fut désagréable au prince André, qui tenta de se lever; mais Véra le retint, en lui souriant avec plus de grâce encore: «Elle a été courtisée plus que personne; mais jusqu'à ces derniers temps, personne n'était parvenu à lui plaire. Vous le savez bien, comte, continua-t-elle en s'adressant à Pierre; et même Boris, soit dit entre nous, Boris, le charmant cousin, était aussi parti pour le pays du Tendre.... Vous êtes bien avec lui, n'est-ce pas, prince?
--Oui, je le connais.
--Il vous aura sans doute confessé son amour d'enfant pour Natacha?
--Ah oui! un amour d'enfant!... dit le prince André en devenant écarlate.
--Mais, vous savez, entre cousin et cousine, cette intimité mène quelquefois à l'amour; «cousinage, dangereux voisinage,» n'est-ce pas?
--Oh! sans contredit,» répondit le prince André.
Et il se mit à plaisanter Pierre, avec un feint enjouement, sur la prudence qu'il devait apporter, à Moscou, dans ses rapports avec ses cousines de cinquante ans, puis il se leva et l'emmena à l'écart.
«Que veux-tu? lui dit Pierre, surpris de son émotion et du regard qu'il avait jeté sur Natacha.
--Il faut que je te parle, tu sais, nos gants de femme... (il parlait de la paire de gants que tout franc-maçon devait offrir à celle qu'il jugerait digne de son amour). Je... eh bien, non, plus tard!» et, les yeux brillant d'un éclat étrange, laissant percer dans ses mouvements une secrète agitation, il alla s'asseoir près de Natacha.
Berg, heureux au possible, ne cessait de sourire; sa soirée, reproduction fidèle de toutes les autres soirées, était un vrai succès: les conversations avec les dames tournaient sur la pointe d'une aiguille; le général élevait la voix pendant le jeu, et le samovar et les pâtisseries s'y retrouvaient comme ailleurs. Il manquait à ce parfait ensemble un détail qui l'avait frappé dans les autres réunions: une discussion animée entre hommes, sur un sujet grave et intéressant. Pour son bonheur, le général ne tarda pas à en mettre un sur le tapis, et il appela Pierre à la rescousse dans un débat qui venait de s'engager, entre son chef et le colonel, sur les affaires d'Espagne!
XXII
Le lendemain, sur l'invitation du comte, le prince André se rendit chez les Rostow; il y dîna et y passa la soirée.
Chacun avait d'autant plus facilement deviné pourquoi et pour qui il restait, qu'il ne s'en cachait en aucune façon. Natacha, transportée d'un bonheur exalté, se sentait à la veille d'un événement solennel; et toute la maison partageait cette impression. La comtesse étudiait Bolkonsky d'un regard mélancolique et sérieux, pendant qu'il causait avec sa fille, et se mettait bien vite à parler de choses et d'autres lorsque leurs yeux se rencontraient. Sonia craignait de laisser Natacha seule ou de la gêner en restant, et Natacha pâlissait d'angoisse lorsqu'il lui arrivait pendant une seconde de se trouver en tête-à-tête avec lui. Sa timidité l'étonnait: elle devinait qu'il avait une confidence à lui faire et qu'il ne pouvait s'y décider.
Lorsque le prince André les eut quittés, sa mère s'approcha d'elle:
«Eh bien? lui dit-elle tout bas.
--Maman, au nom du ciel, ne me demandez rien à présent, je ne puis rien dire!...» Et cependant ce même soir, émue et terrifiée, les yeux fixes, couchée auprès de sa mère, elle lui conta tout au long, et ce qu'il lui avait dit de flatteur et d'aimable, et ses projets de voyages, et ses questions sur Boris et sur l'endroit où elle et les siens avaient l'intention de passer l'été: «Jamais, jamais, je n'ai éprouvé rien de pareil à ce que je sens maintenant... seulement, devant lui, j'ai peur! Qu'est-ce que cela veut dire? sans doute que cette fois c'est... c'est cela, c'est le vrai! Maman, vous dormez?
--Non, mon ange, j'ai peur aussi.... Mais va dormir.
--Comment, dormir?... quelle absurdité! Maman, maman, cela ne m'est jamais arrivé, poursuivit-elle, surprise et effrayée de ce sentiment qu'elle éprouvait pour la première fois.... Aurions-nous jamais pu prévoir cela?»
Natacha, bien qu'elle fût fermement convaincue qu'elle s'était subitement éprise du prince André, lors de sa visite à Otradnoë, ne pouvait cependant surmonter une certaine appréhension que lui causait ce bonheur étrange et en réalité si inattendu:
«Et il a fallu qu'il vînt ici, et nous aussi... il a fallu que nous nous rencontrassions à ce bal, où je lui ai plu!... Ah oui! c'est bien le sort qui l'a voulu... c'est clair, cela devait être ainsi.... Alors même que je venais à peine de l'entrevoir, j'ai ressenti là quelque chose de tout particulier.
--Que t'a-t-il dit? Quels sont ces vers? répète-les, dit la mère, qui restait pensive et se rappelait un quatrain écrit par le prince André sur l'album de sa fille.
--Maman, n'est-ce pas honteux d'épouser un veuf?
--Quelle folie! Natacha, prie le bon Dieu: les mariages sont écrits dans le ciel.
--Ah! maman, chère petite maman, comme je vous aime! comme je suis heureuse!» s'écria Natacha, en l'embrassant et en pleurant de joie et d'émotion.
Ce même soir, le prince André faisait à Pierre la confidence de son amour et de sa résolution d'épouser Natacha.
Il y avait un grand raout chez la comtesse Hélène: l'ambassadeur de France, le prince étranger, devenu depuis peu l'hôte assidu de la maîtresse de la maison, y brillaient en compagnie d'un grand nombre de femmes et de personnages de distinction. Pierre fit le tour des salons, et chacun remarqua son air sombre et distrait. Depuis le bal, et surtout depuis que, grâce sans doute aux longues visites du prince étranger chez la comtesse, il avait été nommé chambellan, il était sujet à de continuels accès d'hypocondrie. Depuis ce moment, un sentiment inexprimable d'embarras et de honte ne le quitta plus, et ses tristes pensées d'autrefois sur le néant des choses humaines lui revenaient plus sombres que jamais, ravivées par la vue des progrès de l'amour entre Natacha, sa protégée, et le prince André, son ami, et par le contraste entre leur situation et la sienne. Il s'efforçait de ne penser ni à eux ni à sa femme, et revenait toujours, malgré lui, aux questions qui l'avaient déjà si fort tourmenté; de nouveau, tout lui paraissait puéril, comparé à l'éternité, et de nouveau il se demandait: «À quoi tout cela mène-t-il?» Nuit et jour il s'acharnait à ses travaux de franc-maçon, afin de chasser le mauvais esprit qui l'obsédait. Un soir, après avoir quitté entre onze heures et minuit l'appartement de sa femme, il venait de remonter dans son cabinet imprégné de l'odeur du tabac; enveloppé d'une robe de chambre usée et sale, il copiait les constitutions des loges écossaises, lorsque le prince André entra inopinément chez lui.
«Ah! c'est vous! dit Pierre d'un air distrait; je travaille, vous voyez,» ajouta-t-il du ton des malheureux qui s'efforcent de trouver dans une occupation quelconque un remède aux infortunes de la vie.
Le prince André, la figure rayonnante et transfigurée par la joie, ne remarqua point la tristesse de son ami, et s'arrêta en souriant devant lui:
«Écoute, mon cher; hier j'étais sur le point de te raconter tout, et aujourd'hui j'y suis décidé; c'est pour cela que me voici. Je n'ai jamais éprouvé rien de pareil. Je suis amoureux, mon ami!»
Pierre poussa un soupir et se laissa tomber, de tout le poids de sa lourde personne, sur le canapé à côté du prince André:
--De Natacha Rostow? Est-ce cela?
--Sans doute, de qui donc serait-ce? Je ne l'aurais jamais cru, mais cet amour est plus fort que moi. Hier je souffrais, je me torturais, et pourtant ces souffrances m'étaient chères! Jusqu'ici je ne vivais pas: aujourd'hui je vis; mais il me la faut, elle, et pourra-t-elle m'aimer?... Je suis trop âgé!... Voyons, parle, tu ne dis rien!
--Moi, moi, que voulez-vous que je vous dise? répondit Pierre, en se levant et en marchant dans la chambre. Cette jeune fille est un vrai trésor, un trésor qui... c'est une perle! Mon cher ami, je vous en prie, ne raisonnez pas, ne doutez pas, et mariez-vous au plus vite, et il n'y aura pas d'homme plus heureux que vous, j'en suis convaincu!
--Mais elle?
--Elle vous aime.
--Pas de folies! répliqua le prince André en souriant et en le regardant dans les yeux.
--Elle vous aime, je le sais, s'écria Pierre avec dépit.
--Écoute, il faut que tu m'écoutes! lui dit le prince André en le prenant par le bras. Tu ne peux pas te figurer ce qui se passe en moi, et il faut que j'épanche le trop-plein de mon coeur.
--Parlez, parlez, j'en suis fort aise, je vous assure.»